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CONCLUSIONS

LES vingt dernières années ont vu le prélude, l'avènement, la formation et les premiers fruits d'une nouvelle époque du mobilier français. Ces quatre étapes très nettement marquées forment le cycle complet d'une évolution beaucoup plus méthodique, au fond, que ne le crurent la plupart de ceux qui y assistaient, d'une évolution dont personne, en tout cas, ne peut aujourd'hui contester l'importance et dont l'avenir ne fait doute que pour certains dont la clairvoyance devait inévitablement souffrir d'un trop long et trop exclusif attachement au passé.

Une des branches de notre art industriel parvenue depuis longtemps à la perfection et à la prospérité les plus enviables, voyait sa fécondité suspendue depuis trois quarts de siècle. Tout principe créateur avait disparu de la production des meubles. Elle ne se continuait que par l'imitation, par la copie

servile. L'ébénisterie française, devenue stérile, se contentait de survivre à sa gloire en l'exploitant comme une carrière inépuisable, et semblait résignée à ne plus jamais rien y ajouter.

Or, vingt ans ont suffi pour réveiller autour de cet art endormi l'activité, l'émulation, le progrès. Vingt ans répartis en quatre périodes, une de lassitude et de révolte, une de recherches désordonnées, une d'observations et de méditations, une d'épanouissement. Commencée par une rupture complète avec les styles antérieurs, l'évolution est venue s'en rapprocher par l'expérimentation successive de quatre formules diversement appropriées à la vie moderne. On nous a proposé d'abord des meubles qui voulaient être nouveaux à tout prix, puis des meubles qui voulaient être nouveaux par la raison pvire, puis d'autres procédant de la fantaisie la plus capricieuse; voici enfin des meubles en lesquels toutes ces tendances s'équilibrent, se modèrent, se complètent. Et l'inspiration n'a pas voyagé seule. Elle a entraîné la technique. Elle lui a imposé le réapprentissage de ses principes essentiels, si bien que partie de la menuiserie la plus rudimentaire, le meuble moderne procède aujourd'hui de l'ébénisterie la plus somptueuse et la plus raffinée.

Ainsi, malgré l'absence de lois générales, malgré les hardiesses et les timidités qui, sur tous les terrains, sont les tares et les inconvénients de l'individualisme, malgré l'extrême diversité des personna-

lités qui coopérèrent au mouvement, celui-ci a suivi, en somme, une progression continue et régulière. Sa confusion apparente n'est que le fait d'une extrême abondance d'idées. Loin d'inspirer la moindre crainte quant à ses directions futures, elle promet au contraire une extrême richesse de ressources intellectuelles et matérielles aux formules que le temps se chargera de sélectionner et d'imposer.

En marche vers la prospérité et le succès, le mouvement moderne est-il donc en marche vers le style ?

Cette question préoccupe surtout le public et les fabricants. On devine que leur indécision souhaite la consécration d'une formule de l'ameublement qui, tout en étant nouvelle, se trouverait exactement déterminée par des caractéristiques aussi invariables que celles des styles antérieurs. En d'autres termes, ils reconnaîtraient la valeur de ^'effort contemporain et lui accorderaient leur co ance entière et définitive le jour où, renonçant a aller au delà de certains résultats, cet effort s'immobiliserait de nouveau, pour se borner à l'emploi d'un certain nombre d'acquisitions nettes, particulières et faciles à préciser. Le style, tel que le conçoit l'industrie, n'est pas autre chose.

Rassurons les consciences inquiètes en leur affir-

mant sans hésiter que s'il adopte cette manière de voir pour la production contemporaine, l'avenir pourra y reconnaître non pas un, mais plusieurs styles successifs. Les premières phases de l'évolution présente furent en effet si nettes et si marquées, elles se succédèrent en outre si rapidement, que les fabricants du xxi^ siècle pourront aisément, s'ils y trouvent profit, reconstituer et industrialiser le style 1900 et le style 1910, dont les particularités, plus pauvres, certes, que celles de n'importe quel style classique, n'en sont que plus facilement reconnaissablés et exploitables. Mais, cette concession faite au goût des classifications, souhaitons de toutes nos forces que l'évolution commencée au seuil du xx* siècle voie venir à elle assez de talents nouveaux pour pouvoir se poursuivre désormais sans discontinuité dans le futur. Le rôle des artistes n'est point d'élaborer des règles définitives ; il consiste à produire, à créer, en s'efforçant d'aller sans relâche du meilleur au plus haut et de la perfection d'aujourd'hui à celle de demain. C'est ainsi que sur la route du temps, les peuples artistes sèment les styles, laissant à la postérité le soin de les définir, de les classer... et de les exploiter s'jls en ont le goût.

