PONS
Nous sommes icy tous enclos; Voilà son tauldis et sa tante Et tous ses subgez et suppous, Qui ont en elle tant atante.
Et voy que chascun se garmente Des François de la vouloir suyvre; C'est ung dyable qui la tormente, A qui s'est donnée et se livre.
LE SIRE DE HONGREFORT
Une fdle, croyez, n'est pas;
Ung dyable, qui est en lieu d'elle,
Gomme elle frappe à tour de bras.
Qui n'est celuy qui ne chancelle.
Depuis qu'el le tient soubz son elle
Et qu'elle le peut atrapper.
Elle est si faulse et si cruelle
Que nul ne luy peut eschapper.
Je ne scay que nous en facions;
Y fault mander à Tallebot
Qu'i viengne à nous, tous tant qu'i sont,
Avec le conte Facestot ,
Puis, l'assaillir trestous d'un blot,
Afin que nous la puissions prandre;
Et puis au duc de Bedefort
Luy envoyrons pour mectre en cendre.
GLASIDAS.
Seigneurs, pensons de nous deffendre, Que je croy qu'i nous assauldront.
Ainsi comme je puis entendre,
Et que de bref nous poursuyvront.
Mès l'avantaige nous avons,
Les Tourelles et bouloart,
Qui fortifiiez par nous sont
D'artillerie de part en part;
Et puis nous avons notre pont
Ordonné par soubtil moyen,
Que tous les François qui viendront
Il n'en eschappera lien.
Pour iceulx je ne doubte rien
Ne la faulce , putin , paillarde ,
Que, ainsi comme je soutien,
En mes mains l'auray, qui que tarde.
Lors ycy y a pause. ■ — Puis dit
TALLEBOT.
Messeigneurs, ce sont grans merveilles
De ceste garce maleureuse;
De jour, de nuyt, noz gens travaille
Pour ceste maudite baveuse.
Qui n'est de son meffait honteuse
En plus que putin de bordeau;
Mès est cruelle et oultrageuse,
Et vault piz cent foiz qu'un bourreau.
Elle a gaigné Saint Jehan le Blanc
Et tous noz amis mis à mort,
Aussi Saint Lou, deux jours devant.
Sans avoir pitié ne confort.
Qu'an volez vous dire, Suffort?
Puis, nos genz qui sont assigez,
Y leur fault donner reconfort
Et aucunement solager.
J'enrage se je ne m'en venge, Que tout nostre mal vient par elle Et à elle chascun se renge; Si n'est bruit que de la Pucelîe, Et a tout mis à sa cordelle.
Si croy c'est un dyable d'enfer, Qui nous mayne guerre mortelle.
Et qui vault pis que Lucifer.
SUPPORT
Nous avyons bon commancement; Mès, depuis qu'elle est cy venue, N'avons eu que peine et tourment Et maleureté advenue.
Pleust à Dieu que tansist là, nue, Ou que fust cent foiz par de là; Nostre besoigne diminue.
Et ne scay comment il en va.
FACESTOT.
Elle me fait fort esbayr; Ne scay se c'est Dieu ou le dyable.
Tout le monde la veult suyvir.
Gomme ung roy ou ung connestable. ' A noz amis est espouentable, Que chascun d'icelle a frayeur; C'est une chose détestable, Ne jamès ne fut telle erreur.
MESSIRE JEHAN DE LA POLLE
Y nous conviendra secourir Glasidas et ses compaignons.
Que s'il leur convenoit fynir.
En très grant double nous serions; Et se les Tourelles perdions, F" 33o r'.' Laquelle chose Dieu ne vueille, Trop fort noz gens s'esbayrions, Et nous seroit ung grant merveille.
ESCALLES.
Glasidas est bien appoincté; Avecques luy est Fauquemberge, Et sont là en grant seureté, Que y sont une belle barge.
Dix ou douze princes à large Sont leans fors et renommez, Qui sont garanz d'escu et targe, Et ne les lairons pas chômer.
PREVOST DE PARIS
Y sont de trois à quatre mille, Et vingt ou trente grans seigneurs, Tous expers, saichant le stille De guerre et d'endurer tous heurs.
Ne vous doubtez qu'i sont bien seurs Pour guerroyer et bien apris; Au monde n'en sont de milleurs Ne plus vaillans ne plus hardis.
MESSIRE THOMAS RAMESTON.
François ne les pourroient avoir D'icy à ung an ou à deux; Quelque puissance ou povoir, Je me fie bien de tant en eulx.
F" 33o v". Mès ainçois seront maleureux Eulx amuser à les combatre,
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Que tout le plus bel et le mieulx Ont fait depuis trois jours ou quatre.
