XL PREFACE
Et ce n'est pas seulement en rime qu'il écrit vois ou revow pour voir ou revoir, c'est aussi dans le corps des vers. Mais, en ce cas, la correction détruirait, ce nous semble, une notation précieuse à conserver, puisqu'elle indique la prononciation.
La Pucelle. en faisant ses adieux aux Orléanais, leur dit :
Ayez ferme propoux Et bon corage de vous voulez défendre'.
C'est encore un cas analogue. Substituer vouloir à voulez serait donner à ce texte une plus grande régularité, mais effacer la trace d'un parler qu'on retrouve encore dans nos campagnes. Voilà pourquoi, en dépit de notre bonne volonté, nous avons été très-sobres de corrections, nous bornant absolument à celles qui ne modifiaient pas le manuscrit ou que le sens exigeait rigoureusement, et avertissant le lecteur de la liberté que nous prenions.
Que si l'on nous juge trop circonspects à l'égard de formes comme celles que nous venons de noter, on ne nous blâmera sans doute pas d avoir conservé des archaïsmes tels que : conduisons, plaisa, pour conduirons, plaira^. On les trouve dans les meilleurs textes du xiii" siècle, dans le poëme de Huon de Bordeaux, par exemple, où on lit :
Et il siJiseiU^. (Et eux ainsi firent.)
S'il eût été superflu, à nos yeux, et parfois déraisonnable de corriger notre texte, au point de vue de la grammaire et de 1 orthographe, la tâche serait devenue absolument impossible en ce qui concerne la prosodie. Notre poëte, nous l'avons remarqué déjà, avait l'oreille si subtile, si gasconne, allions-nous dire, qu'entre deux consonnes consécutives il entendait volontiers le son d'un e intercalaire. Il était, à cet égard, organisé comme le ' P. 781, V. .20,007.— 'P. 668, etc. — ' P. -272.
PREFACE. vu
spirituel et regretlaljle auteur des Variations du langofre jrançais. On se rappelle, en effet, que M. Génin, dans ce livre plein d'esprit, de science et de paradoxes, soutenait la thèse, beaucoup trop absolue à notre gre', que, de deux consonnes consécutives, nos aïeux éteignaient toujours l'une dans leur prononciation, d'où sortait cette conséquence que les vers de Racine le cédaient beaucoup pour Iharmonie à ceux de Gautier de Coinci. Pourquoi? Parce que la prononciation de deux consonnes consécutives faussait tous les vers de Racine, en introduisant un e entre ces deux consonnes. Et M. Génin citait en preuve:
J'écrivis en Aregosse pour hâter ce voyage.
M. Génin pourtant n'était point Gascon. C'est une des raisons qui nous ont détournés de croire, comme nous l'avions fait un moment, que notre poëte aurait bien pu être un compatriote de La Hire, supposition toute naturelle, à en juger par la prononciation qu'implique sa prosodie. Lui aussi pensait qu'un e s'introduit entre deux consonnes consécutives, et il est parti de là pour mesurer ses vers. Le plus souvent cet e ne figure pas dans le mot, mais il en faut tenir compte comme s'il y était, et la preuve c'est qu'on l'y trouve quelquefois. Ainsi, par exemple, on lit, page 28^:
Nous sommes tous deux Gascons Du territoire nostre maistre.
Le premier vers semble faux : il ne l'était pas pour l'auteur, qui prononçait Gasecon, et qui écrivait ainsi, quand la fantaisie lui en prenait, comme à la page 6o/i :
Ung de leur puissant cappitaine Qui se nommoit le Gasecon.
Le nombre de vers qu'il faut restituer de la sorte est considé-
xLii PRÉFACE.
rable, et ii n'y a guère de page dans ce volume où lOn n en rencontre. Citons-en encore quelques exemples :
Qu'en dictes vous, conte d'Escalles?
Vous voyez là leur bastille; Ce sont choses cspecialles , Chascun n'en scet pas le stille.
Lisez hassetille et setille, et les deux vers seront de juste mesure. Setille ainsi écrit se lit ailleurs, page 689 :
Messeigneurs, je voy ià dedans Au bout du pont la bastille, Et Angiois qui sont ià dedans:
Si faidt aller vois (voir) leur setillp.
Ailleurs encore, page 697:
Et comme est le commun seiUh.
11 ny a donc pas lieu den douter:
Maistre, j'ay bonne esperanceK On en voit Y expérience'^.
Et résister vaillamment ^.
Derrière les Augustins'^.
Sans nulle difficulté^.
Yii Qsi chosQ fantastique^.
Va autres vers analogues doivent se lire :
Maistre, j'ay bonne esseperanee.
On en voit Yexeperience.
' Ibid. ' P. iSS.
PREFACE. xLi.i
Et resisseter vaillamment.
Derrière les Augussehns .
Sans nulle dijîculeté.
Et est chose Jantassetique.
H y a même grande apparence qu'il faut appliquer ce système aux vers comme celui-ci :
Va, et l'ays grant diligence'.
La seule correction dont ce vers nous paraisse susceptible est : \'a , et fays guerant diligence ^.