Le relèvement du mobilier français pendant les vingt premières années du xx® siècle est essentiel-

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lement une œuvre artistique. Depuis la première initiative jusqu'aux dernières réalisations, les artistes ont dû imaginer, produire, improviser, organiser seuls, en ne comptant que sur eux-mêmes. Qui produit les meubles de 1920 ? Des artistes qui ont appris le métier d'ébéniste et qui travaillent de leurs propres mains ; des artistes qui n'ayant pu intéresser l'industrie à leurs travaux n'ont pas hésité à se faire euxmêmes industriels ; enfin des artistes qui recherchent, groupent, instruisent et dirigent, en leur rôle d'ensembliers, les meilleurs ouvriers menuisiers, ébénistes, peintres et tapissiers. Ces catégories diffèrent par les tendances, mais rivalisent d'invention et d'activité. Aucune n'est inutile. Quant aux résultats, ils sont d'autant plus remarquables que cette action persévérante ne s*est nullement poursuivie dans la coopération et dans l'union qu'on aurait souhaitées, mais tout au contraire dans une opposition fiévreuse des idées, des méthodes et des ambitions. La dépense d'énergie et de talent prodiguée pendant ces vingt années peut se mesurer au chemin parcouru et aux créations plus ou moins heureuses, mais si abondantes et presque toujours si ingénieuses qui le jalonnent. Toutefois, pour en apprécier toute l'étendue, il faut en outre songer aux difficultés que représentent, pour des particuliers livrés à leurs seules ressources, les problèmes de réalisation, plus ardus encore que ceux de l'étude, et notamment l'achat des matériaux, l'exécution, la

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recherche des débouchés. Quelle conviction n'a-t-il pas fallu à des artistes jeunes et souvent peu fortunés pour se mesurer avec ces difficultés multiples et pour en triompher !

Ils en ont été récompensés par un succès rapide en somme, et dont les conséquences pour la France et pour l'art français seront extrêmement importantes. L'apport moderne en ameublement ne signifie pas seulement le retour à la fécondité après une longue période d'impuissance, mais aussi l'ouverture d'amples perspectives nouvelles, que l'avenir saura certainement apprécier et exploiter.

Parvenus à d'aussi sérieux résultats par une action exclusivement personnelle, les artistes qui, jusqu'ici, p'ont voulu s'unir que pour présenter leurs œuvres au public doivent comprendre le profit qu'il y aurait pour eux à s'associer désormais pour travailler, pour produire. Loin de s'atténuer, les difficultés qui s'opposent à l'épanouissement de l'art moderne deviennent de plus en plus aiguës et irritantes. L'acquisition des matières premières par petites quantités est souvent impossible et toujours onéreuse. La main-d'œuvre capable et expérimentée, beaucoup trop rare pour les besoins présents, ne peut s'accroître et se renouveler par l'apprentissage tel qu'il est organisé actuellement que dans une mesure bien insuffisante. La question des locaux pour ateliers et magasins est encore une de celles que l'artiste isolé ne peut résoudre sans des risques et des sacrifices

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disproportionnés. Enfin, le mouvement qui s'affirme aujourd'hui dans l'ameublement avec des réalisations si satisfaisantes et de si sûres promesses, a besoin pour s'élargir et pour porter tous ses fruits, de concours financiers plus importants, et surtout moins dispersés que ceux dont il a pu se satisfaire jusqu'à présenlt. En somme, une œuvre d'organisation technique, industrielle, administrative et commerciale s'impose. Certains artistes ont pu accepter de l'assumer seuls et pour leur propre compte, mais n'est-il pas indiscutable qu'elle pourrait être réalisée bien plus aisément, avec moins de risques et plus de fruits par une collectivité?

