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Le mobilisme moderne

Plus d'un des problèmes agités dans l'archaïque Hellade est aujourd'hui encore d'actualité. Nous sommes, eu dépit de tous nos efforts, les héritiers de cette philosophie qui s'est élaborée au moment des disputes éristiques, autour des sophistes et de Socrate. Après tant de siècles, nous gardons devant le cosmos la vision que ce puissant génie, funeste peut-être à l'orientation psychologique de notre race, a instituée. Nous continuons à ordonner le chaos des sensations suivant les lois logiques, la science des concepts dont il est le fondateur, suivant le mot de M. Boutroux. Quoi que nous fassions,la mentalité des antiques grecs,qui eût dû disparaître avec l'ambiance dont elle était pour une grande part la résultante, persiste en nous- et les questions philosophiques se posent encore de la môme manière qu'à Athènes, un peu après le choc qu'elle eut à subir contre l'Asie tout entière, ruée sur elle, et qui faillit annihilera jamais sa pensée ergoteuse.

Le plus vivant de tous les problèmes présents est sans doute celui de l'Un et du Multiple, tel que Zenon d'Elée le formula pour la première fois. Assurément il nous est difficile de pénétrer aujourd'hui dans l'argumentation si subtile

de l'EIéate^et bien de ses assertions nous demeurent énigmatiques et se dérobent, probablement pour toujours, à notre compréhension de modernes. Mais la question subsiste pour nous encore, et c'est vainement que nous voudrions l'éliminer ou tout au moins la présenter en d'autres termes. L'op* position de l'Un et du Multiple, peut-être un des problèmes les plus artificiels qui ont été soulevés, s'offre encore à nous sous la forme que Zenon lui imprima etnous sommes tenus, semble-t-il, de la résoudre dans un sens ou dans l'autre, d'absorber l'Un dans le Multiple ou le Multiple dans l'Un, alors que nos sens troubles, si dédaignés de l'intellectualisme orgueilleux, héritage de l'archaïque Hellade, nous attestent que ces termes contradictoires ne s'opposent pas dans le cosmos et qu'il n'y a nulle nécessité à les anéantir l'un dans l'autre, ni môme à les concilier.

Comme au temps de l'Éléate, l'Un et l'Immuable s'érigent donc, réalité unique, devant la pluralité et le mouvement, apparences qu'un souffle éternel emporte et qui ne sont pas, ne pouvant pas être pensés — c'est-à-dire réduits à la logifîcation très particulière dont la substance intellectuelle de notre race s'imprègne dès lors. Socrate est venu parla suite adoucir ce que l'éléatisme avait d'absolu et d'un peu répugnant pour notre âme occidentale, atténuer l'anéantissement de toutes les individuations mouvantes dans l'être immuable et éternel, en proposant cette conciliation de l'Un et du Multiple qui constitue le concept. Mais la dialectique des modernes est demeurée néanmoins, jusqu'à ces derniers temps, conforme à l'argumentation mystérieuse de Zenon d'Élée, toute en faveur de l'Un contre le Multiple et ses variations désordonnées. Le problème se pose donc encore et se résout le plus souvent dans le sens éléatique.

Cependant dès l'antiquité, la réponse victorieuse à cette logique avait été donnée parle cynique qui prouvait le mouvement en marchant et la pluralité de la même manière sans doute, par la brutale opposition de son individualité à celle des autres, Y argumenlum baculinum bien connu» Quoi

qu'en disent les Éléates actuels qui pénètrent le cosmos de leurs logifications monistiques, de plus en plus se développe au contact du réel le sens de l'illogisme, des rythmes confus, incohérents, irréductibles à ces concepts trop rigides, ces ■absorptions presque panthéistiques de tous dans l'Un dont nous avons reçu la succession des Grecs. Cette question nous semble de jour en jour appeler d'autres solutions et peut- -être même doit-elle disparaître tout à fait ou revêtir une autre forme, plus appropriée aux découvertes scientifiques •de l'heure. Avant qu'elle se soit évanouie, étonnement des races futures enfin échappées à la mentalité hellénique, il convient toutefois de la reprendre sous la forme qu'elle présente actuellement et de mettre en opposition sinon l'Un et le Multiple, du moins les partisans de l'Un, de la logification monistique et immuable de l'univers, et leurs adversaires, défenseurs du Multiple, de la logification pluralitaire et mobile, qui prennent l'offensive après avoir été contenus si longtemps et déchaînent contre les ratiocinations frêles de l'éléatisme les vagues énormes du réel.

Il est curieux d'étudier d'abord l'argumentation de nos Zénons d'Élée modernes, ancrés dans leur dogmatisme, qui ont appelé Dieu, c'est-à-dire l'igné, la chose brillante, la langue de feu (1), l'ensemble de ces immobilités et de ces uniformités farouches auxquelles la pensée grecque s'éleva, au sortir des mythes, à -peine affranchie de leurs enchevêtrements de flammes et de ténèbres et parvenue à l'abstrait. Comme jadis aux balbuties de la pensée logique, ils nient, forts de leur persistance à travers les siècles, la pluralité et la mouvance qui frémissent dans l'expérience de chaque heure, et sous le nom d'Apologétiques, indéfiniment, nous

(!) Sanscrit deva.

ressassent les audacieuses négations du Multiple qu'illustrèrent les disciples de Parménide...

Le monisme, que la logification éléatique et, par la suite, Socrate ont établi dans le cosmos, a pris en effet peu à peu une forme concrète. La puissance d'unification, le voïïç des premiers philosophes, identifié dès l'abord avec l'igné, le deva des mythologues, toujours vainqueur des énergies démoniaques de la nuit, est devenu par un triomphe d'anthropomorphisme qui se retrouve à peu près chez toutes les races, un être vivant, ordonnant le cosmos par les décrets de son omnipotente volonté. Avant que les frissons où communient les individuations aient été recueillis et que leur entrelacement mystérieux eût été démêlé par une science, si rudimentaire fût-elle, l'idée d'Unité avait donc été jetée dans le monde et attribuée à un Être semblable à nous, quoique ses proportions nous dépassent plus ou moins, suivant le degré d'afûnement des esprits aux diverses époques. Au lieu de voir dans cette opposition de l'Un et du Multiple un subterfuge delà pensée analytique,essayant d'introduire quelque ordre dans l'illogisme et de ramener l'irréductible à des lois — fallacieuses, la chose importe peu, logiques en tout cas et constituant pour nos cerveaux une norme — on crut y découvrir le mot de l'énigme cosmique. L'Un, sous le nom de Dieu, absorba le Multiple dont les soubresauts gênaient l'intellect de ces primitifs, penchés sur le réel.

Et le jaillissement de cette idée d'Unité parut si mystérieux qu'on eut recours — au lieu d'avouer son origine trouble dans la lutte mal interprétée de l'igné et du démoniaque — à une révélation, et l'on imagina une montagne métaphysique, le Sinaï, le Golgotha, le Vatican. Elle a changé de nom dans 1 histoire, mais demeure toujours la même. Du haut de cette montagne qui peut être aussi une croix, car toute altitude convient également à la proclamation de l'Idée, l'Être qui unifie le monde a parlé, révélant aux hommes le secret de son essence. Il est,a-t-il dit, l'Unité vivante en qui toute multiplicité s'absorbe, même la

plus vile. Il est la flamme rayonnante où les ténèbres et les distinctions se résorbent, au commencement ainsi qu'à la fin des temps. Il est la Raison qui ne daigne pas donner des raisons à ses créatures, la Volonté où toutes les individualités s'unissent, qu'elles le veuillent ou non elles-mêmes, pour réaliser le cosmos institué par ses décrets impénétrables. Si ridée n'avait pas étincelé au sommet de la montagne, les pensées errantes, affolées parmi tant de choses multiples, n'eussent pu atteindre l'Unité, avoir le plus vague pressentiment de la logification monistique de l'univers.

Au nom de cette révélation qui s'impose — justifiée d'ailleurs par une série de miracles, car la raison humaine, telle que Dieu Ta voulue, a besoin de preuves pour croire — toute tentative de révolte du multiple comme du mouvant a été réprimée, en principe du moins. L'Église, qui se définit l'Immutabilité, a bien été obligée çà et là de pactiser avec les ennemis, parce qu'ils sont la Vie, hérissée de toutes ses énergies farouches contre la logification qu'elle apporte sur la foi d'une parole surnaturelle. Mais en dépit de ces conciliations, indispensables puisqu'elle voulait vivre, elle a dans le cours des âges créé lentement une théodicée, une justification du Dieu un et immuable, où toutes les incohérences cosmiques trouvent une solution, une apologétique bien plus souple sinon plus subtile que celle de Zenon d'Élée, ouverte à plus de mystères que ceux qu'entrevoyait sa dialectique naissante, périmée d'ailleurs pour nos cerveaux de modernes.

Et cette apologétique qui s'éclaire des lueurs du Sinaï et du Golgotha est souveraine pour bien des âmes encore. Dieu a parlé et le miracle qui se poursuit sous nos yeux est la parole éternelle, confirmant l'unité et l'immutabilité de ses décrets, malgré les apparences contraires. Et quoi qu'en disent les adversaires, à cette audacieuse affirmation de l'Un aucune riposte convaincante n'est possible de la part de la multiplicité. Il n'y a qu'à marcher, comme aux temps de Zenon d'Élée. Le Verbe, tombé une première fois du

Sinaï, continue à se faire entendre et à resplendir de la colline de Rome où la logification monistique, l'Unité, a transporté son siège visible. Et l'apologétique, malgré les flagellations sans nombre de l'expérience, s'érige immuable, réductrice de toutes les incohérences cosmiques, conciliant dans une Raison supérieure et qui peut-être ne dira jamaisson essence, ce que nous prenons pour l'illogisme et la déraison.

Un jour viendra peut-être où le divorce sera tellement grand, entre la pensée d'Unité et d'éternité que l'Église proclame à la suite de la Révélation et le réel tout de mouvement et de pluralité, que l'invraisemblance d'une telleexplication du cosmos, empruntée à des périodes de mentalité abolie, éclatera à tous les yeux. Le problème, commeje récrivais plus haut, sera posé sous une forme qui ne sera plus celle de l'archaïque Hellade. Pour l'instant, les tenantsde l'Unité, révélée au Sinaï, auraient bien tort de déplacer la question, car leurs adversaires immédiats, ceux du moins qu'ils reconnaissent pour tels depuis qu'on parle du fameux conflit de la science et de la religion, s'accordent avec eux sur l'essentiel et logifientle inonde de même façon. Ils ne se détachent de l'Église que tout au plus pour justifier le mot : Oportet hœreses esse et mieux mettre en lumière son énergieobstinée de résistance. Et elle persiste, à bon droit, semblet-il, à se dire la vérité, puisque ceux qui la combattent n'ont guère fait que reprendre sa construction unitaire du cosmos, dépouiller la symbolique chrétienne de tout ce qui en faisait le mystère et la poésie, la laïciser, suivant le mot connu. Le rationalisme s'est borné à déclarer ouverte la succession des théologiens et à se l'adjuger sans autre forme- «le procès. Mais cette logification monistique, sans la parole de Dieu qui retentit pour la première fois au Sinaï, n'a pasde base solide. Les catégories que la révélation unifie ont

vite lait, dès que la tumière surnaturelle fait défaut, délaisser filtrer entre elles les ombres. Et bientôt se disloquent les concepts de notre raison, abandonnée à elle-même, errante à tous les rythmes.

Malgré ses hardiesses, toutes de parole, la Science qui le plus souvent aflecte des allures d'agnosticisme, est imprégnée à des degrés divers de cette logification monistique du cosmos qu'impose au croyant le premier commandement de TÉglise : Un seul Dieu tu adoreras ! Mais le centre de convergence, le point lumineux d'où l'unité des lois rayonne dans tout le cosmos, n'est plus le même. Le catholicisme le met en Dieu, le rationalisme en l'homme. A cette variante près, la construction du monde est identique dans les deux doctrines et la Science, par ses conquêtes incessantes sur le mystère trouble qui nous environne, travaille à confirmer la parole d'unification dont l'Église a gardé le culte à travers les siècles.

