PRÉFACE. XXXIX
Je ne say où et veut aller ^ Pour combatre trestoute France Quant et seroit ci assemblée ^.
Gomment faire pour ramener cette notation sous le joug de la grammaire? Fallait-il substituer à cet et étrange la forme ef? C'était aller contre l'intention de Tauteur et donner à croire que Yl se prononçait. Chose d'autant plus grave, comme nous Talions dire tout à l'heure, que le mot suivant commence par une consonne, et qu'entre deux consonnes consécutives, l'oreille de notre poète intercalait le plus souvent un e. Fallaitr-il figurer par é le son de elle ainsi prononcé? C'était égarer le lecteur aussi loin de la bonne voie étymologique. Nous avons pensé que le parti le plus simple était encore de conserver à notre texte toute sa rusticité.
Ailleurs, nous aurions pu faire preuve de savoir plus aisément, par exemple, dans ce passage:
En ce cas ne perderez vous gueres Et sera Tonneur des François; Puis en quelque lieu de frontières Aultre foiz les pourrez revais.
Revois pour revoir. Cet s qui termine le mot ne laisse pas que de choquer fort; mais si on le supprime, et surtout si on le remplace par r, le mot ne rimera plus aussi bien pour l'œil avec François, et l'on verra que notre poète tenait beaucoup à ce point. Avait-il raison, avait-il tort? c'est une autre question. Nous estimons, quant à nous, que l'idée de rimer pour l'œil n'est pas moins plaisante que le serait celle de peindre pour le nez. Mais, du moment que notre poète en était entiché, pouvions-nous ne pas laisser apercevoir ce soin curieux qu'il avait pris de plaire à deux sens à la fois^?
' P. 709, V. i8,5i/i. * Voyez-en une preuve an peu forte.
XL PRÉFACE
Et ce n'est pas seulement en rime qu'il écrit vois ou revois pour voir ou revoir, c'est aussi dans le corps des vers. Mais, en ce cas, la correction détruirait, ce nous semble, une notation précieuse à conserver, puisqu'elle indique la prononciation.
La Pucelle, en faisant ses adieux aux Orléanais, leur dit:
Ayez ferme propoux Et bon corage de vous voulez défendre'.
C'est encore un cas analogue. Substituer vouloir k voulez serait donner à ce texte une plus grande régularité, mais effacer la trace d'un parler qu'on retrouve encore dans nos campagnes. Voilà pourquoi, en dépit de notre bonne volonté, nous avons été très-sobres de corrections, nous bornant absolument à celles qui ne modifiaient pas le manuscrit ou que le sens exigeait rigoureusement, et avertissant le lecteur de la liberté que nous prenions.
Que si l'on nous juge trop circonspects à l'égard de formes comme celles que nous venons de noter, on ne nous blâmera sans doute pas d'avoir conservé des archaïsmes tels que : conduisons, plaisa, pour conduirons, plaira^. On les trouve dans les meilleurs textes du xiii* siècle, dans le poème de Huon de Bordeaux, par exemple , où on lit :
Et ilsiJUeni^. (Et eux ainsi firent.)
S'il eût été superflu, à nos yeux, et parfois déraisonnable de corriger notre texte , au point de vue de la grammaire et de l'orthographe, la tâche serait devenue absolument impossible en ce qui concerne la prosodie. Notre poète, nous l'avons remarqué déjà, avait l'oreille si subtile, si gasconne, allions-nous dire, qu'entre deux consonnes consécutives il entendait volontiers le son d'un e intercalaire. Il était, à cet égard, organisé comme le
' P. 781, V. 20,607. — * p. /i68, etc. — * P. 97a.
