LE SIRE DE VERDUNG
Je voy là Orléans proprement Et l'oust des Anglois au plus près; Entendre à nous fault saigement Et nous gouverner par exprès.
i65r". VILLARS.
Quant à des Anglois, lessons les; Tirons vers la porte Bourgoingne, Et n'apressons point d'eulx trop près, Qu'i nous pourroient faire vergoigne.
Lors vont autour de la ville, et y a pause. — Puis dit
LE SIRE DE VILLARS
Messeigneurs, Dieu vous doint la grâce
Acomplir tous voz bons désirs.
Et en tous lieux et toute place
A voz voulentez parvenir;
Aussi voz anemis pugnir,
A vostre voloir et plaisance.
Ainsi comme j'é le désir
Et que Dieu vous en dont puissance.
Vous savez, par vostre ordonnance.
Devers le Roy avons esté.
Lequel, pour la sienne prudence,
Nous a très grandement traicté;
Et de sa bonne voulenté
Vous a envoyé du secours,
Vivres et argent quantité.
Et prest vous ayder à tousjours.
BASTARD D'ORLEANS
Seigneurs, bien soyez vous venuz, F- 165 v". Joyeulx sommes de la venue ;
Nous vous avons fort attenduz.
Recouvrez vostre survenue;
Que nous estions en une mue, 6760 Pas les portes n'osions saillir, Ne n'avons entrée ne yssue Que sur nous ne viengnent courir.
LE SIRE ESTUART.
Ne soyez de riens esbays, Que nous sommes assez puissans Pour noz anemis assaillir.
Et contre tous noz mal vueillans, Si sommes très fort desirans De les rencontrer en bataille, Et aussi pour donner dedans A frapper d'estoq et de taille.
GAUCOURT
Messeigneurs, nous sommes venuz Pour vous vouloir donner secours; A vous servir sommes tenuz, Et le voulons estre à tousjours. 6765 Pour vous soulager des doulours Que font ainsi voz anemis, Pour vous garder de leurs faulx tours, Voulons à vous estre commis.
F" 166 r". VERDUNG.
Saichez que nostre intencion 6770
Sy est loyauiment vous servir, Et mectre à persecucion Les anemis sans deiraiHir; Lesquelz si sont vouluz venir Encontre vostre bonne ville, Et vous ont volu assaillir Pour y faire leur domicilie.
Mès ne vous doubtez nullement Que en bref nous les chasserons Par puissance, et si asprement Que jamès n'y retourneront.
Messeigneurs, nous vous mercyons, Et soyez tous les biens venuz.
De très bon cueur nous vous ferons, Que nous y sommes bien tenuz.
N'espargnez ne grans ne menuz De vostre povoir et puissance, Et de nous tous bien soustenuz Vous serez à vostre plaisance.
Repousez vous tous à loisir Et tous voz gens refroichissez , Ainçois qu i puisse survenir Par noz anemis encombrier.
Puis, demain, se bon vous voyez, De saillir sur noz anemis, Pour ung peu les desavoyer, Et qu'i puissent estre surpris.
ESTUART.
C'est la chose que plus désire :
Anglois grever de ma puissance,
Et employer or et chevance 6800 De tout mon povoir les destruire.
VILLARS
Dont y viennent en ceste empire En eulx n'y a nulle apparence.
GAUCOURT
C'est la chose que plus désire :
Anglois grever de ma puissance. 68o5
On les doit du tout desconfire De venir ou royaulme de France, Ouquel n'ont nulle appartenance Ne nul droit, chascun le peut dire.
F°i67r°. VERDUNG.
C'est la chose que plus désire : 68 jo
Anglois grever de ma puissance,
Et employer or et chevance
De tout mon povoir les destruire.
Lors icy y a pause longue. — Puis le roy de France se mettra à genoux devers paradis; et dit
LE ROY
0 Dieu très digne et- glorieux ,
Puissant, éternel roy des cieulx ! 681 5
Je vous pry, ayez souvenance
De moy desplaisant, soucieux,
Quant je regarde de mes yeulx
Mon royaume qui est en doubtance.
A ! Dieu du ciel. Dieu de puissance, 68ao
Plaise vous avoir remembrance
De me secourir, il fust tant;
En moy n'est plus nulle espérance
Ne avoir de nul recouvrance,
De homme qui soit, tant soit il grant.