Quoique emplissant l'œuvre de la création de la volonté unifiante de Dieu, l'Eglise n'a jamais, au cours des âges, sacrifié les pensées de dispersion qui s'éveillent çà et là audessus des ondes cosmiques. Elle a condamné tous les essais de panthéisme qui, aux diverses périodes de son développement, ont prétendu se saisir de l'individuation et l'annihiler dans les vagues énormes de la Nature ou de Dieu. Le catholicisme a donc laissé subsister — et c'est là une de ses faiblesses, celle qui a causé le schisme du Nord, le protestantisme, plus redoutable pour elle que celui du Sud, le mahométisme —la raison humaine, lumière trem biotante en chacun de nous, reflet à peine perceptible de la Raison divine. Et Dieu, affirme le dogme, a mis en nous une étincelle de sa propre pensée pour que nous puissions, dans le spectacle d'incohérence qu'il lui a plu de donner à se*

créatures, discerner çà et là les marques de sa logique souveraine, grâce au mot révélé sur le Sinaï. Ainsi notre âme a la possibilité de se tourner vers lui et de l'adorer, tandis que, faite de catégories distinctes, elle se fût en allée, loin du Créateur, dans l'océan d'illogisme où nous flottons.

C'est cette raison humaine, maintenue envers et contre tous les panthéismes,qui vers le seizième siècle— après des tâtonnements sans nombre, des heures interminables de dépression que suivaient les sursauts rares encore d'exaltation — a pris conscience d'elle-même avec Ramus et quelque temps après avec Descartes. Abusant de l'arme que l'Eglise avait laissée si imprudemment à la créature, le dogme théologique de la véracité des facultés humaines fondée sur la bonté de Dieu, les rationalistes se mirent à célébrer sur tous les tons la pensée humaine etrevendiquer les droits de l'homme devant Dieu, puisque le catholicisme n'avait pas su — ou osé — sauvegarder les droits de Dieu devant l'homme. Us déclarèrent qu'étant d'essence divine la raison individuelle est constituée, au même titre que celle de Dieu, par une puissance d'unification englobant le cosmos tout entier. A peine de l'une à l'autre une différence de degré, tendant d'ailleurs à s'atténuer, par suite de la réduction de plus en plus grande, opérée par le Science, des énigmes de la Nature. Peu à peu l'intuition, comme en la pensée de Dieu, remplace les ratiocinations troubles dont nos cérébratioos encore puériles étaient obligées de se contenter jusqu'ici. Tout s'éclaire par notre raison qui s'irradie jusqu'aux profondeurs ultimes, si longtemps baignées de ténèbres. Un univers mathématique s'édifie dans notre crâne et s'identifie à celui que le Créateur a pensé et voulu, nécessairement, parce qu'il était le seul conforme aux lois de la Raison supérieure à tout, même à sa volonté. Et l'orgueil du rationalisme aboutit à cette conséquence fatale : l'autothéisme. Il crie à Dieu que si le monde, tiré par lui du néant, n'est pas rigoureusement pareil à celui de la raison humaine, ses mains de démiurge ont erré dans l'œuvre de création, il n'a été, tout Dieu qu'il

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soit, qu'un maladroit gâchant la matière superbe... Si fêtais le bon Dieu, je serais un brave homme, assure le poêle, hésitant devant certaines rudesses des lois naturelles. Et tous nos rationalistes ajoutent : Je serais un meilleur architecte que lui. Est-il possible, avec des matériaux si abondants, de bâtir un monde de pensée si trouble, où notre raison — la Raison unique, supérieure à la liberté de Dieu lui-même, ne se satisfait pas !

Au fond, il n'y a rien de changé, sous le soleil. Le cosmos s'ordonne, que le point d'aboutissement soit en nous ou hors de nous en Dieu, suivant une logification monistique. Les lois de la pensée universelle — et ce sont en môme temps les nôtres — plient tout à leur fatalité rigide, et Dieu ou toute autre volonté arbitraire, bonne ou mauvaise, n'y peut introduire un élément de contingence, le clinamen dont parlait Lucrèce, si petit, si menu, nec plus quam minimum, qu'il ne compte pas... La parole du Sinaï : unité, est écoutée des rationalistes aussi bien que des théologiens. L'encens qui brûle sur les autels a simplement changé de destination. 11 n'y a plus un Christ unique, appelant et fondant dans sa substance la multiplicité des créatures éparses et les ramenant panthéistiquement à Dieu. 11 n'y a plus une Eglise, pour perpétuer, au nom du principe de catholicité, la parole qui retentit du haut de la montagne symbolique. Chacun est Christ désormais et se bâtit sa cathédrale à lui tout seul. L'élément divin que l'orthodoxie maintenait, en dépit de tout, dans la pensée humaine, après l'avoir humiliée de toutes ses forces, a si bien crû et resplendi que les ténèbres et les infirmités disparaissent devant tant déblouissement.

Il n'y a, du catholicisme au rationalisme, qu'un changement de point de vue. C'est notre pensée humaine qui depuis Kant, couronnant l'œuvre du catholicisme, épand les harmonies cosmiques autour d'elle. C'est nous qui créons, et l'œuvre dont Dieu était investi jadis est devenue nôtre. Les points d'or, dans la nuit stellaire, sont la trace laissée par nos yeux, partout où ils se sont posés...

Et tout ce qui sort de nous est immuable, comme auparavant ce qui émanait de Dieu. Aux unifications et aux immutabilités que proclamait la raison théologique prétendent s'opposer celles delà raison laïque, et de part et d'autre, un Syllabas, avec ses intransigeances, s'érige. Science et Religion s'entre-cboquent. Mais les adversaires apparents se hâteraient de faire cause commune, s'ils apercevaient nettement leur ennemi réel, la multiplicité et la mobilité débordantes, prêtes à faire éclater toutes les unités artificieuses que tour à tour la religion et la science ont jetées sur elles.

D'où viennent ces rébellions du foultiple, qui ne veut plus s'unifier dans les concepts de la rationalité, après ceux de la catholicité, ces soubresauts du mouvement qui refuse de se soumettre aux rigidités de jadis ? Pourquoi les catégories que maintenait en un faisceau serré Dieu, le théologique aussi bien que le laïque, celui de Bossuet et celui de Kant, — ces deux extrêmes, qui se touchent — semblentelles se dénouer et laisser passer entre elles on ne sait quels courants de mystère ?

Il y a, au mobilisme et au pluralisme actuels, si manifestes dans la tendance qu'ont les sciences à se scinder et constituer comme autant de touts irréductibles, diverses causes. Trois idées, me semble-t-il, ont pris naissance à des moments divers et durant le dix-neuvième siècle ont cheminé, ouvertement ou non, se démêlant peu à peu jusqu'à ce qu'elles se soient entre-choquées à l'heure présente et par là même aient produit dans les cerveaux un bouleversement plus grave que l'embrouillé 89, où la raison laïque se dressa r idole nouvelle, sur les places publiques, aux lieu et place de la Raison théologique dont elle était tout au plus la grimace/ Comme il faut donner des noms à des choses aussi fluides pourtant que les idées, je les appellerai hégélienne, darwinienne, bergsonienne, quoiqu'elles aient précédé les trois

INTRODUCTION ir

philosophes disparates Hegel, Darwin, M. Bergson et que^ leur portée dépasse peut-être de beaucoup ce qu'ils ont prétendu exprimer.

L'idée hégélienne — elle a fait son apparition dans les esprits avant Hegel, mais ce n'est là qu'une étiquette sans importance, à seule fin de dégager le chaos des origines de la pensée moderne — consiste en l'introduction du mobilism^ au sein de l'univers, figé dans les essences, ces pensées éternelles de Dieu. A la conception statique du monde, qui est celle du Syllabus théologique et positiviste aussi — car Taine, disciple de Spinoza, croit à l'existence de décrets absolus, si bien laïcisés qu'ils soient, dans le cosmos — s'oppose dèslors une conception dynamique, au grand scandale de nosimmobilistes, habitués à dérouler analytiquement le théorème universel, déjà résolu dans la pensée divine et qu& notre raisonnement éclaire de plus en plus, jusqu'au jour prochain de l'intuition qui nous fera égaux à Dieu. Il y a du nouveau, à chaque instant. Des synthèses se nouent, qui n'étaient pas,et presque aussitôt sont dénouées pour d'autresplus complexes. Le mouvement est à l'origine des choses, sedéveloppe selon des lois qui ne sont pas encore arrivées à leur formule définitive et peut-être n'y atteindront jamais. Jamais le mot d'Unité qui, suivant les défenseurs de l'immuable, avait retenti aux premiers âges de l'humanité, n^ sera prononcé sur la montagne symbolique, parce que la. chose elle-même ne peut se réaliser. Le multiple ne parviendra pas à se lier irrévocablement dans l'unification d'un concept, il flottera dans un devenir perpétuel, s'entrelaçant entre des synthèses toujours renouvelées...

Il est vrai que l'hégélianisme ainsi entendu ne proscrit, nullement la raison, telle qu'on estaccoutumé à laconcevoirc'est-à-dire comme puissance d'unification embrassant l'univers entier.Et c'est pourquoi la Science s'en est accommodée-

Le théorème est en marche, il n'est pas encore résolu, mais il le sera tôt ou tard. Les éléments, quoi qu'il arrive, s'ordonneront, si chaotiques qu'ils soient, et la lumière de l'Unité rayonnera partout dans le cosmos, quand la dialectique vivante qui le constitue aura atteint le point suprêmeauquel elle tend d'un désir angoissé, Dieu.

Mais le mobilisme a néanmoins fait irruption dans la pensée et rien dès lors ne saurait l'en arracher. L'idée darwinienne va d'ailleurs venir à la rescousse et couronner l'œuvre d'ébranlement, ébauchée par l'idée hégélienne, en éliminant du mouvement, de l'évolution cosmique qui remplaçait les immobilités anciennes, toute finalité et même toute direction, en mettant le hasard et sa déraison où était jadis l'unification éblouissante de la Raison.

Ici encore l'idée a surgi bien avant Darwin. Elle est née, semble-t-il, avec le sensualisme de la fin du dix-huitième siècle, bâtissant la pensée avec le tumulte des sensations, la multiplicité incohérente des vagues du cosmos. Il s'est trouvé que les sensualistes frémissants, à la suite de Condillac par exemple, n'ont pas compris les conséquences de leur doctrine et ont institué, à l'instar des cartésiens, un monde d'idées claires jaillies de la raison innée, auquel ils ont prétendu conformer, de gré ou de force, la vie sociale si trouble. Mais en dépit de cette contradiction qui nous a valu les bousculades censées révolutionnaires et la substitution, à la raison théologique, de la raison laïque sa copie, l'idce profonde, issue du sensualisme, faisait son chemin,et dès le milieu du dix neuvième siècle, avec Darwin, se révélait, grosse de périls pour l'immobilisme, voire môme le mobilisme rationnel. Les formes présentes, les synthèses de Thégélianisme, mal définies encore mais en mouvement vers le mieux, ne sont que le résultat d'à-coups et de cahots, et nul n'a le droit de leur appliquer une de ces qualifications que la théologie a introduites et que la science perpétue après elle ; bien ou mal, mieux ou pis. Elles sont, dans tous les ordres possibles, — car Spencer, allant au delà de Darwin,

étend le principe du mouvement sans finalité à toute chose ici-bas. Mais demain elles peuvent ne plus être, parce qu'un sursaut aura secoué les rigidités apparentes de l'heure actuelle et d'autres auront été constituées de leurs débris. L'évolution va ainsi, par soubresauts. D'inouïes régressions suspendent en toute espèce de choses le progrès, vainement rêvé par nos perfectibilistes. Le hasard est roi.

Ici encore les théologiens du Syllabus ont lancé leurs foudres et les rationalistes ont essayé de s'accommodera l'irrésistible puissance du mouvant et du multiple coalisés. .Ils ont ramené à des lois ces convulsions, et n'osant pas parler des décrets divins, devant le déchaînement si indéniable de l'absurde, ils ont institué à leur usage une réglementation de la Nature, nécessairement immuable ; car c'est pour eux l'héritage qu'ils ne veulent pas renier de la théologie. Une raison faite de déraisons, de luttes toujours indécises, d'ambiances qui pénètrent ou ne pénètrent pas, au gré du hasard, gouvernerait le cosmos uniformément — et c'est là l'essentiel. La conscience qui pour Bossuet imprégnait merveilleusement le monde, a flué on ne sait comment. 11 ne reste plus de ce fatalisme profond qu'un déterminisme de surface, un ensemble de lois qui n'est plus une pensée. On l'unifie encore, par habitude théologique, mais tout cela, par mille voies secrètes, a miné dans les âmes la croyance millénaire à l'Un et à l'Immuable.

