LE HERAULT DE LA PUCELLE
Englois sont pires que chiens ; 1 1 ,855
Y n'ont pitié de créature.
PREMIER MESSAGIER
Tu peuz bien compter maintenant Et dire de ton adventure.
IP MESSAGIER
Tu es sailly de grant ordure,
D'estre hors des mains des Anglois. 11,860
PREMIER MESSAGIER
Mort tu fusses de pourriture Avant qu'ii eust esté ung mois.
II" MESSAGIER
Y nous fault présent aller voir Madame Jehanne, la Pucelle.
LE HERAULT
C'est bien raison, je m'y en voys; n,865 C'est une fille gente et belle.
F° 3oa v'. Lors s'agenoille devant la Pucelle et dit
Las! Madame, vous estes celie Qui m'avez recouvert de mort.
LA PUCELLE
De leur rébellion cruelle
Pugniz en seront de leur tort. i!,87o
En nom Dieu, je vueil aller voir
Les Anglois qui sont es Torelles,
Afin que y vueillent prouvoir
Et qu'i sachent de mes nouvelles.
Je scay bien qu'i sont fort rebelles 11.875
Et qu i n'y vouldront obeyr.
Anglois usent de grans cautelles, Et, s'i pevent, vous feront desplaisir.
Lors partira la Pucelle toute armée et plusieurs avec elle à tous instruniens. El viendra sur le bouloart de la Belle Croix sur le pont, puis parlera hault es Anglois qui seront es Torrelles, et dit
F" 3o.S 1°. LA PUCELLE.
Glasidas, puissant cappitaine.
Et vous tous autres grans seigneurs, 11,880 Qui prenez et avez tant peine En grans traveil et grans labeurs, Delesser vous fault ces erreurs Et en voz pays retourner,
Sans estre plus détracteurs, ii,885
Ne plus icy ne séjournez.
Saichez que je suis cy venue
De par Dieu, qui est tout puissant,
Vous dire que nulle tenue
Ne faciez plus ne tant ne quant. 11,890
Levez le siège incontinant
Sans plus y commectre de guerre,
Et vous en allez de présent
En vosLre pays d'Angleterre.
En France vous n'avez nul .droit
Ne ne vous compete nullement;
C'est au daulphin, qui a le droit
A avoir le gouvernement.
Par droit et par vray jugement,
Luy appartient la fleur de liz.
Si vous en allez vistement
Et delessez tout son pays.
Et se ainsi ne voulez faire,
Je suis celle pour vous combatre.
Et morez tous de mort amere.
Ne pensez point en riens rabatre,
Que je suis seulle contre quatre.
Et ung seul en combatra dix.
Ne vous lessez donques point batre,
Et entendez bien à mes dis.
GLASIDAS.
Toy, faulce, truande, vachiere, Gomment ose tu cy venir, Orde, très villaine sorcière.
Nous dire nostre desplaisir?
Par le sang Dieu, te feray morir Et en ung feu ardre et bruller; Nul ne t'en pourra garantir, Dont t'es volu ainsi parler.
FAUQUEMBERGE.
Fille, tu es bien oultrageuse
Et bien folle demonyacle , 11,920
Bien enragée et maleureuse
De voloir tenir tel sinacle ^
Tu cuides dont faire miracle
Pour croire en tes diz et clameurs?
Mès va ailleurs vendre triade; 11,925
Nous ne sommes pas enchanteurs.
LE SIRE DE MOLINS
Va garder tes brebiz et bestes En Barois, avecques ta mere; F° 3oh r". Les François à tes diz s'arrestent,
C'est qu'i ne savent plus que faire. n,93o Dezelau, dezelau^, bergiere!
Tu pense garder tes motons; Y te fault une panetière Ainsi comme les autres ont.
BAILLI D'ESVREUX.
Et comment n'as tu point de honte, "1,935
Garce, toy armer contre nous?
Veuls tu devenir duc ou conte
Ou baron, quel est ton propoux?
Quant ce viendra à donner coups ,
Se tu te trouves en meslée, 11,9^0
Je parise que mau repoux
Tu auras et maise nuytée.
LE SIRE DE PONT
Apresse toy que je te voye.
Assavoir se tu as puissance.
' Tenir telle assemblée, cénacle? ou telle marque d'élection, sigmculumï ' Est-ce là un mot à l'usage des bergers de l'épocpie , que l'on répète à la Pucelle par dérision ?
Que trouver te peusse en ma voye, ^ugi»-^ En fait de guerre, à ma plaisance!
Tu pourras bien dire qu'en France Y es venue en la maleure.
Folle garce, sans demorance
Ya t'en garder ta nourriture. 1 1,9^0
LA PUCELLE
Vous me dictes beaucoup d'injure, Messeigneurs, et avez grant tort; Mès par raison et par droiture Vous en endurrez desconfort.
