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Le mistère du siège d'Orléans publ. pour la première fois d'apres le manuscrit unique conservé a la Bibliothèque du Vatican

Si le nom immortel de la glorieuse libératrice d'Orléans ne recommandait le poème que nous publions a tous ceux qu intéressent les grands souvenirs de la patrie, nous aurions hésite peut-être à le tirer de l’oubli où il reposait depuis plus de quatre siècles. H y a des esprits si rétils quand on entreprend de les conduire ailleurs que dans les beaux chemins bien battus! On craint de leur donner sujet de se cabrer. 11 y a des juges si durs pour les travaux de l’érudition, et qui lui reprochent si volontiers de blesser leurs veux délicats en remuant indiscrètement la poussière du passé! On v regarde à deux fois avant de s exposer a leurs sentences, «I autant plus redoutables quelles soûl toujours prononcées au nom du goût, dont ils sont, comme chacun sait, les seuls représentants. A moins d’avoir cette fortune de déterrer quelque Vénus de Milo ou de déchiffrer, dans un manuscrit inconnu quelque Iliade inédite, il ne faut pas espérer trouver grâce auprès d’eux. Or, il s en manque bien, hélas! que le Mystère du siège d Orléans soit une de ces merveilleuses trouvailles qu’on produit avec orgueil, un de ces cliefs-d œuvre qui vont comme d eux-mêmes prendre une place d honneur dans les musées de l’art ou de la littérature. Hâtons-nous de le dire : c’est un poème du xve siècle. Par cette seule date n'esl-il pas condamné d'avance selon la jurisprudence des critiques qui s'en tiennent encore aux arrêts de Boileau? El quand ils consentiraient à lexa-

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PRÉFACE

miner, cel examen ne les disposerait même pas à l'indulgence dont leur maître a daigné Taire preuve en faveur de Villon.

• Plaçons-nous pour un instant à leur point de vue, et essayons de les suppléer. Ce ne sera ni long ni dillicile. Voici leur sentiment sur le Mystère du siège d’Orléans. Au fond, rien de plus plat et de moins fortement conçu. C'est l'enfance de l’art dramatique, c’est le développement pur et simple, à part quelques scènes, de la donnée historique connue de- tout le monde. En la forme, c est pis encore : ni style, ni harmonie, ni grammaire, ni orthographe même; et quelle prosodie! celle d'un Gascon, ou. comme on lit plusieurs fois dans le manuscrit, d'un Gussccon.

C'est ainsi que notre poème court le risque d'être apprécié par ces esprits élégants qui habitent la région des chefs-d'œuvre et ne veulent pas même connaître la géographie des autres contrées. Aussi nous empressons-nous de les avertir qu ils ne pourraient que perdre à nous suivre. Pourquoi d'ailleurs sortiraient-ils de leur temple, ces pontifes du beau? Qu’auraient-ils affaire de la science, eux qui ont une sorte de prescience, qui savent du beau tout ce qu'on en peut savoir et même au delà, qui eu ont pénétré tous les arcanes, qui en connaissent à fond les lois éternelles et immuables, et. par là, ont pu prononcer a priori que les conditions du beau n'existaient pas au moyen Age? Faut-il encore une humble profession de foi pour détourner de nous leurs anathèmes? nous ne la refuserons certes pas; car, nous aussi, nous le déclarons sur l'honneur, en fait de compositions dramatiques, nous préférons de beaucoup Athalie au Mystère du siège d'Orléans.