Jhesus ! se je vous ay meffait
Et que envers vous ay forfait.
Vous requiers pardon humblement,
Et que je ne soye deffait.
Ne le royaulme ainsi contrefait
Par anemis villainement.
Y vous a pieu certainement Me bailler le gouvernement Du royaulme, par permission; Se j'é fait faulte aucunement,
Je m'en reprens très grandement, Vous requérant remission.
0 créateur de tout le monde.
En qui tout pouvoir si habonde , Et dont vient consolacion, Là où vostre vertu redonde,
Y n'est riens sur la terre ronde Où n'ayez dominacion.
Or voy ge la destruction
Du royaulme et la perdicion.
Se vous ne mectez à garant.
Helas! ayez compassion
Par la vostre rédemption.
Plus n'ay d'espoir que à Orléans;
Or n'y scay plus que confort querre
Je voy, par fortune de guerre,
Et suffisant de la tenir.
Je vued delesser le pays
Et me consent estre desmis, Vray Dieu, se c'est vostre plaisir.
NOSTRE DAME
0 chier fiiz ! très dévotement Et très affectueusement, Je vous requiers tant que je puis Que ne souffrez aucunement Au monde teî encombrement Gomme je voy qu'il est empris :
C'est que le roy des fleurs de liz.
Que en dignité avez mis Conduire le royaulme de France, Qu'i soit par estranges soubmis, Et que celuy roy soit desmis, Chier filz, ce seroit vioHence.
Ces Anglois, venuz d'Engleterie .
N'ont nul droit en icelle terre De France, n'à eulx n'appartient.
Or voy par fortune de guerre Le veullent avoir et acquerre.
Et mectre le Roy au néant, Qui est vray roy des crestiens Et sur tous les roys parmanant , Esleu par la vostre clémence.
Si les anemis ont Orléans, Y conquestront le remanant A leur voulenté et plaisance.
0 mon fdz ! doulcement vous prie Que ce fait vous ne souffrez mie.
De nostre bon roy crestien.
Que perde ainsi la seigneurie De France et noble monarchie
Qui est si noble terrien.
C'est le royaume qui tout soustien[t]
Crestienneté et la maintien[t],
Par la vostre divine essence,
Ne autre n'y doit avoir rien :
Au roy Charles luy appartien[t],
Qu'il est droit héritier de France.
SAINT EUVERTRE.
Pere tout puissant ! humblement Vous voulons prier et requerre Que y vous plaise aucunement Garder vostre bon roy de guerre, Lequel vous a voulu requerre, Humblement, en miséricorde, Contre par qui il est en serre, Sans avoir pitié ne concorde.
Chier Sire, vous savez aussi Quant vint à mon eslection, Que evesque je fus par ainsi :
Fistes ma procréation Par vostre salutation , Moy indigne de vostre grâce; De ma constitution Fut à Orléans là mon espace.
Dont pour lesquelz je vous supphe Qu'i vous plaise les préserver; De celle grève villennye De guerre qu'i soient conservez.
Leur patron fuz, vous le savez.
Et par la vostre providence, Sire, vueillez obtempérer A les garder de ceste offence.
SAINT AIGNAN
Chier pere, ayez en ramenbrance Pitié des habitans d'Orléans !
Y vous pleut par vostre ordonnance Que evesque fuz, moy inocent.
Je vous pry, soyez souvenant 6920 De la glorieuse prémisse, Quant vous fistes parler l'enfFant Pour m'octroyer ce bénéfice ^ Pour iceulx je vous vueil prier,
En leur grande nécessité, 6925 Que vous leur vueillez octroyer La paix et la transquilité ; F'^ 169 v°. Qu'i sont en grant adversité
A tort, sans cause et sans raison,
Par genz rempliz d'iniquité, 6980 A qui n'appartient la maison.
DIEU
Mere, j'é très bien entendu Que m'avez fait une requeste Pour mon peuple, qui est perdu
Par leur vie faulse et deshonneste. 693.5
Je congnois que chascun s'apreste
A moy du tout desobeyr;
Nulluy ne fait riens qu'à sa teste ,
Sans me voloir de riens servir.
Prestres, bourgeois et laboureux,
Gens de pratique et autrement.
