II- CONSEILLER
Avecques elle deux gentilz hommes,
Sire, sont qui l'ont amenée;
Par iceulx deux vous saurez commes
De la besoigne est commancée. 979î>
Convient qu'elle soit declairée
Pour quoy et le savoir sans pause.
De faire une telle assemblée,'
H fault bien qu'il y ait grant cause.
LE ROY
C'est bien dit. Qu'on fasse venir 9800
F" 3^9 I^ Les deux que l'ont cy convoyée.
Et interrogez à loisir Pourquoy y l'ont cy amenée, Ne qui a la fille enortée
De voloir cy parler à moy. 9805
Y fault bien que soit esprouvée, Que j'en suis ung peu en esmoy.
PREMIER CONSEIL
Messagier, va droit au logis
De la fille qui est venue.
Et à ces deux princes gentilz 9810
Leur diras ta desconvenue :
Sy est que sans plus d'attendue
Viengnent au Roy présent parler.
Quant vostre voulenté j'ay sceue,
Tout de présent je y vueil aller. 98 »s
Alors y a pause. — Et dit
Messeigneurs, Dieu vous croisse honneur, p 3^9 v". Joye, santé et bonne vie!
Devers vous, princes de valleur,
Ung messaige fault que vous die :
Si est que le Roy si vous prie 9^»
Que vous veignez parler à luy.
Vous deux, en sa chambre jolye,
Présentement, je vous supply.
JEHAN DE MES
Son bon voloir sera acomply,
Messagier, et de bon coraige; 9835
Je ne vouMroye avoir failly
Au Roy, qui est si noble et saige.
BERTRAND DE PLONGY.
Messagier, sans plus de langaige
Sa voulenté acomplirons,
Et à tout son noble bernage 9880
A tousjours luy obeyrons.
Lors viegnent devant le Roy; et dit
JEHAN DE MES
Chier sire, à vostre mandement F*«5op^. Sommes venuz, puisqu'il vous plaist.
BERTRAND DE PLONGY.
Sire, vostre commandement
Volons obeyr par exprès. 9^35
LE ROY
Bien venuz soyez loing et près.
De parler à vous desiroie.
Que vous me diez pourquoy c'est
Vous entreprenez ceste voye.
On dit que amenée avez 98^0
Une pucelle fort bonnet,
Dont l'abit d'elle, vous savez,
A fille il est deshonneste;
Et est bien cbose magnifeste
Que à fille il n'appartient^ 9^45
Abit d'omme. Pour quelle requeste Elle fait, nous n'en savons riens, Ne pourquoy l'avez amenée De si loingtain de ce pays;
Et aussi qui l'a advisée 9*^0
De venir, je m'en esbays.
Vous estes deux princes gentilz Pour parvenir à grant puissance; F* 95o V*. Comment vous estes vous dont mis
A mener ceste fille en France? 9^55
JEHAN DE MES
Sire, sachez de vérité
Que nous avons pris le voyage
Tout contre nostre volenté
Et tout contre nostre coraige;
Mes est si prudent et si saige, 9^^o
Nous a convenu l'amener.
Par son beau parler et langaige;
Ne nous en sommes peu garder.
Elle est venue à Baudricourt,
Capitaine de Vaucouleur, 9^^^
Et plusieurs fois luy fist le sourt,
Cuidant luy oster son erreur;
Mes, à la fin, le bon seigneur
Luy a baillé consentement,
Nous en a chargé par honneur 9870
La vous amener doulcement.
Sire, et voicy unes lectres
Que le dit seigneur vous envoyé.
D'elle ce sont choses secrètes;
Fors que vous nuUuy ne le voye. 9^7^
Ne en ma vie je ne pensoie Arriver sans empeschemenl, p a5i i'. Et avons trouvé plaine voye.
Tousjours Ang^ois, incessamment;
Mais onques ne se sont offers 9880
De nous faire nul desplaisir.
Par passaiges, ports et travers
Du tout nous en sommes sailliz
De tout mal et de tous perilz,
Qui est une chose impossible, 9885
Pour voloir à vous cy venir,
Et qui est chose incompasible.
BERTRAND DE PLONGY.