Et ce n'est pas seulement dans l'inte'rieur d un mot, mais même entre deux mots, dont l'un finit et lautre commence par une consonne, que laddition de l'e est notée ou sous-entendue. Exemples-
Au mauis dix huit ou vingt mille ^.
C est-à-dire : dize huit ou vingt mille.
Nul prouffît n'en est pour eulx ^.
Lisez : nule proutïît.
Au reste, lauteur du mystère n e'tait point absolu dans ses idées, et quand il n'avait pas besoin de cet e surnuméraire, il ne rappelait point à son aide. Mais des passages que nous venons de citer et de bien d'autres quon pourra recueillir il résulte clairement que, de son temps, on prononçait souvent deux consonnes consécutives, puisqu'il utilisait, pour la mesure de ses vers, l'effet attribué à cette prononciation.
' On lit |). 7.52 : ' P. à.3i.
Comme à Rouveray Saint-Denis.
Le cas nous paraît analogue.
xuv PREFACE.
S'il suppose ou ajoute un e là où il n'y en a pas, en revanche notre poëte n'en tient pas compte dans beaucoup de mots où il le trouve, et il en donne la preuve en le supprimant souvent, comme dans ces vers:
Ce que (Icmandrez vous l'arez'.
Partiront et n'arcstront plus ^.
Par conse'quent, il faut lire:
Ils ii'arreslt'ront jour ne deniy^.
comme si le était omis. Donnera, donneront ne comptent souvent que pour deux syWahes; fera, feront, que pour une seule, comme dans des textes beaucoup plus anciens où l'on rencontre parfois ces formes : fra, front. Mais nous ne pensons pas que personne avant l'auteur du Mystère du siège d'Orléans ait effacé le premier e de périlleux, comme il l'a fait dans les vers ci-après, qui ne peuvent se mesurer autrement :
De mal et de dangier périlleux Laquelle est en dangier périlleux
Même suppression dans le mot chevalier:
Es tu chevalier? — Nenny; pour quoy''?
Nous n'avons pas besoin de dire que notre poëte se permet les hiatus quand les hiatus lui sont nécessaires. Dans le cas contraire, il opère lélision, ou plutôt la mesure du vers indique qu'il faut l'opérer. Car. dans les anciens textes, comme aujourd'hui encore, la lettre élidée ne laisse pas d'être fort souvent écrite. Seulement
' P. 787. ' P. iSg.
' P. 52. " P. (iZq.
PREFACE. xLv
on trouvera ici des lettres exprimées qui sont supprime'es dans nos habitudes actuelles.
Parmi les singularite's quon serait tente' d'attribuer à notre poëte, et qu'il faut pourtant déduire de son compte, on remarquera la mesure du mot royaume, qui n'entre dans le vers que pour deux syllabes, et, en cas d'élision, se réduit à une. Les exemples abondent; nous en choisirons trois :
Que vostre royaume recou\ errez'.
Et pour ayder, je le croy.
Au Roy à recouvrer son royaume'^.
Ne plus puissance n'aront de gouverner
En cestuy roymdme, ainçois gueres de temps -^
Les deux premiers exemples se trouvent dans des vers de huit syllabes, dont se compose la plus grande partie du poëme; le troisième appartient à un discours qui est écrit presque entièrement en vers de dix svUabes, mesurés comme ceux de nos anciennes chansons de geste. Dans les trois cas, royaume ne fournit au vers qu'une syllabe : rflitm[e]. L'e final est muet.
Plus dun siècle auparavant, dans la chronique métrique de Godefroi de Paris, on trouve le même mot dans les mêmes conditions :
De tout ie reaume avoit la cure *.
Ce fu cil à oui fu commis
Du royaume le gouvernement ^.
Dont deshonnor
Avint au royaume et grant meschief *.
' P. 635. ' Ms. de la Bibliothèque impériale, fonds
' P. 719. fr. i46, fol. 80 v°, col. 3.
' P. 781. " Fol. 66 v°, col. 3.
" Ms. de la Bibliothèque impériale . fonds fr. i'i6, fol. 80 V». col. 3.
xLvi PREFACE.
Et avec elz maint soudoi^r Du royaume, et de divers pais'.
L'orthographe du mot, dans le premier de ces exemples, en indique la prononciation, et explique ce que le fait peut avoir d étrange à nos yeux.
Le nom de la ville d'Orléans donne lieu, dans notre poëme, à une observation analogue : il n'y compte que pour deux syllabes, et \e y paraît ne'gligé comme dans nouveau ou dans beau. On sait que dans des textes plus anciens on trouve déjà Orliem en deux syllabes.
Nous pourrions aisément multiplier ces remarques, comme nous aurions pu multiplier les notes au bas des pages; mais ce serait faire injure au lecteur et nous donner à trop bon marché des airs de science qui enfleraient inutilement ce volume déjà si gros. Terminons cette introduction, comme nous lavons commencée, en plaçant sous la protection du grand nom de Jeanne d Arc et le Mystère du siège d'Orléans et le travail de ses éditeurs.
' Fol. 66 v°. col. I.
PERSONNAGES