De présent sont tous decepveurs
' Allusion à la manière dont saint Aignan fut élu évêque d'Orléans. Voyez la vie de ce saint.
LE MISTERE DU SIEGE D'ORLEAiNS. 269
D'eulx gouverner injustement.
Tout se maintient n)eschantement, Sans nulluy de moy tenir compte; 69/15 Dont les delesse povrement Cheoir en deshonneur et honte.
Puis les plus grant d'auctorité, Les haulz princes, ducs et barons, Rempliz d'orgueil et vanité, 6960 Maugreeurs, jureurs et félons.
Que de moi nulle mémoire n'ont F° 170 r°. Ne ne vous ont en révérence, Mais tout à opposite sont,
Vivent du tout à leur plaisance; 6955
Je ne puis ce fait consentir
Vostre requeste, chère mere.
Que l'air si est empuanty
Pour leur vie orde et deputaire\
Ne n'ont en aucune manière 6960 De vous ne de moy ramembrance.
S'ilz endurent de la misère, Vous savez, c'est droite sentence.
NOSTRE DAME
Ah ! mon fdz , ayez congnoissance
De la bonne et humble prière 696.5 Du roy Charles, qui en présence Vous a requis de son affaire.
Y recongnoist son vitupère.
En vous en requérant pardon,
Dont il se humlie à mémoire; 6970 Chier hlz, ne le lessez pas don '-.
' De puU; aire, ignoble, le contraire de débonnaire (de bonne aire). ^ Donc.
Pere puissant! nous vous prions
Vous plaise le Roy secourir,
Et ceux d'Orléans, tout tant qui sont.
En paix et union tenir.
Je les ay aymez et cheriz,
Et pour ce que leur patron suis.
Par vostre saint nom, sans faillir,
Leur evesque je fus jadis.
SAINT AIGNAN
Chier Sire! vous ne lerez pas Le royaulme ainsi estre soubmis.
Par gens estranges mis au bas.
Le bon roy crestien desmis; Pareillement noz bons amis D'Orléans, dont evesque je fus.
Qui en leur devoir se sont mis Et bien loyaulment deffendus.
DIEU
Mere et vous, mez bons amis,
Vueil entendre à vostre requeste.
Combien les avoye permis
A malédiction céleste,
Pour leur vie faulse et deshonneste.
Et François principalement;
Et vueil que on les admonneste
Que pugniz seront grandement.
Le royaulme je recouvreray
Au roy Charles par sa prière ,
Et en honneur l'exauceray, Que tout temps en sera mémoire, Sans que François ayent la gloire De avoir par eulx recouvert, Ne leur en donray la victoire; On les verra à descouvert.
Michel ange, entend à moy :
Je veuil par toy faire messaige.
Pour subvenir au desarroy De France, le noble heritaige.
En Barois yras en voyaige, Et feras ce que je te dy.
Au plus près d'un petit village Lequel est nommé Dompremy, Qui est situé en la terre Et seigneurie de Vaucoleur, Là trouverras, sans plus enquerre, Une pucelle par honneur.
En elle est toute doulceur, Bonne, juste et innocente, Qui m'ayme du parfont du cueur.
Honneste, sage et bien prudente.
Tu luy diras que je luy mande Qu'en elle sera ma vertu , Et que par elle on entende L'orgueil des François abatu; Et que je me suis consentu Recouvrer le royaulme de France, Et par elle sera debatu Contre les Anglois par oultrance.
Premièrement, tu luy diras Que par elle vueil qu'i soit fait, Et de pai' moy luy commanderas
Qu'i soit acomply et parfait.
Sy est qu'elle voise de fait
Pour lever le siège d'Orléans,
Chasser les Anglois à destroit,
S'y ne s'en vont incontinant.
Puis après, elle le menra,
Le roy Charles, sacrer à Rains.
De par moy elle acomplira
Et en parviendra à ces fins;
Que de ce ne se doubte point :
Ma vertu sera avec elle.
Pour acomplir de point en point
Par icelle jeune pucelle.
Dy luy aussi pareillement
Qu'elle se veste en abit d'omme;
Je luy donray le hardiment,
Pour mieulx que le cas se consomme.
Puis elle s'en yra en somme
Devers Robert de Baudricourt,
Pour l'amener en ceste forme
Devers le Roy et en sa court.