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L UN ET L IMMUABLE
disparates, déchaînées en des luttes que rien n'achève et cesont alors des mythologies de duels à deux, à quatre, à mille, qui s'emparent de l'imagination humaine, au lieu des symbolismes d'unifications démesurées, de règnes opprimants sans révolte.
Si l'idée monothéiste était exclusivement hébraïque, la théorie des milieux pourrait en ce cas particulier avoir quelque ombre de vraisemblance. Mais elle filtre de partout, d'entre les polythéismes les plus opposés qui des bornes de l'occident à celles de l'orient ont tour à tour peuplé les âmes. LInde, à l'origine, s'arrête au conflit des ignés et des démoniaques et de ce dualisme où s'entrelacent la flamme et les ténèbres éternellement mouvantes sont issus des panthéismes par qui les formes multiples, un instant étincelantes, font retour et se noient aussitôt dans l'unité monstrueuse de la Substance. A l'opposé, Rome conçoit primitivement le mécanisme cosmique comme une combinaison inextricable de volontés, et c'est alors une dilution de dieux qui président à chaque fonction de l'univers et qu'il importe de solliciter individuellement. Et de ces catégories primor diales dont la multiplicité eflare, s'échappe la pensée d'unité la plus impérieuse que l'humanité ait connue...
L'Un s'est donc illuminé çà et là, un peu au hasard, nouant de façon la plus diverse la multiplicité des sensations, sans que le milieu physique, vraisemblablement, y soit pour quelque chose... Deux de ces pensées d'unité doivent ici nous intéresser, celle qui naquit dans l'antique Hellade et s'y développa sans entrer jamais bien avant en son âme, et celle, plus rigoureuse encore, qui fut la foi profonde d'Israël.
La Grèce produit d'abord l'unification éléatique, jaillie d'on ne sait quelles sources, mythiques probablement, et éclairée presque aussitôt par Anaxagore qui en fait une raison, voù;. Grâce à Socrate qui étouffe toutes les logifica-
DIEU DANS L HOMME ET L HOMME DANS DIEU
lions rivales, celle de l'Un dans tous et de tous dans l'Un conciliés grâce au concept, se répand, quoique la pensée hellénique, imbue de polythéisme, lui soit assez rebelle. Une âme du monde, pleine de Xoyot aTrepuiaxtxoi, par qui tout est défini dans l'Un avant de devenir le multiple, règne toute puissante, parmi le désordre apparent des phénomènes et en réduit profondément l'illogisme.
L'idée, fût-elle la plus abstraite, tend à se matérialiser et possède déjà en elle-même des virtualités d'action. Cette unification prend donc une forme sociale avec Alexandre qui va se heurter à d'autres logiques concrètes déjà formulées, les Empires. Il y a là des chocs terribles et des dispersions de races en multiplicités désormais irréductibles.
Puis c'est une seconde unification, celle de Rome, surgie étrangement d'un pluralisme primordial, le plus extravagant peut-être, et de nouveau se produit le heurl où l'une des deux logiques se brise et s'émiette. Les contradictions viennent enfin se résoudre dansla conception unitaire que Rome impose à l'univers et les dieux de tous y sont dédaigneusement acceptés.
Tandis qu'à la surface, l'idée moniste, passant à l'acte, prenait ces proportions démesurées, une symbolique d'unification mystérieuse se répandait, qui devait, avec le temps, grandir elle aussi jusqu'à englober l'univers entier.. Dans la chair d'un Dieu, Dionysos-Zagreus, communient quelques fidèles qui eux aussi matérialisent à leur façon la logique de l'Un dans tous et de tous dans l'Un.
Comment cette logification, dissimulée si longtemps dans les mystères orphiques, vient à se fondre avec l'idée monothéiste des Hébreux et cette symbolique de l'Un dans tous à se réaliser dans la Cène d'abord, puis au Golgotha, c'est un des problèmes les plus angoissants de 1 histoire. Mais un fait est indéniable, il y eut dans la vie de l'être énigm atique dont les quatre Evangiles nous ont transmis de façon à peu près uniforme le récit, rencontre de deux pensées d'unification dont, de toute évidence, les origines n'ont rien de commun.
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l'un et l'immuadle
DIEU Î.A^S l'homme ET l'hOMME DANS DIEU
En laissant de coté pour le moment le développement de la pensée d'uûificatioQ et de communion dans le culte hellénique de Dionysos, je voudrais m'attacher à la naissance très discutée de l'idée monothéiste chez les Hébreux et aux premières formes qu'elle a revêtues parmi eux. Comment le multiple, affolant pour les consciences primitives, s'est-il soudain contracté dans l'Un, parlant impérieusement du haut du Sinaï?
On a invoqué un polythéisme primitif chez le peuple juif, un naturalisme analogue à celui des Aryens, d'où la pensée monistique aurait germé suivant le processus à peu près commun. Mais rien n'est plus douteux. La végétation touffue des mythes n'a probablement nul rapport avec la nature, levers du soleil ou éclatements de tonnerre dont se satisfirent si longtemps les Adalbert Kuhn ou les Max Mullcr. Il ne faut sans doute voir là-dedans que le développement de formules liturgiques, une fantasmagorie de visions dévergondées, issue du prestige des mots, où s'entrelacent des éléments ignés et démoniaques, les libations et le feu perpétuellement en bataille... 11 est peu vraisemblable que les Hébreux aient peuplé dès l'origine le cosmos de dieux multiples ou elohim, principes de tous les phénomènes. L'unité, chez ce peuple singulier, semble inhérente aux premiers balbutiements de la pensée. Elle rayonne eu tout cas dans le plus antique de ses documents littéraires, le Pentateuque. Elle a été, disent les textes, révélée sur une montagne, où l'Un lui-même a daigné se faire entendre à la multiplicité errante, dévoyée, par l'intermédiaire d'une de ses créatures élues. Moïse. Et c'est toujours par ce procédé, connu dans l'histoire des religions sous le nom de prophétisme, que l'Un complétera dans la série des si^'cles sa parole première, volontairement fragmentaire et enveloppée de ténèbres.
L'Un a donc parlé, de façon concrète, à son serviteur, tandis que chez les Grecs il est sorti des logifications abstraites, péniblement élaborées sur des formules mythiques. Il a posé, sans qu'une révolte soit possible, le principe de sa suprématie sur les autres dieux, unifications incomplètes qui doivent se soumettre à la sienne, la plus puissante de toutes, la plus synthétique, pourrait-on dire. Et cependant il n'est encore à l'origine qu'un entre plusieurs, mais il est le meilleur, celui dont les décrets sont la justice, c'est-à-dire la norme psychique et non seulement physique de l'univors. Et des bribes de cosmogonies babyloniennes achèvent cette révélation qui fait du Dieu du peuple élu le créateur et Tarchitecte du monde, de même qu'il en est l'ordonnateur moral.
Et le mysticisme de ce peuple, frémissant encore d'une révélation qui a été faite à lui tout seul, a passé de la parole à l'écriture. Le Verbe a donc retenti une première fois, dissipant tous les troubles de la pensée qui s'angoissait devant le multiple, illuminant d'Unité le cosmos où la faiblesse de nos intelligences démêlait avec peine des catégories en nombre infini, sans lien possible. Mais il se perpétuée nous sous la forme d'un livre, à demi-magique, résultat dune collaboration étrange entre lUn et la créature de chair et d'os qu'il a prise pour messager de ses paroles. C'est le livre de vérité qu'il faut manger, suivant l'expression du poète inspiré — de même qu'on boit la parole — pour s'en pénétrer tout entier, pour s'éblouir de la lumière que Dieu y a mise,intérieurement,sous les dehors d'ombre et d'énigmes... Rien de semblable chez les Grecs qui ont connu cependant, dans les cérémonies dionysiaques, le souffle par lequel l'Un communique la révélation de son essence au multiple, mais s'en sont tenus à quelques sursauts lyriques, à des fragments d'hymnes et n'ont pu constituer comme les Hébreux le livre, cette Bible unique au monde, où l'Unité, api es s'être affirmée verbalement, a tracé sa nature et ses volontés sous forme scripturaire.
l'un et l'jmmuable
DIEU DANS l'homme ET l'hOMME DANS DIEU
Des doutes ont circulé de bonne heure sur l'authenticité de ce livre qui échappe à toutes nos habitudes mentales. Est-il possible, au point de vue de notre logique humaine, que l'Un mystérieux, qui ne voulut d'abord pas dire son nom à Moïse, ait ainsi, au cours des âges, laissé tomber peu à peu des parcelles de vérité dans certaines âmes élues en qui il souffle? Et celles-ci auraient pour mission de traduire à tous, par la plume errant sur le papier, la parole surhumaine dont ils débordent ? Moïse, le premier de tous ces prophètes, s'est porté garant de la révélation personnelle qu'il eut au Sinaï. Mais ne serait-il pas un imposteur ?A-t-il même existé ? Car, à des temps aussi reculés, embrouillés par les légendes de toutes sortes, on ne saurait se prononcer de façon bien sûre sur de telles choses. Et dans ce cas, ceux qui l'ont créé de toutes pièces et fait parler ne sont-ils pas des imposteurs, à leur tour? L'Unité proclamée sur le Sinaï et qui, sur la foi de Moïse, s'est perpétuée jusqu'à nous par le magistère de l'Église, n'est-elle pas viciée dès l'origine par ce doute ? Le mot de l'énigme cosmique ne serait-il pas Multiplicité, quoi qu'en aient pensé ces Hébreux, hallucinés par leur livre d'imposture?
L'Église catholique et romaine, qui a maintenu jusqu'à nos jours l'affirmation hautaine d'Unité et d'Immutabilité, tombée de la bouche de Dieu, serait donc fortement ébranlée, et ses assertions dogmatiques, commentaire de la révélation primitive, compromises à jamais, si l'on parvenait à montrer que le livre a menti, que Moïse n'a rien entendu au Sinaï, ou même encore qu'il n'a jamais existé et qu'après des siècles on a, par un subterfuge, attribué à un être imaginaire, pour des raisons purement humaines, des aphorismes dépouillés de tout prestige surnaturel. Aussi les ennemis de l'Eglise auxquels répugnent ses dogmes tranchants qui s'exposent et s'imposent, sans discussion possible, ont-ils appliqué à ces livres — • où le croyant sent le souffle de Dieu soulever à chaque instant les pages — les procédés de la critique courante, ceux qu'on applique par exemple à
V Iliade et à V Odyssée La philologie a apporté à l'étude du Pentateuque en particulier qui, suivant l'Église, est le résultat d'une collaboration perpétuelle entre Dieu et les hommes, ses méthodes méticuleuses de déchiffrement. Les manus- <5rits ont été collationnés, un triage s'est fait entre les meilleurs, et le texte, après des hésitations sans nombre, a été établi, toujours susceptible d'ailleurs de modifications possibles, amenées par de nouvelles découvertes. Puis les questions d'attribution ont été abordées, et des fraudes signalées çà et là avec les interpolations qu'il faut rapporter à des époques différentes. Enfin les difficultés qu'offre le sens ont été mises en lumière, ainsi que la possibilité d'interprétations Jes plus opposées, également soutenables cependant.
Les conséquences de ce travail critique sont trop connues pour que j'y insiste longuement. Le Pentateuque est fait de pièces et de morceaux, de bribes menues qu'on a cousues bout à bout et qui trahissent les origines les plus disparates. L'existence de Moïse à qui Dieu aurait soufflé toutes «es choses, un pêle-mêle auprès duquel 17//ac/e est une merveille d'unité de composition, estplus que problématique. Des <;hefs religieux, à un moment donné, ont eu un intérêt quelconque, qui nous échappe aujourd'hui, à fabriquer le roman des antiquités nationales... Auguste n'a-t-il pas procédé de la même façon lorsque, pour venir en aide à ses projets de restauration, il imposait à Virgile un sujet de poème fantastique, la résurrection d'un Enée de fantaisie, l'impossible ancêtre des Julii ? Tel ce Moïse, dont le nom seul surnageait
<iu passé.
Il fallait probablement justifier la conception d'une ville «ainte, et l'édification du Temple sur la colline de Sion, au détriment des cultes célébrés jusqu'alors çà et là sur les hauts lieux. De là les paroles d'unité, mises fallacieusement dans la bouche du prophète, et ce livre fait des débris les plus étranges du passé et des interpolations les plus audacieuses du présent, cet amalgame de vieux et de neuf dont les Iradirctions consacrées par l'Église dissimulent mal l'incohé-
l'un et l'immuable
DIEU DANS L HOMME ET L HOMME DANS DIEU
rence. Toutes les tares, erreurs de détail, confusions inextricables, impossibilités matérielles, sont mises à nu avec une joie presque féroce, et la critique, inaugurée si respectueusement par Richard Simon, finit de nos jours, avec Kuenen et Wellhausen, par exemple, à ne plus voir dans le Penlateuque qu'une supercherie grossière, due à Esdras, à d'autres sans doute, où pullulent les faiblesses humaines, trop humaines. Le souffle de Dieu ne passe plus à travers les textt^s ainsi dépecés, rapetisses, réduits à notre intellection coutumière. L'Un n'a pas parlé sur le Sinai". Ce sont des faussaires qui l'ont soutenu, pour justifier les prétentions d'une cité à se dire la seule sainte, à l'exclusion de toutes les autres, dune race, moins encore, d'une caste s'élevant au-dessus de tout. L'Unité et l'immutabilité que l'Église applique à l'univers, n'ont pas été révélées sur la montagne éblouie. Ce sont des inventions sorties du cerveau d'Esdrasqui, n'osantse les attribuer, les mit, par un procédé bien connu, sous le nom de l'inexistant Moïse...
L'Église a toujours repoussé les prétentions de cette intruse, la raison humaine, à discuter ce quelle apporte comme un article de foi. Elle sait trop bien, pour s'émouvoir, en quoi consiste cette lumière falote, vacillante parmi tant de ténèbres, et qu'elle a laissé vivre à travers les âges, uniquement par tolérance,supposant bien que tôt ou tard elle
l'éblouiraitparlasplendeurde sa révélation. Libreàsesadversaires d'appliquer aux textes miraculeux leur critique, dite pareux mêmes /•a//o/2a//67e,c'est-à-dire fondée surla raison, la faculté ambiguë que Dieu a voulue trouble et qui cependant est la seule chose de lui que nous ayons dans notre essence mais à des proportions infimes. L'Église répond à ce travail de dépècement, opéré le plus souvent par ses enfants infidèles, les protestants, avec le dogme de l'inerrance de la Bible, confirmé par la récente encyclique : Providentissinms Deiis. Le croyant qui se réclame de l'orthodoxie, à un degré quelconque, et s'attache à la pérennité de ses affirmations doit donc, sous peine de censure avec note d'hérésie, suivie
d'excommunication, s'il persiste, être persuadé intérieurement et proclamer par ses paroles que tout dans le livre mystérieux, fût-ce les pires contradictions du Pentateuque, est pénétré du souffie divin, donc vrai de façon absolue, même dans l'aberration qui crève les yeux et que Dieu a voulue telle, sans que nous sachions jamais pourquoi.
La lutte est donc entamée depuis des siècles entre ces adversaires irréductibles, ceux qui nient à la raison humaine le droit et la possibilité de discuter les procédés employés par Dieu, la Raison cosmique, pour se communiquer aux hommes, et ceux qui les soumettent à leur critique, les trouvent mesquins et même incompatibles avec les lois naturelles, universellement admises. Partisans et ennemis de la théopneustie sont donc destinés à rester éternellement face à face, chacun n'admettant rien pour sa propre part de ce qui parait si lumineux à lautre .. Et qu'on ne s'y trompe pas. La bataille n'est pns engagée uniquement à propos du Pentateuque. La fantasmagorie sinaïtique dont ]\ïoïse nous est garant n'est qu'un point de départ, c'est la première révélation d'une série qui s'est faite à travers les siècles et grâce à laquelle, fragments par fragments, la pensée divine est descendue jusqu'à nous. Après la première alliance de Moïse et la seconde de Christ, Dieu a manifesté son essence de plus en plus lumineuse dans une suite de conciles dont le dernier en dateest celui du Vatican, œuvre de Pie IX, et le souffle qui n'a pas cessé de remplir l'àme des rédacteurs du Livre Saint comme des Pères assemblés dans les conciles, n'arriveplusprésentementd'après les décretsde 1870, que par le Pape, chef suprême de la chrétienté et seul interprète des paroles successives de Dieu aux hommes A la critique rationaliste qui montre les incohérencesdu livre, la faiblesse ou les indignités des créatures qui ont constitué les conciles, les misères de ce vieillard débile en qui les fidèles à l'heure présente, voient l'intermédiaire unique entre les hommes et Dieu, l'Eglise oppose superbement le dogme de l'inerrance non pas seulement de la Bible, mais de tous les con-
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DIEU DANS l'homme ET l'hOMME DANS DIEU
elles, œuvres.au même titre, du souffle, et du dernier entre tous qui a remis ses pouvoirs entre les mains d'un seul homme, déclaré infaillible parce que Dieu la voulu ainsi A tous les historiens de l'Église qui nous racontent les dessous des conciles comme à tous les hébraïsants qui nous détaillent les incohérences de la Bible, l'Église, du haut de sonimmutabilité, répond par le dédain de ses négations II faut être avec elle, croire à la Raison divine qui se communique à nous /.aW. so^/y/e et qui, sans les révélations volontairement incomplètes qu'elle fait de temps à autre aux hommes, nous serait de tout point inconnue, ou bien être contre elle dans la foule immense de ceux qu'elle a rejetés. Et ces derniers se fient à la raison humaine qui vacille sans cesse, n'est plusla même d'individualité à individualité se construit un monde de multiplicité et de folie où l'Église apportait la logique lumineuse de l'Un.
