‹ Le mixte et la combinaison chimique: essai sur l'évolution d'une idéeChapitre 26 sur 30 · LA THÉORIE ATOMIQUE. CRITIQUE DE CETTE THÉORIE · texte numérisé non relu

LA THÉORIE ATOMIQUE. CRITIQUE DE CETTE THÉORIE

tion et de découvertes tant qu'on y cherche seulement une représentation figurée, un schéma des idées diverses qui ont trait à la substitution chimique ; mais lorsqu'on y cherche une image de Tagencement des atorhes et de la structure des molécules, on ne rencontre plus de toutes parts qu'obscurité, incohérence et contradiction.

En cet immense édifice, qui est la Chimie moderne, et à la construction duquel les hypothèses épicuriennes ont pris une si grande part, ne reste-t-il donc rien qui puisse servir à étayer ces hypothèses? Aux doctrines atomistiques, il reste un fondement dont il ne faut ni méconnaître Texistence, ni exagérer la solidité, et ce fondement, c'est la loi des proportions multiples.

Dans l'acétylène, i gramme d'hydrogène est combiné avec 1 2 grammes de carbone ; toutes les fois qu'un composé renfermera de l'hydrogène et du carbone, les masses de ces deux corps qui y entreront seront entre elles comme /i et m X 12, m ei n étant deux nombres entiers ; ou bien encore, dans tout composé chimique qui renferme du carbone et de l'hydrogène, la masse du premier corps est à la masse du second dans un rapport qui peut s'écrire 12 X —, - étant un nombre commensurable. Tel est l'en-

seignement de la loi des proportions multiples.

Au temps de Daltop, on aurait, à l'énoncé précèdent, joint la condition que les deux nombres entiers m et n soient deux nombres simples ; cette restriction ne serait plus de mise aujourd'hui où, dans un corps tel que rhydrure de cétyle, les chimistes attribuent aux nombres m et n les valeurs m = 16, ai = 34 ; où, dans une paraffine, ils écrivent m = 27, /i = 56.

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Quel est donc le sens exact de la vérité que nous venons d'énoncer? Est-ce une vérité qui, par induction, se tire des faits d'expérience ? Il est aisé de démontrer qu'une telle loi n'est pas et ne peut être vérifiée par l'expérience ; qu'il est et qu'il sera toujours absurde d'en demander la vérification a la méthode expérimentale.

Le propre de la méthode expérimentale, c'est d'avoir une sensibilité de jour en jour plus aiguisée, mais toujours limitée ; de fournir des renseignements affectés d'une erreur qui va diminuant sans cesse, mais qui n'est jamais nulle. Aucune méthode de mesure ne donne l'exacte valeur de la grandeur à mesurer, mais seulement deux limites entre lesquelles cette valeur est certainement comprise. Aucun procédé d'analyse chimique, si subtil qu'on le suppose, ne nous peut donner l'exact rapport entre la masse du carbone et la masse de l'hydrogène dans un composé chimique ; il nous fait seulement connaître deux nombres A et B entre lesquels ce rapport est compris.

Or, entre deux nombres donnés A et B, si proches soient-ils, on peut insérer une infinité de. nombres tels que 12 X^» où ™ est un nombre commensurable : on peut également insérer une infinité de nombres tels que 12 X i^ oij i est un nombre incommensurable. Dans' le composé considéré, le rapport de la masse du carbone à la masse de l'hydrogène est-il de la première forme ou de la seconde ? L'expérience ne peut trancher le litige. La loi des proportions multiples ne peut être ni vérifiée, ni contredite par la méthode expérimentale ; elle échappe aux prises de cette méthode.

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Ainsi donc, que nous admettions ou que nous rejetions la loi des proportions multiples, nous sommes également certains que les faits ne nous prendront point en défaut. N'est-ce pas dire que nous sommes également et entièrement libres d'affirmer ou de nier cette loi ? Qu'il nous est loisible, si nous y trouvons quelque avantage au point de vue des notations chimiques, de la poser à titre de convention arbitraire ? Plusieurs auteurs ne lui attribuent pas aujourd'hui d'autre valeur.

