CORAS
Vous avez vous tous très bien dit :
Qu'on y voise diligemment; Nous y pourrons avoir prouffit Et quelque bon appoinctement.
Que se, par son commandement, Anglois s'en vouloient retourner, ling grant bien nous feroit vrayement Et en devrions Dieu guerdonner.
LE BASTARD D'ORLEANS
Or sus, Poton, sans séjourner,
Allez toust et incontinant.
Et deux bourgeois, pour vous mener,
Entenduz et bien suffîsans,
Au duc Phelippe, luy remonstrant
Que nostre duc est prisonnier :
Il ont le corps; voloir ses biens,
Le coraige est à eulx trop fier.
POTON
Messeigneurs, puis que le voulez Je ne vueil en riens contredire.
Je suis bien contant y aller Et deux bourgeois, pour le voir dire:
Luy remonstrant le deul et yre Incessamment font les Anglois ; Et si ont, dont leur deust suffire.
Le bon duc Charles de Vallois.
LE RECEVEUR
Il VOUS fault faire ce messaige Vous deux, messeigneurs les bourgeois, Luy reinonstrant le grant oultraige Incessamment font les Anglois;
Jour et nuyt vestir le harnois 9^20 Nous font comme gens forcenez, Que ad ce y vueille prouvoii" Et de ceste guerre ordonner.
PREMIER BOURGEOIS
Nous yrons donc, puis qu'il vous plaist, Et au duc Phelippe parlerons, <.i'i25 289 v°. Remonstrant le cas tel qu'il est Et ainsi que nous le voyons.
IP BOURGEOIS
De présent nous nous en allons Et pour ce voyage acomplir;
La responce vous rapporterons 9^3o Du duc Phelippe et son plaisir.
Lors Poton et deux bourgeois yront devant le duc de Rourgoigne . et y a [)ause. Puis dit
POTON
Messeigneurs, je voy là assis Monseigneur le duc de Bourgoigne, Très saige, prudent et rassis,
Noble et puissant en patrimoigne. 9^35
LE IP BOURGEOIS
Parlons luy de nostre besoigne; Poton, vous luy saurez bien dire.
PREMIER BOURGEOIS
De ce n'en faictes nul esloigne, F" a/jo i". Poton; y vous appartient, sire.
POTON
Très hault puissant prince de nom, gittio Dieu vous doint acomplissement De vostre voloir et selon Vostre désir entièrement.
Vers vous, sire, présentement
Nous sommes à vous cy venuz 9^i45 Pour aucuns cas certainement Qui sont à Orléans survenuz. Voicy les bourgeois de la ville Envoyez par les habitans.
Pour ung fait desloyal et vile giSo
Des Anglois qui sont là devant.
Six mois a qui sont là estant
Pour voloir la cité destruire,
Où il n'ont droit ne tant ne quant,
Ghascun le peut savoir et dire. 9455
A tort, sans cause et sans raison,
Sont venuz desordonnement,
Volant destruire la maison
Du duc d'Orléans entièrement.
Monseigneur, vous savez comment 9460 Il ont son corps en Engleterre; F° 9/10 v". Puis veullent destruire ses biens, Degaster et avoir sa terre.
S'i vous plaist y remédier
Et nous donner provision 9'*^^ Des Englois et du destourbier
Lesquelz nous font contre raison,
C'est qu i delessent la maison
D'Orléans et où il n'ont nul droit,
Sans faire telle mesprison
Les tenir ainsi à destroit.
Voicy ceulx d'Orléans qui vous prient
Que il vous plaise ainsi le faire.
Et de par nous vous ont requis
Qu'i vous plaise avoir d'eulx mémoire.
Et de voloir faire retraire
Les Englois de devant Orléans,
Et que ne leur soyez contraire,
Mès leur aydez en tous sens.
PREMIER BOURGEOIS
Monseigneur, nous vous supplions Que y vous plaise à nous entendre, Et tenuz à vous nous serons De la peine qu'en vouldrez prendre.
IP BOURGEOIS
Vueillez nous garder et deffendre, Tenir la ville en seureté, Désirant le vous voloir rendre, Monseigneur, en bonne équité.
DUC DE BOURGOIGNE
Mes bons amis, de vérité, .loyeux suis de vostre venue.