Un compromis s'est fait vers ces derniers temps. L'Église ^pres tout n'a jamais nié defaçon absolue la raison humât
ZlT""" "" '"' "" ''^''^ '' ^^^^^^i q-'i^ «oit, de la pensée divine et a condamné le plus souvent les mys iques car ceux-ci en faisaient fi et se jetaient dans les va^s de illuminisme qui mènent à Dieu, sans l'effort rude du raionnement. F^des ,uœrens inUlleciam. celte formu nauguree par saint Anselme, a été celle de toutes les apo ogetiques qui ont prétendu mettre à la portée de nos âmes ies dogn.es extraits des livres saints el miraculeusem'n
a Pl^r ' '''™P' de Bossuet, donnait le signal
a^-elle fini par pénétrer les croyants les plus imbus de
rt ;t: '' - '''' ^^"^^^- - - —m la questio: Bible hp? ~ T "'^ ^^^^do^^^r de l'inerrance de la Bible beaucoup de catholiques ont cherché avec la raison Jiumaine un terrain de conciliation
attil??f i' '^''''''^'^'^ ''' foudres des catholiques purs ^tachés à la lettre plus qu'à l'esprit de l'encyclique P.o 1 ^ennssunus Deus et rien n'est plus édifiant a ce sujet que
réternelle polémique du P. Lagrange, par exemple, dans sa Revue bibiif/Lie, SLwec les Etudes qui représentent actuellement les opinions, conservatrices entre toutes, de la Compagnie de Jésus. Je n'ose pas parler des fameux livres rouges qui ont soulevé un si grand toile dans le monde religieux et ont fait exclure leur auteur, l'abbé Loisy, de la chaire où il enseignait l'Écriture sacrée. Les exaltés nous diront qu'il est passé, armes et bagages, au camp adverse. Il convient donc <le rester avec ceux que l'Église n'a pas désavoués officiellement et qui lui rendent, en ce moment, le service de rapprocher les deux raisons, Ihumaine et la divine, et d'en montrer l'harmonie, au lieu des désaccords trop facilement exploités par ses enuemis.
La théopneustie,nous disent certains novateurs, si violemment pris à partie par le clan des « théologiens, » ne doit pas être entendue au sens absolu du mot. Sauf quelque rabbins et certains protestants orthodoxes, déplus en plus rares, nul ici-bas n'admet iinerrance absolue de la Bible. L'Église, dans son rsprit d'accommodement aux circonstances, n'impose pas à ses fidèles la nécessité de croire que le tout du savoir divin a été, par le souffle, inscrit aux livres sacrés de façon définitive. « La vérité religieuse, suivant une image empruntée à l'un de ces livres rouges qui ont fait tant de bruit, n'a pas été donnée à l'homme comme un trésor immuable, un diamant destiné à être contemplé successivement par toutes les générations, mais plutôt un germe précieux qui vit et grandit, substantiellement identique à luimême sous le développement incessant qui est la condition naturelle de son existence. »
Le diamant a bien étincelé une première fois au Sinaï ou, pour parler en termes abstraits, la vérité immuable qui est Dieu, la logification monistique du cosmos, s'est miraculeusement manifestée non pas aux hommes, mais à des hommes d'une époque et d'une région déterminée. Qu'il soit impossible, comme on l'a dit, qu'un livre puisse être absolument vrai pour tous les temps et pour tous les ordres
l'un et LliMMUAliLE
de ventés et qu'un pareil livre, s'il pouvait exister, soit inintelligible pour tous les temps, je n'oserais le soutenir mais le fait indéniable est là : c'est que la Cible n'est pas ce livre absolument vrai. Dieu a adressé sa parole non pas à lous les hommes, dans tous les temps, mais à tels hommes dans de telles conditions. 11 en résulte que, vraie dans sa substance, celte parole n'est plus, dans sa forme, vraie que relativement à eux. f,e Verbe, parla volonté du révélaleur sesl donc enveloppé dune symbolique particulière, et chaque fois parla suite qu'il lui a plu de.se faire euiendre cette symbolique a pu changer, sappropriant àdes hommes nouveaux. Dieu visiblement n'a pas eu rintentioa de faire aux écrivains sacrés une révélation scicnliUque, il n'a pas même songé à une révélalion religieuse complète dès le déhul H a réservé presque le tout de sa mystérieuse essence, ce diamant dont il a un instant ébloui leregard deMoise. mais qu 11 a presque aussitôt obscurci jalousement de lén^bres Il ■•' déposé dans les pensées humaines un germe que les temps devaient développer, avec des aspects divers
Donc aucun des résultats acquis parlexégè.se moderne ne doielre rejeté «p,./o,-/. La pensée divine, apportée par le souffle dans l'esprit des auteurs sacrés.s'est nécessairement humanisée. Elle s'est incarnée, de même que le Christ plus tard matérialisera l'essence miraculeuse de son Père et par cela même, elle est devenue analysable. S'il est éta'bli par la critique des textes que tel ou tel procédé de composuion a été appliqué au Pentateuque par exemple - carcest eu.qu.l s agit avant tout, il est la pierre angulaire de tout 1 édifice theologique - cela ne louche nullement le caractère divin du livre. La part d humanité qu'il contient et seule en cause. L'Eglise connaît la faiblesse des humains, même de ceux qui ont le don de prophétie et sont traver^ ses par le souffle : elle ne se sent nullement ébranlée par
que ques incohérences ou quelques aberralions de plus OU de raoïQs. ^
Que le Pentateuque ne soit pas de Moïse, qu'il soit d'ua
DIEU DANS l'homme ET l'hOMME DANS DIEU
bout à Taulre une œuvre de compilation — et la preuve en est dans les doubles ou triples récits, les multiples éditions de lois se rapportant au même sujet — ce résultat, à peu près établi, n'enlève rien à l'élément divin qui en est lessence. Pour le croyant le souffle de Dieu remplit l'œuvre, quel que soit le procédé employé par le créateur pour se révéler aux hommes et pour maintenir dans le temps cette révélation. De toute évidence, le livre échappe à notre mentalité de modernes. Il n'a pas l'homogénéité que l'on exige aujourd'hui pour attester l'unité de composition, et notre respect presque superstitieux du texte s'efTare des variantes et des interpolations librement introduites à chaque page, presque à chaque ligne de la Bible. Mais l'étude la plus élémentaire de folk love nous fait voir comment le peuple traite le livre et cela est vrai de tout l'Orient, surtout antique. L'œuvre ne vaut que par elle-même et non par l'auteur dont nul à peu près ne s'occupe. Au lieu de s'attacher scrupuleusement à la forme, instituée une fois pour toutes, on transforme et on brouille, sans trop de façons. C'est un peu le bien de tout le monde, comme ces chansons qui fleurissent aux lèvres et dont on a oublié le Irouvère fruste. Chacun y ajoute son couplet, ou l'y retranche. Aucun souci de la reproduction littérale des mots quand on les copie. . On a pu faire dire aux lèvres saintes : il n'est pas plus difficile à un impie de pénétrer dans le ciel qu'à un chameau de passer par le trou d'une aiguille. Et il s'agit d'un câble, xauDoç et non xaar>;. Et les rires fusent, aux dépens du livre saint. C'estqu'on ne sait rien de ce livre singulier, unique au monde, produit de la collaboration de Dieu et des hommes, en un temps qui n'est plus le nôtre, et qui contient cependant une vérité valable pour nous, malgré la symbolique vieillie dont il faut la dépouiller.
Toutefois, il est encore des croyants (i) qui, à la suite de Bossuet, considèrent les Ecritures comme « conservées avec
(1) Ils sont la majorité. Les aventureux dont je parle ici font peur.
"Z^tsif '^iK
l'un et l'immuable
tant de religion qu'on n'a pas cru devoir sans impiété valté rer une seule lettre ». Et forts de cette conviction, ils pré tendent justifier le tout du livre Saint en torturant les textes cnpturaires, pour les mettre d'accord avec les données de la scence moderne (1). Tout cela est aussi puéril que lar gumentation voltairienne,qui reproche aux Ecritures de contenir des erreurs en matière de sciences naturelles ou des mexactuudes en matière d'histoire. Le débat est bi n autr ment grave entre l'exégèse rationaliste et les défenseurs ac
ITÎV" '^^T'"'""'"' '''' délibérément accepté le terrain deleurs adversaires, dussent-ils, comme l'abbé Lo sv encourir les foudres ecclésiastiques. 11 s'agit de satir s J; Lvres samts sont des choses purement humaine don on peut pénétrer le tout avec les méthodes de la crittue rationaliste ou s'il n'y a pas un élément de collabo tion
t::E';;i:;::.^"^"^^^--^'--''~"^y-rs:
catbn! rïn"'"'"° '"""""^ ' P''°P°^ "' '»"'«« '«« communications de Dieu a ses créatures que l'Eglise admet au cours
des âges, dans les conciles en particulier. Les mêmes Z7
TcUi^x-té If • ': ""^ ^^"^ '' pentateuque ::„; :;
Ln^ '^'' P'''""^""' qu'il soulève et linau-
thenticite, plus que probable, de Moïse, promènent îeur oupe dans les papiers jaunis qui retracent les d" ibér ,io„s des évoques, réunis sous les auspices de l'Esprit Sa n J triomphent de tant de faiblesses et de contradic.i „!" en cor Ils ne voient que la part humaine et nient le res part de Dieu. Et les mêmes hommes qui ont cru auloûrn emplissant les rédacteurs du Pentateuque - runS
pourrait introduire dans les âme, ,1 h "''■.•'''• "''''' '^"' '^''™'" Moïse. Linerrance absolue de Ta Rih """' * "" discipline de
étale d'un bout à I autre avee'tt'' "" ""''"'' «^'ienlinque, s'y /■Homme devant le, ILT II Z l '!"' ''"^'"'- ^^^ Lenibéric,
création. ^ * "" '"" <:"m'"enU,re des sept jouis de la
DIEU DANS l'homme ET l'hOMME DANS DIEU
puisque Dieu l'a voulu ainsi, ignorants par rapport à nous, puisque Dieu n'a pas jugé bon de donner dès l'abord le livre absolument vrai, la révélation totale de lui-même — font ici encore bon marché des circonstances et des détails pour ne tenir compte que de l'inspiration divine par qui toute misère humaine s'efface. ^
Faut-il l'avouer ? La tradition constante du catholicisme est en faveur de nos prétendus révolutionnaires, et l'Eglise, obstinée dans le dogme de linerrance absolue, ferait courir le plus grand danger à la logification [dont elle a la garde. Les Pères n'ont jamais défendu la thèse d'un auteur ni d'une rédaction uniques pour chacun des livres assez disparates qui constituent la Bible. Et l'exégèse catholique qui s'autoriserait de l'encyclique Providentissimus Deus pour nier les résultats à peu près incontestables de la critique rationaliste mettrait en péril la foi. 11 suffît à l'Église de reconnaître avec les novateurs, en réalité les seuls fidèles à la tradition des Pères, que la Bible est une œuvre divino-humaine,le Verbe incarné, pourrait-on dire, comme plus tard le fut le Christ. Dieu, pour des raisons que la raison ne connaît pas, est toujours descendu jusqu'à nous pour se révéler,au lieu de nous élever jusqu'à lui, ce qu'il eût pu faire. Et de même que le fils de Dieu est devenu un être vivant du temps d'Auguste, homme en tout sauf le péché, suivant la formule connue, le Verbe qu'il lui plut de manifester une première fois sous forme de livre s'est matérialisé en écrits' semblables à ceux de l'antiquité, VIliade et VOdyssée par exemple, — sauf les erreurs. Tout est donc vrai dans la Bible, commel'affirmeune fois déplus rencyclique,et linerrance des Livres saints ne saurait être contestée par aucun catholique digne de ce nom. Mais les auteurs inspirés ont, sans le savoir, coulé cette vérité dans les symboles de l'époque et se conformant aux procédés littéraires en usage autour d'eux, ont traduit la vérité divine d'une façon conforme à l'opinion courante et aux traditions de leur race.
'mëi^mmA
L UN ET L IMMUABLE
Le Pemateuque ainsi morcelé selon les pressenliments de Richard Simon, conlient donc sous une forme extraordinaire à nos mentalités modernes la première alliance. Le germe dont parlait Loisy va se développer suivant une direction tout aussi extravagante au point de vue de noire raison et constituer iensemble des dogmes théologiques dont les derniers ont été promulgués au concile du VaticaD.
La théologiepeut êtredéf.nie une adaptation contiauellede
I^. pensée de Dieu, révélée d'une façon mystérieuse, aux di
vers états d'esprit par lesquels passe l'humanité. X l'origine,
elle a donc eu à s'exprimer dans une langue presque enfan:
'-«e. On ne saurait, sans les avoir sondés un à un. imaginer
a puerdaé des hymnes du Rùj. Vé,a, qui sont le document
liera re le plus archaïque de notre race, balbuties de la
n e itali e plus encore que de la parole.Quelque chose de ces
enfantillages se retrouve dans les débris dont est faite la
ompiauon du Pentateuque. Et les gens qui raillent en
vojant la pensée de Dieu ainsi rabaissée devraient songer
que suivant les temps elle sexalte et se moule dans les
difficile d atteindre eux-mêmes, malgré leur rationalisme 1 udyard Kipling a intitulé un de ses romans : /a plus belle
me":; : ""T "^ ""'•' ^^'^^^^^ ■"'• ■- «■•- ^-une .ime qui a passé parune série de métempsychoses et i n„i les maîtres de la destinée, fermant et Sulrama pon e caque mort n'ont pas. à diverses reprises, fait boir'e 'ou-
acluaie, des hantises du passé qui s'en.relacent aux actions d aujourd hui, mais tout cela reste en suspens, dans le doute qui sepandsoudainet emporte le conte dansses rafales crois que la plus belle histoire du monde serait cel de' a révélation. A des stades divers de révolution humaine
DIEU DANS l'homme ET i/hOMME DANS DIEU
pensée de Dieu est venue sousles formes les plus disparates, tantôt livre, tantôt homme, tantôt langues de feu, confirmer ce qu'elle avait laissé voir d'elle-même au Sinaï et renforcer par un surcroît de lumière la foi qui, saisie déjà par la ténèbre, hésitait... Entre ceux qui croient aveuglément, ne contemplent dans le dogme que la force éblouissante de Dieu et ceux qui nient, non moins aveuglément d'ailleurs et n'y découvrent que l'irrémédiable faiblesse de 1 homme, sont les conciliateurs auxquels je faisais allusion plus haut. Ils voient dans la suite de ces révélations et non pas seulement dans la Bible une œuvre divino-humaine, la collaboration de deux ordres de choses, dont les détails constitueraient la plus belle histoire du monde. Mais ici encore le récit risque de demeurer en suspens et d'être entraîné, dès les premières lignes, dans les vagues de nuit et de doute...
On peut l'ébaucher toutefois, par fragments, par éclats de lumière qui semblent à chaque fois jaillir du mystère et y rentrer,comme les réminiscences de mélempsychoses...Une première révélation s'est donc faite, par le texte mystérieux, demi-humain, demi-divin, le Pentateuque. Une idée est entrée dans les âmes qui ne s'en ira plus désormais, celle d'un Dieu unificateur qui tient sous sa dépendance toutes les créatures éparses et exige d'elles un perpétuel retour à Dieu -- rappelant par plus d'un côté la communion des mystères grecs. Cette union mystique de l'Un et de tous par la prière se produit d'abord un peu partout, sur les hauts lieux, plus voisins, semble-t-il, du siège de Dieu, puis, sous l'influence des habitudes rituelles qui se fixent, un temple s'érige où, dans l'arche mystérieuse, enclose au Saint des Saints, reposera le livre de la Loi. Et tous y viendront consommer l'acte d'adoration qui les absorbe de nouveau en l'Etre un. De là chez Israël, une exaltation farouche contre tout ce qui n'est pas la communion des élus, tout ce qui n'a point de part à
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la parole, pain céleste, contenue au tabernacle, tribus idolâtres qu'on écrase, empires oppresseurs par qui on est en traîné au loin, comme en de formidables ouragans.
Or la parole tombée dans le livre divin va se compléter, la logification du cosmos que Dieu a, d'un mot à peine, suggérée à ses créatures, va séclaircir. Une seconde révélation se prépare qui cette fois sera apportée non plus par un livre mais par un être de chair, mi-divin, mi-humain lui aussi. Et la voix de celui-ci, du haut du (iolgotha, retentira plus loin que du haut du Sinaï. La communion à laquelle il appellera désormais les hommes, en leur donnant symboliquement son corps à manger, sera plus vaste que la première. La seconde alliance ne s'adressera plus seulement à ce peuple élu entre tous, Israël, elle s'étendra à l'humanité entière, sans distinction de race, à toutes les créatures qui portent au visage le reflet du créateur, au cœur une étincelle de sa pensée...
Et pendant des siècles, l'idée de cette seconde révélation se forme dans les âmes, anxieuses de voir les ténèbres un instant dissipées par la parole de Dieu, se refermer plus tragiques quejamais, devant l'énigme des destinées Un jour vient où elle se réalise et se fait chair et l'on voit alors un spectacle inattendu : l'homme-Dieu accepté par quelquesuns à peineet renié par la plupart. Ceux-ci repoussent cette seconde alliance qu'on leur propose et s'en tiennent à la première. Ils n'ont foi que dans la Livre-Dieu. De là une scission dans Israël. Les uns s'attachent à la parole nouvelle illumination, leur semble-t-il, de la pensée primitive, l'union de l'un et de tous telle que les livres saints confusément la récèlent. Les autres ne voient là que supercherie. Christ n^st pas venu, pour relier une fois de plus les créatures à Dieu. Il n'y eut jamais qu'une révélation au monde, celle du Sinaï et le livre inspiré est le seul lien du Multiple à l'Être surnaturel qui s'est dit l'Un. Aussi Israël qui repousse les nouveautés comme diaboliques et non divines, shallucine dans la forme et peu à peu, envahi par la .«uperstition du
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mot, sombre dans les aberrations de la Cabale, tandis que la pensée, fécondée parle Christ, se développe et, de plus en plus vivante, conquiert le monde...
Le mystère, pour l'Homme-Dieu, est donc le même que pour le livre divin, et les mômes adversaires que nousavons vus aux prises à propos du Pentaîeuque, se retrouvent avec les mêmes armes dans la bataille autour du Christ 11 y a les partisans de rinerrance absolue de la Bible, proclamant l'accc,rd éblouissant des deux Testaments,ahuris de voir que les Juifs aientautrefoisfermé les yeux et se soient aveuglés au point de nier l'évidence, la réalisation, mot pour mot, de toutesles prophéties qui flambent dans les livres de l'an cienne alliance (1). Il y a, par contre, les tenants de la critique rationaliste qui débrouillent à leur façon la suite des prophéties messianiques, puis l'apparition suspectée, au sein d'Israël, de ce Jésus qui répond trop bien à ce qu'annonçaient les livres. Ils font en conséquence du prétendu fils de Dieu un homme, incomparable si l'on veut, mais un homme, comme tous les autres, et le dépouillent de Lélément divin qui est la moitié de son essence, comme ils l'avaient fait du livre.
