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Yerdille contre deux hommes d'armes anglais1; le caractère de ces deux partisans gascons et batailleurs y est assez vivement dessiné. Mais nous devons ajouter que l'auteur s'est montré sobre de pareilles scènes. Il semble qu'il n'était pas porté par la nature de son esprit à la grosse gaieté qui remplissait les farces, les solics et même certains mystères de ce temps-là.
Dans le reste de l'ouvrage, lorsque le poète se borne à faire parler les principaux personnages, soit pour préparer les faits qui vont suivre, soit pour chercher à en prévoir le résultat, il s en tire, en général, avec sagesse et convenance, et ne leur prèle que des sentiments conformes au rôle qu’ils ont joué dans l'histoire. Jeanne d Arc. par exemple, ne se montre pas seulement dévouée et animée de l'amour de la patrie, elle témoigne encore en toute rencontre une douce pitié pour les ennemis vaincus. Par malheur, ces sentiments sont traduits sans élévation, et trop souvent l'auteur place dans la bouche de l'héroïne, comme dans celle des principaux seigneurs, des expressions d'une singulière platitude. En résumé, si, dans ce poème, les idées sont bonnes, la forme ne l'est pas, et pourra rebuter d'abord plus d’un lecteur. Les conu seiis que les chefs anglais ou français tiennent entre eux, et où
ils répètent l un après l'autre les mêmes opinions en termes . presque identiques, sont d'une insupportable longueur, et c’est justement par une scène de ce genre que s'ouvre le drame. Il faut, si l'on est trop sensible à ces inconvénients, se reporter aux passages où la grandeur des événements amène des scènes plus vives et plus intéressantes. On verra que l'auteur, ayant pris l'histoire, la vérité pour guides, ne s'égare jamais, s’il ne s'élève jamais bien haut.
Pour son style, nous n'entreprendrons pas de le défendre. Un
PRÉFACE. xxxvii
illustre écrivain, M. Yillemain, disait avec raison, en parlant des poésies du duc d’Orléans, composées à la même époque, que le style y oflre une élégance prématurée. C’est le contraire dans le Mystère du siège (C Orléans.
S'il eut écrit en prose, sans doute notre auteur eût été moins à la gêne et n’eût pas laissé voir aussi clairement l'insuffisance de ses ressources. Mais il a voulu être poète, malgré Minerve, il faut le dire, et de là les embarras, les misères, les pauvretés qu’on peut lui reprocher, non-seulement au point de vue du style, mais même à l’endroit de lu grammaire, que les exigences de la rime ( entraînent trop souvent à oublier. Nous disons oublier, à supposer qu’il l'ait jamais bien connue; et parfois il donne lieu d’en douter, lorsqu'il écrit, par exemple:
Mais je scay bien quelle y est El luy trouverre*, vous allie1.
il faut lire : «El /y trouverrez. tj C'est une erreur qui revient souvent et qui çà et là ne laisse pas d'arrêter un instant. Ainsi, page 679, vers 17,661, on lit :
Que luy a grant affection.
elle sens exige : Qu’elle y a. De même, page 778. vers 2 o.a 80: Que mors, que pris y luy sont tous.
est pour :
Que mors, que pris il y sont tous.
Mais peut-être n'est-ce pas à l’auteur, peut-être est-ce à un copiste ignorant qu'il faut attribuer ces fautes et d’autres du même
' P. Sio.v. io,5»6.
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PRÉFACE
genre. Nous aimerions à le croire, el toutefois, comme rien ne le prouve, nous n'avons pas entrepris de les corriger1.
S’il nous eut fallu appliquer à ce texte le système de rectifications, de corrections perpétuelles, auquel on a soumis les œuvres mêmes de nos grands maîtres, nous l'aurions singulièrement modifié, et sans avantage bien apparent, à ce qu'il semble, excepté pour les personnes qui font leurs délices de la grammaire et qui ne trouvent rien de si beau qu'une orthographe constante et régulière. Comme c'est, après tout, un goût fort respectable et que nous sommes loin de blâmer. nous aurions pris plaisir à le satisfaire, et nous nous serions appliqués à faire du Mystère (tu mVgc d'Orléans un modèle d orthographe, si cette tâche ne nous eût paru offrir des difficultés au-dessus de nos forces, et si, d'ailleurs, nous n’avions vu à une pareille transformation des inconvénients préjudiciables à la cause même que nous aurions voulu servir, celle de la grammaire. Justifions notre scrupule par deux exemples.