Est-ce à dire pour cela qu'il faille sans cesse relire Athalie et répéter à jamais tout ce (pi on a répété déjà sur ce chef-d'œuvre? Est-ce à dire que le Mystère du siège d Orléans , quoique si fort inférieur à Athalie , soit indigne d’occuper, d intéresser même un lecteur sérieux? Ou se gardera bien de le croire si l'on estime

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ni

avec nous que l'histoire littéraire n'est pas laite seulement pour fournir à l'admiration des hommes un choix de modèles, mais que ses monuments divers doivent, former avant tout un musée scientifique. Qu'il y ail dans ce musée une tribune comme à Florence, un grand salon comme à Paris, on le comprend de reste; mais que, dans des galeries destinées à l'étude, on puisse suivre historiquement les progrès «le l'art depuis son enfance jusqu’aux jours de son développement le plus complet et le plus brillant, voilà ce que réclame aujourd'hui la critique la plus éclairée, celle «jui refuse de se confiner dans l'admiration des classiques, et de jeter, des hauteurs de l'esthétique, un regard de mépris sur tout le reste. Pour ceux qui n’affectent pas ces grands airs, ces airs de parvenus honteux de leur origine, nous n avons besoin ni d'excuse ni de justification. Ceux-là se plaisent surtout à étudier la série des métamorphoses par lesquelles en tout temps et en tout lieu a passé l'esprit humain avant de prendre son essor; ceux-là s’intéressent aux chenilles aussi bien qu'aux papillons. C'est à eux surtout que s'adresse notre publication.

. Nous ne sommes pas disposés, on peut le voir, à en exagérer le mérite; nous n admettons pas cependant que le poème qui en fait l'objet soit de nulle valeur, ainsi qu'on la déjà dit, comme document historique. Nous ne pensons pas davantage, malgré ce que nous venons de dire nous-mêmes, qu’il n’offre aucun intérêt littéraire. Nous allons donc l'examiner à ce double point de vue, après avoir rappelé ce que l’on sait de son histoire, et cherché à deviner ce qu'on en ignore.

L'unique manuscrit connu du Mystère du siège d’Orléans est conservé à Rome dans la Bibliothèque du Vatican, sous le n° 102a

PREFACE

du fonds dit de la reine de Suède. Il forme un volume grand in-à° de âo() feuillets. 11 est sur papier, et d'une écriture négligée du xv* siècle, comme on en pourra juger par le fac-similé qui accompagne notre publication. Ce manuscrit a appartenu à Alexandre Pelau, fils de Paul, et porte sa signature sur le premier feuillet : A. Petavius Sen. Par. i636. Il n'offre aucune particularité qui vaille la peine d'être remarquée, si ce n'est que les feuillets 178 à îqy ont été visiblement ajoutés après coup. Ce sont ceux qui renferment l’épisode du combat de Gasquet et de Yerdille contre deux hommes d'armes anglais. Cet épisode, auquel rien ne prépare et que n'annonce aucune rubrique, vient couper en deux une scène commencée, sans qu'on puisse voir là une inadvertance du relieur, puisqu'on ne trouve nulle part la vraie place des feuillets intercalés.

Montfaucon signalait ce manuscrit sous le n° 781, qui cessa bientôt d'être exact comme tous ceux qu’il indique à côté du titre des manuscrits du Vatican *.

Il en est fait mention, et déjà sous le numéro actuel, dans la Bibliothèque historique de la France, revue et augmentée par Fevret de Fontetle1 2.

Mais c'est dans ces derniers temps seulement que le Mystère du sie'tfe di Orléans a attiré l'attention des érudits.

En i83q, M. Paul Lacroix le comprenait dans ses Notices et extraits des manuscrits concernant l’ histoire de France et la littérature française, conservés dans les bibliothèques d'Italie3.

En ;8û6, un savant allemand, M. Adelberl Relier, en publiait

1 Bibliolkeca bihliotkecarum manuscriptorum nova ,1.1, p. 3 O.

* Paris, 1775, in-fol. t. IV, p. 391.

n" 17180. «Ce mystère, dit Fevret de

irFonlelte, qui est apparemment une tra-

gédie antique, est conservé dans la Bihlio- "llièque du Vatican, parmi les manuscrits irde la reine de Suède, n° 1091.1

5 Dissertations sur quelque» points curieux de l’Histoire de France, vu* fascicule, p. 19-

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quelques extraits el donnait une brève notice sur les personnages qui figurent dans celle composition1.

l’eu de temps après, un de nos regrettables confrères, M. Salmon, transcrivit, dans un voyage à Home, les rubriques qui entrecoupent le poème, font connaître la marche de l'action et indiquent l'appareil de la mise en scène. C'est surtout d'après les extraits de M. Salmon que M. J. Quicherat a porté, sur la valeur historique de notre mystère, un jugement que nous reproduisons ci-après.