Si la loi des proportions multiples est une convention purement arbitraire, un simple décret de notre bon plaisir, il en est de même de toute proposition qui a en elle son fondement nécessaire, de toute notion qui n'a de sens que par elle. Or, la notion de type condensé, la notion de valence, partant, l'emploi des formules chimiques développées, perdent toute signification si l'on supprime la loi des proportions multiples. Qui donc, cependant, oserait, sain d'esprit, affirmer que cette notation si féconde, mère de découvertes qui ont transformé la science et bouleversé l'industrie, n'est qu'un pur jeu d'esprit .^^ Que nous sommes également libres de concevoir ou de ne pas concevoir les idées qu'elle met en œuvre ? Que les propositions sur lesquelles elle repose ne sont ni vraies, ni fausses, mais absolument conventionnelles et arbitraires ?

(( La nature soutient la raison impuissante et l'empêche d'extravaguer jusqu'à ce point. » Force nous est de reconnaître qu'en énonçant la loi des proportions multiples, qui est, par nature, transcendante à l'expérience, le chimiste entend énoncer une proposition ayant quelque fondement dans la réalité ; que la puissance et la fécon-

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dite du système chimique dont la loi des proportions multiples est la base justifient a posteriori ce postulat.

Peut-on pousser plus loin? Peut-on préciser le fondement réel, objectif, de la loi des proportions multiples ? C'est à cette question que la théorie atomique donne une réponse saisissante par sa simplicité. Si, dans tous les composés chimiques qui renferment du carbone et de rhydrogène, les masses de carbone et d'hydrogène sont entre elles comme m X 12 et /î (m. et n étant deux nombres entiers), c'est que les masses des atomes de carbone et d'hydrogène sont entre elles comme 12 et i, et que toute molécule contenant du carbone et de l'hydrogène contient forcément un nombre entier d'atomes de chacun de ces deux corps.

Visiblement, la réponse est satisfaisante et peut passer pour une victoire de la théorie atomique, victoire d'autant plus marquée que cette interprétation de la loi des proportions multiples n'a pas été imaginée après coup, qu'elle est, au contraire, contemporaine de la loi et qu'elle a, peut-être, présidé à sa découverte.

Cette victoire est-elle décisive .►^ Pour qu'il en fût ainsi, il faudrait que l'interprétation de la loi des proportions multiples, fournie par la théorie atomique, fût non pas seulement une interprétation plausible, séduisante, mais encore la seule interprétation possible. Or, qui oserait se porter à ce point garant de cette interprétation et affirmer qu'aucune autre explication nesaurait jamais être fournie .^^ Il y a plus: lorsqu'on constate avec quelle aisance, avec quelle clarté, tous les principes de la chimie moderne viennent se ranger en un exposé d'où le nom et l'idée

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d'atome sont également bannis, quelles difficultés, quelles contradictions surgissent aussitôt que Ton veut interpréter ces principes selon les doctrines des atomistes, on ne saurait se défendre dépenser que l'unique succès de la théorie atomique est une victoire apparente et sans lendemain ; que cette théorie ne nous fait point connaître le vrai fondement objectif de la loi des proportions multiples ; que ce fondement est encore à découvrir; enfin, qu'à tout prendre et peser exactement, la chimie moderne ne plaide point en faveur des doctrines épicuriennes(i).

(i) Le lecteur au courant des lois cristatllographiques verra sans peîne que tout ce qui est dit ici de la loi des proportions multiples et de son interprétation par les hypothèses atomiques peut se répéter textuellement de la loi des indices rationnels et de son interprétation soit par les molécules intégrantes d'Haiiy, soit par les réseaux de Bravais.

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