Une idée nouvelle est venue se joindre aux deux premières et imprimer une vigueur inattendue à l'attaque dirigée contre la citadelle de l'Un. C'est l'idée bergsonienne, qu'on pourrait appeler aussi kantienne, ou encore scotienne, si l'on voulait remonter plus haut dans le cours des âges jusqu'à la source première. Elle a couvé dans toute la philosophie du dix-neuvième siècle pour étinceler soudain en. quelques écrivains contemporains. Les théologiens du Syl-

labus qui ont dirigé leurs foudres contre l'idée hégélienne <et, dans la suite, contre l'idée darwinienne, ne la connaissent pas encore ou tout au moins n'ont pas l'air de s'en émouvoir. Mais il n'en est pas de même des rationalistes, -ces théologiens laïques. Ils en ont pressenti le danger et se -cabrent devant elle. Ils devinent que le jour où ridée bergsonienne s'unira à l'idée darwinienne par exemple/ c'en sera fait du dogme sacro-saint de l'immutabilité des essences, de l'édifice monistique qui se lézarde de toutes parts ^vant de s'écrouler.

Cette idée que les scientistes redoutent tant et contre laquelle ils dirigent en ce moment leurs efforts désespérés est bien simple en réalité. Nous ignorons le fond des choses, <las ding an sich, a proclamé Kant. Il y a bien une croûte soumise aux catégories de la pensée humaine et par suite susceptible de déterminations numériques ou causales qui constituent la science. Mais au dedans bouillonnent des choses mystérieuses, on pourrait les appeler des rythmes, faute de mieux, peut-être esclaves d'on ne sait quelle nécessité, peut-être aussi frémissantes d'une sensibilité merveilleuse, toujours prête à la révolte sous Pappesantissement des logiques. Et au contact de ces flammes, les lois, immuables jadis comme il convenait à des décrets de Dieu, semblent s'amollir et se transforment dans tous les ordres, jusqu'à celui du possible ou des mathématiques, le plus rigide de tous, en des choses qui ondulent, en des approximations, en des symboles, en moins que rien. Si 1 idée bergsonienne se. fond à l'idée darwinienne, les espèces, même les plus solides en apparence, de Tordre mathématique à l'ordre social, en passant par tous ceux quénumère la classification des positivistes, flotteront, soudain dénouées, comme si la flamme formidable débordait et,dans un sursaut d'illogisme, emportait en ses remous les unifications du rationalisme laïque ou théologique...

C'est pourquoi la science a accueilli l'idée hégélienne, puis l'idée darwinienne qu'excommuniait le Vatican, espé-

rant réduire le devenir à des lois d'unification et de rationalité, et l'emmailloter dans ses immutabilités. Mais elle «'érige contre l'idée bergsonienne, contre le soupçon d'une •contingence possible dans les lois de la nature, car ce serait pour la raison laïque, succédané de la raison tbéologique, la fin des fins, si le réel, sondé dans ses entrailles mystérieuses, se dérobait à toute détermination, et prenant l'offensive, déferlait avec ses vagues embrasées, faisait d'une poussée écrouler les logifications fragiles qu'on lui impose, au nom de la parole prononcée jadis sur le Sinaï.

On voit dès lors l'étrange question que notre époque a mission de résoudre. Le dogme de l'Unité et de l'Immutabilité, qui a résisté à peu près victorieusement aux deux premiers assauts, de l'hégélianisme comme du darwinisme, ne risque-t-il pas de succomber au troisième? Pourra-t-on de nouveau logifier ces catégories qui se disloquent sous la poussée des flammes, enchaîner par des lois absolues ce mouvement, Protée de notre siècle, qui se rebelle et s'évade à toute tentative, en fluidités irréductibles ?

Je crois que l'ébranlement, dès maintenant donné par les doctrines de la contingence, dans l'édifice séculaire où la rationalité s'était si bien installée, après en avoir chassé la catholicité, sera difficile à arrêter. Lésâmes, sincèrement scientifiques, penchées sur les flammes qui viennent à nous des profondeurs, sentent à leur souffle fondre la logification monistique qu'elles tenaient en héritage delà théologie. Une crise se prépare en elles devant la révélation de ces catégories cosmiques qui refusent de s'accorder comme jadis dans l'impérieuse unité.

Les histoires dont on nous a bercés durant tout le dixneuvième siècle, d'âmes soudain déchirées, criant d'angoisse entre la foi des temps anciens qui s'écroule et la raison des temps modernes qui se dresse et s'illumine à la

place, ne sont en réalité qu'une aimable plaisanterie inventée par Jouflroy, et trop souvent renouvelée à la suite par tous ceux qui ont fait claquer, bien à tort, les portes de la théologie pour venir au rationalisme. Que vient-on parler de déchirure, alors qu'il y a conformité la plus complète eotre la conception de l'univers suivant les deux Syllabus? La raison divine s'en v^ de l'univers, mais la raison humaine s'y substitue et rien n'est changé dans Tordre des choses, puisque Tune et l'autre sont de même essence. La religion comme la science proclament, du haut de leurs deux collines d'où elles se foudroient par un singulier malentendu, qu'une pensée unique dirige le cosmos et que des lois étreignent, dans leur immuable logification, les soubresauts du multiple.

Le conflit véritable n'est pas, comme je me propose de le démontrer dans la suite de ce travail, entre la science et la religion, également fondées sur le dogme de l'Unité et de l'Immutabilité du cosmos. 11 réside dès maintenant entre le monothéisme ou monisme — théologique ou laïquje, cette question de détail importe peu — et le polythéisme, auquel la vraie science, celle qui s'affranchit des préjugés rationalistes, semble aboutir à l'heure actuelle. A ceux qui disent cosmos, sur la foi dune révélation surnaturelle faite jadis à nos ancêtres et trop aveuglément suivie par la science, d'autres répondent acosmie, parce qu ils ont fait appel à une science mieux informée, plus profondément imprégnée de la Nature et de ses rythmes désordonnés. Il serait étrange que cette façon de poser la question aboutît à la réconciliation des deux ennemis. farouches, religion et science, unis soupain au nom de l'Immuable, contre l'adversaire qui se dresse et déjà menace, le mobilisme.

La vision directe de la vie conduit nécessairement à la multiplicité des catégories cosmiques, sinon à leur incohérence. Ce que révèle immédiatement donné, c'est la fluctuation des choses transmises jusqu'à la conscience, où fusionnent les sensations en des concepts plus ou moins dénoués. D'où viennent cependant ces pensées d'unification qui par instants se saisissent des âmes, étreignent de gré ou de force le multiple, entraînent dans leur courant formidable les individuations qui s'émiettaient ?

On né le sait. Les milieux ont été évoqués. Linfini hallucinant du désert aurait fait germer dans les pensées l'idée d'unité. Le monothéisme hébreu, un des plus durs entre tous, serait né de la monotonie du sable. Par contre, les paysages de rochers et d'eaux jaillissantes, la dislocation des montagnes, nous donneraient la hantise de volonlés

CHIDE 2

disparates, déchaînées en des luttes que rien n'achève et ce sont alors des mythologies de duels à deux, à quatre, à mille, qui s'emparent de l'imagination humaine, au lieu des symbolismes d'unifications démesurées, de règnes opprimants sans révolte.

Si l'idée monothéiste était exclusivement hébraïque, la théorie des milieux pourrait en ce cas particulier avoir quelque ombre de vraisemblance. Mais elle filtre de partout r d'entre les polythéismes les plus opposés qui des bornes de l'occident à celles de l'orient ont tour à tour peuplé les âmes. L'Inde, à l'origine, s'arrête au conflit des ignés et des démoniaques et de ce dualisme où s'entrelacent la flamme et les ténèbres éternellement mouvantes sont issus des panthéismes par qui les formes multiples, un instant étincelantes, font retour et se noient aussitôt dans l'unité monstrueuse de la Substance. A l'opposé, Rome conçoit primitivement le mécanisme cosmique comme une combinaison inextricable de volontés, et c'est alors une dilution de dieux qui président à chaque fonction de l'univers et qu'il importe de solliciter individuellement. Et de ces catégories primordiales dont la multiplicité effare, s'échappe la pensée d'unité la plus impérieuse que l'humanité ait connue...

L'Un s'est donc illuminé çà et là, un peu au hasard, nouant de façon la plus diverse la multiplicité des sensations, sans que le milieu physique, vraisemblablement, y soit pour quelque chose... Deux de ces pensées d'unité doivent ici nous intéresser, celle qui naquit dans l'antique Hellade et s'y développa sans entrer jamais bien avant en son âme, et celle, plus rigoureuse encore, qui fut la foi profonde d'Israël-

La Grèce produit d'abord l'unification éléatique, jaillie d'on ne sait quelles sources, mythiques probablement, et éclairée presque aussitôt par Anaxagore qui en fait une raison, vouç. Grâce à Socrate qui étouffe toutes les logifica-

tions rivales, celle de l'Un dans tous et de tous dans l'Un conciliés grâce au concept, se répand, quoique la pensée hellénique, imbue de polythéisme, lui soit assez rebelle. Une âme du monde, pleine de Xoyot inrepuaTtxot, par qui tout est défini dans l'Un avant de devenir le multiple, règne toute puissante, parmi le désordre apparent des phénomènes et en réduit profondément l'illogisme.

L'idée, fût-elle la plus abstraite, tend à se matérialiser et possède déjà en elle-même des virtualités d'action. Cette unification prend donc une forme sociale avec Alexandre qui va se heurter à d'autres logiques concrètes déjà formulées, les Empires. Il y a là des chocs terribles et des dispersions de races en multiplicités désormais irréductibles.

Puis c'est une seconde unification, celle de Rome, surgie étrangement d'un pluralisme primordial, le plus extravagant peut-être, et de nouveau se produit le heurt où Tune des deux logiques se brise et s'émiette. Les contradictions viennentenfinse résoudre dans la conception unitaire que Rome impose à l'univers et les dieux de tous y sont dédaigneusement acceptés.

Tandis qu'à la surface, l'idée moniste, passant à l'acte, prenait ces proportions démesurées, une symbolique d'unification mystérieuse se répandait, qui devait, avec le temps, grandir elle aussi jusqu'à englober l'univers entier... Dans la chair d'un Dieu, Dionysos-Zagreus, communient quelques fidèles qui eux aussi matérialisent à leur façon la logique de l'Un dans tous et de tous dans l'Un.

Comment cette logification, dissimulée si longtemps dans les mystères orphiques, vient à se fondre avec l'idée monothéiste des Hébreux et cette symbolique de l'Un dans tous à se réaliser dans la Cène d'abord, puis au Golgotha, c'est un des problèmes les plus angoissants de Ihistoire. Mais un fait est indéniable, il y eut dans la vie de l'être énigm atique dont les quatre Évangiles nous ont transmis de façon à peu près uniforme le récit, rencontre de deux pensées d'unification dont, de toute évidence, les origines n'ont rien de commun.

En laissant de côté pour le moment le développement de la pensée d unification et de communion dans le culte hellénique de Dionysos, je voudrais m'attacher à la naissance très discutée de l'idée monothéiste chez les Hébreux et aux premières formes qu'elle a revêtues parmi eux. Comment le multiple, afiolant pour les consciences primitives, s'est-il soudain contracté dans l'Un, parlant impérieusement du haut du Sinaï?

On a invoqué un polythéisme primitif chez le peuple juif, un naturalisme analogue à celui des Aryens, d'où la pensée monistique aurait germé suivant le processus à peu près commun. Mais rien n'est plus douteux. La végétation touffue des mythes n'a probablement nul rapport avec la nature, levers du soleil ou éclatements de tonnerre dont se satisfirent si longtemps les Adalbert Kuhn ou les Max Muller. Il ne faut sans doute voir là-dedans que le développement de formules liturgiques, une fantasmagorie de visions dévergondées, issue du prestige des mots, où s'entrelacent des éléments ignés et démoniaques, les libations et le feu per : pétuellement en bataille... Il est peu vraisemblable que les Hébreux aient peuplé dès l'origine le cosmos de dieux multiples ou elohim, principes de tous les phénomènes. L'unité, chez ce peuple singulier, semble inhérente aux premiers balbutiements de la pensée. Elle rayonne en tout cas dans le plus antique de ses documents littéraires, le Pentateuque. Elle a été, disent les textes, révélée sur une montagne, où l'Un lui-même a daigné se faire entendre à la multiplicité errante, dévoyée, par l'intermédiaire d'une de ses créatures élues, Moïse. Et c'est toujours par ce procédé, connu dans l'histoire des religions sous le nom de prophétisme, que l'Un complétera dans la série des siècles sa parole première, volontairement fragmentaire et enveloppée de ténèbres.