Certes on ne croiroit jamès Les dangiers que sommes passez :
Englois, Bourguignons, à grans frais, 9890
Tous les jours passans destroussez; Nous ont veu passer, rapasser, Sans nous voloir dire au contraire.
Aussi nous promist elle assez
Que nous passerions sans nul affaire. 989^
Puis dit qu elle veult parler à vous De voz affaires par exprès; Et au seurplus, quant est de nous, Sire , nous ne savons que c'est.
Commis suis avec Jehan de Mes, , 9900
La vous amener et conduire; p 35 1 \\ Eu elle toute bonté est.
Autre chose n'en pourroie dire.
LE ROY
Mes amis, je suis très joieulx
Des nouvelles que vous me dictes. 9905
Vous avez des dangiers perileux
Beaucoup passé, dont estes quiètes;
Vous avez fait bonnes conduictes
Et estes sains et saulÊs venuz,
Dont par voz moyens et poursuites, 99*0
Vous serez de moy bien receuz.
Retournez vous en à la fille,
A elle me recommandez.
Et des biens qui sont en la ville
Je veulx que vous en demandez; 99 «^
Et à tous je vueil commander
Que de tout tant qu'il vous fauldra
On vous délivre sans tarder,
Du tout ainsi qu i vous plaisa.
JEHAN DE MES
Chier sire, nous vous mercyons 99^0
De lonneur et du grant plaisir; A la Pucelle luy dirons Vostre bon voloir sans faillir.
F^ a52 t\ LE ROY.
Je seray demain de loisir, Et puis je parleray à elle.
BERTRAND DE PLONGV.
La Pucellè yrons resjouyr De vostre très bonne nouvelle.
Puis le Roy parle à ses seigneurs et dit
LE RÔY.
Or çà, messeigneurs, que vous semble,*
Que ne vous peut sourdre ne nuyre.
Vous oyriez bien ung molin bruyre 9955
Ou ung bateieux par les champs ;
Vous ne ia devez escondire,
Quant pour une fiUe n'est riens.
P a53 r'. Ilir.
Je vous diray que on fera
Pour l'esprouver, comme je pense : 9960
Aucuns de vostre court fauldra
Et que ce soit vostre présence ,
Savoir s'elle aura congnoissance
Que ce ne soit pas vous, chier sire;
Derrière oirrez sa loquence 9965
Et tout ce qu'elle vouldra dire.
PREMIER CONSEIL
Je conseille qu'ainsi soit fait.
Ung autre sera en lieu de vous
Et derrière serez en retrait,
Que vous orrez tout comme nous : 9970
Assavoir s'elle muera propoux
De ce que luy demanderons.
Cecy ne vous donne ne toult * ;
S'i vous plaist, ainsi le ferons.
Quant à moy, j'en suis bien contant 9975
Que vous le faciez tout ainsf; Et prenez de mes vestemens, Puis la mandez pour venir cy.
F" s5d ¥•• La charge vous baille dessy
' Ni enlève.
LA PUCELLE
Y aller très bien me consens.
Mon amy, que Dieu vous provoye! 10,00;)
Pose. — Puis vient devers le Roy et princes. Dont le II* conseillier dit à l'entrée de la salle ce qui s^ensuit ;
II* CONSEILUER.
Jehanne, bien soyez vous venue Et toute vostre compaignie.
Du Roy humblement serez receue A grant joie et à chiere lye. 10,010
Voy le là en salle jollie, F*a56 y\ Belle fille, où il vous atant;
Saluez le, je vous emprie, C'est le roy de France excellant.
Lors la Pucelle le regarde, et tout à l'entour d'elle, puis dit
LA PUCELLE
A nom Dieu, qui ne vous desplaise, 10,01 5
Se n'est il pas, je le scay bien, Cestui qui est assis en chaise; • Il ne luy ressemble de rien.
Le vray Roy et bon crestien
Le coîienoistray mes que le voye; 10,030
Et nonpourtant vostre maintien Mon esperit ne se desvoye.
LE ROY
Plus dissimuler n'en pourroye.
Fille, comment vous portez vous?
Sans que autre y ait joïssance. to,o5o
Dieu vous a eu en souvenance
D'une prière d'un tel jour
Que luy fistes en reverance,
Dont il vous a pris en amour.