Entre les deux, acceptant les résultats de la méthode historique,mais sans abandonner toutefois la divinité du Christ sans cesser de croire au souffle qui déborde en lui comme il avait déjà empli le livre, se tiennent l'auteur des u livres rouges » et les novateurs ou prétendus tels contre qui a été dirigée l'encyclique ProvidenlissimiisDeus... L'Eglise en effet a peur de pactiser avec ce quelle a si longtemps accablé de son ironie transcendante, la science humaine, et qu'elle a
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fmt; t.nr' • ^ P'"' '"' '" "^^ J^"''^' ''' ^^P-"^J-nt la plu. mportantepourBossuet, car elle est le pivot de Ihistoire mondiale telle qu .1 1 enend. Elle prouve lununeusement, pense-t-il, la concordance des deux Testaments, de ce qui a été promis et de ce quT^'est réahse. R.chnrd Simon venait à peine d esquisser quelques doue.e Bossuetqu. ne ignore pas, ferme les yeux, ainsi que les J|" de jadis, mais au désaccord et non plus comme eux à l'accord
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épargné, un peu par pitié, alors qu'elle était toute-puissante et pouvait imposer, sans donner de preuves, la science divine, dérouler aux yeux de tous la merveilleuse Raison du Créateur, fût-elle l'absurde pour la pauvre raison des créatures. Battue en brèche, elle s'en tientà Bossuetet veut ignorer dans son isolement superbe Richard Simon et tout ce qui a suivi. J'ai dit plus haut comment l'abbé Loisy en particulier lui rendait, malgré l'excommunication dont il risque d'être frappé d'un jour à l'autre, le service de lui retenir beaucoup d'âmes, à demi-détachées d'elle par son intransigeant parti-pris de négation. Puisqu'on est la vérité, l'iiicontestable perpétuité de la révélation, peut-on craindre quelque chose d'un adversaire tel que la raison humaine, reflet affaibli de la raison divine? Pourquoi, du moment qu'on a consenti dès la première heure à des apologétiques et qu'on a abaissé le dogme jusqu'à discuter avec la pensée enténébrée des hommes, adopter aujourd'hui, où l'éternel ennemi s'exalte dans son orgueil, une attitude contraire, s'envelopper dans ses affirmations, les faire plus absolues et plus tranchantes qu'elles ne l'ont jamais été ?
La vie de Jésus n'a-t-elle été qu'une supercherie vécue, de même que le Pentateuque une supercherie écrite? Jésus- Christ est-il un apocryphe au môme titre que la compilation d'Esdras? Telle est la thèse rationaliste, celle qui supprime l'élément surnaturel tout au long de l'histoire de la révélation, et qui après avoir appliqué à la Bible une méthode d'exégèse identique à celle de ïlliade, traite la vie de l'Homme-Dieu comme celle de César par exemple, au point de vue purement historique.
Le messianisme est sorti chez Israël et s'est épanoui, nous dit-on, comme une fleur de souffrance. Ce fut la protestation des cœurs endoloris, au dehors par le poids de l'étranger et de l'impie, toutes ces nations idolâtres qui les broyaient de toutes parts, au dedans par l'iniquité des puissants et des riches. Soudain une espérance fait étinceler les âmes. Et les prophètes, à l'envi, annoncent le châtiment des
races impies, la ruine des empires, l'éc-oulement de tout l'ordre créé jusqu'ici et qui satisfait si peu les consciences, l'ère de l'Eternel, un avenir flamboyant de joie et de paix. Tandis que les autres peuples mettent l'âge d'or à l'origine et se lamentent des ténèbres toujours plus envahissantes, Israël le transporte dans le futur. Le soleil de la race éclaire les jours qui ne sont pas encore, au lieu d'être englouti à jamais dans les jours troubles du début.
L'idée d'un Messie distinct n'apparaît clairement pour la première fois que chez le prophète Joël. Avec Michée, qui vient ensuite, sa nature se dévoile un peu plus. Le Messie sortira du pays natal de David et sans doute de sa race, ce que presque aussitôt confirme Isaïe qui en fait, sans les hésitations de son prédécesseur, un rejeton de David. Tous s'accordent à voir en lui un roi et un pontife triomphant, apportant une parole nouvelle par laquelle l'ancienne alliance de Dieu et d'Israël, conclue au Sinaï, sera plus solidement renouée. Et Jérémie fait déjà parler le prophète. S'élevant au-dessus de l'imagination matérielle de ses contemporains, il lui prête ces mots : « Je mettrai ma loi au-dedans des hommes. Je l'écrirai dans leur cœur. Tous la connaîtront sans avoir besoin de maître. » Ainsi s'ébauche déjà le caractère de l'alliance nouvelle. La loi ne retentira plus aux oreilles, et ne sera plus inscrite sur les tables de marbre. La révélation s'éclairera toute seule au dedans des consciences, sans qu'il soit besoin de la fantasmagorie d'un Sinaï nouveau. Qui parle ainsi ? Dieu lui-même, dont le souffle passe et repasse dans les esprits et vient à nous à travers les voix désordonnées des prophètes, disent les catholiques. Les rationalistes ripostent : Les hommes eux-mêmes qui saignent et s'exaltent et par leurs vœux appellent un avenir qui sera, à force d'être invoqué, par la puissance prestigieuse des mois...
Des mots échappés au hasard des espérances, et aussi des accès de détresse, et par eux l'avenir se transforme. Un être viendra tôt ou tard qui s'appliquera, de bonne foi ou non, tout ce qu'ont clamé les prophètes, et vivra comme il a été
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prédit bien des siècles avant. De là cette concordance fulgurante dont Bossuet, et tous les croyants à sa suite, s'émerveillent, et qui laisse sceptiques les rationalistes d'aujourd'hui à l'égal des Juifs d'autrefois.
Voici venir en effet la prophétie du second Isaïe, celle d'un Messie, fds de David assurément, toutes les voix s'accordent sur ce point, mais non plus triomphal, rayonnant de gloire, pulvérisant pour l'exaltation d'Israël les races impies qui ont si longtemps opprimé les battements de son cœur, ivre de Jéhovah. Le fils de David, l'oint du Seigneur, est un faible, un être de douleur qui prend pour lui tous les maux de la nature et plie sous le faix, quand il va à la mort, abreuvé de fiel, victime expiatoire des péchés de tous.. Ya-t-il, en cette prophétie si étrange, quelque infiltration des idées dionysiaques dans Israël ? La passion, si nettement attribuée à celui qui sera le Messie, n'est-elle pas un peu le dépècement de Dionysos-Zagreus, transporté dans un monde nouveau ? L'alliance de Dieu et des créatures se rêve déjà et va bientôt saccomplir sous forme domophagie, ainsi qu'aux mystères helléniques. L'Un dit déjà au Multiple : Buvez et mangez, ceci est mon sang, ceci est ma chair. Pourquoi cette vision du Messie lamentable, déchiré par tous, en des âmes qu'affolaient les destinées orgueilleuses de leur race? D'chi éclate ce sanglot, ce cri des ténèbres au milieu des chants de triomphe qui annoncent la venue du fils de David, dans un avenir de flammes?.. Surprenons-nous là le point de rencontre des mentalités helléniques et judaïques, des deux pensées d'unification, si distinctes dans leur origine, et qui vont cependant se fondre en se matérialisant, dans la vie de Jésus ?
Toujours est-il que cette prédiction du second Isaïe s'est faite chair et non pas les autres qu'escomptait l'orgueil d'IsraëK Le Jésus qui se présenta un jour comme le Christ, l'oint du Seigneur des prophéties archaïques, s'est vraisemblablement attaché à réaliser en sa personne tous les traits du type du sacrifié tracés par le second Esaïe. Et Largu-
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mentation qui semblait irrésistible à Bossuet s'écroulerait par là même. Christ ne serait, comme le veulent les rationalistes, que l'imposteur ou l'halluciné s'attribuant la prophétie flottante et souffrant jusqu'à en mourir pour la joie paradoxale de matérialiser une abstraction — si l'exégèse maudite, celle des « livres rouges » proscrits par tant de catholiques cependant, ne barrait pas la route aux négations tranchantes. Tout est vrai peut-être dans ce quon nous a conté de la vie terrestre du Christ, il a eu ses défaillances comme le Pentateuque a ses incohérences, mais en Tun comme en l'autre quelque chose de divin resplendit, au travers de toutes les misères. C'est l'Un dont la volonté mystérieuse révèle une fois encore son essence en se baissant par des moyens incompréhensibles pour nous, jusqu'àla faiblesse de l'intellect qu'il nous a donné. Et plus d'un mystique — je ne citerai que Kierkegaard — reconnaît à cette bassesse, à cette absurdité de communications adoptée en toutes circonstances par le Très-Haut dans ses rapports avec nous, la divinité, la marque de la vérité lumineuse dont le chrétien prétend avoir le privilège.
La prophétie du second Isaïe s'élimine bientôt entre celles sans nombre, plus ardentes et mieux accueillies de tous, qui prononcent la gloire future du fils de David. Et c'est pourquoi l'orgueil d'Israël repoussera le Messie souffrant, attendra celui qui doit venir dans la splendeur des flammes. On discute déjà sur son essence métaphysique, et les Apocalypses qui se répandent de plus en plus cherchent à fixer théoriquement la nature de cet être intermédiaire entre l'Un et le Multiple, qui doit concilier dans sa substance l'inaccessibilité de Dieu, si fortement ancrée dans la pensée judaïque, et la mission matérielle dont il est investi. Car Dieu, qui s'est abaissé une première fois à l'homme sur le Sinaï, ne daigne pas cette fois tomber si bas, jusqu'à assurer lui-même son règne sur la terre et le triomphe d'Israël sur les autres races.
On voit dès lors la complexité des problèmes que soulève
l'un et l'immuable
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la christologie et qu'il est impossible de résoudre, ainsi que les difficultés du Pentateuque, avec Texégèse rigoureusement catholique ou rigoureusement rationaliste. L'une admet que Dieu parle par la voix de ses prophètes, et que tout, dans la minutie des détails, s'est vérifié, quand il lui plut de descendre une seconde fois vers les choses et que le Verbe se fit chair. L'autre prétend que les prophètes, annonçant le Messie à pleine voix, ne faisaient qu'obéir au cri de l'immuable justice qui est en tous les cœurs. Ils raisonnaient syllogistiquement si Ton peut dire: Tout est mal ici bas — Or tout doit être bien — Donc tout sera bien. Et les clameurs, de Thorizon farouche, appehiient à elles, comme les misérables qui hurlent dans la nuit, le soleil de justice, si lent à paraître. 11 sera, proclamaient-ils, et il fut, par la force même des désirs qui l'évoquaient.
Un homme vint, qui se donna tout à coup au milieu de mille, pour celui qu'on attendait, elles preuves qu'il apportait de sa mission, adaptées à la mentalité des gens de cette époque — miracle ou possibilité d'interrompre la séquence des phénomènes, martyre ou offre de verser son propre sang pour justifier les idées que l'on profère — parurent convaincantes à quelques-uns, quoique repoussées par la plupart. Les catholiques ne voient que l'élément divin et dédai gnent l'humanité de la vie de Jésus, qu'ils trans figurent d'un bout à l'autre. Les rationalistes ne veulent percevoir que l'élément humain, et méconnaissent la divinité de cette existence donton cherchait, depuisle temps des Apocalypses, la formule métaphysique et qui ira s'éclaircissant ou s'enténébrant de plus en plus, selon le point de vue.
Or, les deux solutions, également tranchantes, passent à .côté de bien des possibilités. Plus près de la christologie catholique est la doctrine qui fait du Christ un héros de l'abstraction, le produit de ces énergies mystérieuses qui mènent le cosmos et sont peut-être les décrets matérialisés de la volonté de Dieu, pris pour le vrai absolu. Le Messie sortit du chaos des prédictions, tel qu'il devait être pour
l'époque où il parut, stade de cette vérité qui se déroule et se formule en des christs successifs, expression delà multiplicité qui se noue dans l'Un et presque aussitôt se dénoue en vue de synthèses plus hautes... Plus près de la christologie rationaliste est la doctrine opposée qui nie ces énergies sourdes d'où naissent les héros, tout le panthéisme fantastique dont Hegel a donné le signal en histoire, et ne tient compte que du concret, des individualités errantes ballottées dans un perpétuel illogisme, en qui tremblotent en certaines heures des lueurs étranges, venues peut-être de l'audelà. Et ces êtres entrent dans les formules que le hasard — à moins que ce ne soit une volonté surnaturelle — fait flotter dans les âmes, et leur vie réalise, sans qu'ils aient eux-mêmes conscience de leurs actes, ce qui fut prophétisé abstraitement par d'autres. Nul, et moins encore que tout autre celui qui s'investit d'une mission, ne peut dire s'il l'a reçue d'une voie surnaturelle, ou s'il la tient du caprice de ses instincts ou encore des légendes qui peuplent son milieu et veulent se concrétiser par lui...
L'orthodoxie a balayé ces doctrines troubles et a apporté dans la résolution de l'énigme christologique le même esprit de décision qu'à propos du Pentateuque. L'Église en etïei a sa raison d'être dans l'affirmation, sans réticences, de ce qu'ont nié les rationalistes, la divinité du Christ, d où la concordance des deux Testaments fondée sur le dogme de rinerrance de la Bible. Elle n'est elle-même que la continuité de la parole divine, apportée par le Christ, et qu'elle s'est arrogé le droit, en dépit des schismes innombrables, d'interpréter par son magistère. La divinité de Jésus fait éclater de toutes parts l'enveloppe d'humanité qu'il a prise pour parler aux hommes, de même que le souffle, qui nous communique son frisson d'un bout à l'autre du livre merveilleux, fait évanouir la symbolique d'aberration dont Dieu s'est revêtu à dessein, pour écl.nrer les primitifs à qui il daignait descendre. Et c'est pourquoi le catholicisme du Vatican ne devrait pas, puisqu'il est le dépositaire du Verbe
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divin et qu'il en éclaire à son gré les mystères, excommunier ses défenseurs qui appuient un peu trop sur l'humanité de l'homme dieu, après celle du livre-dieu, mais pour mieux en faire ressortir l'élément surnaturel, irréductible à toutes les méthodes rationalistes.
Faiblesse de l'homme qui gémit et doute, dans l'agonie de Gethsémani, incohérence du livre où s'enflent les chiffres et mentent les légendes. Ou'importe-t-il à la foi de les avouer dans l'un comme dans l'autre, au lieu de s'obstiner dans la thèse de l'inerrance absolue, qui choque le bon sens le plus élémentaire? Dieu s'est traduit une première fois dans le livre, comme il lui a plu et comme il convenait alors à cette époque (1). Il s'est révélé une seconde fois, dans la personne de son fils, ainsi qu'il la jugé bon, pourrait-on dire de nouveau, et que les circonstances le permettaient d'ailleurs. L'homme que fut le Christ a eu dans les heures de prospérité des sursauts d'orgueil et dans celles de détresse des appels désespérés à travers la nuit, el ses adversaires les exploitent pour lui refuser le cachet divin, mais l'argumentation rationaliste ne vaut pas mieux pour l'homme que pour le livre. Dieu s'est communiqué à »ses créatures dans l'une et l'autre alliance, sous une forme qu'il a humiliée à dessein. Son essence énigmatique, dévoilée sans précautions, eût aveuglé les yeux frôles qui se fiaient à lui...
En quoi consiste au juste la révélation nouvelle, apportée aux hommes par le Messie, et en qui les chrétiens ont vu l'alliance nouvelle, niée jusqu'au bout par les Juifs? Il est vraisemblable que cette fois l'Un a cessé de se dire le dieu d'une seule race qu'il convient d'adorer sur la colline unique de Sion. Les paroles qu'il prononce par la bouche du Fils
(1) Voira ce propos les théories curieuses du P. Durand du P de Hunimelauer et de bien d'autres ,,„i essaient prcsenle.iient, dans le peu de liberté que laisse l'encyclique Providenlissinms Deus de dégager la vérité éternelle de la Bible de la mystérieuse gangue' d aberrations qui la contient.
de l'Homme, qui est aussi le Fils de Dieu, substance intermédiaire, mal éclairée encore, entre les deux principes contradictoires, l'unité et la multiplicité, s'étendent bien audelà du cercle de la communion israélite, à l'humanité tout entière. Les prophètes n'ont point menti, quand ils jetaient leurs appels farouches dans la nuit et dans leurs prunelles d'extase, voyaient tous les peuples de la terre affluer à l'autel de Jéhovah. De là cet universalisme de la loi nouvelle qui s'éclaire dans toutes les consciences, cette communion où peuvent aspirer toutes les nations. Et les Juifs s'aperçoivent avec terreur que s'ils reconnaissentpour l'Oint du Seigneur, le roi vers lequel ils halètent depuis quatre siècles, cet homme dont le geste panthéistique embrasse le cosmos tout entier, ils ne seront plus le peuple élu.
Ajoutez à cela que le Christ a trop bien entendu la parole profonde de Jérémie. Ce n'est pas une royauté d'or et de gloire que la sienne. Il le dit lui-même : 'H BaaiXàa r, £|X7j ojx 'sffTi £x Toîi xoWou TOUTOU. TcIs sont Ics termes mêmes dans lesquels il affirme le caractère intemporel de sa mission. Et Israël ne veut pas renoncer à son particularisme, et pas davantage à ses espoirs de domination universelle. Opprimé depuis tant de siècles, il ne veut croire qu'au Messie dont l'arrivée se fera dans les rafales et par qui les nations seront bousculées et non pas à cet être doux et faible qui étend les mains vers tous, vers le peuple élu comme vers les Gentils, et par instants doute de lui-même, de ce pouvoir d'unification que Dieu a mis en lui. Car les textes impliquant que le Christ ait eu conscience de sa mission universelle apparaissent tardivement dans les Evangiles (1).