Vous vous boutez tous en effort 11,955 De moy voloir injuryer; Mès vous le comparrez si fort Que l'eure vous en maudirez.
GLASIDAS.
Tu es une putin prouvée, Je le «cay véritablement.
Telle tu es et réputée; Ghascun le scet certainement.
Vous avez menti faulsement, Or[d], vilain paillart, Glasidas!
Infâme! maleureusement 11,965 Avant douze jours tu morras.
Aclont se descend du dit bouloart et rivière comme dessus, à grans instrumens, à la ville. Puis dit
BASTARD D'ORLEANS
Dame Jehanne, que dictes vous?
Vous avez parlé es Anglois, Qui ont tousjours ferme propoux Voloir destruire les François.
Vous ont il esté mal courtois?
Qu'en dictes vous, je vous emprie?
Y sont puissant, comme je croiz.
Et ont grant force artillerie.
LA PUCELLE
Peu de chose est, je vous affie; En eulx n'est honneur ne prudence, Proesse ne chevallerie, Mès sont rempliz d'oultrecuidence, Demeure de ce que fol pence, Et plusieurs foiz en sont deceuz.
. On dit par expérience :
L'anfourner fait les pains cornuz.
Je veuil encore retourner Devers les Anglois, deçà Loire, S'i se vouldront point ordonner Aussi de voloir mes dis croire; Je ne scay qu'il en vouldront faire :
Pour leur meilleur [ils] me croiront Sans voloir aller au contraire.
Et mes dis il ensuyvront.
LE BASTARD D'ORLEANS
Dame Jehanne, vous conduisons
Où y vous plaisa à aller.
Anglois fort à congnoistre sont :
En eulx ne se fault rigoHer,
N'en leur maintien, n'en leur parler;
Frappent et tuent sans dire gare.
Ne fyer ne vous y vueillez, Que il y aroit beaucoup tare.
LA PUCELLE
Je vueil aller présentement
Au bouloart, pour voir à plain 12,000 L'oust des Anglois entièrement, Qui est près de la Croix Morin, Que je les puisse voir afin, Et que parler à eulx je peusse
Anuyt, sans atendre à demain, 12,005 Et que leur voulenté je sceusse.
Adont partira la Pucelle et plusieurs seigneurs, tous en grand point, avecques elle. Et dit, après qu'elle sera montée,
Gà, messire Jehan TalleLot, Et vous tous autres chefs de guerre, F°3o6r". Où est le duc de Bedesfort,
Qui se dit regent d'Angleterre? 12,010 Je vous vueil prier et requerre Que d'Orléans vous vous en aillez; Car icy vous n'avez que querre Et sans cause vous travaillez.
Je vous dénonce pour le mieulx 12,015 Que vous partez diligemment.
Et vous en allez en voz lieux, Oultre la mer, tout doulcement.
Vos vyes saulvez tant seullement,
D'acort suis vous lesser aller, 12,020 Sans coups ferir aucunement.
Et que ce siège vous levez.
Le Dieu du ciel vers vous m'envoye Le vous dire, et le vous annonce, Qu'an France n'avez droit ne voye; Pour ce le vous fault delesser.
Vueillez vostre guerre cesser Et lessez France tout en paix; Autrement, vous feray couroucer Et morir vous tous par mes faiz.
TALLEBOT.
Faulce, truande, deshonneste, Bergiere, ribaude , putin, Nous viens tu faire ceste feste, Et venir à nous de si loing?
Tu es d'un pays tant lointin, " De Barrois, lessant pere et mere.
Gomme folle courant chemin, , Pour à ta voulenté complaire.
CONTE DE SUPPORT
Garce, du duc de Bedesfort
En ose tu parler et dire?
Je suis cy comte de Suffort
Pour luy te voloir contredire;
Et pour bien te garder de rire,
Se aucunement te rencontre,
Morir te feray à martire.
Qu i fault que ton maleur se monstre.
PACESTOT.
Dy moy, qui te meult de venir A porter harnoiz contre nous?
Nous pense tu faire fouyr
Et que pour toy nous ayons poux?
Encor sont les François plus fouîx En tes parolles voloir croire ; A princes c'est bien au rebouz, Ghetis et de povre mémoire!
LE SIRE D'ESCALLES.
Es François c'est grant deshonneur De soustenir une vachiere, Pour cuyder venir à honneur, Que jamès ne fut que bergiere.
Vous estes bien de pouvre afaire, De povre maleureux coraige, De lesser la guerre à parfaire A une garce de viilaige.
MESSIRE THOMAS RAMETON.
Messeigneurs, c'est à vous grant honte De vouloir avoir ce reproche; Gomme bergiere vous surmonte, Et si grant deshonneur vous touche.