PRÉFACE. xLi
spirituel et regrettable auteur des Variations du langage français. On se rappelle, en effet, que M. Gënin, datas ce livre plein d'esprit, de science et de paradoxes, soutenait la thèse, beaucoup trop absolue à notre gré, que, de deux consonnes consécutives, nos aïeux éteignaient toujours Tune dans leur prononciation , d'où sortait cette conséquence que les vers de Racine le cédaient beaucoup pour l'harmonie à ceux de Gautier de Coinci, Pourquoi? Parce que la prononciation de deux consonnes consécutives faussait tous les vers de Racine , en introduisant un e entre ces deux consonnes. Et M. Génin citait en preuve :
J'écrivis en Aregos«e pour hâter ce voyage.
M. Génin pourtant n'était point Gascon. C'est une des raisons qui nous ont détournés de croire, comme nous l'avions fait un moment, que notre poète aurait bien pu être un compatriote de La Hire, supposition toute naturelle, à en juger par la prononciation qu'implique sa prosodie. Lui aussi pensait qu'un e s'introduit entre deux consonnes consécutives, et il est parti de là pour mesurer ses vers. Le plus souvent cet e ne figure pas dans le mot, mais il en faut tenir compte comme s'il y était, et la preuve c'est qu'on l'y trouve quelquefois. Ainsi, par exemple, on lit, page 3 84:
Nous sommes tous deux Gascons Du territoire nostre maistre.
Le premier vers semble faux : il ne l'était pas pour l'auteur, qui prononçait Gasecan, et qui écrivait ainsi, quand la fantaisie lui en prenait, comme à la page 60 4 :
Ung de leur puissant cappitaine Qui se nommoit le Gasecon.
Le nombre de vers qu'il faut restituer de la sorte est considé-
xLii PREFACE.
rable , et il n'y a g^ère de page dans ce volume où Ton n'en rencontre. Citons-en encore quelques exemples :
Qu'en dictes vous, conte d'Escalles?
Vous voyez là leur bastille; Ce sont choses especialles , Chascun n'en scet pas le sUlk,
Lisez bassetille et setille, et les deux vers seront de juste mesure. Setille ainsi écrit se lit ailleurs, page 689 :
Messeigneurs, je voy là dedans Au bout du pont la bastille , Et Anglois qui sont là dedans; Si fault aller vois (voir) leur setille.
Ailleurs encore, page 697:
Et comme est le commun setille.
Il n'y a donc pas lieu d'en douter :
Maistre, j'ay bonne esperanceK On en voit Y expérience^.
Et résister vaillamment *.
Derrière les Augustins'^.
Sans nulle difficulté^.
Et est iAiose fantastique ^.
Et autres vers analogues doivent se lire :
M aistre , j'ay bonne esseperance.
On en voit Vexeperience.
' Ibid. • P. 486.
PRÉFACE. xLiii
Et rensMter vaiHanunent.
Derrière les Augwêetins , Sans nulle difictdeté.
Et eSt chose fantassetique.
Il y a même grande apparence qu il faut appliquer ce système aux vers comme celui-ci :
Va, et fays grant diligence ^
La seule correction dont ce vers nous paraisse susceptible est : Va , et fays guerani diligence ^,
Et ce n egt pas seulement dans Fintërieur d'un mot, mais même entre deux mots, dont Tun finit et l'autre commence par une consonne, que laddition de \e est notée ou sous*entendue. Exemples:
Au mains dix huit ou vingt mille ^.
C'est-à-dire : dtze huit ou vingt mille.
Nul pro^t n'en est pour eulx*.
Lisez : nula prouffit.
Au reste, l'auteur du mystère n'ëtait point absolu dans ses idées, et quand il n'avait pas besoin de cet e surnuméraire, il ne l'appelait point à son aide. Mais des passages que nous venons de citer et de bien d'autres qu'on pourra recueillir il résulte clairement que, de son temps, on prononçait souvent deux consonnes consécutives, puisqu'il utilisait, pour la mesure de ses vers, l'effet attribué k cette prononciation.
• On lit p. 75a :
Craune à Roav«ray Saiot-Denù.
Le cas nous parait anaiogae.