Ceux de Matthieu et de Marc sont encore imprégnés de particularisme juif... La prédication ne sort pas, dans la
(1) Ici encore comme pour le Pentateuque, l'exégèse rationaliste a institué une chronologie entre les matériaux qui sont entrés dans le travail final de compilation, el l'exégèse cathoiuiue aurait mauvaise grâce d'opposer à ces résultats, à peu près inattaquables, les négations absolues dont elle est coutumière.
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pensée du maître, delà Judée. Promesse est faite aux douze apôtres de douze trônes dans le ciel, pour les douze tribus d'Israël. Ce n'est que dans le troisième Evangile et dans les Actes des Apôtres, sans doute à la suite des succès inespérés de la parole nouvelle, qu'apparaît, nettement imposée aux apôtres, la mission de répandre à travers les Gentils le concept panthéistique de communion en un Dieu unique, qui donne sa chair ^et son sang pour nourrir les hommes. Christ est mort sur la croix pour tous, y compris les Gentils. Il faut se hâter si l'on veut baptiser toutes les nations, avant le retour du fils de THomme <( sur les nuées ».
Ainsi, durant toute la période dite apostolique, l'abîme se creusera de plus en plus entre Israël qui a crucifié le Messie de souiïrance et d'humiliation et s'enferme jalouseraeni dans l'alliance ancienne, faite pour lui seul, et les nations, qui de plus en plus effacent toute distinction de races, communient daiisla chair sanglante de Jésus et concluent avec Dieu cette alliance nouvelle qu'il lui a plu d'étendre au-delà de son peuple élu. Baur, le premier peut-être, a étudié les conditions humaines de cette propagande qui devait, profitant de l'unification matérielle des Romains, conquérir mystiquement à l'Un la multiplicité indéfinie des âmes. C'est avec Paul seulement que le christianisme se fait décidément anti-judaïque et quela scission estcomplète entre les croyants de l'ancienne et de la nouvelle Alliance. Alors seulement l'espoir s'évanouit, chez les apôtres, de ramener à eux les sectateurs de l'antique Loi. Ils les laissent donc s'enfonrant dans leur erreur qui est devenue, par la mort du Messie, un crime, et plus obstinés, à mesure quj l'ombre du Christ crucifié s'eiïace de la terre, à ne voir la vérité que dans le Livre et l'imposture dans l'Homme, qui s'est dit le fils de Dieu. Ils vont aux nations, et quittent Sion, cité de communion reslreiiite, pour la synthétique Rome qui sera le sièg3 de l'unification nouvelle.
Dès lors, pour ceux qui ont eu la foi, la parole de Dieu va s'éclairer de jour en jour. Christ l'a dit: la révélation sera intérieure. Plus de Dieu étincelant parmi les éclairs. Les Juifs, attardés au concept d'une révélation extérieure, se lasseront d'aUendre le Messie de leur rêve qui darde la foudre sur les ennemis d'Israël. Bientôt dispersés par la violence, ils iront un peu partout traîner le ré'mords d'avoir méconnu la Vérité, quand elle leur apparut sous la figure si douce du Christ. Un ensemble de dogmes est extrait de ces discours sans nombre, semés par le Christ dans les âmes de ses disciples. Et le souffle qui a abandonné le peuple juif, désormais attaché à sa vieille et sèche loi, remplit ces apôtres et leurs suivants immédiats. Le dogme ténébreux encore, imprécis tant que le Christ a parlé, va prendre avec ses successeurs, durant les premiers siècles, une extension énorme, et bientôt l'Eglise se constitue, qui s'attribuera pour mission de répartir aux fidèles la nourriture de vérité, comme jadis Christ donnait sa chair et son sang. Elle se réservera le dépôt des dogmes contenus dans les Écritures, enrichi par la révélation des Pères après celle des Apôtres. De siècle en siècle, aux heures où le doute viendra sur quelques points assaillir les consciences, les évêques se réuniront en concile, et ayant invoqué l'Esprit saint qui ne cesse pas de souffler depuis que les nations ont cru à Christ, ils rédigeront sous forme de symboles les développements qu'a pris la pensée d'unification, primitivement si trouble dans ses détails.
Mais des protestations ne tardent pas à s'élever. Ce mode de révélation tout intérieur, qui ne s'enveloppe pas du prestige des éclairs, est suspecté çà et là. La douceur surnaturelle du Christ, attestée d'ailleurs par les miracles et le martyre - ce dont on ne pourrait douter dans cette période logique — a tenu lieu de la fantasmagorie d'orage à laquelle
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s'attachait la première révélation. Mais désormais la parole de Dieu se manifeste par un élan des âmes soit isolées, soit assemblées en concile. Et bien de ceux qui n'ont pas eu part à rexaltation, et qui de sang froid discutent les éclaircissements du dogme proposés ~ ou plutôt imposés par l'Église, se cabrent et n'acceptent plus son magistôre. Tels les Juifs qui jalousement s'enferment dans la première Alliance et méconnaissent la seconde Ceux-ci accueillent la seconde, mais de toutes leurs forces repoussent ce mode nouveau de communication que lÉglise, constituée à la fin de la période apostolique, prétend accaparer pour elle seule On sait en effet combien elle a fulminé contre les mystiques qui osaient, sans son intermédiaire, aller d'un élan ineffable jusqu'à Dieu. Cette troisième révélation qui se perpétue jusqu'à nos jours, et dont le concile du Vatican a été U dernière notification - le pape dès lors, proclamé infaillible, a mission de relier les créatures à l'Un créateur et d'apporter ici bas sa parole- est niée, au long des siècles par une série de penseurs qui prendront au seizième siècle seulement le nom de protestants, ou de réformés, l'étiquette importe peu...
La ptas belle histoire du monde, jusqu'ici, se ramène à 1 action d'un livre, puis d'un homme. Les conditions humaines élucidées, si piteuses qu'on les suppose, l'élément divm persiste. Et les âmes religieuses ont toujours la ressource de proclamer, quand le rationalisme met en lumière la misère des moyens de Dieu : Dieu s'est humilié à dessein pour communier avec nous qui sommes si bas. Mais voici une façon nouvelle pour Dieu de transmettre aux créatures le secret de son essence. Il souffle dans les êtres seuls qu'un geste rituel, le sacrement, a investis de ce pouvoir Et dès lors entre les croyants qui aspirent à lui de toute leur âme et I Un, jadisépandu à tous par le livre-Dieu, par l'Homrae- D.eu, s'interposent des êtres mystérieux qui se disent divins, continuateurs du Christ, et qui sont manifestement des hommes par leurs misères et leurs ignominies. Et
cette divinité qu'ils s'attribuent ; ils se la passent de l'un à l'autre par des cérémonies magiques...
Le protestantisme, au sens propre du mot, a éclaté seulement au seizième siècle. C'est une explosion de révolte des âmes devant le commentaire, le formidable amoncellement verbal qui avait recouvert, durant tout le moyen âge, le texte évangélique où la seconde Alliance, et par suite l'essence du dogme chrétien, étaient contenues dans toute leur pureté. Le succès d'une telle rébellion contre le mystère de l'Église s'explique par la conception très particulière de la vie qui prédomine à celte époque, dite de la Renaissance. Au lieu de voir l'idéal en un perpétuel processus dirigé vers ce qui n'est pas encore, dans le sens des finalités indistinctes de l'avenir, le seizième sièclele voiten un retour brusque au passé, unepurification. semble-t-il, de tout ce qu'une période de folie a accumulé autour de la vérité primordiale, jusqu'à la faire disparaître. Et c'est la vie rétrospective qui hante alors les esprits les plus élevés, celui d'un Ronsard comme celui d'un Calvin, tous déterminés à revenir aux sources, à vivre de la seule vie véritable, celle d'avant les aberrations du moyen âge.
Le protestantisme ainsi entendu est le dernier terme d'une série «le révoltes et de tous les noms souvent bizarres, qu'ont pris dans les siècles les réformés avant la lettre, le plus justifié peut-être est celui de Cathares. C'est une xaOacat; en effet que prétendent opérer ces âmes, inquiètes soudain devant le développement mystérieux que les hommes donnent à la parole primordiale du Christ. Elles sont en face d'une logification du cosmos garantie de double façon, d'abord par l'accord merveilleux avec celle que l'Un lui-même fit connaître une première fois du haut du Sinaï, puis par les miracles qu'accomplit sans discontinuer celui qui se dit investi par rUn pour révéler une seconde fois la bonne parole, et parla mort dont il couronna sa mission, par ce martyre jugé à l'époque la preuve par excellence, celle djnt nul n'a le droit de douter. Et voilà que cette logificatiou s'épais-
L UN ET L IMMUABLE
sit de métaphysique abstruse. Déplus en plus s'enveloppent de ténèbres et la nature de Dieu et les rapports de Dieu à rhorame, de l'Un au Multiple. quf3 le Christ avait révélés avec une clarté éblouissante. Une Église se crée, excommunie sans pitié tout ce qui ne pense pas comme elle et n'admet pas jusqu'à la dernière minutie la dogmatique prodigieusement compliquée que les docteurs inspirés, affirme-t-elle, lui ont lentement constituée. Et les Cathares, devenus au seizième siècle les protestants, s'en tiennent à la seconde révélation, tels les Juifs de jadis crispés à la première, et rejettent tout le reste comme factice, misérablement humain. Pour eux le souffle a cessé, du jour où l'âme du Christ a quitté ce monde, dans un cri.
On voit dès lors la situation ambiguë du protestantisme entre les deux forces qui le pressent et peu à peu l'éliminent, le rationalisme et le catholicisme .. Le rationalisme nie dans la constitution de l'Église, comme du dogme, fixé de concile en concile, tout élément divin. Ainsi en faisait-il, au temps de la première révélation, en décomposant sans pitié le Pentateuque, au temps de la seconde, les Évangiles, en niant dans Moïse ainsi que dans le Christ toute divinité Le rationalisme maintient sa tactique à l'égard de ce qu'on pourrait nommer la troisième révélation, celle qui commence à la période apostolique et continue sous nos yeux, où le souffle de Dieu descend aux hommes, par intervalles d'abord, à la constitution de chaque concile, puis, depuis 1870, sans intermittences, à travers l'unique personnalité du Pape.
Il faut lire dans Mosheim, par exemple, pour ne pas citer les modernes, les dessous de cette révélation, afin d'enrichir la plus belle histoire du monde. Les criailleries dogmatiques étouflent déjà la voix du Christ mourant. On veut créer une autorité, ce que nous appellerions de nos jours un critérium de vérité et l'on institue en conséquence des assemblées délibérantes qui n'ont d'abord qu'un caractère consultatif. Puis le christianisme s'asseyant sur le trône impérial, les collo-
DIEU DANS l'homme ET l'hOMME DANS DIEU
ques si confus à l'origine se transforment en conciles cbcuméniques, convoqués par l'ordre de l'Empereur et dont les décisions, appuyées déjà par le pouvoir civil, auront force de loi. Et Mosheim nous dit les misères de ces parlements primitifs de l'Église dont présentement l'autorité est révérée à genoux par tous les catholiques. Pour ce qui est du concile de Nicée par exemple, l'un des plus importants pour l'histoire de l'élaboration du dogme, « Ton n'est pas d'accord sur le temps et le lieu où il a été convoqué, sur le nombre de ceux qui y assistaient, sur le nom de l'évoque qui présidait; aucun document authentique ne relate les décisions, ou du moins on n'en possède aucun. » Agenouillez-vous devant ces sables mouvants que sont tous les conciles! Les décisions finales étaient prises, comme dans toute assemblée délibérante, à la majorité et Mosheim nous trace le tableau des intrigues et des fourberies sans nombre qui se passaient dans la coulisse. Menaces, promesses d'argent, tout était employé par les meneurs pour arriver à leur but, la prédominance, et les femmes de la cour byzantine se jouaient là-dedans, de tout leur corps et de toute leur âme...
Nul droit n'était laissé à la minorité, souvent turbulente. Elle en était quitte, quand elle se voyait outrageusement battue, à se réunir en un second concile qui désavouait tout ce qu'avait fait le premier, et sans lassitude intriguer, par tous les procédés possibles de vénalité, pour que ses décisions aient force de loi aux dépens des autres. Dans le quatrième siècle seulement, nous apprend Mosheim, treize conciles condamnèrent l'arianisme, quinze l'approuvèrent et douze se déclarèrent pour les semi-ariens. Et les résolutions ahurissantes de ces conciles, tous réunis sous le souffle de Dieu suivant le dogme, furent le plus souvent obtenues par les moyens les plus bizarres, considérés dans les mentalités d'alors comme d'indiscutables preuves. Tout point de doctrine, défendu par un nombre suffisant de martyrs, par la confession des possédés ou par les miracles, était tenu pour vrai et dès lors admis dans le dogme qui s'édifiait
CUiDE
l'un et l'immuable
DIEU DANS l'homme ET l'hOMME DANS DIEU
ainsi par tant d'à-coups, de concile en concile. C'est ainsi que saint Ambroise, dans sa dispute contre les ariens, produisit des possédés qui, au contact des reliques de certains martyrs, se mirent à pousser de grands cris, en disant que la doctrine du concile de Nicée touchant la Trinité était vraie. Inutile d'ajouter que les ariens hurlèrent de dépit contre ces témoins, étranges pour le moins, les accusant d'être subornés, mais saint Ambroise, de par ses démoniaques, finit par avoir gain de cause... Il ne faut s'étonner de rien en un temps où l'ordalie commençait à devenir la preuve essentielle, le critérium de vérité dans l'ordre judiciaire. 11 fallut arriver à la découverte des Pandectes de Justinien à Amalfi, en 1130, pour qu'une autre conception de la preuve légale se répandît dans les intelligences et que la jurisprudence se réformât tout entière. Mais alors le dogme était constitué à peu près dans son ensemble et immuable comme il convient...
Ainsi s'exprime le rationalisme par la voix des historiens qui appliquent à l'Église et a ses institutions les mêmes procédés de critique qu'à tous les autres organismes sociaux. Le catholicisme n'est nullement ébranlé dans sa foi, par l'étalage de tant de misères et d'aberrations. Dieu s'est humilié à l'homme pour se faire connaître, une première fois dans le livre dont l'incohérence et les inexactitudes matérielles sautent aux yeux, une seconde fois dans le Christ dont la faiblesse à certaines heures est attestée par les livres saints eux-mêmes. Voici maintenant que son esprit pénètre les docteurs, attachés à débrouiller son essence. Ils s'assemblent en conciles et aussitôt les langues de feu s'allument au-dessus de leur tête, le souffle les visite et le décret final est celui que Dieu a voulu. Les moyens que les hommes ainsi assemblés ont adoptés pour faire triompher leur idée, les preuves qu'ils ont admises, échappent à nos habitudes mentales. Mais le livre, mais la vie du Christ s'y dérobent de môme par cet élément divin dont est imprégnée si étransjementleur part d'humanité et de misère. Et l'Église
une fois de plus rejette d'un geste dédaigneux la critique de détail que prétend instituer le rationalisme. La vérité dont elle a le dépôt est si puissante, affirme-t-elle du haut du Vatican, le souffle qui émane perpétuellement de Dieu et qu'elle répand dans le monde, à la suite de Christ, est si irrésistible, que toutes les chicanes de la pauvre raison humaine sont emportées sans retour, dès que la foi commande...
On comprend dès lors l'embarras du protestantisme qui s'est placé entre les deux affirmations contradictoires, n'admet qu'une part de la raison divine et une part aussi de la raison humaine. Sa doctrine, éternellement changeante ~ Bossuet a stigmatisé ce devenir incessant dans son Histoire des Variations des églises protestantes — est une cote mal taillée entre le divinisme, qu'on arrête à un point donné, variable d'ailleurs suivant les sectes, et le rationalisme, admis sans réserve à partir de là. Jusqu'à telle limite dans l'élaboration du dogme que l'Église affirme continue, le souffle de Dieu a rempli réellement les docteurs, puis il s'est tari. Et les cathares ou protestants, hantés de vie rétrospective, font retour à la vérité première qu'ils situent plus ou moins en arrière dans la série des développements dogmatiques.
Je n'ai nullement l'intention de suivre en détail par quels à-coups farouches — sous les sursauts du souffle, s'il faut en croire l'Église, sous les conditions de la folie humaine, s'il faut ajouter foi au rationalisme - s'est développé le dogme de l'Unité rayonnante dans le cosmos, dont Bossuet, s'inspirantdes décrets du concile de Trente, nous a dit les magnificences. L'Un qui refusait encore de dire son nom à Moïse, a révélé son essence qui est un prodige de complication logistique, la Trinité. Il a dévoilé les liens mystiques qui l'attachent encore à ses créatures, même après la chute,
l'un et l'immuable
et réglé les conditions de leur retour à lui. Et les problèmes s'enchevêtrent au sujet des rapports de l'Un et du Multiple, de la possibilité que garde le multiple, le fini, de se mouvoir au sein de la substance infinie qui l'unifie. Une science a pris naissance, la théologie. Elle règle, conformément à la tradition des conciles, chacune des difficultés que soulève le dogme de l'Unité cosmique.
Quelques mots cependant sur l'élaboration du dogme catholique sont nécessaires pour montrer à quel point le protestantisme est gêné, dès qu'il veut dans cette formidable végétation, dans cette forêt qui s'étend en tous les sens, donner le coup de hache qui séparera le divin et l'humain. En deçà, la parole de Dieu devant qui il faut se prosterner. Au delà, l'erreur des hommes qu'il faut pourchasser et détruire sans pitié.
Le coup de hache est donné généralement au moment où le christianisme s'organise en Eglise, où la foi, pourrait-on dire, se fait intellectualiste et non plus immanente, comme elle était dans la période apostolique. Ce n'est donc pas la parole pure et simple de Jésus qu'admettent nos protestants du seizième siècle et d'aujourd'hui encore, partisans du retour aux textes primitifs. Les révélations apportées dans les Évangiles touchant la nature de Dieu et du Christ, lien entre l'Un et le Multiple, sur la déchéance du Multiple et son retour à l'Un parla communion, c'est-à-dire le salut, sontjugées d'uneclarté insuffisante. Elles contiennent assurément le tout du dogme qu'il faut admettre, mais elles ont besoin pour être comprises de l'élaboration qu'en a faite l'apôtre Paul.
