ORIGINE ET GENÈSE DU MOUVEMENT MODERNE
UN bahut de chêne, une table, un humble lit de noyer peuvent durer bien plus qu'une existence humaine, et leur emploi ne varie guère d'une génération à l'autre. Ainsi, la plupart de nos aïeux, comme nous-mêmes, ont pu sans déplaisir vivre leur vie parmi les meubles de leurs pères ; et dans le mobilier de bien des pays, les mêmes formes et la même ornementation se sont répétées sans inconvénient à travers les âges. Bien plus que la nécessité d'un renouvellement fréquent du mobilier, c'est donc le sens de l'invention, l'ambition de faire mieux que les aînés ou les voisins, en somme l'initiative et la valeur professionnelles des artisans, entretenues et stimulées par les commandes du souverain et de son entourage qui rendirent si caractéristiques en France, durant quatre cents ans, l'activité et les progrès de cet art. Du xv® au xviii^ siècles, les menuisiers et les ébénistes auraient pu se contenter de
Emile Sedeyn. — Le Mobilier. 1
reproduire invariablement les modèles de leurs devanciers, dont l'usage persistait partout autour d'eux. Si, au contraire, on les vit toujours observer avec un zèle attentif, non seulement les travaux des maîtres, mais aussi et surtout les habitudes, les besoins, les préférences de leurs contemporains, et s*en inspirer dans une recherche ininterrompue d'utiles modifications ou d'appropriations nouvelles, c*est qu'ils aimaient leur métier et qu'ils mettaient un légitime amour-propre à l'exercer avec une intelligence parfaite de ses ressources et de ses fins. C*est aussi que les élites d'autrefois prisaient davantage le talent de créer que la connaissance et l'imitation des œuvres du passé.
D'où vient que le goût et l'imagination créatrice déclinèrent dans l'ébénisterie française précisément à l'époque où la société entrait en évolution avec une ardeur, une dépense de génie et de volonté jusque-là sans exemple? D'où vient que les structures et l'ornementation du mobilier cessèrent soudain de se renouveler alors qu'un sens nouveau de la vie s'imposait?
On n'y voit en réalité que des causes accidentelles. L'œuvre libératrice de la Révolution eut tous les caractères d'une catastrophe pour certains arts qui reposent expressément sur l'ordre et la discipline, comme, en particulier, l'architecture et l'ameublement. Le déclin, puis la disparition de l'unité de direction, traits dominants de l'évolution artistique au xix*' siècle, ne trahirent leurs inconvénients qu'à
la longue, parce que les artistes et les artisans de l'ancien régime n'ayant pas tous disparu dans la tourmente, les groupements anciens purent se reconstituer et se maintenir un moment dans la société nouvelle. C'est grâce à eux que les élégances assez précaires du Directoire et du Consulat purent évoluer dans un décor qui est logiquement un décor de transition. L'autorité de Napoléon resserra un moment les liens et les disciplines, et c'est par là qu'elle fut féconde. Mais après l'Empire, le rigoureux synchronisme des arts, qui avait donné tant d'expression et de majesté à l'œuvre des époques précédentes, se dérégla par à-coups successifs. La peinture, la sculpture et les beaux métiers jusque-là réunis dans la conception et dans la réalisation du décor de la vie, se séparèrent pour évoluer isolément. On vit les uns prendre un essor sublime et désordonné, pendant que les autres s'enlisaient dans leurs routines ou dégénéraient en fabrications vulgaires. Le sens du beau mobilier n'était pas encore éteint, mais faute d'orientation, il devait, à partir de ce moment, cesser de progresser. Les grands ébénistes vieillirent et disparurent tandis que s'organisait la société bourgeoise qui allait faire vivre leurs héritiers. On doit à ceux-ci les lourds et solides meubles de la Restauration et du règne de Louis-Philippe, qui offrent encore de bons exemples d'une parfaite adaptation de l'objet usuel au caractère de son époque. Mais c'est la fin. Devant l'industrie qui vient, l'art rétrécit de plus en plus son
idéal. Le goût faiblit et se dégrade; il perd ses derniers champions au moment où la production du meuble amplifie ses procédés, au moment où l'atelier du maître-ébéniste cède la place à l'usine.
La transformation des méthodes de travail, entre i83o et i85o, et la diminution de culture et d'émulation professionnelles qui en résulta vite, sont certainement pour beaucoup dans l'impuissance d'innover qui frappa alors, et pour longtemps, la production du meuble. On commet toutefois une erreur en incriminant la machine, ainsi qu'on le fait un peu trop exclusivement. En réalité, la machine n'a joué jusqu'en ces dernières années qu'un rôle de second plan dans les fabriques les plus modernes. A peu près seuls, le débitage, le découpage et le tournage du bois s'effectuaient mécaniquement. Mais le haut rendement obtenu dans ces opérations par l'emploi des machines-outils ne pouvait devenir profitable que si toutes les opérations consécutives se trouvaient accélérées dans une mesure proportionnelle : c'est pour y parvenir, pour intensifier la production à toutes ses phases que fut instituée cette division extrême du travail, dans laquelle il faut voir la cause la plus certaine d'une rapide décadence technique. Dans l'industrie du meuble, on a fait du taylorisme longtemps avant la révélation du système Taylor. On