L'ANGE
Fille du ciel, incomparable Pucelle, puissant et miraculeux secours de ton prince , voy tes prisons qui s'ouvrent, et tes chaisnes qui se brisent, sors, sors à la faveur des divines lumières qui t'environnent , et viens apprendre icy quel doit estre le dernier acte de ta générosité et le comble de ta gloii'e.
LA PUCELLE
Quels mouvements célestes délivrent mon corps de la captivité qui le presse , et donnent à mon ame une si sensible joye ? Est-ce donc toy, sacré Tutelaire de ma vie, Interprète secret des volontez du Dieu vivant? parle seulement et j'obey.
Le duc de Somerset reproche ainsi au comte de Warvick les sentiments trop favorables que lui inspire la Pucelle :
LE DUC
Enfin, Comte, vostre faveur envers cette sorcière esclatte à mon advisun peu trop.
LE COMTE
On ne sçauroit trop faire pour protéger l'innocence.
LE DUC
Je crain bien qu'un autre sentiment vous y oblige ; il arrive souvent que nous agissons par une passion qui nous est inconniie, et nous attribuons à Justice ce que nous faisons par une inclination desordonnée. Les visites que vous luy avez rendues m'ont tousjours esté suspectes , elles n'ont jamais avancé la connoissance de ses crimes comme vous nous promettiez , vous estes tousjours sorty d'auprès d'elle plus passionné pour sa justification cpie pour le service de l'Angleterre et le contentement de Bethfort.
Au dénoûment, Cauchon, que l'auteur a transformé en Canchon, est frappé de mort soudaine :
CANCIION.
Mon Dieu, je suis mort, un traict invisible me vient de percer ie cœur.
( li tombe.)
LE COMTE
Prompts et merveilieux effects des prédictions de ia Puceile.
LE DUC
Il a sans doute perdu ia vie.
Il est permis de partager sur celle pièce i'opinion exprimée par le chevalier de Mouhy dans ses Tablettes dramatiques ^, où on lit:
ffLa Puceile de l'abbé d'Aubignac. Selon la vérité de l'histoire et les règles les plus exactes du théâtre; mais elle n'en est pas meilleure.
Voyez sur cette pièce le livre de M. Ch. Livet, Précieux et Précieuses. Paris, Didier, 1860, in-8°, et le Bulletin du Bouquiniste (lettre de M. le comte de Puymaigre), n° du i5 mars i858.
La Pccelle d'Orléans, tragédie (en 5 actes et en vers). A Paris, chez Anthoine de Sommaville et Augustin Courbé, au palais, m. dc. x.kxxii. Avec privilège du Roy.
(BiW. imp. Y 55/16, n° 53, réserve.)
A la suite du privilège, on lit cette mention : Achevé d'imprimer le quinziesme jour de may 16 àa.
C'est la traduction en vers de la tragédie de l'abbé d'Aubignac. On l'attribue à Benserade ou à la Mesnardière (Voy. le Dictionnaire des ouvrages anonymes et pseudonymes, par M. Barbier), et cela sur le témoignage de deux écrivains du wif siècle: Paul Boyer, sieur du Petit Puy, et Samuel Chapuzeau.
Le premier, dans son Dictionnaire servatit de Bibliothèque universelle , V avis , 1669, in-fol. p. 167, dit, à l'article Benserade : fr grand orateur et tres-exceîlent poète françois, a faitla Cleopatre, l'Iphis et lante, la mort d'Achiles, Gustaphe, Meleagre, la Puceile d'Orléans et plusieurs autres pièces. 15
Le second, auteur d'un ouvrage (jui a pour titre: Le théâtre françois, où, il est traité : I, de l'usage de la comédie, II , des autheurs qui soutiennent le théâtre, III , de la conduite des comédiens , donne dans ce curieux petit livre une liste des autheurs qui ont travaillé pour le théâtre , et fini leurs jours dans ce noble employ. Sous la rubrique : Pièces de théâtre de chacun de ces autheurs , on lit : de M. de la Menardiere , la Puceile d'Orléans. Chapuzeau n'attribue que cette seule pièce à la Mesnardière, et encore est-ce à tort , selon nous. Le témoignage de Paul Boyer nous parait bien plus autorisé que le sien, d'abord parce qu'il date de 16/19, époque fort rapprochée de celle
' Manuscrit de la Bibi. imp. suppl. fr. 5io3.
où parut la Pucelle d'Orléans; en second iieu, parce que ce fut le même libraire, Antoine de Sommaville, qui publia et la tragédie dont il s'agit et le Dictionnaire de Boyer, ce qui donne à penser que celui-ci put être bien renseigné. Au contraire, Le théâtre françois est de 1674, par conséquent postérieur de plus de trente ans à la publication de la Pucelle, et il est permis de croire que les informations de Chapuzeau n'étaient pas plus sûres qu'étendues, puisque, par exemple, sous le nom de l'abbé d'Aubignac il ne mentionne ni la Pucelle d'Orléans en prose, ni la Cyminde dont l'abbé s'était reconnu l'auteur. (V. l'article précédent.)
Quoi qu'il en soit, nous tirons de la pièce en vers les passages correspondant aux extraits qu'on vient de lire de la pièce en prose :
(Le ciei s'ouvre par un grand éclair, et l'Ange paroist.)