Et l'apôtre Paul a introduit dans l'enseignement du Christ, tel qu'il nous est transmis dans les livres saints, deux idées qui sont de lui, inspirées par le souffle, assurent toutefois les protestants, tandis que rien de ce qui va suivre désormais ne le sera... Qui nous le prouve, ô pauliniens ? Ou bien le souffle mystérieux a fait gonfler le germe qui est de venu le dogme catholique tout entier, celui que l'on pro
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clame au Vatican, ou bien il n'y a jamais eu d'inspiration divine ni en Paul, ni en ceux qui lui ont succédé, et la philosophie du christianisme, telle que Paul l'a élaborée est chose humaine, donc discutable, au m(^me titre que les additions postérieures.
Quoi qu'il en soit, les deux idées de Paul, qui ont pour objet d'expliquer le lien tragique de l'homme et de Dieu laissé dans l'ombre par le Christ, sont les suivantes. Il y a, au fond de toutes les individualités, un penchant inné et perpétuel vers le mal, Uxi péché qui les rend indignes aux yeux de celui qui les a créées et leur enlève par là même tout droit à l'immortalité. Et d'un autre côté, par le fait de la venue du Christ au monde, de cet être mystérieux, la première des créatures, que Dieu a destinée providentiellement à mourir puis à revivre, devenant ainsi par sa résurrection le ^^^Çi de la résurrection des autres hommes, il est possible à ceux qui ont pris part à la communion, se sont unis à Christ dans la foi et dansl'amour,de se justifier, c'està-dire de remonter au ciel dont le péché originel les avait exclus à jamais. Tel est le christianisme primitif auquel s'attache une partie du protestantisme, la plus importante, semble-t-il (1). Tout ce qui s'élaborera postérieurement à Paul n'est plus que le résultat de misérables inventions humaines. Dieu a cessé de parler aux hommes dès qu'il eut révélé à Paul que le multiple était déchu de l'Un et que, par l'intermédiaire mystique qu'il lui a envoyé, il peut de nouveau s'imprégner de la divinité perdue et faire retour à l'Un.
Le catholicisme, plus conséquent, ne s'est pas arrêté à un point précis de l'évolution dialectique qui dès lors emporte irrésistiblement le dogme de l'Un et maintenant encore le logicisme qu'il a apporté au monde s'affirme inachevé, susceptible de révélations nouvelles — quand l'Un le daignera. Il est inutile, impossible d'ailleurs de tracer même à grandes
(1) Renouvier, Philosophie analytique de Vhisloire, t. II.
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lignes cette élaboration fantastique que tant d'hérésies ont détournée un instant dans tous les sens et qui se définit à peu près dans la Siimma theologica de saint Thomas. Le dogme prend de plus en plus une forme intellectualiste. La notion de substance se répand et transforme les rapports du Créateur et des créatures, de la chute et du retour à Dieu. Elle rend de plus en plus malaisée, par sa gluante nature, la conciliation de ces deux contraires, TUn et le Multiple, que la Hellade avait un instant rêvée harmonieuse. Tantôt rUnité s'épaissit et ôte toute possibilité de se mouvoir au multiple, tantôt au contraire elle se dilue et les éléments multiples, soudain libérés, clament leur indépendance: de part et d'autre hérésies, difficultés innombrables que saint Thomas dans sa Somme, faite de tant de choses disparates, essaie de résoudre au mieux de tous, de YVu comme du multiple, sans y parvenir bien souvent...
C'est à l'Evangile johannique que commencent, suivant l'Église réformée, les dépravations métaphysiques auxquelles elle se soustrait avec tant de violence. Les Synoptiques représentent le Christ comme leurs auteurs semblent l'avoir vu : une réalité vivante, mais contenant cependant quelque chose qui déroute, dépasse la mentalité humaine. Il y a là, pour ces voyants immédiats, un rapport unique de l'homme à Dieu que nulle métaphysique ne peut encore définir. Paul théorise déjà, essaie de tirer au clair ce que les discours de la Synopse laissent si trouble, la nature profonde de ce Christ. Jean vient alors qui se charge de dogmatiser.
Dogmatiser Tpeui'èiTQ est un mot excessif pour le prétendu pêcheur galiléen, ce Jean mystérieux, qui est venu ajouter tant de choses à ce qu'enseignaient les apôtres, ses maîtres. 11 y a loin du Christ tel que le johannisme le connaît, tel qu'il est formulé dans le Symbole des apôtres: je crois en Dieu, le père tout-puissanteten Jésus-Christ son fils unique,
DIEU DANS l'homme ET l'hOMME DANS DIEU
avec celui du Symbole de Nicée, par exemple : Je crois à la divinité du Christ. Un élément spéculatif s'introduit toutefois avec l'Évangile johannique par la notion du Verbe. Les actes et les discours du Messie tendent déjà à revêtir une signification plus haute qu'à la période purement apostolique. Le fait est plus que réalité, devient symbole. La pa rabole — - d où Ton a fait parole, au sens profond du mot — s'illumine d'un sens spirituel, plus vrai que l'apparence verbale. L'énigmatique auteur de l'Évangile johannique. le quatrième et le plus profond, a donc perçu avec les catégories mystiques qu'il s'est créées ou que Dieu a mises en lui, suivant qu'on adopte ou non le point de vue rationaliste, la vie de Jésus que son récit transfigure eu égard à la Synopse.
Et le protestantisme s'affole, déclarant que c'est de la gnose — entendons par là le produit de la pensée humaine s'exerçant sur ce que Dieu a révélé. Et le rationalisme, s'attaquant au problème johannique, s'efforce de démontrer que le quatrième Évangile, artificiel au plus haut point, a été composé d'après les Synoptiques et le principe des divergences, mis en lumière par Strauss, triomphe. Rien de Dieu n'a passé en lui... A cela l'exégèse catholique répond comme toujours par des négations et, selon sa tactique coutumière, détruit l'argumentation protestante aussi bien que rationaliste en distinguant les Évangiles corporels où l'histoire est simple réalité, les discours simple vérité, et l'Évangile s/;/ritiiet. En cela elle ne fait d'ailleurs que suivre la tradition des anciens Pères. Tout ce qu'affirme la Synopse est vrai matériellement et ce qu'ajoute l'Évangile johannique vrai spiriluellemenl . Qu'y a-t-il d'étonnant à ce que le souffle ait fait germer la semence première, puisque, par définition, la parole du Christ n'est pas lettre morte et demeure éternellement féconde et vivante?
La difficulté que Jean avait à résoudre pour ceux de son âge que la réalité vivante du Christ et le rayonnement de sa parole ne parvenaient plus à convaincre, était le dualisme des deux natures, la divine etl'humaine. Aussi voulant
DIEU DANS l'homme ET l'hOMME DANS DIEU
adapter à Christ la doctrine du Logos, cet étrange produit de la philosophie judéo-alexandrine, ne raanque-t-il pas d'insister sur l'existence de son héros, en chair et en os. surtout après la résurrection. Il se garde d'en faire l'être de pure métaphysique que l'on imagine suivant le symbole de Nicée. 11 entremêle et fond, autant qu'il lui est possible, les deux élémentsde rHomme-Dieu,lematérieletle surnaturel.
Et le Verbe,quoi qu'on dise, est Ga/'f/r/eV/s/fV/i/cdansl'Kvan. gile johannique. 11 peut fort bien, selon la constante assertion du catholicisme, être le mode adopté par Dieu pour faire comprendre son essence aux hommes, en tenant compte de l'ambiance comme il le fit toujours. Les livres palestiniens d'une part, la doctrine de Philon le Juif de l'autre, le suggèrent à Jean, mais ce ne sont là que des matériaux frustes. L'esprit qui souffle les transforme. Et le Verbe n'est ni le Lo^os uniquement métaphysique du philosophe alexandrin, ni le Messie uniquement anthropomorphique des Palestiniens. Il est lui-même Dieu, se révélant, affirme 1 Église, suivant les habitudes mentales de l'époque... En tout cas l'//2car/2a//o/?, telle que la formule l'Évangile johannique, appartient à un ordre nouveau de représentations et inaugure par le souffle de l'Esprit saint, déclare l'orthodoxie, cette métaphysique substantialiste qui va régner en souveraine dans le dogme.
Les pensées flottaient, de la Hellade à la Palestine, sans substrat matériel en quelque sorte, et l'on peut à peu près dire de quels éléments s'est fait ce dogme de l'Incarnation, tenu par l'exégèse catholique comme une révélation nouvelle qui aurait éclairé la conscience de Jean. La Grèce y eut beaucoup de part. Depuis l'école d'Élée, une tendance se manifestait chez ses penseurs à reculer de plus en plus Dieu dans l'innommable, à le considérer comme l'Unité absolue, supérieure à l'Être et à la connaissance, donc saisissable aux prises de notre intellect par deshypostases seulement. Il avait donc été possible de distinguer trois modes de définition de l'essence divine:
1** dans ses relations avec la pensée. Dieu prenait alors le nom de Logos et était considéré comme le siège universel des Idées.
2'> et 3" dans ses rapports avec l'existence et l'ordre qui règne visiblement en l'univers. L'action génératrice était donc assignée à une seconde hypostase de ce Dieu, inconnu en lui-même, Sioç àYvwTTo;.. On n'en définissait pas encore le mode qui pouvait être indifféremment création ex nihilo ou pénétration par rayonnement d'une matière ténébreuse préexistante. A une troisième hypostase, appelée le souffle ou l'Esprit, était réservé de vivifier la logification cosmique encore inerte et d'en diriger les éléments suivant les destinées qu'a instituées le Logos.
Les attributs divins n'étaient donc à l'origine que des hypostases en l'air. Ils vont se concrétiser, mieux encore, sortir du rêve, se métamorphoser en dieux secondaires, en personnes, intermédiaires de l'Un à ses créatures. Telle fut semble-t-il, l'œuvre de l'étrange Philon le Juif qui fait du Logos un dieu secondaire, premier-né du reflet de Dieu, avec le rôle parfaitement défini déjà de révélateur, de prêtre et de médiateur. Mais ce Logos quoique matériel déjà, ne s'applique pas plus à quelque chose de réel et de vivant que les hypostases précédentes. Tout cela n'est que le moule, où Dieu, prêt à livrer aux pensées troubles des hommes une part de son secret, va plier son essence surnaturelle malléable à tous les symbolismes possibles...
Et des hantises de même espèce peuplent en même temps l'âme d'Israël. Là aussi nous trouvons, peut-être à la suite des terreurs superstitieuses qui ne permettaient pas aux Juifs de prononcer le nom trop haut de Jahvé, le dieu agnoste, l'Inconnu des Inconnus, VEnsoph de la Cabale. Et poser le principe agnostique est nécessairement, de quelque façon qu'on y arrive, en faire découler les hypostases, c'est-àdire tirer de l'essence mystérieuse les définitions, accessibles enfin à notre pensée. La Cabale, plus riche sur ce point que le néoplatonisme, en compte dix qu'elle appelle les Sephiroth.
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Dieu, comme l'admet l'exégèse catholique, a donc pu, suivant le mode employé par lui à travers les Ages pour se révéler de mieux en mieux à ses créatures, user de cette philosophie, courante, semhle-t-il, dans les pensées d'Israël comme dans celles de la Grèce. Ainsi dans la Genèse s>stil servi des légendes babyloniennes pour mettre à la portée de Ihomme les dogmes essentiels de la création et de la chute, par qui s'illuminent, dès la première révélation, les rapports mystérieux de ITn et du Multiple.
Démêler avec le rationalisme les origines purement humaines du dogme de lincarnation et s'imaginer qu'on a tout expliqué par là est donc, suivant l'exégèse catholique, œuvre vaine. Le Christ de la Synopse qui était encore, quoique défini, la première des créatures en vue de qui tout a été fait, un homme et non un être métaphysique, un mode de la nature de Dieu, séclaire intérieurement, semble t-il, et devient avec l'Evangile johannique l'intermédiaire substantiel de l'Un et du Multiple. Il n'est plus uniquement l'homme prototype, d'essence imprécise, principe, moyen et fin de la création et du salut des êtres, qui restent néanmoins l'œuvre de Dieu. L'action génératrice comme le rayonnement des pensées, est dérobée à Dieu, de plus en plus inaccessible, attribuée au Logos, à ce Verbe qui s'est fait chair, suivant la formule cabalistique que .Jean s'est appropriée : — xai ô ao^[oç golpI e^é-jeto — à ce fils de Dieu que l'amour des hommes, dès ce moment, préfère à Dieu lui-même, trop haut et trop loin...
Le symbole des Apôtres, qui date du troisième siècle, rapporte encore au Père la création, ainsi que le symbole deNicée, proclamé en l'an 323. Tous deux repoussent donc l'élément nouveau introduit dans la définition de l'Un par l'Évangile de .lean, mais un dogme nouveau s'élabore de plus en plus sous l'influence du johannisme et le jour vient où le Fils est décrété cousubstantiel au Père, ce qui permet sans nulle contradiction de lui abandonner presque entièrement l'œuvre de création, que les chrétiens primitifs, attachés aux révélations de la Genèse, gardaient pour Dieu seul. Bientôt d'ail-
DIEU DANS L HOMME ET L HOMME D.\NS DIEU
leurs une nouvelle hypostase, une de celles qui étaient si bien en l'air au temps de Philon le Juif, va sortir des nébulosités de l'abstraction, prendre corps, s'incarner à son tour. C'est l'Esprit ou le Souffle qui, l'œuvre de création accomplie, met en mouvement la masse, imprégnée jusqu'alors de pensée merveilleuse, mais immuable, mieux encore, inerte par elle seule. Et mystérieusement cette personne nouvelle va se fondre aux deux autres, et le rapport de l'un au multiple se complique une fois encore, un intermédiaire de plus s'ajoute entre les deux termes dont l'un recule de plus en plus pour l'autre.jusqu'à devenir l'Inconnu, presque l'Inexistant. La nature divino, dualiste au début, se fait trinitaire, et la consubstantialilé des trois personnes devient un de ces mystères où l'Église catholique voit, dans le fait môme de la contradiction, la marque de l'éblouissante vérité, et les réformés de tous les temps une des pires aberrations de l'humanité.
La pensée johannique, après quelques flottements inévitables — étant donnée, affirment les tenants de la foi chrétienne, la forme volontairement trouble que Dieu a constamment donnée à ses révélations aboutit donc àce dogme de la Trinité, garanti par tous les conciles. Mais du même germe jaillit une inquiélante végétation qui envahit le christianisme et menace de toutétoufler, sous sa poussée de folie, la gnose et ses lianes gluantes contre laquelle l'Eglise, pendant deux ou trois siècles, va se débattre.
Le souffle vous a quittés, disent les docteurs de la gnose. Il est en nous maintenant et Dieu révèle en nos cœurs son essence, bien plus compliquée que la pauvre Trinité consubstantielle à laquelle vous vous êtes attachés. Et de l'Un ineffable au multiple, entre lesquels l'orthodoxie n'admet que deux intermédiaires, mystérieusement reliés à l'un comme à l'autre. Christ créateur et le Saint-Esprit, la gnose
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établit une série de degrés fantastiques qui sont autant d'émanations de plus en plus affaiblies, on pourrait écrire autant de déchéances de l'unité suprême agnoste. Si 1 on avait la patience de feuilleter les Philosophoumena (1), on s'effarerait vraiment en voyant à quelle hauteur d'extravagance a pu atteindre la gnose, depuis le jour où Simon le magicien, antagoniste de l'apôtre Pierre, en posa la thèse initiale, qui donne le monde à produire à une suite d'intelligences ou de puissances, émanées à des états divers de l'Un agnoste. On frémit, à parcourir l'innombrable série des Œons et le récit de leurs aventures symboliques, à l'absurdité d'un salut, passant pour arriver à l'homme, par tant d'intermédiaires !...
Souffle étrange qui paraît aux gnostiques venir de Dieu et vient peut-être de ce principe ennemi que Manès, dès lors, ressuscitant le duel mythique, posait, en tant que matière ténébreuse, face à face avec l'Idée rayonnante ! Des excommunications, obtenues par les procédés que le rationalisme, à la suite de Mosheim, dénonce, chassent de la pensée chrétienne las Œons et leur tourbe, et sans qu'il y ait un doute possible, ce fut un bien pour notre pensée claire et agile d'Occident. Mais l'origénisme presque aussitôt vient l'étourdir de ses eaux nauséeuses, si bien que l'Église un instant semble hésiter et ne s'y reconnaissant plus, se demande avec angoisse si le souffle de Dieu, qui depuis le johannisme se joue à travers les individualités les plus disparates n'est pas éteint dans l'Occident. L'Orient et ses folies d'émanation passent en rafale et les têtes se courbent çà et là. Le dogme un instant a manqué se fixer dans le sens origé-
niste.
Je n'essaierai même pas de dire ce qu'il y a d'infiltrations orientales — dont la source première est peut-être dans
(1) Philosophoumena sive hœresium omnium confutalio, éd. Cruice Imp. nat. 1888. Louvrage est attribué à Origène, mais il est plus vraisemblablement d'Hippolyte, martyr vers 240.
DIEU DANS L HOMME ET L HOMME DANS DIEU
l'Inde — en cet étrange système du cosmos qui un instant faillit être la vérité chrétienne... A chaque instant l'Orient semble se ruer à '.a conquête de la pensée occidentale, engloutir dans les vagues de panthéisme l'individuation qui a tant de peine à se dégager, même appuyée par l'Église. Les étreintes de l'Un essaient, par intermittences, d'annihiler le jeu libre du multiple. L'âme des philosophies orientales, hantées de monstrueuses unifications, a manqué à plusieurs reprises de submerger le peu de liberté que l'Occident maintient à tout prix dans le multiple, en face de l'Un. L'Église a longtemps tenu tête, et c'est elle encore qui au dernier assaut des ondes, avec Scliopenhauer, a barré de sa foi constante en l'individuation la pensée panthéis-
tique...