L'Un a donc parlé, de façon concrète, à son serviteur, tandis que chez les Grecs il est sorti des logifications abstraites, péniblement élaborées sur des formules mythiques. Il a posé, sans qu'une, ré vol te soit possible, le principe de sa suprématie sur les autres dieux, unifications incomplètes qui doivent se soumettre à la sienne, la plus puissante de toutes, la plus synthétique, pourrait-on dire. Et cependant il n'est encore à l'origine qu'un entre plusieurs, mais il est le meilleur, celui dont les décrets sont la justice, c'est-à-dire la norme psychique et non seulement physique de l'univers. Et des bribes de cosmogonies babyloniennes achèvent cette révélation qui fait du Dieu du peuple élu le créateur et l'architecte du monde, de même qu'il en est l'ordonnateur moral.

Et le mysticisme de ce peuple, frémissant encore d'une révélation qui a été faite à lui tout seul, a passé de la parole à l'écriture. Le Verbe a donc retenti une première fois, dissipant tous les troubles de la pensée qui s'angoissait devant le multiple, illuminant d'Unité le cosmos où la faiblesse de nos intelligences démêlait avec peine des catégories en nombre infini, sans lien possible. Mais il se perpétue à nous sous la forme d'un livre, à demi-magique, résultat d'une collaboration étrange entre l*Un et la créature de chair et d'os qu'il a prise pour messager de ses paroles. C'est le livre de vérité qu'il faut manger, suivant l'expression du poète inspiré — de même qu'on boit la parole — pour s'en pénétrer tout entier, pour s'éblouir de la lumière que Dieu y a mise, intérieurement, sous les dehors d'ombre et d'énigmes... Rien de semblable chez les Grecs qui ont connu cependant, dans les cérémonies dionysiaques, le souffle par lequel l'Un communique la révélation de son essence au multiple, mais s'en sont tenus à quelques sursauts lyriques, à des fragments d'hymnes et n'ont pu constituer comme les Hébreux le livre, cette Bible unique au monde, où l'Unité, api es s'être affirmée verbalement, a tracé sa nature et ses volontés sous forme scripturaire.

Des doutes ont circulé de bonne heure sur l'authenticité de ce livre qui échappe à toutes nos habitudes mentales. Est-il possible, au point de vue de notre logique humaine, que TUn mystérieux, qui ne voulut d'abord pas dire son nom à Moïse, ait ainsi, au cours des âges, laissé tomber peu à peu des parcelles de vérité dans certaines âmes élues en qui il souffle? Et celles-ei auraient pour mission de traduire à tous, par la plume errant sur le papier, la parole surhumaine dont ils débordent ? Moïse, le premier de tous ces prophètes, s'est porté garant de la révélation personnelle qu'il eut au Sinaï. Mais ne serait-il pas un imposteur? A-t-il môme existé? Car, à des temps aussi reculés, embrouillés par les légendes de toutes sortes, on ne saurait se prononcer de façon bien sûre sur de telles choses. Et dans ce cas, ceux qui l'ont créé de toutes pièces et fait parler ne sont-ils pas des imposteurs, à leur tour? L'Unité proclamée sur le Sinaï et qui, sur la foi de Moïse, s'est perpétuée jusqu'à nous par le magistère de l'Église, n'est-elle pas viciée dès l'origine par ce doute ? Le mot de l'énigme cosmique ne serait-il pas Multiplicité, quoi qu'en aient pensé ces Hébreux, hallucinés par leur livre d'imposture?

L'Église catholique et romaine, qui a maintenu jusqu'à nos jours l'affirmation hautaine d'Unité et d'Immutabilité, tombée de la bouche de Dieu, serait donc fortement ébranlée, et ses assertions dogmatiques, commentaire de la révélation primitive, compromises à jamais, si l'on parvenait à montrer que le livre a menti, que Moïse n'a rien entendu au Sinaï, ou même encore qu'il n'a jamais existé et qu'après des siècles on a, par un subterfuge, attribué à un être imaginaire, pour des raisons purement humaines, des aphorismes dépouillés de tout prestige surnaturel. Aussi les ennemis de l'Église auxquels répugnent ses dogmes tranchants qui s'exposent et s'imposent, sans discussion possible, ont-ils appliqué à ces livres — où le croyant sent le souffle de Dieu soulever à chaque instant les pages — les procédés de la critique courante, ceux qu'on applique par exemple .à

V Iliade et à YOdyssée. La philologie a apporté à l'étude du Pentateuque en particulier qui, suivant l'Église, est le résultat d'une collaboration perpétuelle entre Dieu et les hommes, ses méthodes méticuleuses de déchiffrement. Les manuscrits ont été collationnés, un triage s'est fait entre les meilleurs, et le texte, après des hésitations sans nombre, a été «établi, toujours susceptible d'ailleurs de modifications possibles, amenées par de nouvelles découvertes. Puis les questions d'attribution ont été abordées, et des fraudes signalées -çà et là avec les interpolations qu'il faut rapporter à des époques différentes. Enfin les difficultés qu'offre le sens ont été «lises en lumière, ainsi que la possibilité d'interprétations Jes plus opposées, également soutenables cependant.

Les conséquences de ce travail critique sont trop connues pour que j'y insiste longuement. Le Pentateuque est fait de pièces et de morceaux, de bribes menues qu'on a cousues bout à bout et qui trahissent les origines les plus disparates. L'existence de Moïse à qui Dieu aurait soufflé toutes ces choses, un pêle-mêle auprès duquel Y Iliade est une merveille d'unité de composition, estplus que problématique. Des chefs religieux, àtun moment donné, ont eu un intérêt quel- <M?nque, qui nous échappe aujourd'hui, à fabriquer le roman des antiquités nationales... Auguste n'a-t-il pas procédé de la même façon lorsque, pour venir en aide à ses projets de restauration, il imposait à Virgile un sujet de poème fantastique, la résurrection d'un Enée de fantaisie, l'impossible ancêtre des Julii ? Tel ce Moïse, dont le nom seul surnageait du passé.

Il fallait probablement justifier la conception d'une ville «ainte, et l'édification du Temple sur la colline de Sion, au détriment des cultes célébrés jusqu'alors çà et là sur les jhauts lieux. De là les paroles d'unité, mises fallacieusement dans la bouche du prophète, et ce livre fait des débris les plus étranges du passé et des interpolations les plus audacieuses du présent, cet amalgame de vieux et de neuf dont les traductions consacrées par l'Église dissimulent mal l'incohé-

rence. Toutes les tares, erreurs de détail, confusions inextricables, impossibilités matérielles, sont mises à nu avec une joie presque féroce, et la critique, inaugurée si respectueusement par Richard Simon, finit de nos jours, avec Kuenen et Wellhausen, par exemple, à ne plus voir dans le Pentateuque qu'une supercherie grossière, due à Esdras, à d'autres sans doute, où pullulent les faiblesses humaines, trop humaines. Le souffle de Dieu ne passe plus à travers les textes ainsi dépecés, rapetisses, réduits à notre in tell ection coutumière. L'Un n'a pas parlé sur le Sinaï. Ce sont des faussaires qui l'ont soutenu, pour justifier les prétentions d'une cité à se dire La seule sainte, à l'exclusion de toutes les autres, d'une race, moins encore, d'une caste s'élevant au-dessus de tout. L'Unité et l'Immutabilité que l'Église applique à l'univers, n'ont pas été révélées sur la montagne éblouie. Ce sont des inventions sorties du cerveau d'Esdras qui, n'osant se les attribuer, les mit, par un procédé bien connu, sous le nom de l'inexistant Moïse...

L'Église a toujours repoussé les prétentions de cette intruse, la raison humaine, à discuter ce qu'elle apporte comme un article de foi. Elle sait trop bien, pour s'émouvoir, en quoi consiste cette lumière falote, vacillante parmi tant de ténèbres, et qu'elle a laissé vivre à travers les âges, uniquement par tolérance,supposant bien que tôt ou tard elle l'éblouiraitparla splendeur de sa révélation. Libre à ses adversaires d'appliquer aux textes miraculeux leur critique, dite pareux-mémes rationaliste >c! est-à-dire fondée surla raisonna faculté ambiguë que Dieu a voulue trouble et qui cependant est la seule chose de lui que nous ayons dans notre essence, mais à des proportions infimes. L'Église répond à ce travail de dépècement, opéré le plus souvent par ses enfants infidèles, les protestants, avec le dogme de l'inerrance de la Bible, confirmé par la récente encyclique : Providentissimus De us. Le croyant qui se réclame de l'orthodoxie, à un degré quelconque, et s'attache à la pérennité de ses affirmations doit donc, sous peine de censure avec note d'hérésie, suivie

d'excommunication, s'il persiste, être persuadé intérieurement et proclamer par ses paroles que tout dans le livre mystérieux, fût-ce les pires contradictions du Pentateuque, est pénétré du souffle divin, donc vrai de façon absolue, môme dans l'aberration qui crève les yeux et que Dieu a voulue telle, sans que nous sachions jamais pourquoi.

La lutte est donc entamée depuis des siècles entre ces adversaires irréductibles, ceux qui nient à la raison humaine le droit et la possibilité de discuter les procédés employés par Dieu, la Raison cosmique, pour se communiquer aux hommes, et ceux qui les soumettent à leur critique, les trouvent mesquins et même incompatibles avec les lois naturelles, universellement admises. Partisans et ennemis de la théopneustie sont donc destinés à rester éternellement face à face, chacun n'admettant rien pour sa propre part de ce qui parait si lumineux à l'autre... Et qu'on ne s'y trompe pas. La bataille n'est pas engagée uniquement à propos du Pentateuque. La fantasmagorie sinaïtique dont Moïse nous est garant n'est qu'un point de départ, c'est la première révélation d'une série qui s'est faite à travers les siècles et grâce à laquelle, fragments par fragments, la pensée divine est descendue jusqu'à nous. Après la première alliance de Moïse et la seconde de Christ, Dieu a manifesté son essence de plus en plus lumineuse dans une suite de conciles dont le dernier en date est celui du Vatiean,œuvre de Pie IX, et le soufûe qui n'a pas cessé de remplir l'âme des rédacteurs du Livre Saint comme des Pères assemblés dans les conciles, n'arrive plus présentementd'après les décretsde 1870, que par le Pape, chef suprême de la chrétienté et seul interprète des paroles successives de Dieu aux hommes. A la critique rationaliste qui montre les incohérencesdu livre, la faiblesse ou les indignités des créatures qui ont constitué les conciles, les misères de ce vieillard débile en qui les fidèles à l'heure présente, voient l'intermédiaire unique entre les hommes et Dieu, l'Eglise oppose superbement le dogme de l'iner- A ance non pas seulement de la Bible, mais de tous les con-

ciles, œuvres. au même titre, du souffle, et du dernier entre tous qui a remis ses pouvoirs entre les mains d'un seul homme, déclaré infaillible parce que Dieu Ta voulu ainsi. A tous les historiens de l'Église qui nous racontent les dessous des conciles comme à tous les hébraïsants qui nous détaillent les incohérences de la Bible, l'Église, du haut de son immutabilité, répond par le dédain de ses négations. Il faut être avec elle, croire à la Raison divine qui se communique à nous par le souffle et qui, sans les révélations volontairement incomplètes quelle fait de temps à autre aux hommes, nous serait de tout point inconnue, ou bien être contre elle dans la foule immense de ceux qu'elle a rejetés. Et ces derniers se fient à la raison humaine qui vacille sans cesse, n'est plusla même d'individualité à individualité, se construit un monde de multiplicité et de folie où l'Église apportait la logique lumineuse de TUn.