Et en bonne fidélité Vostre requeste j'ay receue.
De la bonne amour que j'ay veue Qui est en mes amis d'Orléans,
Recongnoistront que j'é congnue, Que je leur vueil faire des biens.
Et pour honneur de mon parent Lequel tiennent en Engieterre , Je leur feray lesser Orléans; Les en vueil prier et requerre, Et que nullement en la terre D'Orléans n'y aillent ne ne viengnent, S'i veullent mon amour acquerre Et qu'en mon plaisir se maintiennent.
J'ay mon herault que j'envoyeray Avecques vous pour leur noncer, Et es Anglois commanderay Qui vueillent leur guerre cesser, Et tout le pays delesser Contenant la duché d'Orléans, Et de dix lieux [n']en appresser De toute la terre en tous sens.
POTON
Monseigneur, nous vous njercyons De l'onneur et du grant plaisir Que il vous plaist de nous offrir, Sans que desservy nous l'ayons.
DUC DE BOURGOIGNE
Je feray que y s'en yront, Ou je leur feray desplaisir.
I" BOURGEOIS
Monseigneur, nous vous mercyons De l'onneur et du grant plaisir.
LE DUC DE BOURGOIGNE
Et se les Aiiglois ne le font, Je leray tous mes gens venir, Sans ung seul homme retenir, De mes pays ez environs.
Monseigneur, nous vous mercyons De l'onneur et du grant plaisir Que il vous plaist de nous offrir.
Sans que desservy nous l'ayons.
LE DUC DE BOURGOIGNE
Trompeté, entens mes raisons:
Avecques ses gens tu yras; Jusques à Orléans te menront, Auprès des Englois tu seras.
A Tallebot feras messaige :
C'est que , de par toy, je luy mande Luy, princes et tout leur harnaige Ne facent Orléans nulle escande, Mès vueillent partir de la lande Sans plus leui- mener de malerre.
Et que je leur prie et commande Qu'i vueillent cesser ceste guerre.
Et se de ce sont reffusant, Tu publiras à haulte vois Que, sans delay, incontinant, Vide[nt] hors de l'oust des Englois Tous mes subgectz et mes convois Qui sont de mon obéissance,
Sans plus guerroyer les François Ne faire aucune violence.
LE HERAULT
Monseigneur, à vostre plaisance Je l'aconipliray de bon cueur,
Et es Anglois feray deffence 9550 De ne mener plus de rigueur En la terre de monseigneur Le duc d'Orléans, vostre parent.
LE DUC DE BOURGOIGNE
Or va, et te pry deffens leur
Et que je n'en suis pas content. 9555
Lors y a pause. — Et partent pour eulx retourner avec le Hérault. Puis dit
POTON
Messeigneurs, je voy là Orléans Et l'oust des Englois au plus près; Si vous volez venir dedans, Et puis en l'oust yrez après.
F" 2^3 r". LE MESSAGIER.
Premier je m'en voys par exprès 9560 Acomplir tout vostre messaige, Et, sans en plus faire d'arrest.
Je m'y en voys de bon coraige.
Lors arrivei'ont les François à Orléans, el y a une petite pose. — Puis dit
POTON
Messeigneurs, par vostre congié
Et par vostre bonne entreprise, 9565 Gomme nous avez envoyé Pour une besoigne exquise, Ainsi que par vostre devise.
C'est devers le duc de Bourgoigne ^ Que nostre ambassade promise <)57o Pour le cas de nostre besoigne.
Lequel a esté fort joyeux, Et nous a très bien recueilliz , Nous voulant faire tout le mieulx
De nostre voloir acomplir; 9075 Que, s'i peut, fera deppartir Le siège de devant Orléans, Et s i ne veullent consentir.
Si fera il en aller les siens.
F"a63v°. PREMIER BOURGEOIS.
Il est venu ung messagier 9580
De par luy en l'oust des Engiois
Pour les faire de là bouger
Et les séparer des François \
De Flandres, de Bourgoigne, Artois.
Tous ceulx qui sont de ce pays 9585
Deslogier fera, comme je crois,
Sans plus estre noz anemis.
IV BOURGEOIS
De cela le nous a promis, Et y est venu sa trompette
Commander à grans et petiz 9590 Que ceste chose sy soit faicte.