Et c'est pourquoi, après de longues vacillations, l'Eglise s'est arrêtée immuablement dans sa conception de i'Un et du multiple, telle que l'Evangile johannique, aggravé de substantialisme, l'avait définie. Et elle a anathématisé les troublantes innovations de i'origénisme qui ne venaient pas de Dieu, mais de l'âme exécrable soufflant de l'Orient. Origène nous dit : Dans l'unité du Logos, des êtres immatériels se forment, une multiplicité d'aberration et de vertige qui bientôt, lasse de la contemplation divine, tombe et va, à des degrés divers dans la chute, s'enchaîner en des corps. Un seul de ces êtres, primitivement semblables, est resté pur. C'est Christ, qui, pris de pitié, s'incarne en des formes sans nombre pour le salut, c'est-à dire le retour à l'Un, des créatures déchues. Et l'œuvre de rédemption achevée, le multiple, ramené à l'Un d'où sa folie l'a fait descendre, s'y fond à jamais, perdant dans son essence panthéistique l'individuation qui un instant l'avait constitué, indépendant et même rebelle devant son Dieu. Or Christ qui n'est rien de plus que les autres — il a seul pu rester pur, mais sa nature d'individualité ne diffère en rien des créatures déchues — est, au moment du retour, semblable à tous et s'anéantit comme tous dans l'Un ineffable, à l'heure du jugement der-
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nier où tous les corps et toutes les âmes aussi s'effacent dans le formidable oubli de la Substance...
Contre ce rêve oriental de quiétisme et definale absorption, qui est le fond du gnosticisme comme de l'origénisme, l'Église s'érige donc et défend la cause de l'énergie individuelle, exalte l'effort qui nous élève à Dieu, au lieu d'en attendre le salut par une multiplicité d'CEons ou de Christs incarnés dont la pensée claire s'effarouche... Un illuminé se relève alors, qui apporte à TEglise. menacée de tous côtés par le démon de l'abstraction, la vision matérialiste poussée d'ailleurs jusqu'à l'excès. C'est un Africain au cerveau de lumière et de netteté concrète, Tertullien, qui se jette dans la mêlée où le dogme clair, celui du johannisme, risque de succomber sous les fuligineux produits de la pensée abstraite* 11 a en face de lui les philosophies émanatistes où l'on a cessé de voir, comme aux premiers temps, la fantasmagorie des processions et des descentes, des générations et des incarnations, où tout ce matérialisme s'est dilué en visions flottantes. Il recrée la vision primitive, anthropomorphique, du christianisme et pourchasse la gnose et l'origénisme qui la suit de près. Matérialité et spiritualité s'entremêlent à ses yeux, de façon originale. Dieu lui-même est corps, parce que l'esprit, pour Tertullien, est un corps. Il le dote d'organes sensibles. Notre voyant n'a cure des difficultés que le génie de l'abstraction soulève à chacune de ses formules. Le dogme, tel que la révélation johannique l'a institué, même sous la forme substantialiste que les développements de la foi chrétienne ont apportée, lui paraît d'une vérité incontestable. Les yeux de chair qui l'illuminent voient ainsi le Christ et le font voir aux autres. Vainement la raison, cette pauvre chose que l'Eglise, dans son respect de l'individuatioû, tolère surtout parce qu'elle est un rayon, si trouble soitil, de celle de Dieu, la raison qui a imaginé la gnose, proteste. Tertullien voit et cela lui suffit, et toute la secte des montanistes voit à sa suite. Il fait de l'illogisme, c'est-à-dire de l'incompréhension humaine, la marque révélatrice de Is
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divinité, de la logique surnaturelle dont il a l'éblouissement, la sensation palpable en quelque sorte par la foi : Credo quia ineptum, certum quia impossibile ! (1) Et l'Église, forte de cette parole ardente qui la ramène aux premiers âges, au temps où l'on voyait corporellement le Christ, où l'enseignement qu'il apportait, quoique incompris, pénétrait les âmes et les emplissait de joie sainte, balaye définitivement la gnose et raffermit ses dogmes selon la pure tradition johannique.
La méthode d'immanence, abandonnée depuis la période apostolique,a donc repris quelque force avecMontanus et ses disciples, y compris Tertullien, et a même permis à l'Église de se débarrasser de tout ce que les excès de l'intellectualisme avaient introduit dans ses dogmes, avec la gnose. Un instant le voyant qu'exaspère le soleil d'Afrique, reconstitue l'anthropomorphisme du début et cela suffit pour que le gnosticisme soit en déroute.
Mais la philosophie des substances a tôt fait de ressaisir les âmes et voici de nouveau la querelle des monarchiens et des patripassiens, que le synode d'Antioche en 269 résout, en condamnant à la fois les uns et les autres, et les monarchiens qui distinguent d'une part Dieu et son Logos formant une personne unique et d'autre part, Jésus, homme mystérieusement uni au Logos divin, demi-dieu en quelque sorte, et les patripassiens qui au contraire admettent la consubstantialité, ôiAooua-a, du Père et du Fils, le Fils comprenant ici le Logos en Dieu et le Logos incarné que distinguaient leurs adversaires... Et Arius se présente qui essaie un compromis entre patripassiens et monarchiens, ne veut rien touchera l'élévation céleste du Christ, à son caractère de Dieu et non pas seulement de demi-dieu, mais d'autre part rien non
(I) De viryinibus velandU, I.
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plus à l'unité et l'indivisibilité du Très-Haut. 11 s'agit comme on le voit du mystère que TertuUien refusait de soumettre à la raison et qu'il voyait résolu par sa foi vivante : Dieu dans son rapport avec Dieu, pourrait-on dire. Une relation s'établit nécessairement au sein de l'Un entre la première et la seconde personne — il n'est pas encore question de la troisième -- avant l'incarnation. Laquelle? Arius, sur ce point professe que le Fils a existé avant le temps, dans le dessein et par la volonté du Père, qu'il a été non pas engendré mais créé, quoique avant le monde, créé de rien et créature de Dieu parfaite. Cela fait, Dieu a remis entre ses mains toutes choses, y compris le pouvoir de créer lui-même, ce qui est conforme à la tradition johannique. On peut donc l'appeler Dieu à son tour, quoiqu'il en soit distinct originellement. Et patripassiens et monarchiens sont réconciliés... Malheureusement pour Arius, le concile de Nicée en 325, usant des procédés que Mosheim nous révèle, institue contre lui le dogme de la consubstantialité et de la co-éternité des deux personnes, celle de l'Esprit-Saint étant une fois encore laissée dans l'ombre. Et les livres d'Arius sont condamnés au feu, les évêques qui le suivent exilés de par la volonté toute puissante de Constantin.
L'inextricable problème sur le rapport des deux personnes en Dieu étant ainsi résolu par le concile de Nicée, une difficulté nouvelle soulève des controverses sans fin à propos du mode de l'incarnation et des rapports de Dieu et de l'homme dans la seconde personne incarnée. Nestorius, patriarche de Constantinople, prétend que les deux natures, l'humaine et la divine, sont liées de telle sorte que la supérieure ou divine commande à l'inférieure qui est le Jésus homme, né de Marie. De là résulte qu'on blasphème en donnant à Marie le nom de mère de Dieu. Tout au plus peut-elle être dite la mère de l'humanité du Christ, humanité aussi distincte de la divinité que l'est un temple du Dieu qu'on y adore. Cyrille, patriarche d'Alexandrie, imprégné du culte delantique Isis, prend en main la défense de Marie. 11 trouve moyen de combiner
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dans ses formules les deux natures de façon à constituer une unité physique de l'homme et de Dieu, et réussit à faire prévaloir son opinion au concile d'Ephèse (431), un des plus tumultueux de ceux que l'histoire religieuse enregistre.
Nestorius ainsi condamné, chassé du siège de Constantinople et exilé dans une oasis d'Egypte où il agonise durant de longues années, voici Eulychès qui, lui, va plus loin encore, repousse le mélange dont parle Cyrille, soutient qu'une seule nature subsiste en Jésus, la divine, que celle-ci a absorbé l'autre dans l'acte de ITncarnation. Christ n'est nullement homme, il est le Loyos. Le concile de Chalcédoine (451) lance l'anathème à Eutychès aussi bien qu'à Nestorius, et les sectes, désormais hérétiques, se répandent sur les bords de l'Euphrate et fondent au plus lointain de l'Asie l'Église chaldéenne.Tl serait trop long de dire ce que devint la pensée nestorienne en Syrie, dans l'Inde, en Barbarie et jusqu'en Chine. Mais dans tout l'Orient orthodoxe, le patriarche d'Alexandrie triompha hautement, et Marie, mère de Dieu, fut si bien exaltée qu'Isis, un instant, put croire son règne revenu.
Durant le môme temps, dans le christianisme occidental qui relevait du siège de Rome, l'intellectualisme ne sévissait pas moins. La question change toutefois. On ne discute pas sur les rapports de l'homme et de Dieu dans le Christ, où l'Orient s'exaspère et se déchire en sectes féroces, mais sur ceux plus angoissants à notre point de vue d'humains, de la créature elle-même et du Créateur, par l'intermédiaire du Christ. Ainsi se transforme avec les temps le vieux problème métaphysique de la conciliation de l'Un et du Multiple. Et c'est, dans cet' ordre nouveau de spéculations, la lutte de l'augustinianisme et du pelagianisme où se pose pour la première fois aux consciences l'énigme de la liberté ou de la fatalité. La bataille a lieu autour du mot de Paul dont on convient : in Deo vivimus. Mais à quel degré l'individuation a-t-elle vraiment, devant Dieu qui l'enveloppe de toutes parts, la disposition de ce libre arbitre qu'elle considère comme
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son bien le plus précieux, que l'Église jusqu'ici a défendu contre toutes les entreprises d'absorption du panthéisme ? Pelage appuie sur les droits du Créateur, Augustin sur ceux de la créature, mais presque aussitôt, pris de scrupule, au spectacle des aberrations possibles du Multiple, délié de l'Un, il institue ce prédéterminisme qui dès lors ne cessera plus'd'angoisser les âmes, et sa parole est suivie par l'orthodoxie... Toutes ces discussions qui s'ébauchent à peine vont prendre bientôt, elles aussi, avec la scolastique, une forme substantialiste.
Tandis que l'Occident et l'Orient ergotent sur les rapports de l'Un et du Multiple, si compliqués par le fait de l'introduction de Christ entre les deux termes contradictoires, un protestantisme violemment négateur renverse tous ces produits de l'intellectualisme. C'est l'Islam qui lève, contre les affirmations embrouillées de tant de conciles, son étendard et dont le souffle redouté va balayer en quelques heures ce que les siècles ont ajouté à la révélation primordiale,celle du Dieu-Un devant lequel le Multiple n a qu'à plier les genoux et à courber le front, sans raisonner. Il n'est pas vrai, proclame l'islam, queleDieu unique ait conclu avec l humanité un second pacte, distinct de celui qu'il scella jadis dans les mains d'Ibrahim, l'ami de Dieu, l'Abraham des Israélites. 11 n'est pas vrai que son esprit emplisse ces Docteurs qui se réclamentdelui pour imposerles créations misérablesde leur
cerveau comme si elles étaient les vraies paroles de Dieu. L'Un est trop haut pour ainsi s'humilier et le Verbe qu'il a prononcé une première fois est définitif, absolu. Tout ce qui est venu par la suite, rêves messianiques des prophètes juifs, propagande rayonnante de Jésus, fils de Marie, accepté comme Messie parles uns, repoussé par les autres, additions dogmatiques que les conciles ont consacrées sous forme intellectuelle, tout s'efïace et s'emporte sous l'impitoyable ra-
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fale de cette Réforme. Lésâmes, en un recul soudain de mille ans, reviennent au temps du patriarche Abraham, et frémissent en reconnaissant la voix de Dieu qui retentit par la bouche de l'illettré Mohammed et qui, matérialisée, comme jadis se fait livre, Coran, et par là même se donne à tous comme nourriture.
On a cherché les antécédents de l'Islamisme chez les néstoriens. Le patriarche de Constanlinople, que le triomphe de Cyrille avait exilé dans les déserts d'Egypte, y était mort disaient ses adversaires, la langue rongée par les vers et il n'avait fait que passer des sables ardents à la flamme éternelle d'enfer, sans grand changement, semble-t-il. Mais resprit nestorien avait envahi l'Orient tout entier, et la mariolâtrie, imposée par Cyrille, cette superstition renouvelée des croyances isiaques, soulevait d'horreur les âmes que la terreur du Très Haut peuplait seule. Non, il n'était pas possible que rUn ineffable eût choisi le sein d'une créature de
chairpour descendre jusqu'àl'humanité— avec sesfaiblesses. Tout l'Orient où la femme, l'éternelle méprisée, est contenue sans pitié dans le harem, se hérissait devant une exaltation si audacieuse. Et, quoi qu'en pensât Cyrille, et aussi la sœur de l'empereur byzantin qui avait joué un si grand rôle au concile dEphèse et mystérieusement corrompue par de l'or, était devenue sur terre ralliée delà Vierge sainte du Ciel, c'était blasphémer que de nommer Marie mère de Dieu. Christ, né de ses entrailles, fut un homme et rien de plus. Il sentit, comme Mahomet plus tard, le frisson du Tout- Puissant passer dans ses cheveux, mais la conception de sa double nature telle que Cyrille la définit, à la fois divine et humaine, eçt un attentat aux droits de Dieu L'Un est détaché du multiple, et sauf quelques prophètes privilégiés qui de très loin perçoivent ses paroles et les redisent aux hommes, en frémissant, nul n'a pu et ne peut se dire, pas même Mahomet, l'intermédiaire du Créateur et des créatures.
Pour justifier les origines nestorieûnes de l'Islam, oo
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évoque le séjour qu'aurait fait Mahomet, en 581, à l'âge de douze ans, dans le couvent de Bosrah, petite ville de la Syrie située au Sud de Damas. 11 y serait venu avec une caravane de chameaux que conduisait son oncle, Abou-Taleb et l'un des moines, Bahirah, s'éprenant des grands yeux de l'enfant déjà ouverts au mystère, l'aurait instruit, selon la tradition de Nestorius, dans la haine de la mariolâtrie et de toutes les misères humaines que la pensée paganisante de Cyrille prêtait à Dieu, sous la forme de son fils. La chose est possible, toutefois l'Islam eût pu naître à n'importe quel moment de cette élaboration intellectualiste du dogme dont je cherche à tracer les grandes lignes. 11 est l'expansion violente du.génie monothéiste de la race de Sem. Israël eut, bien avant Ismaël, la hantise de l'Un à qui la terre entière doit être soumise. Mais les Empires qui le pressaient de toutes parts, ces unifications formidables qui obstruaient le développement de son fanatisme, empêchèrent la guerre sainte à laquelle aspiraient tous les cœurs. Et Christ vint qui rayonna seulement sur les âmes, unifia à force de douceur, mais Israël attendait si bien autre chose qu'il crut, en le voyant, à un faux Messie. C'est dans Ismaël que l'idée de rUn put, vers le sixième siècle, profitant de l'ébranlement qu'avait causé dans tout l'Orient Chosroës, se déchaîner à travers les peuples enfin disloqués. Et Héraclius, représentant de l'unification romaine et byzantine, à laquelle s'était fondue peu à peu l'unification chrétienne, si distincted'abord» ne put résister malgré son génie. La pensée nestorienne que Bahirah sans doute enseigna à Mahomet tout enfant est pour bien peu de chose dans l'explosion soudaine de l'Islam. L'idée d'un Dieu absolu qui avait si longtemps sommeillé parmi les tribus frénétiques, errantes dans le désert, se réveilla soudain dès qu'il y eut quelque cohésion entre elles, à la voie de Mahomet. Et comme les empires n'étaient pas là pour faire obstacle, elle se répandit par le massacre et la réduction, bon gré mal gré, de tout le multiple à sa loi toute puissante. C'était fatal, puisque le multiple se dissociait
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autour d'elle et n'opposait pas de résistance à sa force souveraine d'expansion.
L'Islam est donc le protestantisme le plus logique, celui qui donne le coup de hache non pas à tel endroit, choisi de façon plus ou moins arbitraire, mais au point précis où les surgeons ont commencé à poindre sur le tronc mystique. Mahomet retourne à Ibrahim, dont il est parlé dans les vieux livres inspirés, et à qui Dieu parle bien en face, lui imposant d'une voix farouche le sacrifice de son fils. Tout ce que l'homme a greffé là-dessus de sa propre invention doit être rejeté. Dieu n'a pu s'abaisser jusqu'à devenir chair et os, instituer en quelque sorte un moyen terme entre l'Un et le Multiple et rendre plus intelligible la conciliation de ces deux choses contradictoires, au point de vue de la pensée humaine. 11 règne, inaccessible, au ciel le plus haut et les hommes sont tous devant lui, le front courbé comme au temps d'Abraham, prêts à renier leur volonté individuelle, à se sacrifier en leur propre fils si l'Eternel l'ordonne.
De là le nom de musulman, mouslim , c'est-à-dire livré à Dieu, que tous les fidèles de cette Réforme prennent comme un titre d'orgueil. L'obéissance à l'Un est le premier des devoirs du Multiple, on pourrait écrire l'unique. De l'un à l'autre, pas d'absorption panthéistique, comme tant de sectes, détachées tour à tour du catholicisme, Font rêvé. Pas même un intermédiaire. Christ ou l'Église qui lui succéda, héritant de son pouvoir mystérieux et s'interposant grâce aux sacrements, entre Dieu et les fidèles. La relation de l'Un et du Multiple que le christianisme semble avoir compliqué à plaisir est pour l'Islam la plus simple possible. Il y a des ai;iges qui vont et viennent, messagers de la parole divine, car Mahomet a emprunté au mazdéisme une angélologie assez embrouillée. Mais le plus souvent la communication est directe et immédiate, se fait par une vision ou un songe qui exclut tout intermédiaire. Pas de lien substantiel du Créateur et des créatures, pas de Christ qui tienne à l'un et aux autres par sa double nature. Dieu commande.
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et les êtres en qui a passé la voix farouche, doivent obéir sur l'heure sous peine de la plus formidable expiation. Pas de prédéterrainisme comme chez les chrétiens qui, malgré eux, soumettent Dieu à une Raison plus haute que lui-même. Dieu est supérieur à toute Raison, et la série de ses décrets énigmatiques constitue l'histoire du monde : nulle loi ne peut la réduire. L'Un est bien l'indicible de toutes les philosophies orientales. 11 écrase du mystère de son essence Thumanlté qui rampe à ses pieds. Les fidèles doivent lui obéir aveuglément, s'il lui plaît, comme un prophète l'affirme, de les lancer à travers les races pour répandre sa loi jusqu'aux limites de l'univers...