Si faictes donc diligemment io,o55
Que je soye en présent armée,
Et me baillez gens mesmement
Que à .Orléans soye menée.
Que par ma longue demourée
Les François n'ont pas eu du mieulx. * 10,060
Faictes que je soye abillée
De harnois et gens vertueux;
Que je vueil bouter les An^ois
Dehors du royaulme entièrement.
En le delessant es François io,o65
A qui il est totallement ;
Et se par mon commandement
Ne retournent en leur pays,
Pugniz par moy très grièvement,
Qu'ilz en seront tous esbays. 10,070
LE ROY
Fille, je suis très fort joyeux De voz paroUes, doulce amie, p 956 r'. Priant à Dieu, le roy des cieulx.
Qui vous dont joye et bonne vie , Et que bien la chose acomplie 10,075
Puisse estre par vostre moyen; Tenu à vous, je vous affie.
Je le seray sur toute rien, Messeigneurs et mes bons amis, Faictes qu elle soit convoyée • 10,080
PREMIER CONSEILLER
Sire, c'est une grant matière Que ceste fiUe cy propose,
Et une chose fort à faire lo.ios
De ce qu'elle dit et qu'elle ose; Onques de si estrange chose Je n'ouy parler en ma vie.
Tant plus y pense et mains ose
En parler, je vous certiffie. 10,110
Se je dy que la devez prandre, F* 257 1^. Et il adviengne le contraire,
Ce sera une grant esclandre Ou royaume et un grant vitupère; Par quoy je n'y congnois manière io,it5
Pour vous bonnement conseiller.
Et ainsi que le devez faire, Je ne scay comment en parler.
Qui vous conseillera du non
Que ne la devez recevoir, io,mo
Peut estre qui ne seroit pas bon.
Et seroit pour vous décevoir.
Par quoy, sire, pour dire voir
Et en estre ferme et entiers.
Je l'envoyeroie interroger 10, u5
A vostre conseil, à Poictiers.
nv CONSEILUER.
Me semble que ne povez mieulx :
Tout le conseil de toute France Sont assemblez, jaunes et vieulx
Et expers en toute science, io,i3o
Toute la fleur et excellence De pratique et théologie. Pour l'interroger à plaisance De mieux faire ne povez mie-
Par ce point ne povez faillir io,i35
De faire ce qu'i conseilleront.
Se cest bien, ce vous sera plaisir;
Se mal est, ce ne sera pas lont.
Vous ferez ce qui vous diront
Et par leur conseil besoignerez; io,i4o
Repris n'en povez estre dont,
Quant par leur fait ordonnerez.
LE ROY
Bien donques y la fault mener
A Poictiers, bien diligemment.
Et grandement la gouvernez, io,i&5
La conduire honnorablement;
Et dire à nostre parlement
Que à ceste fille entendent
Pour nous conseiller loyaument,
Et à la despescher y tendent. io,i5o
PREMIER CONSEHJLER.
Puis qu'il vous plaist, luy mènerons
A vostre conseil, à Poictiers,
Et la Pucelle conduisons
De bon cueur et bien volentiers.
P s58 f'. LE ROY.
Vous direz à mes conseiUiers * 10^^55
Que ceste fiUe leur envoyé Pour l'interroger de ses faiz, Adfin que ad ce je provoye.
Lors viendront deux à la Pucelle, et dit
PREMIER CONSEILLER
Jehanne, c'est le plaisir du Roy
Que nous vous menyons à Poitiers, 10,160
Pour appoincter de vostre arroy
Et pour pencer de voz deniers,
De voz gens d'armes et archiers,
Pour adviser à vostre estât.
LA PUCELLE
Son plaisir feray voulentiers 10,1 65
Et tout son voloir sans débat.
Lors vont à Poictiers.
Et allons dont, de par Dieu!
Puis qui luy plaist, j'en suis cpntante. Je scais bien que je vois en lieu Où auray ung peu de tormente 10,170
Et à faire ; mes l'excellente F* j58v*. Puissance de mon Dieu m'aydera,
En laquelle est. mon entente, Et envers tous me gardera.
Puis arriveront à Poictiers, et y a pose, — Puis dit