' François est la leçon primitive, que nous maintenons. Ce mot a été rayé postérieurement et remplacé par Anglais.
RECEVEUR
Vous avez pour vray bien besoigné, Et vous tous vous en remercye.
Poton vous a acompaigné Par sa très bonne courtoisie.
De chose qui soit je vous prie Que nous puissions faire pour vous:
Poton , ne nous espargnez mie , De ce qui pourra estre en nous.
LE MESSÂGIER.
Dieu gart les princes d'Angleterre Et la très haulte baronnie!
Devers vous suis venu grant erre; Ung messaige fault que je vous die Par le duc Philippe, qui vous prie Que vous faciez ce qu'i vous mande :
C'est que d'Orléans, sans tarder mie, Vous deppartez et vostre bande, Plus que à Orléans ne facez D'ores en avant, ne tant ne quant, Ne que plus vous les pourchassez; Mès vous séparez de devant.
Et, se de ce n'estes contant, Veult que tous gens y s'en aillent, Geulx qui sont ses appartenant Tout et incontinent s'en voisent.
TALLEBOT.
Gomment dea! le duc de Bourgoigne Devers nous t'a il envoyé Nous mander de ceste besoigne,
Liiy qui est tant nostre allié?
Je ne scay qui l'a desvoyé
De nous mander telles parolles;
Mais il me semble forvoyé,
Ne scay dont vient ces parabolles.
Dy luy hardiment quant à mo)
Jamès ne m'y consentiroie,
Ne tel deshonneur à mon roy
Faire ^Dour riens je ne vouldroye.
Je vueil qu'i saichc bien et croye
Que d'icy je ne partiray
Tant que Orléans gaingné je voye:
Ainçois avant y demorray.
SUPPORT
Au duc de Bourgoigne c'est honte De nous mander telles nouvelles.
Ne de nostre oust ne tient pas conte Tant du Roy ne de ses querelles.
Despendu avons bas et selles, Et ainsi qu'un million d'or; Puis, par ces façons et cautelles, Nous veut tollir un tel trésor.
LE SIRE D'ESCALLES.
S'i veult emmener tous ses gens, Les emmené, ne nous en chault!
Que nous sommes assez puissant Et plus de gens qu'i ne nous fault.
Il est malicieux et cault, Et scait bien pourquoy il le fait; Mais tout cela riens ne nous vault, Pour luy n'en feroie ung fault trait.
FACETOT.
Nous avons batu les buissons, H en veut avoir ies prunelles:
Je n'en donne pas deux botons Pour ses gens ne pour ses querelles. Ces façons sont tousjours ytelles; Je le voy bien venir et dire :
Par iceulx façons et cautelles Veult avoir le miel et la cire.
MESSIRE JEHAN DE LA POLLE
Je ne l'en vouldroie supplier; En face du pis qu'i pourra.
Ces gens nous font plus destourbier; Ne me chault qui les enmenra.
Je vouldroie, et qui m'en croira Homme ne suivra ceste guerre (Et mieulx nostre fait se portera).
Qui ne soit natif d'Engleterre,
LE MESSAGIER
Messeigneurs, puisqu'il ne vous plaist, Je veul en vostre oust publier, De par monseigneur, mon arrest Et à tous le signiffier.
TALLEBOT.
Publie fort et le fais cryer; Je n'en donne pas une maille.
S'en voise qui vouldra aller, Tu n'enmenras cbose qui vaille.
Messagier sonne une trompeté et dit :
De par monseigneur de Bourgoigne,
Je fais cy à tous assavoir
Que chascun s'en voise et s'éloigne,
Et le siège desamparer; 9675
Plus aussi de n'y comparer
Tous ceulx de ses pays et terre,
Ne plus nullement eulx trouver
Désormais pour y mener guerre. •
Lors le messagier retourne au duc de Bourgoigne, et y a pause. — Et dit F" 2 46 r°. MESSAGIER.
Monseigneur, j'ay tout acomply Et fait vostre commandement.
Et es Anglois, je vous afTy, Leur ay dit vostre mandement :
Qu'i voulsissent totailement Lever leur siège et en aller, Dont très mal gracieusement M'ont respondu, comme savez.
M'ont dit qu'i n'en partiront point, Et que Orléans ainçois auront.
Et que de vous ne leur chault point, Et pour vous riens y n'en feront.