Y semble que en une poche Vous mettroit se elle vouloit; Ne convient souffrir qu'elle approche En armes pour faire aucun fait.
PREVOST DE PARIS
Or pert il bien évidemment
Que François n'ont plus de puissance,
D'eulx atendre tant seullement
En elle avoir recouvrance.
Mieulx vous fust, dea, de lesser France,
Et la paillarde remener
En son pays et demorance, Puisque en estes abusez.
TALLEBOT.
Garce, de très vilain coraige Ta nous es venue ataingner.
Sorcière et remplie de rage , Au gibet te feray traingner.
Mieulx y te vaulsist pourmener En ton pays, par quelque guise, Que de voloir venir régner Gy en France, en ta paillardise.
LA PUCELLE
Tallebot, or[d], vilain paillart, Menteux et rempli de laidure, Deshonnete comme un soillart, Et dont de toy n'ysist que ordure.
Ton ort parler et ton injure Te tournera en desarroy.
Et congnoistras ta forfaiture, Que tu morras des gens du Roy.
Et vous tous autres, cappitaines, Vous recongnoistrez la follye De voz folles parolles vaines, Dont vous me dictes villannie.
Laquelle chose n[e] est mie; Mès mentez maleureusement Et en perderez vous tous la vie Et defmerez piteusement.
Si vous deffenderay le povoir De conquester nul heritaige; En France n'aurez nul manoir
Ne n'y aurez nul avantaige.
Mès du tout à vostre dommaige Je vous en feray deppartir, Sans plus jamès avoir coraige
Ne puissance mès de finir. 12,110
Adout se descend et retourne à Orléans, et va ouyr vespres à Saincte Croix. — Et y a pause.
LA PUCELLE
En nom Dieu, j'ai grant voulenté Après disner que nous aillons Voir le bien et honnesteté Des Anglois, qui à Saint Loup sont.
En m'a dit que du mal y font, 12,115 F" 3o8 v°. Que par là nul François ne passent Qui ne soient pris, mis à ransons, Et que tout alentour tout gastent.
Bastard d'Orléans, je vous supplie Que nous les aillons visiter, 12,120 Les assaillir, quel que nul die, Pour les vouloir dehors bouter. Il est temps les persécuter, Que il ont leans trop esté;
Si vous vueillez tous aprester 13,125 Et armer pour la seureté.
BASTARD D'ORLEANS
Dame, à vostre voulenté
Ce qui vous plaisa nous ferons;
Mès y sont très grant quantité ,
Ainsi que rapporté nous ont, i3,i3o Bien cinq cens, tous fors compaignons.
Par quoy y seront fors à prandre;
Mh LE MISTERE DU SIEGE D'ORLEANS.
Et bien fortiffiez ce sont, Ainsi comme je puis entendre.
LA PUCELLE
En nom Dieu, si yrons nous vois ia,i35 Comme nous les pourrons avoir; Y sont îeans comme en ung bois, Et ne font riens que larronner.
F°3o9 r". Seigneurs, faictes vostre devoir :
Lahire, soyez des premiers i2,iio Et vous y vueiliez esprouvoir; Vous, messire Fleurant d'Illiers, Alan Giron, vous et a^oz gens.
Et aussi Jamet du Tillay,
Monstrez vous aujourd'uy vaillant ' i2,iZi5
En armes et bien.esveillay.
Soyez prest et appareillé
De bien voz anemis combatre,
Que aujourd'huy les assauldray
Pour vouloir leur orgueil abatre. i2,i5o Vous, Monseigneur le mareschal, Baron de Colonces, Graville, Vous garderez en gênerai Avecques les gens de la ville.
Et sauldrez près la bastille 12,155 De SaintPoair', vous et voz gens tous.
Que Anglois ne saillent à la fdle Pour leur vouloir donner secours.
Or sus, messeigneurs et amys,
Faictes trestous, je vous emprie, ia,i6o Et allons voir noz anemis
' Bastille élevée au nord d'Orléans, et que les Anglois avaient nommée Paris.
Plains d'orgueil et de vilîannie.
Il est temps, l'eure est acomplie, Que nul n'en diffère ne tryve;
Mès ayez tous chiere hardie , i2,iG5 Et cil qui m'aymera me suyve.
F'Soçiv". Lors les trompetes sonneront, et partiront le Rastard d'Orléans et, plusieurs grant nombre de gens d'armes, bien en point. Et à Saint Loup sonnera une cloiche à l'eiTroy, et cryront h l'arme. Et vient la Pucelle en grant devoir, faisant grant admiracion, une espée nue en sa main. Et plusieurs eschellent leur fortresse à force d'armes, et à force entreront dedans et tueront tout ce qu'i rencontreront des Anglois tous mors, et feront saillir du hault de la tour des Anglois à terre, et seront tuez de deux à trois cens, et prisonniers grant quantité. Puis dit
LA PUCELLE
Enffans, y fault tout mectre jus. Bastilles et bouloars, Qu'i ne puissent plus faire abus, Et que tout soit brullé et ars.
