MICHEL ANGE
Jehanne, ne vous en esmayez; Que Dieu l'a ainsi ordonné, Et veut que l'onneur vous ayez Du royaulme, présent fortuné, Qui a esté habandonné Par pechié commis des François ; Par vous sera roy couronné Et remis en ses nobles drois.
PUCELLE
En armes je ne me congnois, Ne m'appartient la congnoissance, Ainsi que vous le povez vois; Et en moy n'est pas la puissance, Ne ne treuve nulle apparence D'aller devers le cappitaine Lui raconter vostre ordonnance :
C'est que devers le Roy me maine.
MICHEL
Amye, y le fault ainsi Le faire, que Dieu le commande.
N'ayez de riens peur ne soucy.
Quand de par moy y le vous mande.
PUCELLE
La chose, sachez, est si grande Qu'i n'est nul qui le peust pencer, Ne en moy n'est sens qui se tende A savoir cecy propencer.
MICHEL
Fille, acomplissez la chose.
Et Dieu sera avecques vous.
Qui vous gardera, comme une rose.
De polucion contre tous.
Ayez en luy ferme propoux
Et le faictes de bon coraige.
Y vous aidera, et n'ayez poux
De tout dangier et tout dommaige.
PUCELLE
A Dieu je vouldroye obeyr 71^0 Comme je doy é est raison, Et très humblement le servir, A mon povoir, sans mesprison; Et tousjours, en toute saison,
Vueil estre sa povre servante, 71^5 Actendant sa vraye maison Lassus ou ciel, où est m'entente.
MICHEL
A Dieu, Jehanne, vraye pucelle, 17^ v°. Qui est d'icelui bien aymée;
Ayez tousjours ferme pensée 7160 De Dieu estre sa pastorelle.
PUCELLE
En nom Dieu, je vueil estre celle De le servir, s'i luy agrée.
MICHEL
A Dieu, Jehanne, vraye pucelle,
Qui est d'icelui bien aymée, 7155 PUCELLE.
Mon bon seigneur, vostre nouvelle De par moy sera reclamée Au seigneur de ceste contrée.
Par la voye que dictes telle.
MICHEL
A Dieu, Jehanne, vraye pucelle, n&o
Qui est d'icelui bien aymée; Ayez toujours ferme pensée De Dieu estre sa pastorelie.
Puis s'en part, et y a pause.
F'ivSr". MICHEL.
Pere, j'ay du tout acomply
Le vostre messaige humblement, 7165
Sans riens avoir mis en oubly,
A la pucelle, vrayement;
Laquelle, debonnairement,
De tout son cueur, vous veult servir,
Et tout vostre commandement 7170
Le vouldra faire et acomplir.
DIEU
Le royaulme je remetray sus, Et les anemis confonduz, Par la pucelle ruez jus
Et par elle tout convaincuz; 7175
Que, dès si qu'elle les aura veuz.
En elle sera telle vaillance
Que il en seront esperduz.
Ou royaulme n'auront plus puissance.
Pose. — Puis dit
LA PUCELLE
0 mon Dieu et mon créateur, 7180 Plaise vous moy toujours conduire !
F" 175 v°. Vous estes mon pere et seigneur, Auquel je ne vueil contredire.
Aller je vueil tout droit, de tire.
Devers Robert de Baudricourt, Pour mon cas révéler et dire, Sans pius ici faire séjour.
La Pucelle vient à Baudricourt. Et y a pause.
PUCELLË.
Capitaine, Dieu vous doint joye.
Devers vous je viens humblement; Que parler à vous je vouldroye, S i vous plaisoit aucunement.
BAUDRICOURT
M'amye, voluntairement A vous certes je parleray :
Dictes moy vostre pensement, Et voulentiers vous respondray.
PUCELLE
En non Dieu, sire, y vous convient Que vous me menez devers le roy 176 r°. De France, tout présentement;
Que il est en très grant esmoy.
Et convient aussi, sans delay Que m'abillez en abit d'omme, Bien en point, ainsi que je voy, Pour guerroyer en ceste forme; Que y me convient, sans actendre, Y aller tout incontinant, Pour oster le royaulme d'esclandre Et lever le siège d'Orléans, Où sont les anemis devant.
Pour vouloir la cité destruire.
Par quoy y fault diligamment Y aller, pour les contredire.
BAUDRICOURT
M'amye, c'est une grant chose
A faire, ce que vous me dictes.
Impossible est, bien dire l'ose,
Et sont choses fantastiques;
Si ne sont bonnes ne licites
A une fille jeune et tendre :
Guerroyer et faire poursuites
Et de voloir les armes prandre.
Gomment, fille, se peut il faire
Que tous les hauls princes de France
Ne povent pas trouver la manière
A y faire resistence?