TALLEBOT.
On m'a dit qu'il ont delivray Les prisonniers que nous avyons, Et ung qui le scet tout de vray, Dont fort desplaisant nos gens sont.
Il eussent paie des rensons Et grant finance pour le moins, Lesquelz estoient en leurs prisons, Ou cloistre des Augustins, Mes se j'en puis nulz rencontrer Ou viengnent à ma congnoissance, Je les feray pendre ou noyer, Et sans payer autre finance.
Pour meshuit, chascun de soy pence Soy tenir en sa tante et garde Jusques demain, en ma présence A venir que nul ne retarde.
Lors icy y a pause longue. — Puis dit
LA PUCELLE
Il est aujourd'uy samedi Qui est de may le VIP, F" 33 1 v". Si nous fault penser aujourd'uy
En nom Dieu, venir à nostre aisme.
Chascun soit ungny et de mesme.
Et prenez coraige et vigueur,
Que mieulx fauldroit que fussiez boisme^
Qu'Anglois eussent sur vous l'onneur.
Boisme, peut-être bohème.
Y fault nestoyer le pays Et les vider de ceste terre, Qu'i soient par vous mors et pris Et renvoyez en Engîeterre.
Si vous vueil prier et requerre Que chascun si face devoir, Que j'espoir de les conquerre, Et Dieu nous donra le pouvoir.
Bastard d'Orléans, je vous supplie, Portez vous aujourd'uy vaillant.
La Hire, ne vous faignez mie.
Et l'enchargez bien à voz gens.
Vous, mareschal noble et puissant.
Et vous sire Fleurant d'Illiers, Soyez ennuyt bons combatant.
Et vous, Graville, des premiers.
Jamet du Tillay, je vous prie Que avecques Thibault de Termes Ayez en vous chiere hardie, Et mectez voz gens en bons termes.
Alain Giron, soyez tous fermes.
Vous aussi, baron de Colunces; N'espargnez haches ne juzarmes.
Soyez aussi piquant qu'aronces.
Après, vous Denis de Chailly, Monstrez icy vostre vaillance , Canede et Villars aussi, Saintrailles, qui avez puissance, Poton, où j'ai très grant fiance.
Avec messire Mathias, Ayez aujourd'uy souvenance Que honneur aurez en ce cas.
Après, vous sire de Chaulmont,
Et Theaulde de Vallepaigne,
Mareschal, sire de Grant Mont,
Messire Jacques de Ghambane,
Je vous pry que nul ne s'espargne;
Soyez tous gentilz chevalliers.
Et vous, Gorras, à vous ne tiengne;
Venir y devez voulentiers.
Et vous tous autres, nobles gens,
Gentilz hommes de noble afaire,
Soyez vous tous particippant
De ceste très noble victoire ;
Que, ainsi que chascun peut croire,
En nom Dieu, nous les convaincrons
Qu'il en sera tout tant mémoire
Des très hauls faiz que fait aurons.
Mes très chiers et mes bons amis.
Ayez vigueur et grant coraige
De rebouter voz anemis
Dehors vostre noble heritaige;
Qui veulent, par leur grant oultraige.
De vostre terre [vous] frustrer,
Pour vous tenir tous en servaige
En tout temps, sans résister.
Vous avez vostre bon roy Gharles
Et à qui le royaulme appartient;
Ne îuy faictes nulles intervalles,
Mès le secourez en tous sens,
Gontre anemis anciens
Qui l'ont voulu déshériter,
Lesquelz sont desloyaulx, meschant,
Qui le veullent précipiter.
Aujourd'uy vous aurez victoire
Encontre eulx, et n'en doublez rien;
Mès que vous y vueillez tous faire Ainsi que vous l'entendez bien.
Soustenir le roy crestien, 1 3,11 5
Le bon roy Charles, bien aymé, Devez bien tous, comme je tien, Que à tousjours soyez renommé.
Il est daulphin pour le présent;.
Sacré roy sera en bref terme. 18,120
Mès que ayons fait cy devant,
Abrégé sera de son terme;
Mès tant que d'Anglois soit gendarme
A Orléans, soit petit ou grant.
Du saint huille ne aura larme 1.3,135 Qu'i ne soyent chassez avant.
F° 332 v". Et pour le présent plus n'en dis;
Baillons l'assault, il en est heure, Et frappons sur noz anemis
Vaillamment, que Dieu nous seceurre! ■ i3,i3o Que de vous ung chascun labeure, Et faictes sonner ses trompetes, Pour donner coraige et faiture A noz intencions parfaictes.