Il arrive assez souvent à notre auteur (c’est bien lui. en ce cas. et non son copiste qui est le coupable) d'en user très-librement avec le pronom féminin de la troisième personne rite. Il ne le compte que pour une syllabe, comme l'avaient fait parfois el longtemps avant lui ses prédécesseurs du moyen âge. Mais ceuxci, du moins, figuraient ainsi le mol : cl. En ce cas. au moyen d'une apostrophe, si on le juge à propos, on peut marquer l'élision que le mol a subie. Selon le parler de notre poêle, elle se réduit encore davantage et devient un son simple qu'il a eu I idée de noter ainsi :
1 Ce qui nous (tonne sujet, ;iu contraire, de lui attribuer ce* fautes, c'est qu'il en est qu'on ne peut porter qu'è son compte ; telle est surtout celle qui consiste à employer l'inlinitif pour un autre mode . ou le
participe présent pour l'inlinitif. faute qui revient très-fréquemment et qui donne parfois à son langage une certaine ressemblance avec le parler des nègres. Voyoi . par exemple. p. 83, dernier vers.
PRÉFACE. \\\l\
Je nu sav où et rcut aller1.
Pour combalre Iresloute France Quant c/ seroit ci assemblée J.
Comment faire pour ramener celle notation sous le joug de la grammaire? Fallait-il substituer à cet et étrange la forme eT? C’était aller contre l'intention de Fauteur et donner à croire cjiu* 17 se prononçait. Chose d'autant plus grave, comme nous l'allons dire tout à l'heure, (jue le mol suivant commence par une consonne, et qu’entre deux consonnes consécutives, l'oreille de notre poète intercalait le plus souvent un e. Fallait-il figurer par ê le son de elle ainsi prononcé? C'était égarer le lecteur aussi loin de la bonne voie étymologique. Nous avons pensé que le parti le plus simple était encore de conserver à notre texte toute sa rusticité.
Ailleurs, nous aurions pu faire preuve de savoir plus aisément, par exemple, dans ce passage:
En ce cas ne perdorez vous gueres El sera l’onneur des François:
Puis en tjiio!i|Uf lieu de frontières Aullre foiz les pourrez revoit.
Revoit pour revoir. Cet s «pii termine le mot ne laisse pas que de choquer fort; mais 9i on le supprime, et surtout si on le remplace par r, le mot ne rimera plus aussi bien pour Fœil avec François, et I on verra que notre poète tenait beaucoup «à ce point. Avait-il raison, avait-il tort? c'est une autre question. Nous estimons, quant à nous, que l'idée de rimer pour l'œil n est pas moins plaisante que le serait celle de peindre pour le nez. Mais, du moment que notre poète en était entiché, pouvions-nous ne pas laisser apercevoir ce soin curieux qu'il avait pris de plaire à deux sens à la fois ’?
* Voyex-«n une preuve un peu forte p. 6o5, v. 1 5.669.
PRÉFACE
Et ce n est pas seulement en rime qu'il éerit vois on mois pour voir ou revoir, c'est aussi dans le corps des vers. Mais, en ce cas. la correction détruirait, ce nous semble, une notation précieuse à conserver, puisqu'elle indique la prononciation.
La Pucelle. en faisant ses adieux aux Orléanais, leur dit:
Ayez ferme proponx Et bon curage de vous voulez défendre'.
C'est encore un cas analogue. Substituer vouloir à voulez serait donner à ce texte une plus grande régularité, mais effacer la trace d’un parler qu’on retrouve encore dans nos campagnes. Voilà pourquoi, en dépit de notre bonne volonté, nous avons été très-sobres de corrections, nous bornant absolument à celles qui ne modifiaient pas le manuscrit ou que le sens exigeait rigoureusement, et avertissant le lecteur de la liberté que nous prenions.
Que si l'on nous juge trop circonspects à l’égard de formes comme celles que nous venons de noter, on ne nous blâmera sans doute pas d'avoir conservé des archaïsmes tels que : conduisons, plaida, pour conduirons , plaira1. On les trouve daus les meilleurs textes du xm* siècle, dans le poème de Huon de Bordeaux, par exemple, où on lit :
Et il si Jisent 3. (Et eux ainsi firent.)
S'il eut été superflu, à nos yeux, et parfois déraisonnable de corriger notre texte, au point de vue de la grammaire et de l orthographe, la tâche serait devenue absolument impossible en ce qui concerne la prosodie. Notre poète, nous l'avons remarqué déjà, avait l'oreille si subtile, si gasconne, allions-nous dire, qu'entre deux consonnes consécutives il entendait volontiers le son d'un e intercalaire. Il était, à cet égard, organisé comme le
1 1*. 781, v. ao.507. — 1 P. A68. etc. — ’ P. 97s.