Et que assez puissant y sont Sans voz gens, et qu'i n'en ont cure, Et qu'il auront à toutes fins Orléans, où il ont mis leur cure.
DUC DE BOURGOIGNE
Gomment! ont il dont respondu
Contre moy inreveramment?
En ma vie je ne l'eusse creu.
Desobeyr mon mandement!
Mieulx leur vaulsist certainement 9700 Avoir ung cent mille perdu; Desplaisant en suis grandement, F" 266 v°. Et leur rendray en place et lieu.
Pose. — Lors la Pucelle et ses gens arriveront à Chinon; et dit
JEHAN DE MBS.
Dame Jehanne, la mercy Dieu,
Nous sommes à point arrivez 970.5 A Chinon, et ou propre lieu Où le bon Roy devons trouver.
LA PUCELLE
Jehan de Mes, comme vous savez, Au Roy yrez premièrement
Dire que nous volons parler 9710 A luy, s'il luy plaist bonnement.
JEHAN DE MES
Dame, très debonnairement Au Roy je vois faire assavoir De vostre venue, et commant
Y luy plaise vous recevoir. 9715 Lors va devant le Roy, et dit
JEHAN DE MES
Geluy qui a sur tous povoir Vous doint du tout sans contredire F" 2/17 r°. Acomplir bon vostre voloir,
Ainsi que vostre cueur désire.
Des nouvelles je vous viens dire, Que une pucelle amenons, Juste et bonne, très chier sire, Et de certain nous le créons, Que en elle trouvé avons Toute parolle véritable, Dont en elle nous espérons Qu'elle soit très digne et notable; Laquelle veult parler à vous, Sire, se c'est vostre plaisir, Que dire vous veult son propoux Et aussi qui l'a fait venir.
Si vous plaise donques d'ele ouyr, Devers vous viendra en présence.
LE ROY
Amy, tu me fais esbayr Qu'i soit en elle tant science.
Vous luy direz que bien me plaist Et voulentiers parleray à elle; Mès qu'elle attende, s'i luy plaist, Jusques à demain ma nouvelle.
Pour aujourd'uy, la chose est telle Que je suis ung peu empesché; Mès vous direz à la Pucelle Son fait sera demain despeché.
JEHAN DE MES
Sire, voulentiers luy diray Que demain à elle parlerez.
Et vostre rapport lui feray.
Ainsi que dit vous me l'avez.
LE ROY
Qu'elle se vueille reposer Pour aujourd'uy, et je l'emprie;
De mes biens luy vueil envoyer, 9700 Et que ne les espargne raie.
Jehan de Mes vient à la Pucelle, et dit
JEHAN DE MES
Dame Jehanne, je viens vers vous, Et au Roy j'ay fait le messaige.
Dit que prenez vostre repoux
Aujourd'uy, comme bonne et saige, 9755 Que, pour ce jour, en son bernage Il a ung bien peu à besoigner; Si supportez vostre voyage Jusque à demain, sans esloigner.
F" 2^8 r'. LA PUCELLE.
Puis qu'i luy plaist, c'est bien raison; 9760 Mès le délayer riens n'y vault.
Que y fust bien temps et saison De parler à luy sans deffault.
Je voy que le besoing nous fault
Et croist tousjours la maladie; 9765 Par quoy, se au Roy ne luy chault, Sa voulenté soit acomplie.
LE ROY
Or çà, messeigneurs et barons, Je vous pry, entendez icy :
De ce fait conseillez moy dont 9770
Que je doy faire tout ainsi.
Vous savez et avez aussi
Sceu des nouvelles de la fiHe;
A vous m'en rapporte dessi
Se la chose est bonne et utille.
J'entant que v.eult parler à nioy
Et touchant le fait de ma guerre;
Dictes moy se faire le doy,
Vous en vueil prier et requerre.
Venue est de lointaine terre,
De Barois, pays de Loraine;
Je ne scay que cy elle vient querre,
Que de moy j'en suis en grant paine.
PREMIER CONSEILLER
Sire, je vous conseilleroie.
Pour savoir de la vérité, Que vous feissiez venir en voye Ces deux qui ont icy esté.
Qui vous diront en loyaulté Le cas de ceste fille cy, Que c'est, ne qui a contracté De l'avoir amenée ainsi.