Adont icy sonneront les trompetes, et y aura ung grant et merveilleux assault aubouluart. Etgecteront de l'artillerie si abondamment que ce sera merveilles, moatans par eschelles de cordes el autrement, et feront trébucher Anglois dedans les toussez grant nombre. Et doit avoir ung tret de flesclie la Pucelle entre l'espauHe el la gorge, et traversera son harnois. Adont le Baslard d'Orléans dit :
BASTARD D'ORLEANS
Dame Jehanne, retrayons nous, 1 3,1 35
Je voy bien que estes blecée, Qui nous sera ung grant couroux Et grant desplaisir pour l'armée.
Faictes que soyez aMlée De tous les meilleurs cirurgiens Du tret qui vous a fort navrée, Dont nous sommes trop desplaisant.
LA HIRE
Voicy une douleur moult grant, Qui à mal pour nous se consomme; Nostre oust seroit mis au néant Et la chose ne seroit pas bonne.
Vostre personne se abandonne De se bouter trop en la presse, Dont ung chascun vous en blasonne De vostre trop grant hardiesse.
- SUAIRE
Jehanne, se vous avyons perdue, Nous n'avions plus nul espoir Et seroit nostre armée rompue.
Pour cheoir en desespoir.
Par quoy je dy que ne povoir Vous y bouter pour nulle rien, Et gardez de vous y trouvoir; Par ce nous ferez trop de bien.
s AINTR AILLES.
Je voy qu'il est temps nous retraire, Sans pius meshuit bailler assault; Noz gens y ont trop eu à faire, A peine que le cueur leur fault.
Jamais n'en fut fait de si chault, Ne ou y lui eut tant fait d'armes; Les faiz ont esté les plus hault Qu'i advint onques à gendarmes.
GRAVILLE
Plusieurs de noz gens sont blessez, Qui les convient faire guérir, Et grant nombre mors es fossez , Si les fault faire refroichir.
Et puis, nous sommes esbayz Dont vous estes si fort blessée ; Dolant en sommes et marriz, Dont vous estes tant apressée,
BARON DE COLUNCES.
Nous n'en devons mesbuy plus faire, Et le conseille pour le mieulx; Mais ung chascun se doit retraire.
Et penser de soy soit soigneux.
Onques nen fut dessoubz les cieulx F° 33i r°. Plus cruel assault que cestuy, Ne qui fut aussi dangereux; Si n'en faut plus faire meshuy.
FLEURANT D'ILLIERS
Quant à moy je conseilleroye N'en faire plus pour le présent, Et qu'on deremparast la voye, i3,i85 Et pour peur d'inconvénient.
Je regarde que tous noz gens Sont de cest assault tant lassez Qui ne peuvent plus tirer avant.
Les ungs mors, les autres blessez. 13,190
VILLARS
C'est une chose difficille
De soustenir cest assault cy, Qui trop fort nous préjudiciel Et pour l'avoir trop de soucy.
Fortifiiez sont par ainsi 18,195 Que pour eulx est fort deffensable; Je le vous dy à tous dessy Que elle nous est imprenable.
Mes bons amis, je vous supplie Que ne vueillez desamparer F" 334 v'. Et très humblement vous en prie Que me vuillez obtempérer.
Leur bouloart recouvrerez Et Tourelles, n'ayez doubtance.
Buvez et vous refraichissez , Et ayez tous bonne espérance.
De ma blessure ne vous chaille; En nom Dieu , ce ne sera riens.
Ne delessez ceste bataille , Et ne vous esmayez de riens; Que je scay bien ce que je sens :
Je ne suis point si fort blessée Que je n'y retourne en tous sens , Et en bannière desployée.
Lors boivent et menjuent, et y a pause. — Puis dit la Pucelie à Jehan de Mes :
LA PUCELLE
Jehan de Mes, gentil escuier, 1 3,31 5
Entendez à moy je vous prie, Et faictes de bon cueur entier
' En interligne , on lit cette correction : prejudicille.
1 3,ao5
Ce que vous ne reffusez mie :
C'est que mon estandart jolie,
Que vous voyez là droictement,
Soyez soigneux, je vous supplie;
La regardez incessamment.
Et dessi toust que la verrez,
Apressez près de la muraille.
Entendez bien et regardez ,
Celle y touchera sans nulle faille;
Et se vous voyez qu'elle y aille
L'estandart, et que soit si près
Qu'elle y touche, comment qu'il aille.
Venez à moy tout par exprès.
Je ne seray pas loing d'icy;
Derrière les Augustins
Me trouverrez, n'ayez soussy.
Et là venez à toutes fins.
Entendez y de point en point,
Amy, et le me venez dire
Incontinant, et sus ce point
Qu'elle y touchera, mon très doux sire.