Un compromis s'est fait vers ces derniers temps. L'Église après tout n'a jamais nié de façon absolue la raison humaine. Elle a reconnu en elle un reflet, si affaibli qu'il soit, de la pensée divine et a condamné le plus souvent les mystiques, ^ar ceux-ci en faisaient fi et se jetaient dans les vagues de rilluininisme qui mènent à Dieu, sans l'effort rude du raisonnement. Fides quœrens intelleclum, celte formule, inaugurée par saint Anselme, a été celle de toutes les apologétiques qui ont prétendu mettre à la portée de nos âmes les dogmes extraits des livres saints et miraculeusement élaborés dans les conciles. Aussi la critique rationaliste dont Richard Simon, dès le temps de Bossuet, donnait le signal, a-t-elle fini par pénétrer les croyants les plus imbus de théopneustie et — pour limiter en ce moment la question ^ur ce point — sans rien abandonner ds Tinerrance de la Bible, beaucoup de catholiques ont cherché avec la raison ihumaine un terrain de conciliation...

Ils ont subi, c'était fatal, les foudres des catholiques purs, -attachés à la lettre plus qu'à l'esprit de l'encyclique Provi- -denlissimus Deus et rien n'est plus édifiant à ce sujet que

Téteroelle polémique du P. Lagrange, par exemple, dans sa Revue biblique, avec les Etudes qui représentent actuellement les opinions, conservatrices entre toutes, de la Compagnie de Jésus. Je n'ose pas parler des fameux livres rouges qui ont soulevé un si grand toile dans le monde religieux et ont fait exclure leur auteur, l'abbé Loisy, de la chaire où il enseignait l'Écriture sacrée. Les exaltés nous diront qu'il est passé, armes et bagages, au camp adverse, il convient donc ■de rester avec ceux que l'Église n'a pas désavoués officiellement et qui lui rendent, en ce moment, le service de rapprocher les deux raisons, l'humaine et la divine, et d'en montrer l'harmonie, au lieu des désaccords trop facilement exploités par ses ennemis.

La théopneustie,nous disent certains novateurs, si violemment pris à partie par le clan des « théologiens, » ne doit pas être entendue au sens absolu du mot. Sauf quelque rabbins et certains protestants orthodoxes, de plus en plus rares, nul ici-bas n'admet V inerrance absolue de la Bible. L'Église, dans son (sprit d'accommodement aux circonstances, n'impose pas à ses fidèles la nécessité de croire que le tout du savoir divin a été, par le souffle, inscrit aux livres sacrés de façon définitive. « La vérité religieuse, suivant une image empruntée à l'un de ces livres rouges qui ont fait tant de bruit, n'a pas été donnée à l'homme comme un trésor immuable, un diamant destiné à être contemplé successivement par toutes les générations, mais plutôt un germe précieux qui vit et grandit, substantiellement identique à luimême sous le développement incessant qui est la condition naturelle de son existence. »

Le diamant a bien étincelé une première fois au Sinaï ou, pour parler en termes abstraits, la vérité immuable qui est Dieu, la logifîcation monistique du cosmos, s'est miraculeusement manifestée non pas aux hommes, mais à des hommes d'une époque et d'une région déterminée. Qu'il soit impossible, comme on l'a dit, qu'un livre puisse être absolument vrai pour tous les temps et pour tous les ordres

de vérités et qu'un pareil livre, s'il pouvait exister, soit inintelligible pour tous les temps, je n'oserais le soutenir, mais le fait indéniable est là : c'est que la Bible n'est pas ce livre absolument vrai. Dieu a adressé sa parole non pas à tous les hommes, dans tous les temps, mais à tels hommes, dans de telles conditions. Il en résulte que, vraie dans sa substance, cette parole n'est plus, dans sa forme, vraie que relativement à eux. Le Verbe, parla volonté du révélateur, s'est donc enveloppé d'une symbolique particulière, et chaque fois parla suite qu'il lui a plu de se faire entendre, cette symbolique a pu changer, s'appropriant à des hommes nouveaux. Dieu visiblement n'a pas eu l'intention de faire aux écrivains sacrés une révélation scientifique, il n'a pas même songé à une révélation religieuse complète dès le début. Il a réservé presque le tout de sa mystérieuse essence, ce diamant dont il a un instant ébloui le regard de Moïse, mais ' qu'il a presque aussitôt obscurci jalousement de ténèbres. IL a déposé dans les pensées humaines un germe que les temps devaient développer, avec des aspects divers.

Donc aucun des résultats acquis par l'exégèse moderne ne doit être rejeté a priori. La pensée divine, apportée par le souffle dans l'esprit des auteurs sacrés,s'est nécessairement humanisée. Elle s'est incarnée, de même que le Christ plus tard matérialisera l'essence miraculeuse de son Père, et par cela même, elle est devenue analysable. S'il est établi par la critique des textes que tel ou tel procédé de composition a été appliqué au Pentateuque par exemple — car c'est de lui qu'il s'agit avant tout, il est la pierre angulaire de tout l'édifice théologique — cela ne touche nullement le caractère divin du livre. La part d'humanité qu'il contient est seule en cause. L'Église connaît la faiblesse des humains, même de ceux qui ont le don de prophétie et sont traversés par le souffle : eJle ne se sent nullement ébranlée par quelques incohérences ou quelques aberrations de plus ou de moins.

Que le Pentateuque ne soit pas de Moïse, qu'il soit d'un

bout à l'autre une œuvre de compilation — et la preuve en est dans les doubles ou triples récits, les multiples éditions de lois se rapportant au même sujet — ce résultat, à peu près établi, n'enlève rien à l'élément divin qui en est 1 essence. Pour le croyant le souffle de Dieu remplit l'œuvre, quel que soit le procédé employé par le créateur pour se révéler aux hommes et pour maintenir dans le temps cette révélation. De toute évidence, le livre échappe à notre mentalité de modernes. Il n'a pas l'homogénéité que Ton exige aujourd'hui pour attester l'unité de composition, et notre respect presque superstitieux du texte s'effare des variantes et des interpolations librement introduite» à chaque page, presque à chaque ligne de la Bible. Mais l'étude la plus élémentaire de folk lore nous fait voir comment le peuple traite le livre et cela est vrai de tout l'Orient, surtout antique. L'œuvre ne vaut que par elle-même et non par l'auteur dont nul à peu près ne s'occupe. Au lieu de s'attacher scrupuleusement à la forme, instituée une fois pour toutes, on transforme et on brouille, sans trop de façons. C'est un peu le bien de tout le monde, comme ces chansons qui fleurissent aux lèvres et dont on a oublié le trouvère fruste. Chacun y ajoute son couplet, ou l'y retranche. Aucun souci de la reproduction littérale des mots quand on les copie... On a pu faire dire aux lèvres saintes : il n'est pas plus difficile à un impie de pénétrer dans le ciel qu'à un chameau de passer par le trou d'une aiguille. Et il s'agit d'un câble, xa^Xoç et non xa^Xo;. Et les rires fusent, aux dépens du livre saint. C'estqu'on ne sait rien de ce livre singulier, unique au monde, produit de la collaboration de Dieu et des hommes, en un temps qui n'est plus le nôtre, et qui contient cependant une vérité valable poumous, malgré la symbolique vieillie dont il faut la dépouiller.

Toutefois, il est encore des croyants (1) qui, à la suite de

Bossuet, considèrent les Ecritures comme « conservées avec

(\) Ils sont la majorité. Les aventureux dont je parle ici font peur.

tant de religion qu'on n'a pas cru devoir sans impiété y altérer une seule lettre ». Et forts de cette conviction, ils prétendent justifier le tout du livre Saint en torturant les textes scripturaîres, pour les mettre d'accord avec les données de la science moderne (1). Tout cela est aussi puéril que l'argumentation voltairienne,qui reproche aux Ecritures de contenir des erreurs en matière de sciences naturelles, ou des inexactitudes en matière d'histoire. Le débat est bien autrement grave entre l'exégèse rationaliste et les défenseurs actuels de la théopneustiequi ont délibérément accepté le terrain de leurs adversaires, dussent-ils, comme l'abbé Loisy, encourir les foudres ecclésiastiques. Il s'agit de savoir si les livres saints sont des choses purement humaines, dont on peut pénétrer le tout avec les méthodes de la critique rationaliste ou s'il n'y a pas un élément de collaboration divine qui nous empêche d'arriver à l'essence mystérieuse de ces Ecritures...

Et la discussion reprend à propos de toutes les communications de Dieu à ses créatures que l'Eglise admet au cours des âges, dans les conciles en particulier. Les mêmes hommes qui ont fouillé en tous sens le Pentateuque, montrant la complexité infinie des problèmes qu'il soulève et l'înauthenticité, plus que probable, de Moïse, ^promènent leur loupe dans les papiers jaunis qui retracent les délibérations des évêques, réunis sous les auspices de l'Esprit Saint, et triomphent de tant de faiblesses et de contradictions. Ici encore ils ne voient que la part humaine et nient le reste, la part de Dieu. Et les mêmes hommes qui ont cru au souffle emplissant les rédacteurs du Pentateuque — 'multiples,

(1) Voyez à ce propos le livre très répandu de Constantin James, la Création. L'œuvre a pour objet de calmer les troubles que Darwin pourrait introduire dans les âmes si bien pliées à la discipline de Moïse. L'inerrance absolue de la Bible, en matière scientifique, s'y étale d'un bout à l'autre, avec une audace qui stupéfie. Cf. Lenthéric, V Homme devant les Alpes et son commentaire des sept jours de la création.

puisque Dieu l'a voulu ainsi, ignorants par rapport à nous, puisque Dieu n'a pas jugé bon de donner dès l'abord le livre absolument vrai, la révélation totale de lui-même — font ici encore bon marché des circonstances et des détails pour ne tenir compte que de l'inspiration divine par qui toute misère humaine s'efface.

Faut-il l'avouer ? La tradition constante du catholicisme est en faveur de nos prétendus révolutionnaires, et l'Eglise, obstinée dans le dogme de l'inerrance absolue, ferait courir le plus grand danger à la logification [dont elle a la garde. Les Pères n'ont jamais défendu la thèse d'un auteur ni d'une rédaction uniques pour chacun des livres assez disparates qui constituent la Bible. Et l'exégèse catholique qui s'autoriserait de l'encyclique Providentissimus Deus pour nier les résultats à peu près incontestables de la critique rationaliste mettrait en péril la foi. Il suffit à l'Église de reconnaître avec les novateurs, en réalité les seuls fidèles à la tradition des Pères, que la Bible est une œuvre divino-hum aine, le Verbe incarné, pourrait-on dire, comme plus tard le fut le Christ. Dieu, pour des raisons que la raison ne connaît pas, est toujours descendu jusqu'à nous pour se révéler,au lieu de nous élever jusqu'à lui, ce qu'il eût pu faire. Et de même que le fils de Dieu est devenu un être vivant du temps d'Auguste, homme en tout sauf le péché, suivant la formule connue, le Verbe qu'il lui plut de manifester une première fois sous forme de livre s'est matérialisé en écrits semblables à ceux de l'antiquité, Y Iliade et Y Odyssée par exemple, — sauf les erreurs. Tout est donc vrai dans la Bible, coramel'affirmeune fois déplus rencyclique,etl'inerranœ des Livres saints ne saurait être contestée par aucun catholique digne de ce nom. Mais les auteurs inspirés ont, sans le savoir, coulé cette vérité dans les symboles de l'époque et se conformant aux procédés littéraires en usage autour d'eux, ont traduit la vérité divine d'une façon conforme à l'opinion oourante et aux traditions de leur race.

Le Pentateuque ainsi morcelé selon les pressentiments de Richard Simon, contient donc sous une forme extraordinaire à nos mentalités modernes la première alliance. Le germe dont parlait Loisy va se développer suivant une direction tout aussi extravagante au point de vue de notre raison et constituer l'ensemble des dogmes théologiques dont les derniers ont été promulgués au concile du Vatican.