PREFACE
S'il suppose ou ajoute un e là où il n'y en a pas, en revanche notre poète n'en tient pas compte dans beaucoup de mots où il le trouve, et il en donne la preuve en le supprimant souvent, comme dans ces vers:
Ce que demandrez vous Tarez ^ Partiront et narestront plus ^.
Par conséquent, il faut lire:
Ils n'arrest^ront jour ne demy^.
comme si Te était omis. Donnera^ donneront ne comptent souvent que pour deux syllabes; /era,/eron<, que pour une seule, comme dans des textes beaucoup plus anciens où l'on rencontre parfois ces formes :fra, front. Mais nous ne pensons pas que personne avant l'auteur du Mystère du siège ^Orléans ait efiFacé le premier e de perilleuœ, comme il l'a fait dans les vers ci-après, qui ne peuvent se mesurer autrement :
De mal et de dangier périlleux *.
Laquelle est en dangier périlleux ^.
Même suppression dans le mot chevalier:
Es lu chevalier? — Nenny; pour quoy*?
Nous n'avons pas besoin de dire que notre poète se permet les hiatus quand les hiatus lui sont nécessaires. Dans le cas contraire, il opère l'élision, ou plutôt la mesure du vers indique qu'il faut l'opérer. Car, dans les anciens textes, comme aujourd'hui encore, la lettre élidée ne laisse pas d'être fort souvent écrite. Seulement
PREFACE. xLv
OQ trouvera ici des lettres exprimëes qui sont supprimées dans nos habitudes actuelles.
Parmi les singularités qu'on serait tenté d'attribuer à notre poète, et qu'il faut pourtant déduire de son compte, on remarquera la mesufe du mot royaume y qui n'entre dans le vers que pour deux syllabes, et, en cas d'élision, se réduit à une. Les exemples abondent; nous en choisirons trois :
Que vostre royaume recouverrez'.
Et pour ayder, je le croy,
Au Roy à recouvrer son royaume ^.
Ne plus puissance n'aront de gouverner
En cestuy royaulme, ainçois gueres de temps ^.
Les deux premiers exemples se trouvent dans des vers de huit syllabes, dont se compose la plus grande partie du poème; le troisième appartient à un discours qui est écrit presque entièrement en vers de dix syllabes, mesurés comme ceux de qos anciennes chansons de geste. Dans les trois cas, royaume ne fournit au vers qu'une syllabe : rflum[e]. L'e final est muet.
Plus d'un siècle auparavant, dans la chronique métrique de Godefroi de Paris, on trouve le même mot dans les mêmes conditions :
De tout le reaume avoit la cure ^.
Ce fu cil à cui fil commis Du royaume le gouvernement ^.
Dont deshonnor
Avint au royaume et grant meschief '^.
' P. &35. ' Ms. de ia Bibliothèque impëriaie, fonds
• P. 719. fr. t46, foi. 8ov*, coi. 3. ' P. 781. • Fol. 66 V, col. 3.
* Ms. de la Bibliothèque impériale > fonds fr. i66,fol. 80 v%col. 3.
xLvi PREFACE.
Et avec elz maint $oudoier Du royaume et de divers pais^
L'orthographe du mot, dans le premier de ces exemples, en indique la prononciation, et explique ce que le fait peut avoir d'étrange h nos yeux.
Le nom de la ville d'Orléans donne lieu, dans notre poème, à une observation analogue : il n'y compte que pour deux syllabes, et l'e y paraît négligé comme dans nouveau ou dans beau. On sait que dans des textes plus anciens on trouve déjà Orliens en deux syllabes.
Nous pourrions aisément multiplier ces remarques, comme nous aurions pu multiplier les notes au bas des pages; mais ce serait faire injure au lecteur et nous donner à trop bon marché des airs de science qui enfleraient inutilement ce volume déjà si gros. Terminons cette introduction, comme nous l'avons commencée, eu plaçant sous la protection du grand nom de Jeanne d'Arc et le Mystère du siège HOrUans et le travail de ses éditeurs.
• Fol. 66 v%coL 1.