JEHAN DE MES
Dame Jehanne, je le feray, Ne vous doubtez aucunement; A vostre estandart regarderay.
Que se il touche nullement, Savoir le vous feray bonnement.
Ainsi que chargé le m'avez.
LA PUCELLE
Je vous en pry parfaictement , Ainsi que faire le savez.
Lors la Pucelle se va mectre à genoulx et dit :
0 Dieu du ciel, où du tout je me fie, F° 335 v°. Vostre puissance éternelle , infinie !
A ce besoing, las! ayez souvenance.
Que les François vous ne delessez mie; 1 3,260
Que la victoire par vous soit acomplie , Et que Anglois n'ayent sur eulx puissance. Donnez leur dont qu'ils ayent recouvrance De ce dangier et dont sont en doubtance , Et que par vous ayent miséricorde. 13,255 Ne les ayez point mis en oubliance ; Secourrez les, par la vostre prudence, En acquérant la victoire et concorde.
NOSTRE DAME
Mon très chier fîlz, vueillez obtempérer A la Pucelle qu'oyez présentement, Et sa prière, la vueillez exaulcer, En son affaire victorieusement.
Nécessité y est certainement, Et le dangier d'elle et de son armée; Ne l'oubliez, je vous pry, nullement, Et sa prière soit par vous exaulcée.
DIEU
C'est bien raison, ma mere très aymée.
Or sus, Michel, allez diligemment A la Pucelle, que soit reconfortée, F" 336 r°. Que sa requeste j'é ouye bonnement. ' 3.97<-
Si luy direz que vigoreusement Elle parfera du tout son entreprise , Que convaincra les Anglois vrayement.
Et parviendra pour en faire à sa guise.
MICHEL
0 Roy divin, tout vostre bon voloir
Acompliray à la noble Pucelle,
Et de par vous luy feray assavoir,
Mon chier seigneur, vostre bonne nouvelle
A vostre fdle, qui est très doulce et belle,
Signiffier luy vois vostre plaisir.
DIEU
D'ores en avant ne trouverra rebelle Ses anemis, mès fera définir.
MICHEL
Fille, le Dieu du ciel m'envoye Par devers vous présentement, Que vous preignez plaisir et joye, Sans estre doloureusement.
Voz anemis certainement Subjuguerez à vostre plaisir.
Et poursuyvez entièrement.
Que désormais n'auront puissance.
LA PUCELLE
0 Dieu, la vostre providence, Très humblement le remercie; Obeyr vueil à sa plaisance Gomme sa servante et amye.
MICHEL
Parseverez, ne doubtez mie, Que vous pervendrez à vos fins.
LA PUGELLE.
Mon amy, je vous regracie Et remercye à toutes mains.
Adont l'estandart touchera de la queue contre la muraille, et viendra Jehan de Mes à la Pucelle, laquelle il trouvera à genoulx, et dit
JEHAN DE MES
Jehanne, ma très honnorée dame, La queue de vostre estandart i.3,3oo Touche au murs, je ]e vous afferme; F" 337 r\ Ghascun ie voit de part en part.
LA PUCELLE
Jehan de Mes, amy, Dieu vous gart!
Joyeuse suis de ces nouvelles.
Il est bien gardé qui Dieu gart : i3,3o5 Allons visiter les Tourelles,
Lors viendra eu armes et fera sonner les trompetes, et puis dit
LA PUCELLE
Messeigneurs et mes bons amis, Puisque vous estes refraichiz, Assaillons dont noz anemis
Pour les faire d'icy partir, 1 3,3 10
Ne vous peut il point souvenir Qu'il y a jà près de neuf mois Qu i ne vous ont donné loisir De vous reposer une fois?
BASTARD D'ORLEANS
Dame Jehanne, il n'est pas saison
De voUoir tousjours batailler; Il n'y auroit point de raison, Que noz gens sont tous travaillez.
Une autre foiz pourrez bailler Et recouvrer une autre fois; Mès vous mesmes vous reposerez :
C'est le meilleur, comme je crois,
GRAVILLE
Voulez vous donc recommancer Nouvel assault présentement, Et ne le voulez point cesser?
Simplesse seroit bonnement.
Vous savez véritablement La peine que vous avez eue :
Tant blessez, tant mis à tourment!
Il n'est celuy qui n'en tressue.
LA HIRE
Je ne dy point pour couardie; Mès je dy qu'i n'est point mestier De recommancer la saillie, Que y sont fort fortifiiez.
Nous les avons fort défiiez.
Et baillé maint divers assault; Si nous ont tous contrariez , Et n'y avons fait rien qui vault.