Ainsi s'est constituée sur la plus grande partie du monde oriental, et prête à dénouer, sur un signe du ciel, les résistances de l'Occident, cette unification islamique, basse et immense, d'autant plus terrible que les principes sur lesquels elle s'appuie s'adressent au strict minimum d'intelligence, à des mentalités de primitif. Dieu n est pas dans l'homme ni l'homme dans Dieu, ainsi que le prétend le christianisme, porteur d'espérances sublimes. Dieu est audessus de l'homme, le fil substantiel de l'un à l'autre est rompu, si jamais il exista.
Pendant ce temps, l'unification chrétienne, battue en brèche, cherche une ville où elle prendra en quelque sorte un point d'appui matériel. Ainsi les Juifs ont-ils adoré l'Un sur la colline de Sion. La pensée de l'Islam rayonne maintenant de la Mekkequi vit le sacrifice d'Abraham, où sur les fondements du temple érigé par le premier croyant Adam, le vieux patriarche, recoanaissant à Dieu d'avoir arrêté son bras, édifia la Caaba qui subsiste encore. Le christianisme est saisi à son tour du mysticisme de la cité sainte et après quelques oscillations, flottant d'abord entre Alexandrie et Constantinople, il délaisse enfin l'Orient et fait de Rome la
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terre d'élection où désormais Dieu descendra pour parler aux hommes. Et de ce choix va naître le grand schisme qui coupera en deux l'unification catholique, ce corps immense ensanglanté de toutes parts par les coups del'lslam. L'Orient qui a l'orgueil de ses conciles innombrables où s'est peu à peu fixée l'intelligibilité de Dieu, refusera de croire que le Créateur puisse se faire entendre dans la ville occidentale dont il s'est détourné et qu'il a livrée aux barbares. Pour lui, le souffle de Dieu s'éteint à la minute précise où Rome est choisie, entre toutes les cités, pour être la capitale de la chrétienté. Et le christianisme oriental, depuis Photius, oppose à toutes les définitions dogmatiques, arrêtées dès lors dans les conciles romains, l'incrédulité des Juifs d'autrefois, attachés à leur ancienne alliance et niant le tout de la nouvelle.
On sait comment le schisme s'est fait à propos de l'Esprit saint, cette troisième personne de la Trinité dont le souffle tarda tant à révéler, de façon incontestable, la nature. La seconde personne offrait cet avantage de pouvoir être modelée, pour l'imagination du moins, sur le Christ dont les traits vivants n'étaient pas encore effacés de la mémoire des hommes. Mais sous quel aspect se représenter l'agent mystérieux qui siège en Dieu et descend à chaque instant pour agir sur les âmes? On se contentait de symboles, on voyait l'Esprit saint sous forme de colombe, ou mieux encore de langues de feu qui s'érigeaient soudain sur les fronts inspirés. Beaucoup croyaient qu'il s'incarnerait à la façon de Christ et plus d'une âme attendait le Paraclet, pour qui tant d'illuminés se donnèrent sans être crus, à la suite de Manès.
Quoi qu'il en soit, le symbole de Nicée se tait sur son compte, ne sachant comment le définir, puis les conciles qui se proposent de compléter l'œuvre de Nicée lui donnent quelques titres honorifiques et déclarent qu'il procède de Dieu, mais sans entrer plus avant dans la détermination de son essence. 11 y a dans le dogme une lacune que nulle révélation n'a comblée, et tout à coup l'Église latine décide
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que l'Esprit saint procède aussi du Fils, et que dans la Trinité, il doit avoir le même rapport avec le Fils engendré qu'avec le Père inengendré. Tel est désormais le dogme auquel il faudra croire, sous peine d'être chassé de la communion chrétienne. Et l'Orient s'insurge contre la prétention de Rome à résoudre ce point laissé ténébreux par Dieu, et à la suite du vieillard Photius, déclare que désormais il aura ses cadres ecclésiastiques et aussi ses rites indépendants. Et Rome, en qui la logique de l'Un continue à se développer, ne sera plus entendue de l'autre moitié chrétienne qui ferme ses oreilles à toute révélation nouvelle et n'admet immuablement que la parole des sept premiers conciles, ceux qu'elle a abrités dans ses cités, donc les seuls valables.
Rome a fait tout au monde pour ramener les égarés, mais jusqu'ici l'Église grecque a persisté dans son isolement, repoussant tout ce que Dieu a dit aux hommes du haut de la colline du Vatican. La plus belle histoire du monde semble d'ailleurs, au point où elle en est arrivée, perdre de son intérêt, parce que de moins en moins la voix surnaturelle retentit, et les fidèles, défiants de toute nouveauté trop brusque, attachés aux paroles d'autrefois, essaient avec la lumière tremblotante que dès lors on nomme raison, de mettre quelque ordre dans cette masse de révélations ténébreuses et surtout intermittentes. El les doutes naissent avec les Sic et Non que l'audace d'Abélard institue. On met face à face, au sujet de chaque point du dogme, les affirmations souvent dissemblables des Pères de l'Église dont l'autorité, à titre égal, est reconnue de tous. Qui suivre dans le labyrinthe de ces contradictions ? La parole de Dieu est absolue. Un texte scripturaire, à deux reprises, celui de l^âncienne et celui de la nouvelle Alliance, nous la donne, intégrale, et nul n'oserait encore à ce propos élever le moindre soupçon.
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Mais si absolue qu'elle soit, elle demeure trouble, et la raison de l'homme, si imprudemment tolérée par l'Église, — n'at-elle pas condamné l'hérésie eutychienne qui n'hésitait pas à écraser, dans le conflit des deux natures, l'humaine au profit de la divine ? — va, faute d^ mieux, s^donner avec une joie barbare à un travail d'éclaircissement^ jusqu'à ce que le texte ait disparu sous le flot toujours montant du commentaire.
Les Sic et Non ouvrent donc la voie aux Summœ theologicœ, beaucoup plus orthodoxes en général. Pierre Lombard, le maître des Sentences, en donne le premier modèle, à la suite, Albert le Grand, et Alexandre de Halès, et saint Thomas d'Aquin, le docteur angélique qui produit le chefd'œuvre attendu, la Somme — inachevée d'ailleurs comme tout au moyen âge — qui contient sur chacun des dogmes la parole trop succincte de Dieu et les interprétations enchevêtrées et par trop prolixes de l'homme. La construction catholique du cosmos, faite de tant de réticences et d'aveux divins, sitôt repris, perdus dans la nuit, se révèle là-dedans tout entière, avec son caractère composite et quelque peu incohérent qui trahit les intermittences de la révélation. Le concile de Trente qui viendra par la suite — au moment où une Réforme nouvelle, celle du Nord après celle du Sud, un Islam de gens glacés, mettra en question l'authenticité de la révélation postérieure à l'époque paulinienne — opérera dans l'énormité de la Somme un triage, mais l'œuvre de réduction ne portera que sur les détails. L'architecture générale du dogme sera celle qu'édifia de sa main, lourdement et puissamment, le docteur angélique, œuvrant pour l'éternité, celle que, Bossuet, bientôt après, débarrassera de ses échafaudages scolastiques et fera resplendir aux yeux de
tous...
Il est impossible, de l'aveu commun, de trouver dans les Sommes du moyen âge non plus que dans celle de saint Thomas qui les résume toutes, une conception parfaitement cohérente de l'univers et la solution sans termes contra-
dictoires du problème essentiel, s'il faut en croire Cousin : le fini, l'infini et leur rapport. Cependant un mouvement se dessine dans les idées... Des deux maîtres de la raison antique, Platon et Aristote, auxquels, sans bien les connaître d'ailleurs, on fait appel, afin d'éclaircir par leur ontologie le dogme encore trouble, c'est Platon qui règne d'abord et sa logification à laquelle on a donné le nom de réalisme. Aristote est banni, parce qu'il est introduit parles Arabes, Averroès en particulier. Le catholicisme s'insurge contre un système du monde qui a pour garants des affiliés de l'Islam. Puis peu à peu les dangers que recèle le réalisme éclatent aux yeux les moins prévenus et par un brusque sursaut, Platon est suspecté et les conciles le condamnent. Et c'est Aristote mieux pénétré, dégagé de cette pensée arabe qui le compromettait, qu'on proclame orthodoxe et dont la logification, le conceptualisme, se trouve dans la Somme de saint Thomas, sanctifiée par lui.
L'Église est d'abord allée à Platon. Elle trouvait dans l'ontologie de ce disciple de Socrate, telle qu'on l'interprétait au moyen âge, sa façon familière de concilier l'Un et le multiple sous une forme substantialiste... Nous avons vu, dès le premier jour, la hantise des natures, entendons par là, dans la langue des scolastiques, les substances. La question des deux natures, celles du Père et du Fils, causa les désordres de l'arianisme d'abord, du nestorianisme ensuite et ce qui s'ensuivit dès qu'on fit intervenir, entre les deux, Marie, la créature de chair sans nul doute possible. Dès qu'on y adjoignit la troisième nature, celle de l'Esprit Saint, l'Orient, tout entier soulevé, se détacha. Et il ne s'agissait encore que de la substance divine, une et triple à la fois, de l'Infini considéré en lui seul. Aussitôt que la raison essaya de s'attaquer au rapport du fini et de l'infini, de Dieu et des créatures, et chercha par quel nœud substantialiste nous sommes liés, nous le multiple, à l'Un, ce fut l'inextricable. L'Église répondit sans hésiter : par l'Eucharistie. Le fini et l'infini s'unissent substantiellement par l'intermédiaire du
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fils de Dieu, qui est présent sous les deux espèces, quand le fidèle s'approche de la table sainte où est l'Un, nourriture de tous, et communie pour justifier le mot de saint Paul : in Deo vivimus. Le réalisme qui absorbe en quelque sorte la multiplicité des actes et des formes dans l'unité de la substance, convenait donc parfaitement à la doctrine générale de l'Église. Il explique comment l'homme peut être en Dieu et Dieu dans l'homme. La définition de la substance qui est à la fois l'un et le multiple répond à tout.
Mais des protestations s'élèvent aussitôt, les unes que Ton condamne parce qu'on les juge trop dangereuses — elles viennent du nominalisme — les autres qu'on finit par accepter après les avoir repoussées avec fracas. Elles sortent du conceptualismequi bientôt vas'autoriserd'Aristote.L'Églisea ouvert les yeux, a vu le péril du réalisme platonicien qu'elle avait si aisément admis dès l'origine, et ce péril est celui qui Ta menacée tout le temps de son existence, le panthéisme.
Que disent lesnorainalistes? Des choses bien graves pour l'Église. Qu'on en juge. Là où l'orthodoxie voit le lien substantiel de l'Un et du multiple, la doctrine qu'inaugure Bérenger de Tours et que Roscelin poussera à ses conséquencesdernièresn'admetplus que des sensations infiniment diluées et mouvantes, dont l'incohérence se noue assez mal en notre pensée par le subterfuge des mots. 11 en résulte dès lors qu'il n'y a nullement dans l'univers cette immutabilité dont l'Église a fait le premier de ses dogmes. Partout la multiplicité s'ordonne superficiellement par des concepts que les apports incessamment renouvelés de l'expérience font éclater à chaque instant. Partout s'insinue et raille le prestige des métamorphoses, obsession des premiers âges, les seuls où la vision fût pure, et que l'Église, de toutes ses forces, excommunie. L'unification, celle de l'ensemble comme celle des parties qui constituait la hiérarchie substantialiste de Platon, fond ainsi au souffle négateur qui vient on ne sait d'où, s'autorisant sans trop savoir pourquoi d' Aristote, philosophe maudit à cette heure.
Et Bérenger de Tours n'osant s'attaquer à l'Un qui constitue l'ossature logique du cosmos et le faire écrouler sous sa critique hardie, s'en prend à l'Eucharistie, ce moyen terme entre le Créateur et les créatures. 11 y a là dans Ihostie, nourriture où le multiple communie, une substance intermédiaire, semble-t-il, entre Celle qui unifie le cosmos tout entier, au ciel d où elle descend, et celles qui, émiettées sur cette terre, aspirent également à se nouer dans l'Un. Elle tient à la fois de l'Immuable d'où elle émane, et de la fluidité mystérieuse du multiple vers qui elle va. Elle confère un peu de son immutabilité à ce qui est le devenir perpétuel et, par contre-coup, un peu de mouvance à l'Essence une, maîtresse d'éternité.
Or Bérenger de Tours nie la présence réelle du corps de Jésus sous les espèces du pain et du vin. Il ne veut pas admettre que cet être, qui concilie en lui les deux natures — Bérenger se dit sur ce point orthodoxe — continue à les concilier dans l'Eucharistie. Et son argumentation ne manque pas d'astuce, ni même d'énergie. Il n'y a de réel que la substance, et pour chaque être, cette substance est inséparable de ce qui nous est présenté sensiblement. Les réalistes les plus purs ne peuvent méconnaître ce principe sans se renier aussitôt. L'apparence sensible n'est rien en dehors de ce qu'en fait le substrat, seule chose importante puisqu'elle est la part de Dieu en chaque être. Or prenons entre tous ces êtres le corps du Christ qui est censé se donner dans l'Eucharistie et qui, suivant l'orthodoxie, est le réel individu corporel, et non pas un symbole. Il n'a pu, depuis le temps qu'il se partage et par le principe même du substantialisme qui est au fond de la doctrine réaliste, se multiplier indéfiniment et se diviser en assez de morceaux pour constituer, depuis si longtemps, la nourriture de tant de peuples. Donc le corps présent après la consécration et que l'on répartit entre les fidèles, n'est pas celui du Christ en personne, unité substantielle des êtres, mais un iniellec-
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tuale, un concept. Roscelin dira bientôt : un mot, verbum,
flatus vocis(i).
Et comme les lois sur la terre sont autant d'unités substantielles, c'est-à-dire de Christs, et comme la loi suprême du cosmos, Dieu qui trône au h-aut des cieux, n'est pas autre chose lui-même que la Pensée synthétique, englobant toutes les catégories éparses, la critique qui a ébranlé le dogme de l'Eucharistie ébranle par là même tous les autres. Et l'univers est bien près d'être considéré par le hardi fondateur du nominalisme comme un jeu de sensations incohérentes, unifiées de temps en temps par le caprice de pensées individuelles que dément presque aussitôt le caprice des autres... Roscelin ne va pas jusque là, bien entendu. 11 s'attaque au dogme de la Trinité et non plus seulement à celui de l'Eucharistie, il dénoue simplement le lien subsiantialiste des trois personnes. 11 n'a pas l'audace — ce qui serait pourtant la conséquence fatale de sa pensée - de faire de chacun un intelleduale, un terme purement attributif et correspondant à cause de son universalité à mille choses réelles, donc substantiellement inexistant. Il conclut par un vague trithéisme que l'Église dédaigne, parce qu'elle y voit une réminiscence sans valeur de l'hérésie monarchienne, écrasée de longue date. Il y avait plus que cela, dans la pensée ténébreuse encore de ce nominaliste, ancêtre de Hume.
Si le réalisme n'avait eu que ces adversaires, il eût continué à régner sans conteste dans l'Église. Mais il avait en lui-môme son plus terrible ennemi qui se révéla peu à peu, jusqu'au jour où le dogme chrétien ne put plus le méconnaître, l'idée panthéistique. A force de s'absorber dans le Christ, dont le catholicisme nous propose sans cesse limitation comme but unique de la vie, l'individualité perd son essence et d'inquiétants mysticismes apparaissent çà et là. Des aventuriers de la pensée ne prétendent-ils pas sepas-
(1) L'Église a paré- le coup plus tard par le dogme de la transsubritantiation.
L UN ET L IMMUABLE
DIEU DANS l'homme ET L^HOMME DANS DIEU
ser de cette Église qui à travers les siècles s'est interposée entre l'Un et le Multiple, sous prétexte d'achever l'œuvre du Christ, sitôt interrompue par la mort ? Ils s'élancent donc sur les vagues de Tilluminisme, vont directement à Dieu dont ils croient entendre la voix, et la nuit de leur âme s'emplit d'éclairs. Et chose plus grave, ils abdiquent devant tant de lumière et de leur plein gré s'anéantissent, ce que l'Église ne veut à aucun prix. Elle a repoussé jadis l'origénisme et ses hantises orientales d'absorption. Ce n'est pas pour s'abandonner de nouveau à ce quiétisme, si dangereux pour l'individualité.
Cette individualité, il faut la protéger contre elle-même, la préserver des désirs d'anéantissement qui la soulèvent à certaines heures. Or comment le pourrait-on, si l'Église maintenait la construction substantialiste de rUnivers,telle que Platon et le réalisme l'ont édifiée à l'usage du dogme ? L'individuation, qui est l'accident, s'englue dans l'essence et vainement elle se débattra. Il lui faudra toujours céder, rentrer dans cette loi d'uniticationqui a des éblouissements. Les quiétistes ont toujours été des voluptueux.il est doux infiniment de s'abandonner à qui vous guide, vous unifie et à la fin vous absorbe. Le despotisme a toujours bâti sur ce principe. Et le réalisme n'est autre chose que le despotisme en ontologie. L'âme qui s'y livre et en fait sa foi philosophique et religieuse, n'a plus la force de lutter contre l'envahissement panthéistique de l'Un. Elle s'offre aux tentacules qui l'étreignent, aux prises redoutables de la communion par qui l'individualité renonce à être.
De là le délaissement progressif de Platon que l'on constate dans la suite des Sommes, lai faveur grandissante d'Aristote, si outrageusement accueilli à ses débuts, quand il pénètre la pensée scolastique par l'intermédiaire des Arabes, Avicebron et Averroès. L'année même où Simon de Montfort se ruait vers le Midi hérétique, un concile se tint à Carcassonne où, entre deux flambées de Cathares, on brûla les livres d'Aristote, sans parler de dix religieux dont tout
le crime était de suivre d'un peu trop près Amaury de Chartres et David de Dinan, entachés d'aristotélisme et, pour leur bonheur, déjà morts à cette date. Tout ce qui ne fut pas brûlé en fait d'hommes, fut plongé dans l'm /?acf des cachots ecclésiastiques, et l'on crut qu'Aristote ne s'en relèverait pas. Quelque temps après, Aristote, débarrassé de son intellect actif et de quelques tendances émanatistes que le génie de l'Orient avait, de gré ou de force, fait entrer dans sa construction logistique du cosmos, devenait auteur canonique, mieux encore, pilier de l'Eglise, et c'était au tour des platoniciens à rôtir aux flammes des bûchers, en attendant celles d'enfer.