La théologie peut être définie une adaptation continuelle de la pensée de Dieu, révélée d'une façon mystérieuse, aux di vers états d'esprit par lesquels passe l'humanité. A l'origine, elle a donc eu à s'exprimer dans une langue presque enfantine. On ne saurait, sans les avoir sondés un à un. imaginer la puérilité des hymnes du Rig-Véda, qui sont le document littéraire le plus archaïque de notre race, balbuties de la mentalité plus encore que de la parole. Quelque chose de ces enfantillages se retrouve dans les débris dont est faite la compilation du Pentateuque. Et les gens qui raillent en voyant la pensée de Dieu ainsi rabaissée devraient songer que suivant les temps elle s'exalte et se moule dans les formes mentales les plus hautes, celles qu'il leure&t souvent difficile d'atteindre eux-mêmes, malgré leur rationalisme... Rudyard Kipling a intitulé un de ses romans : la plus belle histoire du monde. Ce serait, d'après lui, les souvenirs d'une âme qui a passé par une série de métem psychoses et à qui les maîtres de la destinée, fermant et ouvrant la porte à chaque mort, n'ont pas, à diverses reprises, fait boire l'oubli de l'une à l'autre. Il est donc resté, dans l'ensomatose actuelle, des hantises du passé qui s'entrelacent aux actions d'aujourd'hui, mais tout cela reste en suspens, dans le doute qui s'épand soudain et emporte le conte dans ses rafales... Je crois que la plus belle histoire du monde serait celle de la révélation. A des stades divers de l'évolution humaine, la

pensée de Dieu est venue sousîes formes les plus disparates, tantôt livre, tantôt homme, tantôt langues de feu, confirmer ce qu'elle avait laissé voir d'elle-même au Sinaï et renforcer par un surcroît de lumière la foi qui, saisie déjà par la ténèbre, hésitait... Entre ceux qui croient aveuglément, ne contemplent dans le dogme que la force éblouissante de Dieu et ceux qui nient, non moins aveuglément d'ailleurs et n'y découvrent que l'irrémédiable faiblesse de l'homme, sont les conciliateurs auxquels je faisais allusion plus haut. Ils voient dans la suite de ces révélations et non pas seulement dans la Bible une œuvre divino-humaine, la collaboration de deux ordres de choses, dout les détails constitueraient la plus belle histoire du monde. Mais ici encore le récit risque de demeurer en suspens et d'être entraîné, dès les premières lignes, dans les vagues de nuit et de doute...

On peut l'ébaucher toutefois, par fragments, par éclats de lumière qui semblent à chaque fois jaillir du mystère et y rentrer,comme les réminiscences de métempsychoses...Une première révélation s'est donc faite, par le texte mystérieux, demi-humain, demi-divin, le Pentateuque. Une idée est entrée dans les âmes qui ne s'en ira plus désormais, celle d'un Dieu unificateur qui tient sous sa dépendance toutes les créatures éparses et exige d'elles un perpétuel retour à Dieu — rappelant par plus d'un côté la communion des mystères grecs. Cette union mystique de l'Un et de tous par la prière se produit d'abord un peu partout, sur les hauts lieux, plus voisins, semble-t-il, du siège de Dieu, puis, sous l'influence des habitudes rituelles qui se fixent, un temple s'érige où, dans l'arche mystérieuse, enclose au Saint des Saints, reposera le livre de la Loi. Et tous y viendront consommer l'acte d'adoration qui les absorbe de nouveau en l'Etre un. De là chez Israël, une exaltation farouche contre tout ce qui n'est pas la communion des élus, tout ce qui n'a point de part à

CHIDE 3

la parole, pain céleste, contenue au tabernacle, tribus idolâtres qu'on écrase, empires oppresseurs par qui on est en traîné au loin, comme en de formidables ouragans.

Or la parole tombée dans le livre divin va se compléter, la logification du cosmos que Dieu a, d'un mot à peine,suggérée à ses créatures, va s'éclaircir. Une seconde révélation se prépare qui cette fois sera apportée non plus par un livre mais par un être de chair, mi-divin, mi-humain lui aussi. Et la voix de celui-ci, du haut du Golgotha, retentira plus loin que du haut du Sinaï. La communion à laquelle il appellera désormais les hommes, en leur donnant symboliquement son corps à manger, sera plus vaste que la première. La seconde alliance ne s'adressera plus seulement à ce peuple élu entre tous, Israël, elle s'étendra à l'humanité entière, sans distinction de race, à toutes les créatures qui portent au visage le retlet du créateur, au cœur une étincelle de sa pensée...

Et pendant des siècles, l'idée de cette seconde révélation se forme dans les âmes, anxieuses de voir les ténèbres un instant dissipées par la parolede Dieu, se refermer plus tragiques quejamais, devant l'énigme des destinées Un jour vient où elle se réalise et se fait chair et l'on voit alors un spectacle inattendu : l'homme-Dieu accepté par quelquesuns à peine et renié par la plupart. Ceux-ci repoussent cette seconde alliance qu'on leur propose et s'en tiennent à la première. Ils n'ont foi que dans la Livre-Dieu. De là une scission dans Israël. Les uns s'attachent à la parole nouvelle» iilumination,leur semble-t-il,de la pensée primitive, l'union de l'un et de tous telle que les livres saints confusément la récèlent. Les autres ne voient là que supercherie. Christ n'est pas venu, pour relier une fois de plus les créatures à Dieu. Il n'y eut jamais qu'une révélation au monde, celle du Sinaï et le livre inspiré est le seul lien du Multiple à l'Être surnaturel qui s'est dit l'Un. Aussi Israël qui repousse les nouveautés comme diaboliques et non divines, s'hallucine dans la forme et peu à peu, envahi par la superstition du

mot, sombre dans les aberrations de la Cabale, tandis que la pensée, fécondée parle Christ, se développe et, de plus en plus vivante, conquiert le monde...

Le mystère, pour l'Homme-Dieu, est donc le môme que pour le livre divin, et les mômes adversaires que nousavons vus aux prises à propos du Pentateuque, se retrouvent avec les mêmes armes dans la bataille autour du Christ II y a les partisans de Tinerrance absolue de la Bible, proclamant raccord éblouissant des deux Testaments,ahuris de voir que les Juifs aient autrefois fermé les yeux et se soient aveuglés au point de nier l'évidence, la réalisation, mot pour mot, de toutes les prophéties qui flambent dans les livres de l'an çienne alliance (1). Il y a, par contre, les tenants de la critique rationaliste qui débrouillent à leur façon la suite des prophéties messianiques, puis l'apparition suspectée, au sein d'Israël, de ce Jésus qui répond trop bien à ce qu'annonçaient les livres. Ils font en conséquence du prétendu fils de Dieu un homme, incomparable si Ton veut, mais un homme, comme tous les autres, et le dépouillent de l'élément divin qui est la moitié de son essence, comme ils l'avaient fait du livre.

Entre les deux, acceptant les résultats de la méthode historique, mais sans abandonner toutefois la divinité du Christ, sans cesser de croire au souffle qui déborde en lui comme il avait déjà empli le livre, se tiennent l'auteur des « livres rouges » et les novateurs ou prétendus tçls contre qui a été dirigée l'encyclique ProvidentissimusDeus... L'Eglise en effet a peur de pactiser avec ce qu'elle a si longtemps accablé de son ironie transcendante, la science humaine, et qu'elle a

(1) Des trois parties qui constituent le Discours sur Ihisloire universelle, la seconde, à peine lue de nos jours, est cependant la plus importante pour Bossuet, car elle est le pivot de l'histoire mondiale telle qu'il l'entend. Elle prouve lumineusement, pense-t-il, la concordance des deux Testaments, de ce qui a été promis et de ce qui s'est réalisé. Richard Simon venait à peine d'esquisser quelques doutes et Bossuet qui ne l'ignore pas, ferme les yeux, ainsi que les Juifs de jadis, mais au désaccord et non plus comme eux à l'accord.

épargné, un peu par pitié, alors qu'elle était toute-puissante et pouvait imposer, sans donner de preuves, la science divine, dérouler aux yeux de tous la merveilleuse Raison du Créateur, fût-elle l'absurde pour la pauvre raison des créatures. Battue en brèche, elle s'en tient à Bossuetet veut ignorer dans son isolement superbe Richard Simon et tout ce qui a suivi. J'ai dit plus haut comment l'abbé Loisy en particulier lui rendait, malgré l'excommunication dont il risque d'être frappé d'un jour à l'autre, le service de lui retenir beaucoup d'âmes, à demi-détachées d'elle par son intransigeant parti-pris de négation. Puisqu'on est la vérité, l'iucontestable perpétuité de la révélation, peut-on craindre quelque chose d'un adversaire tel que la raison humaine, reflet affaibli de la raison divine ? Pourquoi, du moment qu'on a consenti dès la première heure à des apologétiques et qu'on a abaissé le dogme jusqu'à discuter avec la pensée enténébrée des hommes, adopter aujourd'hui, où l'éternel ennemi s'exalte dans son orgueil, une attitude contraire, s'envelopper dans ses affirmations, les faire plus absolues et plus tranchantes qu'elles ne l'ont jamais été ?

La vie de Jésus n'a-t-elle été qu'une supercherie vécue, de même que le Pentateuque une supercherie écrite? Jésus- Christ est-il un apocryphe au même titre que la compilation d'Esdras? Telle est la thèse rationaliste, celle qui supprime Télément surnaturel tout au long de l'histoire de la révélation, et qui après- avoir appliqué à la Bible une méthode d'exégèse identique à celle de Yllîade, traite la vie de l'Homme-Dieu comme celle de César par exemple, au point de vue purement historique.

Le messianisme est sorti chez Israël et s'est épanoui, nous dit-on, comme une fleur de souffrance. Ce fut la protestation des cœurs endoloris, au dehors par le poids de l'étranger et de l'impie, toutes ces nations idolâtres qui les broyaient de toutes parts, au dedans par l'iniquité des puissants et des riches. Soudain une espérance fait étinceler les âmes. Et les prophètes, à Tenvi, annoncent le châtiment des

races impies, la ruine des empires, l'écroulement de tout Tordre créé jusqu'ici et qui satisfait si peu les consciences, l'ère de l'Eternel, un avenir flamboyant de joie et de paix. Tandis que les autres peuples mettent rage d'or à l'origine et se lamentent des ténèbres toujours plus envahissantes, Israël le transporte dans le futur. Le soleil de la race éclaire les jours qui ne sont pas encore, au lieu d'être englouti à jamais dans les jours troubles du début.

L'idée d'un Messie distinct n'apparaît clairement pour la première fois que chez le prophète Joël. Avec Michée, qui vient ensuite, sa nature se dévoile un peu plus. Le Messie sortira du pays natal de David et sans doute de sa race, ce que presque aussitôt confirme Isaïe qui en fait, sans les hésitations de son prédécesseur, un rejeton de David. Tous s'accordent à voir en lui un roi et un pontife triomphant, apportant une parole nouvelle par laquelle l'ancienne alliance de Dieu et d'Israël, conclue au Sinaï, sera plus solidement renouée. Et Jérémie fait déjà parler le prophète. S'élevant au-dessus de l'imagination matérielle de ses contemporains, il lui prête ces mots : « Je mettrai ma loi au-dedans des hommes. Je l'écrirai dans leur cœur. Tous la connaîtront sans avoir besoin de maître. » Ainsi s'ébauche déjà le caractère de l'alliance nouvelle. La loi ne retentira plus aux oreilles, et ne sera plus inscrite sur les tables de marbre. La révélation s'éclairera toute seule au dedans des consciences, sans qu'il soit besoin de la fantasmagorie d'un Sinaï nouveau. Qui parle ainsi ? Dieu lui-même, dont le souffle passe et repasse dans les esprits et vient à nous à travers les voix désordonnées des prophètes, disent les catholiques. Les rationalistes ripostent : Les hommes eux-mêmes qui saignent et s'exaltent et par leurs vœux appellent un avenir qui sera, à force d'être invoqué, par la puissance prestigieuse des mots... Des mots échappés au hasard des espérances, et aussi des accès de détresse, et par eux l'avenir se transforme. Un être viendra tôt ou tard qui s'appliquera, de bonne foi ou non, tout ce qu'ont clamé les prophètes, et vivra comme il a été

prédit bien des siècles avant. De là cette concordance fulgurante dont Bossuet, et tous les croyants à sa suite, s'émerveillent, et qui laisse sceptiques les rationalistes d'aujourd'hui à l'égal des Juifs d'autrefois. *

Voici venir en effet la prophétie du second Isaïe, celle d'un Messie, fils de David assurément, toutes les voix s'accordent sur ce point, mais non plus triomphal, rayonnant de gloire, pulvérisant pour l'exaltation d'Israël les races impies qui ont si longtemps opprimé les battements de son cœur, ivre de Jéhovah. Le fils de David, l'oint du Seigneur, est un faible, un être de douleur qui prend pour lui tous les maux de la nature et plie sous le faix, quand il va à la mort, abreuvé de fiel, victime expiatoire des péchés de tous... Ya-t-il, en cette prophétie si étrange, quelque infiltration des idées dionysiaques dans Israël ? La passion, si nettement attribuée à celui qui sera le Messie, n'est-elle pas un peu le dépècement de Dionysos-Zagreus, transporté dans un monde nouveau ? L'alliance de Dieu et des créatures se rêve déjà et va bientôt s'accomplir sous forme d'omophagie, ainsi qu'aux mystères helléniques. L'Un dit déjà au Multiple : Buvez et mangez, ceci est mon sang, ceci est ma chair. Pourquoi cette vision du Messie lamentable, déchiré par tous, en des âmes qu'affolaient les destinées orgueilleuses de leur race ? D'où éclate ce sanglot, ce cri des ténèbres au milieu des chants de triomphe qui annoncent la venue du fils de David, dans un avenir de flammes?.. Surprenons-nous là le point de rencontre des mentalités helléniques et judaïques, des deux pensées d'unification, si distinctes dans leur origine, et qui vont cependant se fondre en se matérialisant, dans la vie de Jésus ?