PRÉFACE. \li
spirituel et regrettable auteur des Variation* du langage français. On se rappelle, en effet, que M. Génin, dans ce li\re plein d'esprit, de science et de paradoxes, soutenait la thèse, beaucoup trop absolue à notre gré, que, de deux consonnes consécutives, nos aïeux éteignaient toujours l'une dans leur prononciation, d'où sortait cette conséquence que les vers de Racine le cédaient beaucoup pour l'harmonie à ceux de Gautier de Coinci. Pourquoi? Parce que la prononciation de deux consonnes consécutives faussait tous les vers de Racine, en introduisant un e entre ces deux consonnes. El M. Génin citait en preuve:
J’écrivis en Aregosse pour hâter ce voyage.
M. Génin pourtant n'était point Gascon. C'est une des raisons qui nous ont détournés de croire, comme nous l'avions fait un moment, que notre poète aurait bien pu être un compatriote de La Ilire , supposition toute naturelle, à en juger par la prononciation qu'implique sa prosodie. Lui aussi pensait qu'un e s'introduit entre deux consonnes consécutives, et il est parti de là pour mesurer ses vers. Le plus souvent cet e ne figure pas dans le mot. mais il en faut tenir compte connue s'il y était, et la preuve c'est qu’on l'y trouve quelquefois. Ainsi, par exemple, on lit, page u8ù :
Nous sommes tous deux Gascons
Du territoire nostre maistre.
Le premier vers semble faux : il ne l’était pas pour l’auteur, qui prononçait Gasecon, et qui écrivait ainsi, quand la fantaisie lui en prenait, comme à la page 6o4 :
Ung de leur puissant cappitaine
Qui se nommoit le Gasecon.
Le nombre de vers qu’il faut restituer de la sorte est considé-
M.ll
PREFACE
rable. et il n’y a guère de page dans ce volume où l'on n'en rencontre. Cilons-en encore quelques exemples:
Qu'en dictes vous, conte d’Escalles?
Vous voyez là leur bastille;
Ce sont choses especialles ,
Cli a sc un n'en scet pas le stille.
Lisez btmetille et xetille, et les deux vers seront de juste mesure. Sefillc ainsi écrit se lit ailleurs, page 689 :
Messeigneurs, je voy là dedans Au bout du pont la bastille.
Et Anglais qui sont là dedans;
Si failli aller vois (voir) leur selillr.
Ailleurs encore, page 697:
Et comme est le commun telillr.
Il n'y a donc pas lieu d'en douter:
Maistre, j’ay bonne etperance1.
On en voit V expérience *.
Et résister vaillamment s.
Derrière les Augustin! V Sans nulle difficulté 5.
Et est chose fmilastii/ue 6.
Et autres vers analogues doivent se lire:
Maistre, j’ay bonne eueperance.
On en voit Yexeperience.
rP. 61. * P. 91.
1 Ihùl. • P. 485.
\i.in
PRÉFACE
El resisseter vaillamment.
Derrière les Augus*etùu .
Sans nulle difltculeté.
Et est chose fanUmeùtjue.
1! y a même grande apparence qu'il faut appliquer ce système aux vers comme celui-ci :
Va, et fays /jrnnt diligence1.
La seule correction dont ce vers nous paraisse susceptible est :
Va, et fays (rueront diligence*.
Et ce n'est pas seulement dans l'intérieur d'un mot, mais même entre deux mots, dont l'un finit et l’autre commence par une consonne. que l'addition de l e est notée ou sous-entendue. Exemples:
Au mains dix huit ou vingt mille s.
C'est-à-dire : dne huit ou vingt mille.
Nul proujfit n’en est pour eulx \
Lisez : nule prouflit.
Au reste, l’auteur du mystère n'était point absolu dans ses idées, et quand il n'avait pas besoin de cet e surnuméraire, il ne l'appelait point à son aide. Mais des passages que nous venons de citer et de bien d'autres qu’on pourra recueillir il résulte clairement que, de son temps, on prononçait souvent deux consonnes consécutives, puisqu'il utilisait, pour la mesure de ses vers, l'effet attribué à cette prononciation.
1 On lit p. 759 : * P. 43 1.
Comme à Rouvrray Saint- Denis.
Le cas nous parait analogue.