Et n'estoient leans que paillars, Gens de mauvaiz gouvernement, De roberies de toutes pars, Lesquelz ont eu leur paiement.
F°3ioi°. LE BASTARD D'ORLEANS.
Dame Jehanne, voicybeau fait, Bien besoigné pour commancement; Pour les Anglois ung mauvais trait Et pour eulx grant encombrement.
Se sont fiez totallement En leur fortiffîcation; Mès sont tous mors à grans tormens Et à leur OTant destruction.
LA PUCELLE
Il est bien temps de nous retraire, Voicy la nuit qui est venue.
Noz gens ont eu fort à faire, 12,185
Et des Anglois bien defîendue;
Mès, Dieu mercy, avons eue
Victoire allencontre d'iceulx,
Que reschappé, ne pié ne queue,
Y n'en est pas ung tout seul d'eulx. 12,190
Lors viendra à Orléans, et y a paus.e. — Et tous en belle ordonnance, clairons, trompetcs , amènent grant foison prisonniers à tous les roiges croix lyez ; et puis dit la Pucelle :
F^Siov". LA PUCELLE.
Messeigneurs et mes bons amis, Trouver fault expédient De despecher noz anemis Qui ont esté par cidevant,
Vous savez, il y a longtemps. 12,195 Huit mois y sont bien acompliz Qu'il ont tousjours, comme j 'entent, Volu faire grant desplaisir.
Si nous est chose neccessaire ' De les ouster du bout du pont, iu.qoo Que il ont toute la frontière De la Sauloigne et environs, Par quoy vous ne povez pas dont Avoir vivres bien à vostre aise.
Pour les ouster de là oii y sont, 13,205 Je conseille que on y voise; Que se vous avez les Torrelles Et leurs fortifficacions,
Plus ne vous seront si rebelles
Ne plus tant ne vous grèveront;
Que de là gectent leurs canons
Oui font des maulx parmy la ville,
Et est de là où y vous font
Plus de mal ad ce domicilie.
Si en vueillez disposer
Par quel point nous les assauldrons,
Et tous ensemble propposer
En disant voz oppinions.
Pour aujourd'uy riens n'en ferons
Qu'il est jour de l'Ascension,
Mès nonobstant bien pourrons
En faire la conclusion.
Et pour dire mon ad vis,
En sauvant l'onneur de vous tous.
Ainsi comme entendre je puis ,
Dire je le vueil devant vous.
Si est que, selon mon propoux,
Entre la Tour Neufve et Saint Leu.
Que nous passions demain nostre oust,
Et ainsi comme au point du jour.
Il ont aussi Saint Jehan le Blanc,
Qu'il ont très fort fortiffié,
Et se sont logez là dedans
Qui nous a prejudicié;
Si sera demain defyé
Pareillement leur bouloart;
Mès que par vous notiffié
Y soit présent de vostre part.
BASTARD D'ORLEANS
Dame Jehanne, pour vérité
Je ne vous say que conseiller;
Faictes à vostre liberté,
Je n'en vueil autrement parler.
Vous savez que l'on peut aller
Mieulx que\ious, et bien le savons;
Faictes et vous appareillez,
Nous tous autres nous vous suyvrons.
SAINTE SUAIRE
Vous avez bon commancenient, Dame Jehanne, il est bien certin.
Quant ainsi vigoureusement Avez ouvré de vostre main.
Des Anglois avez fait la fin A Saint Loup, là où il estoient, Dont enclos estoit le chemin, Et tout ce pays là gastoyent.
GRAVILLE
Vous avez victoire et honneur Dont vous avez Saint Lou conquist; N'est prince de si grânt valeur En France qui autant acquist. C est ung assault par vous exquis, Et dont y sera toujours mémoire; N 'estoit nul de nous qui le fist, A vous est louenge et la gloire.
MESSIRE FLEURANT D'ILLIERS
C'estoit une place imprenable
De leur taudis et bouloart.
Pour les François fort dommageable;
Nul n'osoit aller celle part.
Or avez vous de part en part Nestoyé ceste truandaiHe; Ghascun doit bien avoir regart De bien suyvre vostre bataille.
BARON DE COLLONCES.
Dame Jehanne, avez bien besoigné En cest assaiilt derrenierement.
Honneur et pris avez gaigné Devant tous generallement; Que, par vostre grant hardyrnent, Vous avez la place gaingnée, Et mis Anglois à finement Par vostre puissance esprouvée.