Toujours est-il que cette prédiction du second Isaïe s'est faite chair et non pas les autres qu'escomptait l'orgueil d'Israël. Le Jésus qui se présenta un jour comme le Christ, l'oint du Seigneur des prophéties archaïques, s'est vraisemblablement attaché à réaliser en sa personne tous les traits du type du sacrifié tracés parle second Esaïe. Et l'argu-

mentation qui semblait irrésistible à Bossuet s'écroulerait par là môme. Christ ne serait, comme le veuieut les rationalistes, que l'imposteur ou l'halluciné s'attribuant la prophétie flottante et souffrant jusqu'à en mourir pour la joie paradoxale de matérialiser une abstraction — si l'exégèse maudite, celle des « livres rouges » proscrits par tant de catholiques cependant, ne barrait pas la route aux négations tranchantes. Tout est vrai peut-être dans ce qu on nous a conté de la vie terrestre du Christ, il a eu ses défaillances comme le Pentateuque a ses incohérences, mais en l'un comme en l'autre quelque chose de divin resplendit, au travers de toutes les misères. C'est l'Un dont la volonté mystérieuse révèle une fois encore son essence en se baissant par des moyens incompréhensibles pour nous, jusqu'àla faiblesse de l'intellect qu'il nous a donné. Et plus d'un mystique — je ne citerai que Kierkegaard — reconnaît à cette bassesse, à cette absurdité de communications adoptée en toutes circonstances par le Très-Haut dans ses rapports avec nous, la divinité, la marque de la vérité lumineuse dont le chrétien prétend avoir le privilège.

La prophétie du second Isaïe s'élimine bientôt entre celles sans nombre, plus ardentes et mieux accueillies de tous, qui prononcent la gloire future du fils de David. Et c'est pourquoi l'orgueil d'Israël repoussera le Messie souffrant, attendra celui qui doit venir dans la splendeur des flammes. On discute déjà sur son essence métaphysique, et les Apocalypses qui se répandent de plus en plus cherchent à fixer théoriquement la nature de cet être intermédiaire entre l'Un et le Multiple, qui doit concilier dans sa substance Tinaccessibilité de Dieu, si fortement ancrée dans la pensée judaïque, et la mission matérielle dont il est investi. Car Dieu, qui s'est abaissé une première fois à l'homme sur le Sinaï, ne daigne pas cette fois tomber si bas, jusqu'à assurer lui-même son règne sur la terre et le triomphe d'Israël sur les autres races.

On voit dès lors la complexité des problèmes que soulève

la christologie et qu'il est impossible de résoudre, ainsi que les difficultés du Pentateuque, avec l'exégèse rigoureusement catholique ou rigoureusement ratiooaliste. L'une admet que Dieu parle par la voix de ses prophètes, et que tout, dans la minutie des détails, s'est vérifié, quand il lui plut de descendre une seconde fois vers les choses et que le Verbe se fit chair. L'autre prétend que les prophètes, annonçant le Messie à pleine voix, ne faisaient qu'obéir au cri de l'immuable justice qui est en tous les cœurs. Ils raisonnaient syllogistiquement si l'on peut dire: Tout est mal ici bas — Or tout doit être bien — Donc tout sera bien. Et les clameurs, de l'horizon farouche, appelaient à elles, comme les misérables qui hurlent dans la nuit, le soleil de justice } si lent à paraître. Il sera, proclamaient-ils, et il fut, par la force même des désirs qui l'évoquaient.

Un homme vint, qui se donna tout à coup au milieu de mille, pour celui qu'on attendait, et les preuves qu'il apportait de sa mission, adaptées à la mentalité des gens de cette époque — miracle ou possibilité d'interrompre la séquence des phénomènes, martyre ou offre de verser son propre sang pour justifier les idées que Ton profère — parurent convaincantes à quelques-uns, quoique repoussées par la plupart. Les catholiques ne voient que l'élément divin et dédai gnent l'humanité de la vie de Jésus, qu'ils transfigurent d'un bout à l'autre. Les rationalistes ne veulent percevoir que l'élément humain, et méconnaissent la divinité de cette existence dont on cherchait, depuis le temps des Apocalypses, la formule métaphysique et qui ira s'éclaircissant ou s'eoténébrant de plus en plus, selon le point de vue.

Or, les deux solutions, également tranchantes, passent à côté de bien des possibilités. Plus près de la christologie catholique est la doctrine qui fait du Christ un héros de l'abstraction, le produit de ces énergies mystérieuses qui mènent le cosmos et sont peut-être les décrets matérialisés de la volonté de Dieu, pris pour le vrai absolu. Le Messie sortit du chaos des prédictions, tel qu'il devait être pour

l'époque où il parut, stade de cette vérité qui se déroule et se formule en des christs successifs, expression delà multiplicité qui se noue dans l'Un et presque aussitôt se dénoue en vue de synthèses plus hautes... Plus près de la christologie rationaliste est la doctrine opposée qui nie ces énergies sourdes d'où naissent les héros, tout le panthéisme fantastique dont Hegel a donné le signal en histoire, et ne tient compte que du concret, des individualités errantes ballottées dans un perpétuel illogisme, en qui tremblotent en certaines heures des lueurs étranges, venues peut-être de l'audelà. Et ces êtres entrent dans les formules que le hasard — à moins que ce ne soit une volonté surnaturelle — fait flotter dans les âmes, et leur vie réalise, sans qu'ils aient eux-mêmes conscience de leurs actes, ce qui fut prophétisé abstraitement par d'autres. Nul, et moins encore que tout autre celui qui s'investit d'une mission, ne peut dire s'il l'a reçue d'une voie surnaturelle, ou s'il la tient du caprice de ses instincts ou encore des légendes qui peuplent son milieu et veulent se concrétiser par lui...

L'orthodoxie a balayé ces doctrines troubles et a apporté dans la résolution de l'énigme christologique le même esprit de décision qu'à propos du Pentateuque. L'Église en effet a sa raison d'être dans l'affirmation, «ans réticences, de ce qu'ont nié les rationalistes, la divinité du Christ, d'où la concordance des deux Testaments fondée sur le dogme de rinerrance de la Bible. Elle n'est elle-même que la continuité de la parole divine, apportée par le Christ, et qu'elle s'est arrogé le droit, en dépit des schismes innombrables, d'interpréter par son magistère. La divinité de Jésus fait éclater de toutes parts l'enveloppe d'humanité qu'il a prise pour parler aux hommes, de même que le souffle, qui nous communique son frisson d'un bout à l'autre du livre merveilleux, fait évanouir la symbolique d'aberration dont Dieu s'est revêtu à dessein, pour éclairer les primitifs à qui il daignait descendre. Et c'est pourquoi le catholicisme du Vatican ne devrait pas, puisqu'il est le dépositaire du Verbe

divin et qu'il en éclaire à son gré les mystères, excommunier ses défenseurs qui appuient un peu trop sur l'humanité de l'homme dieu, après celle du livre-dieu, mais pour mieux en faire ressortir l'élément surnaturel, irréductible à toutes les méthodes rationalistes.

Faiblesse de l'homme qui gémit et doute, dans l'agonie de Gethsémani, incohérence du livre où s'enflent les chiffres et mentent les légendes. Qu'importe-t-il à la foi de les avouer dans l'un comme dans l'autre, au lieu de s'obstiner dans la thèse de Tinerrance absolue, qui choque le bon sens le plus élémentaire? Dieu s'est traduit une première fois dans le livre, comme il lui a plu et comme il convenait alors à cette époque (1). 11 s'est révélé une seconde fois, dans la personne de son fils, ainsi qu'il Ta jugé bon, pourrait-on dire de nouveau, et que les circonstances le permettaienl d'ailleurs. L'homme que fut le Christ a eu dans les heures de prospérité des sursauts d'orgueil et dans celles de détresse des appels désespérés à travers la nuit, et ses adversaires les exploitent pour lui refuser le cachet divin, mais l'argumentation rationaliste ne vaut pas mieux pour l'homme que pour le livre. Dieu s'est communiqué à *ses créatures dans l'une et l'autre alliance, sous une forme qu'il a humiliée à dessein. Son essence énigmatique, dévoilée sans précautions, eût aveuglé les yeux frêles qui se fiaient à lui...

En quoi consiste au juste la révélation nouvelle, apportée aux hommes par le Messie, et en qui les chrétiens ont vu l'alliance nouvelle, niée jusqu'au bout par les Juifs? 11 est vraisemblable que cette fois l'Un a cessé de se dire le dien d'une seule race qu'il convient d'adorer sur la colline unique de Sion. Les paroles qu'il prononce par la bouche du Fils

(1) Voir à ce propos les théories curieuses du P. Durand, du P. de Hummelauer et de bien d'autres qui essaient présentement, dans le peu de liberté que laisse l'encyclique Prouidenîissimus Deus t dc dégager la vérité éternelle de la Bible de Ja mystérieuse gangue d'aberrations qui la contient.

de l'Homme, qui est aussi le Fils de Dieu, substance intermédiaire, mal éclairée encore, entre les deux principes contradictoires, l'unité et la multiplicité, s'étendent bien audelà du cercle de la communion israélite, à l'humanité tout entière. Les prophètes n'ont point menti, quand ils jetaient leurs appels farouches dans la nuit et dans leurs prunelles d'extase, voyaient tous les peuples de la terre affluer à l'autel de Jéhovah. De là cet universalisme de la loi nouvelle qui s'éclaire dans toutes les consciences, cette communion où peuvent aspirer toutes les nations. Et les Juifs s'aperçoivent avec terreur que s'ils reconnaissent pour l'Oint du Seigneur, le roi vers lequel ils halètent depuis quatre siècles, cet homme dont le geste panthéistique embrasse le cosmos tout entier, ils ne seront plus le peuple élu.

Ajoutez à cela que le Christ a trop bien entendu la parole profonde de Jérémie. Ce n est pas une royauté d'or et de gloire que la sienne. 11 le dit lui-même : 'H BaatXela ^ 1^ oux e<m ix xou xoaaou toutou. Tels sont les termes mêmes dans lesquels il affirme le caractère intemporel de sa mission. Et Israël ne veut pas renonce/ à son particularisme, et pas davantage à ses espoirs de domination universelle. Opprimé depuis tant de siècles, il ne veut croire qu'au Messie dont l'arrivée se fera dans les rafales et par qui les nations seront bousculées et non pas à cet être doux et faible qui étend les mains vers tous, vers le peuple élu comme vers les Gentils, et par instants doute de lui-même, de ce pouvoir d'unification que Dieu a mis en lui. Car les textes impliquant que le Christ ait eu conscience de sa mission universelle apparaissent tardivement dans les Évangiles (1).