Or la loi donne aujourd'hui aux associations professionnelles, en leur reconnaissant la capacité civile, des possibilités d'étendre et de diversifier notablement leur programme d'action. Les rénovateurs du meuble français doivent les mettre à profit afin d'assurer à leurs efforts le succès définitif qu'ils méritent. On verrait volontiers une des sociétés existantes entrer dans cette voie. Beaucoup d'artistes versent actuellement une cotisation, souvent insignifiante il est vrai, pour montrer une fois par an au public leurs œuvres récentes. N'est-il pas certain que la plupart d'entre eux donneraient volontiers dix fois plus pour trouver des facilités permanentes dans, l'exécution et dans la vente de leurs travaux? Les sommes ainsi réunies permettraient la constitution d'un fonds de réserve suf-

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fisant pour assurer la vie d'une organisation technique et commerciale modeste au début, mais qui ne tarderait pas à se développer et à prospérer par ses propres moyens.

Il ne s'agit certes pas de dresser les artistes contre les industriels. Mais qui ne voit que si les artistes n'avaient rien fait depuis vingt ans, les fabricants n'eussent certainement point agi à leur place? L'industrie est prudente, elle redoute les aventures, elle ne veut s'engager qu'à coup sûr dans les voies nouvelles. Loin de s'opposer à elle en rivale, la collectivité artistique remplirait un rôle de préparation et de démonstration. Et il apparaît aussitôt que non seulement l'industrie ne s'alarmerait point d'une tentative de ce genre, mais qu'elle tiendrait, au contraire, pour son honneur et pour son avenir, à la soutenir et à l'encourager.

Quel homme d'action, quel esprit vraiment moderne fondera un Werkbund français ?

L'État lui aussi a un beau rôle à remplir dans le relèvement des industries d'art, mais attendre de l'administration une initiative résolue, surtout en vue de résultats matériels, serait risquer d'attendre longtemps. On a vu surgir en ces dernières années des organismes semi-officiels dont l'esprit est excellent et qui pourront beaucoup, comme le Comité

Central technique des Arts appliqués, institué en 1916 près le Sous-Secrétariat d'Etat des Beaux- Arts. Maintes idées en sont déjà sorties, qui feront sans doute avancer le problème si difficile et si complexe de l'enseignement et de l'apprentissage. Mais avant tout, le rôle de l'Etat, le rôle que l'Etat saura toujours le mieux remplir, consiste à encourager, à patronner, à donner des commandes. Or, l'organisation actuelle de la production des meubles modernes étant inexistante ou peu s'en faut, l'Etat peut hésiter à commander des ensembles de mobiliers importants à des artistes dépourvus de moyens financiers et industriels sérieux. Aussi, les commandes de mobiliers pour les Palais nationaux, pour les Ministères et les grandes administrations échappent-elles jusqu'à présent à ceux qui, grâce à ces ressources, seraient capables de donner une impulsion nouvelle aux Arts du mobilier. Nous savons qu'un heureux revirement se manifeste depuis quelque temps à cet égard, mais il convient d'ôter au gouvernement toute raison d'hésiter, et aux adversaires des meubles modernes tout motif d'opposition. Le jour où l'Etat se trouvera en présence d'une organisation artistique de large envergure offrant toutes les garanties souhaitables, il passera ses commandes en toute sécurité et en toute sérénité. Et voilà une raison de plus pour que les artistes, sans renoncer à l'individualisme auquel ils tiennent, et qui a ses mérites, voire ses avantages.

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s'organisent pour travailler, j'entends surtout pour commercer d'un commun accord.

Affirmer que le relèvement de l'art du mobilier peut et doit assurer l'essor de tous les arts industriels n'est point émettre une opinion hardie. A vivre parmi de vieux meubles, nous avions contracté le goût des choses et des idées d'autrefois. Dans le décor bien à elle qu'on est en train de lui créer, la société rajeunie prendra mieux conscience de sa faculté de produire, de renouveler, d'inventer. L'influence du milieu, une recherche instinctive d'harmonie, la porteront à s'intéresser aux apports nouveaux de la décoration murale, de la céramique, du luminaire, de la ferronnerie, de la verrerie, des industries textiles. D'innombrables retraites, musées, palais, monuments historiques s'ouvriront tardivement à l'auguste immobilité de l'art mort. Et l'art vivant pourra enfin se mettre à fructifier.

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