Tant de gent de haulte excellence,
Qui ont foison d'or et d'argent.
Et gens d'armes à leur plaisance;
Et encores n'en font il riens!
Et vous, qui n'estes c'un enffant,
Une povre simple bergiere,
En l'aage de douze ou treize ans,
Demourant avec vostre mere;
Je ne croy pas que cest afaire
Voz parens l'ayent conseillé;
Et de voz dis, c'est chose voire,
En seroient fort esmerveillé.
PdCELLE.
Capitaine, certainement, Ge n'a esté pere ne mere.
Parent ne amy autrement;
Mès est de Dieu mon très chier pere, Qui le m'a commandé, ce faire; Et convient que vous m'y menez Devers le Roy, c'est chose voire; Et pensez de vous ordonner.
BAUDRICOURT
Or, m'amye, je vous diray :
D'icy dedans deux jours ou trois, 77 r°. De ce cas cy je penseray;
Et à vostre fait y provois, J'é des gens, ainsi que je crois, Cependant que vous festoisons; Puis après, comme pourrez vois, De vostre fait nous penserons.
PUCELLE
Baudricourt, vous le faictes lonc Et congnois vostre voulenté, Voz voloirs et intencions; Dont mal faictes, de vérité.
Je m'en retouray à l'ousté ^ De mon bon pere et de ma mere; Que vous avez cueur enhorté C'est que ne me voloir pas ci-oire.
BAUDRICOURT
Fille, se volez demorer Je vous feray faire bonne chiere.
Et céans vous repouserez ; Puis penserons de vostre afaire.
Je m'en retournerai à i'hôtel (à la demeure).
LE MISTERE DU SIEGE D'ORLEANS. 281 Pour le présent m'est neccessaire
A une autre chose penser. 7265 Pour vous mener est fort à faire, Le pays est fort [à passer] ^
F» 177 v". LA PUCELLE.
Bien, Baudricourt, y me suffist, Et entend bien vostre paroHe.
Vous semble que mal je vous dis 7270 Et voy que m'en tenez à folle.
Si n'estes pas en bonne colle ^ De moy croire pour le présent, Et le tenez tout à frivolle,
Je m'en rapporte au Dieu puissant. 7275
Lors s'en part, et y a pause d'orgues, F°i78r". 5 GAQUET.
Verdille, mon frère et aniy, Je vous vueil dire ma pencée, Gomme en celuy qui plus me l'y Et où j'é plus m'aniour donnée.
Nous sommes tous deux d'une armée 7280 Et subject d'un seul seigneur Qui a chiere très redoublée, G est La Hire, prince d onneur.
Vous et moy sommes frères d'armes
' On lit dans le manuscrit af assez, en page 3o5 ci-après (folio lyij r' du nianu>-
un mot, sans doute pour à 'passer. Fort à crit). Ici commence l'épisode de Gaquet et
passer, difficile à passer. de Verdille. (Voyez ci-dessus, dans notre
^ Colle, humeur, disposition. Introduction, la notice du manuscrit.)
^ Voyez la suite du feuillet 177 v° à la
Et dès longtemps l'avons esté, Portans liaubergons et jusarmes Tant en yver comme en esté; Et maint assault, de vérité, Avons soustenu et bataille, Que nul ne nous a surmonté, Mais ont lessé boyaulx , ventrailles.
Or sommes nous cy combatant Dedans Orléans, noble cité.
Encontre Anglois qui sont devant, Rempliz de toute iniquité.
Nostre prince est d'auctorité Et le plus preux dessus la terre.
Dont, par son voloir et bonté, Voluntiers froyes ung fait de guerre.
Et sus Anglois félons et fiers Voudroye acquérir renommée.
Par force d'armes et d'estriers, Où ma force fu[s]t esprouvée; Et de me trouver en meslée, Voloir ma puissance esprouver A frapper de lance et d'espée, Suis deliberay me trouver.
VERDILLE.
Bien suis de vostre oppinion, Que je me sens de corpulance A vouloir frapper de rendon Encontre homme qui ait puissance; Et de le combatre à oultrance, Seul à seul, bien et vaillamment,
A frapper d'espée et de lance, \iengne à moy ne me chault comment.
Or est ii que ce nous volons, Nostre force se prouvera Pour donner coups et hoi ions; Qui aura le bon trouvera.
Je vous diray que on fera :
Vous avez Anglois ci devant, Que, qui aucuns en dellira.
De batailler seront contant;
Et si seroie bien d'accort Que y fust mandé aux Anglois, Que on leur en fist rapport.
Je croy que contant en serons Que deux, qui sont de petit pois.
Serviteurs d'un prince de guerre.
Tenant le party des François Deffîs deux aultres d'Angleterre.