Ceux de Matthieu et de Marc sont encore imprégnés de particularisme juif... La prédication ne sort pas, dans la

(1) Ici encore comme pour le Pentateuque, l'exégèse rationaliste a institué une chronologie entre les matériaux qui sont entrés dans le travail final de compilation,^ l'exégèse catholique aurait mauvaise grâce d'opposer à ces résultats, à peu près inattaquables, les négations absolues dont elle est coutumière.

pensée du maître, de la Judée. Promesse est faite aux douze apôtres de douze trônes dans le ciel, pour les douze tribus d'Israël. Ce n'est que dans le troisième Evangile et dans les Actes des Apôtres, sans doute à la suite des succès inespérés de la parole nouvelle, qu'apparaît, nettement imposée aux apôtres, la mission de répandre à travers les Gentils le concept panthéistique de communion en un Dieu unique, qui donne sa chair ^et son sang pour nourrir les hommes. Christ est mort sur la croix pour tous, y compris les Gentils. Il faut se hâter si Ton veut baptiser toutes les nations, avant le retour du fils de l'Homme « sur les nuées ».

Ainsi, durant toute la période dite apostolique, l'abîme se creusera de plus en plus entre Israël qui a crucifié le Messie de souffrance et d'humiliation et s'enferme jalousement dans l'alliance ancienne, faite pour lui seul, et les nations, qui de plus en plus effacent toute distinction de races, communient dans la chair sanglante de Jésus et concluent avec Dieu cette alliance nouvelle qu'il lui a plu d'étendre au-delà de son peuple élu. Baur, le premier'peut-étre, a étudié les conditions humaines de cette propagande qui devait, profitant de l'unification matérielle des Romains, conquérir mystiquement à l'Un la multiplicité indéfinie des âmes. C'est avec Paul seulement que le christianisme se fait décidément anti-judaïque et quela scission estcomplèteentre les croyants de l'ancienne et de la nouvelle Alliance. Alors seulement l'espoir s'évanouit, chez les apôtres, de ramener à eux les sectateurs de l'antique Loi. Ils les laissent donc s'enfonçant dans leur erreur qui est devenue, par la mort du Messie, un crime, et plus obstinés, à mesure quo l'ombre du Christ crucifié s'efface de la terre, à ne voir la vérité que dans le Livre et l'imposture dans l'Homme, qui s'est dit le fils de Dieu. Ils vont aux nations, et quittent Sion, cité de communion restreinte, pour la synthétique Rome qui sera le siège de l'unification nouvelle.

Dès lors, pour ceux qui ont eu la foi, la parole de Dieu va s'éclairer de jouren jour. Christ Ta dit: la révélation sera intérieure. Plus de Dieu étincelant parmi les éclairs. Les Juifs, attardés au concept d'une révélation extérieure, se lasseront d'attendre le Messie de leur rêve qui darde la foudre sur les ennemis d'Israël. Bientôt dispersés par la violence, ils iront un peu partout traîner le remords d'avoir méconnu la Vérité, quand elle leur apparut sous la figure si douce du Christ. Un ensemble de dogmes est extrait de ces discours sans nombre, semés par le Christ dans les âmes de ses disciples. Et le souffle qui a abandonné le peuple juif, désormais attaché à sa vieille et sèche loi, remplit ces apôtres et leurs suivants immédiats. Le dogme ténébreux encore, imprécis tant que le Christ a parlé, va prendre avec ses successeurs, durant les premiers siècles, une extension énorme, et bientôt l'Eglise se constitue, qui s'attribuera pour mission de répartir aux fidèles la nourriture de vérité, comme jadis Christ donnait sa chair et sou sang. Elle se réservera le dépôt des dogmes contenus dans les Écritures, enrichi par la révélation des Pères après celle des Apôtres. De siècle en siècle, aux heures où le doute viendra sur quelques points assaillir les conscienoes, les évêques se réuniront en concile, et ayant invoqué l'Esprit saint qui ne cesse pas de souffler depuis que les nations ont cru à Christ, ils rédigeront sous forme de symboles les développements qu'a pris la pensée d'unification, primitivement si trouble dans ses détails.

Mais des protestations ne tardent pas à s'élever. Ce mode de révélation tout intérieur, qui ne s'enveloppe pas du prestige des éclairs, est suspecté çà et là. La douceur surnaturelle du Christ, attestée d'ailleurs par les miracles et lrmartyre — ce dont on ne pourrait douter dans cette période logique — a tenu lieu de la fantasmagorie d'orage à laquelle

s'attachait la première révélation. Mais désormais la parole de Dieu se manifeste par un élan des âmes soit isolées, soit assemblées en concile. Et bien de ceux qui n'ont pas eu part à l'exaltation, et qui de sang-froid discutent les éclaircissements du dogme proposés — ou plutôt imposés par l'Église, se cabrent et n'acceptent plus son magistère. Tels les Juifs qui jalousement s'enferment dans la première Alliance et méconnaissent la seconde Ceux-ci accueillent la seconde, mais de toutes leurs forces repoussent ce mode nouveau de communication que l'Église, constituée à la fin de la période apostolique, prétend accaparer pour elle seule. On sait en effet combien elle a fulminé contre les mystiques qui osaient, sans son intermédiaire, aller d'uo élan ineffable jusqu'à Dieu. Cette troisième révélation qui se perpétue jusqu'à nos jours, et dont le concile du Vatican a été la dernière notification — le pape dès lors, proclamé infaillible, a mission de relier les créatures à l'Un créateur et d'apporter ici bas sa parole — est niée, au long des siècles, par une série de penseurs qui prendront au seizième siècle seulement le nom de protestants, ou de réformés, l'étiquette importe peu...

La plus belle histoire du monde, jusqu'ici, se ramène à l'action d'un livre, puis d'un homme. Les conditions humaines élucidées, si piteuses qu'on les suppose, l'élément divin persiste. Et les âmes religieuses ont toujours la ressource de proclamer, quand le rationalisme met en lumière la misère des moyens de Dieu : Dieu s'est humilié à dessein pour communier avec nous qui sommes si bas. Mais voici une façon nouvelle pour Dieu de transmettre aux créatures le secret de son essence. Il souffle dans les êtres seuls qu'un geste rituel, le sacrement, a investis de ce pouvoir. Et dès lors, entre les croyants qui aspirent à lui de toute leur âme et l'Un, jadisépandu à tous par le livre-Dieu, par l'Homme- Dieu, s'interposent des êtres mystérieux qui se disent divins, continuateurs du Christ, et qui sont manifestement des hommes par leurs misères et leurs ignominies. Et

cette divinité qu'ils s'attribuent ; ils se la passent de l'un à l'autre par des cérémonies magiques...

Le protestantisme, au sens propre du mot, a éclaté seulement au seizième siècle. C'est une explosion de révolte des âmes devant le commentaire, le formidable amoucellement verbal qui avait recouvert, durant tout le moyen âge, le texte évangélique où la seconde Alliance, et par suite l'essence du dogme chrétien, étaient contenues dans toule leur pureté. Le succès dune telle rébellion contre le mystère de rÉglise s'explique par la conception très particulière de la vie qui prédomine à cette époque, dite de la Renaissance. Au lieu de voir l'idéal en un perpétuel processus dirigé vers ce qui n'est pas encore, dans le sens des finalités indistinctes de l'avenir, le seizième siècle le voiten un retour brusque au passé, unepurification, semble-t-il, de tout ce qu'une période de folie a accumulé autour de la vérité primordiale, jusqu'à la faire disparaître. Et c'est la vie rétrospective qui hante alors les esprits les plus élevés, celui d'un Ronsard comme celui d'un Calvin, tous déterminés à revenir aux sources, à vivre de la seule vie véritable, celle d'avant les aberrations du moyen âge.

Le protestantisme ainsi entendu est le dernier terme d'une série de révoltes et de tous les noms souvent bizarres, qu'ont pris dans les siècles les réformés avant la lettre, le plus justifié peut-être est celui de Cathares. C'est une xa6ap<rtç en effet que prétendent opérer ces âmes, inquiètes soudain devant le développement mystérieux que les hommes donnent à la parole primordiale du Christ. Elles sont en face d'une logification du cosmos garantie de double façon, d'abord par l'accord merveilleux avec celle que l'Un lui-même fit connaître une première fois du haut du Sinaï, puis par les miracles qu'accomplit sans discontinuer celui qui se dit investi par l'Un pour révéler une seconde fois la bonne parole, et parla mort dont il couronna sa mission, par ce martyre jugé à l'époque la preuve par excellence, celle d.mt nul n'a le droit de douter. Et voilà que cette logification s'épais-

sit de métaphysique abstruse. De plus en plus s'enveloppent de ténèbres et la nature de Dieu et les rapports de Dieu à l'homme, de l'Un au Multiple, que le Christ avait révélés avec une clarté éblouissante. Une Église se crée, excommunie sans pitié tout ce qui ne pense pas comme elle et n'admet pas jusqu'à Ta dernière minutie la dogmatique prodigieusement compliquée que les docteurs inspirés, affirme-t-elle, lui ont lentement constituée. Et les Cathares, devenus au seizième siècle les protestants, s'en tiennent à la seconde révélation, tels les Juifs de jadis crispés à la première, et rejettent tout le reste comme factice, misérablement humain. Pour eux le souffle a cessé, du jour où l'âme du Christ a quitté ce monde, dans un cri.

On voit dès lors la situation ambiguë du protestantisme entre les deux forces qui le pressent et peu à peu l'éliminent, le rationalisme et le catholicisme .. Le rationalisme nie dans la constitution de l'Église, comme du dogme, fixé de concile en concile, tout élément divin. Ainsi en faisait- il, au temps de la première révélation, en décomposant sans pitié le Pentateuque, au temps de la seconde, les Évangiles, en niant dans Moïse ainsi que dans le Christ toute divinité. Le rationalisme maintient sa tactique à l'égard de ce qu'on pourrait nommer la troisième révélation, celle qui commence à la période apostolique et continue sous nos yeux, où le souffle de Dieu descend aux hommes, par intervalles d'abord, à la constitution de chaque concile, puis, depuis 1870, sans intermittences, à travers l'unique personnalité du Pape.

Il faut lire dans Mosheim, par exemple, pour ne pas citer les modernes, les dessous de cette révélation, afin d'enrichir la plus belle histoire du monde. Les criailleries dogmatiques étouffent déjà la voix du Christ mourant. On veut créer une autorité, ce que nous appellerions de nos jours un critérium de vérité et l'on institue en conséquence des assemblées délibérantes qui n'ont d'abord qu'un caractère consultatif. Puis le christianisme s'asseyant sur le trône impérial, les collo-

ques si confus à l'origine se transforment en conciles œcuméniques, convoqués par Tordre de l'Empereur et dont les décisions, appuyées déjà par le pouvoir civil, auront force de loi. Et Mosheim nous dit les misères de ces parlements primitifs de l'Église dont présentement l'autorité est révérée à genoux par tou? les catholiques. Pour ce qui est du concile de Nicée par exemple, l'un des plus importants pour lhistoire de l'élaboration du dogme, « Ton n'est pas d'accord sur le temps et le lieu où il a été convoqué, sur le nombre de ceux qui y assistaient, sur le nom de l'évoque qui présidait; aucun document authentique ne relate les décisions, ou du moins on n'en possède aucun. » Agenouillez-vous devant ces sables mouvants que sont tous les conciles ! Les décisions finales étaient prises, comme dans toute assemblée délibérante, à la majorité et Mosheim nous trace le tableau des intrigues et des fourberies sans nombre qui se passaient dans la coulisse. Menaces, promesses d'argent, tout était employé par les meneurs pour arriver à leur but, la prédominance, et les femmes de la cour byzantine se jouaient là-dedans, de tout leur corps et de toute leur âme...

Nul droit n'était laissé à la minorité, souvent turbulente. Elle en était quitte, quand elle se voyait outrageusement battue, à se réunir en un second concile qui désavouait tout ce qu'avait fait le premier, et sans lassitude intriguer, par tous les procédés possibles de vénalité, pour que ses décisions aient force de loi aux dépens des autres. Dans le quatrième siècle seulement, nous apprend Mosheim, treize conciles condamnèrent Tarianisme, quinze l'approuvèrent et douze se déclarèrent pour les semi-ariens. Et les résolutions ahurissantes de ces conciles, tous réunis sous le souffle de Dieu suivant le dogme, furent le plus souvent obtenues par les moyens les plus bizarres, considérés dans les mentalités d'alors comme d'indiscutables preuves. Tout point de doctrine, défendu par un nombre suffisant de martyrs, par la confession des possédés ou par les miracles, était tenu pour vrai et dès lors admis dans le dogme qui s'édifiait

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