En 18Ù9, MM. Daremberg et Ernest Renan, chargés dune mission en Italie, recevaient, de l'Académie des inscriptions el belles-lettres, des instructions où on lit :

- M. de Monmerqué verrait avec plaisir que i on copiùt, dans le fonds de la reine de Suède, le Mystère du siège d' Orléans ; et il recommande en général aux investigateurs ce fonds acquis en partie d'Alexandre l’étau, fils de Paul, et dont plusieurs manuscrits venaient de l'ancienne abbaye de Fleury ou Saint-Benoît-sur-Loire*. »

MM. Daremberg et Renan ne purent répondre qu'en partie à ce désir. Dans un rapport sur leur mission, adressé à M. le Ministre de l'instruction publique, le 10 mai 1800, ces deux savants disaient3: « Nous rapportons la copie de quelques-unes des scènes qui nous ont paru les plus intéressantes, celles où interviennent le Bot , la Vierge , Dieu, l'Inquisiteur de, la foi, etc. etc. Ces extraits donneront peut-être une idée plus exacte de ce poème si curieux, si national, que les morceaux publiés par Relier. Parmi tous les

:So. Paris, Techener. i83(). — Ces notices el extraits, présentés d’abord à M. Villeniain . sous la forme d’un rapport , ont été reproduit» plus tard, en 1867, dons la Collection des documents inédits sur l'histoire de France, ,W ilangts historiques , t. III. p. 27a et 27.3.

* Romturt, von Adelbert Relier, p. idji4t; Mannheim. i8/i4, in-8\

* Archircs de t mimons scienlijuput et littéraires, t. I. l8âo, p. 5().

J Ibidem, p. a4(|. Voir les scènes citées, p. 4&0- 266.

VI PRÉFACE

manuscrits du \afican, il n'en est pas qui mérite davantage d'attirer l’attention des savants qui s'occupent de l'ancienne poésie française, el nous ne pouvons nous empêcher de remercier le savant académicien qui nous l a signalé, du vif plaisir que nous a fait éprouver la lecture de cette naïve et intéressante composition, dont nous aurions voulu rapporter une copie intégrale ou du moins une analyse détaillée.?»

dette analyse détaillée, l’un de nous la rapportait précisément à la même époque. Jointe aux extraits de M. Relier et à ceux de MM. Daremberg et Renan, elle put donner une idée assez exacte du Mystère du siège d'Orléans pour que les juges les plus compétents, et entre autres le savant doyen de la Faculté des lettres de Paris, M. Victor Le Clerc, fussent d'avis que cette composition méritait de prendre place dans la grande collection des monuments inédits relatifs à notre histoire.

En conséquence, M. H. Fortoul, alors ministre de l'instruction publique, voulut bien nous charger daller transcrire le poème à Rome et de le publier. Mais un pou plus tard le même ministre conçut, et fit approuver par S. M. l'Empereur, le projet d'une collection des Anciens poètes de la France, et, dans le rapport qui précède le décret du t a février i85(>, il annonça l’intention de placer dans le nouveau recueil « cette composition surprenante qu’il venait de faire copier d'après les manuscrits du Vatican, et où un contemporain de Jeanne d’Arc a mis en scène le siège d'Orléans et la mission de l’héroïne.»

La mort si prématurée el si regrettable de M. H. Fortoul fit modifier le plan du recueil immense où il voulait donner place au Mystère du siège d'Orléans. Mais, pour ne point retarder indéfiniment une publication d'un caractère patriotique, S. Exc. M. Rouland s’empressa de décider qu'elle aurait lieu dans la collection à laquelle elle ajoute aujourd’hui un nouveau volume.

PREFACE

Ml

Démontons maintenant le cours du temps pour essayer de résoudre quelques questions qui se présentent tout d'abord à l'esprit. A quelle époque le Mystère (la siège (l'Orléans a-t-il été composé? A-t-il été représenté soit f» Orléans, soit ailleurs? Etait-il destiné à la représentation?

Sur les deux premiers points, le manuscrit du Vatican, qui ne contient ni date ni nom d’auteur, ne nous fournit aucune réponse positive, et les chroniqueurs contemporains, les historiens d'Orléans ne nous éclairent pas davantage. La seule chose assurée, d’après l’écriture, c’est que le poème est du xv® siècle. Pour essayer de fixer une date plus précise, on ne peut s'appuyer que sur un petit nombre d’indications, qu’on voudrait moins vagues.* mais qui n’en ont pas moins leur importance.

On sait que le jour même de la délivrance d’Orléans, en 1 /iaq. lut organisée spontanément une procession solennelle dans laquelle figurèrent la Pucelle, le Billard d’Orléans, les autres seigneurs ou capitaines qui avaient concouru à la défense de la ville, le clergé, les bourgeois, le peuple. Depuis lors, la fête commémorative de ce grand événement fut ainsi célébrée chaque année au même anniversaire, c’est-à-dire le huitième jour de mai. Tous les habitants d’Orléans étaient invités à se joindre à la procession et devaient y porter un cierge allumé. Les douze procureurs de la ville y assistaient, et le cierge qu’ils tenaient était garni d’écussons aux armes d’Orléans. On y portait les châsses des saints protecteurs de la cité, etc. Mais bientôt on jugea à propos, pour rendre la fêle plus complète, d'ajouter à la cérémonie religieuse un spectacle et des divertissements d’un autre caractère.

On lit dans les comptes de la ville, de i435 :

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A Guillaume le charron et Michelet Filleul, pour don à eulx faict pour leur aider à paier leurs eschajfaulx et aultres dépensés par eux / dictes le .ru Ie. jour de mai mil. cccc. jxit., que Hz firent certain mistaire ou boloart du pont durant la procession , payé .ni. re'au.r d’or. Pour ce 7 a sols p. »

One représentait le mystère dont il est ici question? Les comptes de la commune 11e donnent pas d'autres renseignements, et les historiens de la ville sont muets à cet égard. Mais n'est-il pas infiniment probable qu'il représentait l'événement dont on célébrait l’anniversaire? Quel spectacle plus intéressant pouvait -on offrir aux Orléanais que celui d'un fait d'armes dont ils étaient liers à juste titre et auquel un grand nombre d'entre eux avaient pris une si glorieuse part?

D’ailleurs, pour cette conjecture devient une certitude.

On trouve, en effet, dans les comptes de commune de cette année les mentions ci-après :

r A Mahiet Gaulchier, paintre, le x ni’ jour du moys d’avril, pour faire les jusarmes et haches et une fleur de liz et deux godons, par marchie fait à lui en la chambre de la dicte ville, pour faire la Teste du lièvement des Tourelles1, 1 9 liv. 16 sols p.»

•■A Jehan Chanteloup , pour avoir vacqué neuf journées à faire les eschaffaulx de la procession des Tourelles, et pour urne charrois pour mener et ramener le bois qu’il failloit à faire lesdiz eschajfaulx ; pour ce h U sols ». »

Enfin on lit dans le registre des comptes de la même année un article sur lequel nous appelons l'attention du lecteur :

- /I Jehan Hilaire, pour l’achat dun estandart et bannière qui furent à Monseigneur de lleys pour faire la maniéré de l'assault comment les Tourelles furent prinses sur les Anglois, le vin' jour de may:

1 C.'esl -à-dire de l'abandon du fort des Tourelles par les Anjjlsis.

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