D'où ce revirement?— L'Eglise, s'instituant gardienne de l'individualité que compromettaient si bien les excès du réalisme, adoptait désormais, de façon à peu près générale, non pas le nominalisme de Roscelin et ses sursauts désordonnés, ses mouvances, mais le conceptualisme d'Abélard et de ses successeurs, en qui elle trouvait l'organisation harmonieuse vainement cherchée jusqu'alors dans le réalisme etses immobilités féroces. L'Un désormais gardait ses droits et le multiple aussi, et la doctrine d'Aristote si miraculeusement éprise d'individuation — en dépit des unifications que condense la pensée de la Pensée, voV^atç voT^aewç, avait fait cette merveille. L'ontologie du docteur angélique n'est donc plus le réalisme platonicien. Les individualités ne sont plus saisies et en quelque sorte anéanties dans l'Unité substantielle du Christ, et par-dessus ce moyen terme, dans celle de Dieu. L'univers n'est pas fait de substances particulières, où les individualités, simples accidents, disparaissent, et qui à leur tour s'engloutissent dans la substance supérieure de l'Un — et rien n'est plus que lUn et tout le reste, les hommes et Christ lui-même, intermédiaire entre le Créateur et les créatures, n'a été que la fantasmagorie d'une heure.
Les unifications sont, comme le pressentait Bérenger de Tours, des intellectualia, mais elles sont riches de tout l'infini, dont elles ne sont que des formes particulières. Elles
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instituent, entre les individuations, ce lien d'idéalisme et d'amour que le Christ est venu consolider dans une seconde Alliance, après le pacte primordial conclu au Sinaï. Dieu est dans l'homme et l'homme dans Dieu, mais distincts et également sans absorption ni dans un sens ni dans l'autre. Et c'est à Aristote que l'on doit le miracle de cette conciliation, consacrée par la Somme de saint Thomas. Le philosophe exécré qui fit torturer tant de chair misérable aux premiers siècles de la scolastique, finit donc dans une apothéose, ainsi que le docteur angélique, son interprète. Il eut, proclame l'Eglise, quelque chose du souffle divin, comme certains païens, ce mystérieux Virgile aussi dont un poète a dit :
Dans Virgile parfois, Dieu tout près d'être un ange, Le vers porte à sa cime une lueur étrange.
En la pensée d'Aristote flotte également une lueur étrange. Il est regrettable qu'on ait mis tant de temps à s'en apercevoir, mais la révélation se fait de façon si trouble et l'orthodoxie se constitue par tant d'à-coups !...
Le dogme est à peu près érigé dans son ensemble. C'est désormais ce tout inébranlable qui défie les âges et dont il est défendu, sous peine d'excommunication, de retirer une seule pierre. A la conception thomiste, pénétrant le cosmos de logique merveilleuse, s'oppose un instant le scotisme, et d'étranges doutes envahissent les âmes. Qui sait si le monde, organisé comme le dogme nous l'enseigne, est éternel, au sens absolu du mot, si un décret nouveau de la volonté créatrice ne pourrait pas, en une seconde, le bouleverser de fond en comble, faisant du vrai le faux, du bien le mal et pis encore ? La volonté en Dieu, supérieure à la pensée, peut tout, même l'impossible, jusqu'à s'anéantir et avec elle éteindre
DIEU DANS l'homme ET l'hOMME DANS DIEU gl
les essences, non moins que les existences, instituées un moment par Jeu..,
L'Eglise repousse cette dangereuse innovation humaine qui sous prétexte de donner plus de puissance à Dieu, en l'élevant au-dessus de la raison, compromet l'édifice de l'un et de l'Immuable, si laborieusement construit à travers les siècles, d'après les paroles intermittentes et bien ténébreuses, il faut l'avouer, tombées du ciel. La pensée chrétienne, après la secousse du scotisme, se raffermit dans la foi de la pérennité des décrets de Dieu, qui est la raison d'être du catholicisme et même à ce sujet, à l'heure qui approche des déchirements, un dogme va se surajouter à tant d'autres, le seul nouveau depuis le thomisme, celui de l'Eglise...
J'ai dit plus haut à propos de Paul en quoi consiste le protestantisme. C'est une forme de pensée assez commune dans le cours du moyen âge, car on n'en est plus à compter les sectes de Cathares ou réformateurs, revenus à la révélation du Christ et à ce qu'on pourrait nommer la méthode d'immanence des premiers âges, niant par conséquent lélaboration intellectualiste des dogmes, consacrée par les Conciles. Mais elle se manifesta surtout au signal donné par Luther et Calvin, et prit une très grande extension, faillit un instant arracher le catholicisme de ses bases d'éternité et s'y substituer, triomphalement, dans une Rome nouvelle, Genève, où le multiple s'unifierait de façon nouvelle. Une chose favorisa puissamment cette Réforme, ce fut le mouvement général du siècle, préconisant par la voix de tant de génies le retour aux âmes archaïques, abolies depuis si longtemps et consacrant, sous couleur de renaissance, le triomphe de la mort sur la vie.
Ce qui l'entrava, ce fut la timidité et plus encore l'incertitude de ses initiateurs. Plus rien ici de la Réforme du Sud soufflant avec frénésie sur toutes les imaginations fantasti-
CHIDE.
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ques où s'amusaient les conciles d'Orient, et en un de ces efforts de fanatisme que 1 humanité a de la peine à renouveler, faisant retour à la parole la plus ancienne, à celle que les billevesées intellectualistes n'ont pu encore souiller.Nos réformateurs du seizième siècle se gardent avec soin de toute intransigeance. Ils rejettent, mais ils admettent aussi, au gré de leur raison — entendons par là cette lueur qui est en nous, si tremblotante à certaines heures et que l'Eglise par un défaut de tactique visible dès les premiers jours a laissé subsister, pour sa perte. Ils taillent dans le massif immense du dogme, à travers ce formidable enchevêtrement qu'est la Somme de saint Thomas, par exemple. Mais chacun pratique sa coupe sombre, sans souci de ce que font près de lui les autres bûcherons de la forêt du dogme. Ils n'entendent pas le bruit sourd que rendent les chênes millénaires, en s'écroulant un à un...
Il en résulte Tétrange multiplicité que Bossuet a mise en lumière dans son ouvrage capital : Histoire des variations des Eglises protestantes. Le dernier Père de l'Eglise nous dit les tentatives de la Réforme pour reconstituer en son sein l'unité à laquelle elle se dérobe. Elle aussi voudrait instituer des conciles où les sectes pullulantes à la voix de Luther viendraient abdiquer entre les mains d'un pape nouveau investi de lautorilé dogmatique, et aussi du droit de brûler qui pour tous les gens de cette époque, catholiques ou protestants, en semble inséparable. Mais les unifications qu'on réalise pour un instant se dénouent presque aussitôt. On ne s'y entend que pour condamner l'Eglise catholique, dont la corruption s'étale sur la colline jadis sacrée où Pierre et Paul versèrent leur sang. On ne voit plus en elle la continuatrice de l'œuvre du Christ, chargée d'être l'intermédiaire entre Dieu et les hommes. Mais on ne prétend pas non plus comme tant de mystiques du moyen âge, aller directement à Dieu. Nos demi-révoltés ne peuvent pas se passer de l'Eglise, car ils s'attachent à la parole du Christ qui l'a fondée sur la pierre d'éternité. Mais les prêtres ont menti qui
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ont dit être - s'appuyant depuis Constantin sur l'autorité civile et ses foudres- l'Eglise véritable. La seule que reconnaissent les protestants est cette Eglise invisible, composé en tout temps parles élus que Dieu seul a -connus et qui ont pu, ea certaines heures, être réduits à un très petit nombre, peut-être même à l'unité, sans que la promesse faite par le Christ ait failli. Et tous se disent dès lors membres de l'Eglise invisible. Ils ont la révélation intérieure dont les catholiques déclaraient faussement avoir le monopole. Le malheur est qu'à peine assemblés pour se constituer n leur tour en Eglise visible, la discorde souffle sur eux par rafales et dissout ces pseudo-conciles d'où un dogme universellement accepté, n'est jamais sorti.
Il enestquivontjusqu'àadmettrelesconcilesdu quatrième siècle et le symbole des apôtres qui est à peu près de cetteépoque Les voilà donc saisis à leur tour par les difficultés métaphysiques que le catholicisme a cru résoudre grâce à la conception des mystères et la distinction, qui fait le fond de son argumentation éternelle, entre la logique divine et la ogique humaine -d'où l'absurdité, marque indubitable de
la venté révéIée...Cetlepensée,quisemblemonstrueuse aux rationalistes, éclate d'un bout à l'autre de l'histoire ecclé siastique. et de TerluJlien à Sôren Kierkegaard (1) do l'illu raine africain au danois mystique, l'accord se fait sur ce point : credo quia absurdwn^ je crois parce que la chose est contradictoire... Aussila plupart des réformés remontent-ils plus haut, avant l'Evangile johannique où la métaphysique substantialiste commence à poindre. Le paulinisme, élaboration première de la révélation du Messie, leur semble généralement la forme du christianisme primitif qu'il convient d'adopter. Ce n'est déjà plus la parole trouble du Christ lui-même, se défiant des voix démoniaques qui l'obsèdent doutant par instants de sa mission, ce n'est pas encore la métaphys que du logos et la fantasmagorie des hypostases
(1) V. sur Kierkegaard Télude de M. II. Delacr
oix.
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On eu vient, en voyant ainsi la Réforme hes.ter le long des siècles, déterminer à tâtons le point précis où elle doit cesser de croire à la révélation que l'Eglise catholique proclame continue, à admirer la logique farouche de Mahomet nui lui, fait sauter tout le bloc et ne garde qu'un mot avec lequel il bouleversera le monde : Unité ! Le reste, tous les êtres à double nature dont Christ est le prototype et qui ont pour mission de relier l'Un au multiple, s'évanouissent au soufne ardent de la négation islamique. L'Un et les créatures écrasées sous sa toute puissance, voilà ce que Dieu a montré aux hommes d'un seul geste quandil parla à Ibrahim, l'Abraham des Israélites... La vraie Réforme est celle de Mahomet.Celleduseizièmesiècleest une série de compromis, dont Bossuet a supérieurement montré l'inanité dans son histoire bien nommée des Variations. Et c'est par ce même Bossuet que se définit le dogme de l'Eglise, une et immuable, dont le magistère s'impose désormais à propos de toutes les difficultés qui hérissent la conception thomiste, éclairée autant que possible par le concile de Trente.
L'ère du développement organique du dogme est finie, celle des apologies commence. Ces âmes en qui le doute est entré par le fait du protestantisme, qui ne savent plus, dans le désarroi des sectes, à quel point précis il faut s'arrêter et cesser de croire, il faut, atout prix, les ressaisir, les ramener à la foi complète dont elles se sont éloignées un instant, mais non sans espoir de retour. Et une société se fonde, la plus étrange organisation que l'on ait vue depuis celle de l'Église catholique, dont elle se propose d'ailleurs d'être le complément. J'ai nommé l'ordre de Jésus, création de l'extraordinaire Loyola, qui va avec un mélange singulier de sens pratique, tel que rarement on en vit un pareil, et aussi de mysticisme, voire même d'hallucination — par qui la réalisation du plan primordial fut heureusement rendue
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impossible — prendre en main l'œuvre d'orthodoxie, si bien compromise par la papauté.
Jusqu'ici les dogmes se sont imposés, grâce à Téblouissement de la révélation, que nul n'eût osé mettre en doute. Mais voici que les pensées s'enténèbrent. La Réforme a fait passer partout un frisson de nuit, et les élans vers la lumière sont brisés désormais. Puisque les âmes s'écartent du vrai, on ira vers elles, de gré ou de force, en employant la ruse au besoin après la violence, on les arrachera à ce doute maussade qui les désole, on les ramènera à la clarté merveilleuse des dogmes, jusqu'à ce qu'elles proclament le grand mot de la foi : Credo quia absurdum. Pas de raisons dont on n'use pour les réduire ainsi à la déraison, qui est en réalité la raison suprême, la profonde logique dont les secrets se déroberont sans doute à jamais aux prises de notre intelligence. Loyola, le grand manieur de réalités, ce psychologue qui démêle si bien les mobiles et les ressorts de toutes les âmes — par bonheur pour nous doublé d'un illuminé — invente ainsi Y apologétique moderne, qui va droit à l'ennemi, la raison humaine, et compatissant, à sa faiblesse, se faisantvolontairementbasse et humiliée, exploitant ses moyens trompeurs d'argumentation, la ramène à Dieu et la contraint à admettre aveuglément cette contradiction, qui est le sceau de la vérité...
De là ces « mouvements tournants » (1) qui nous déroutent dans les apologétiques, dont le nombre va s'accroître sans cesse, depuis que Loyola en a tracé le plan général. Ce n'est plus le simple exposé du dogme à la façon de saint Anselme, la fides quœrens inlelleclum, où la révélation daigne comme à regret fournir quelques explications à cette puissance trouble que nous portons en nous et qui s'apprête dès lors à s'exalter, jusqu'à devenirdieu à son tour, de démon qu'elle fut si longtemps. Pascal, le terrible ennemi des Jésuites,
(1) Le mot a été dit à propos de Joseph de Maistre et de ses Soirées de Saint-Pétersbourg où nous prenons, pour arriver au but, des chemins si singuliers.
gj. l'un et l'immuable
n'hésite pas cependaat, dans l'intérêt de la religion qu'il sent ébranlée — le P. Mersenne ne compte-t-il pas cinquante mille athées à Paris seulement ? et il ajoute : in unica domo possis aliqiiando reperire diwdecim qui hanc impieiatem vomanl (1)— à adopter la méthode que Loyola a recommnadée à ses fidèles. Lui aussi, pour ressaisir les âmes et éblouir les pauvres raisons en qui il a uae confiance assez limitée, se sert du procédé mécanique si bien mis en valeur par ces puissants éducateurs, les Jésuites. L'essentiel est pour lui, de « préparer la machine», d'utiliser, quitte à a6e//r les générations, les lois de la formation des croyances. Il convient de ne rien négliger, pour sauver ces âmes qui se perdent, et pour cela le meilleur est de s'adresser à l'enfance, de créer, dans les mentalités puériles, des habitudes, d'y faire entrer le conscient dans linconscient, suivant la formule quelque peu prétentieuse d'un psychologue qui croit avoir découvert la chose — après les Jésuites (2). L'apologétique repose nécessairement sur le dédain et quelque peu la terreur de la raison humaine, dont une certaine philosophie — inaperçue encore, mais bientôt triomphale — exalte à la suite de Ramus, Descartes et quelques autres, les droits aux dépens deDieu... Une simple anecdote de radolescence de Pascal (3) nous montre à merveille l'effroi de la raison chez le futur auteur de V Apologétique chrétienne, dont les débris ont constitué les Pensées.
Il y avait à Rouen, au temps où Pascal, très jeune encore, y résidait, un ancien religieux Jacques Fortou, dit frère Saint-
(1) Les Questions sur la Genèse sont de 1623. Mais rincrédulité n'a fait que saggraver durant tout le siècle. Cf. Pehrens, les Liberlins au dix-septième siècle.
!■?) Je fais allusion à M. Gustave Le Bon, auteur dun amusant volume la Psycfwlocjie de VÉducation où l'auteur révèle, malgré ses alTectations scienlistes, une ignorance à peu près complète de la pédagogie et des problèmes - je dirai presque des drames - qui se jouent autour de la psychologie puérile.
(3) Rappelée par Boutroux, Pascal, p. 24.
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êy
Ange. « 11 soutenait qu'un esprit rigoureux peut, sans le secours de la foi, parvenir par son seul raisonnement à la connaissance de tous les mystères de la religion, que la foi n'a d'autre rôle que de suppléer, chez les faibles, au défaut de la raison. Indépendamment des hérésies où aboutissait le frère Saint-Ange, Pascal jugeait condamnable en lui, même le principe d'où il les tenait.
Ce principe, on le voit aisément, est celui que Descartes, à peu près dans le même teuips, va faire triompher : la possibilité de tirer tout, la création et même le créateur, de la raison humaine, érigée, comme on n'hésitera pas à le proclamer bientôt, en règle universelle du cosmos, en Dieu. Pascal et deux de ses amis, nous dit-on, vinrent donc trouver le frère Saint-Ange et s'efforcèrent de lui faire comprendre la disparité nécessaire entre la pensée humaine et la volonté divine, supérieure à tous nos raisonnements, en un mot, ils développèrent longuement le Credo quia absurdum à cet homme qui disait : C/tg?o ^w/a /ogf/cam. Ils ne purent parvenir, malgré leur éloquence, à lui démontrer la déraison de la Raison profonde des choses et, à bout d'arguments, furent contraints de le dénoncer à l'autorité ecclésiaslique. Le pauvre homme tremblotant s'empressa dès lors de désavouer tout ce qu'on voulut.
Pascal, et tous les apologistes du christianisme qui sont venus à sa suite, sans en excepter Joseph de Maistre, se proposent donc, en faisant appel à la raison, de la convaincre peu à peu qu'il lui convient de renoncer à elle-même et de s'abîmer d-ans la déraison, autrement dit dans l'absurde. Car, suivant le mot que Spinoza va bientôt prononcer, il n'y a pas plus de ressemblance entre la pensée humaine et la pensée divine qu'entre le Chien, constellation céleste, et le chien, animal aboyant. La contradiction, telle est la marque indélébile de tout ce qu'il y a de divin ici-bas. La tactique qu'il suit dans l'apologétique n'est donc pas uniquement d'humilier la raison humaine à la façon du scepticisme théologique, de ^Montaigne à Huet. Pascal a
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goûté à la géométrie, il a l'ivresse des lois mathématiques, des pensées cosmiques, saisissables à l'humanité malgré les vagues d'occultisme qui parfois les emportent. 11 met en lumière, à côté de l'ignominie, la prodigieuse grandeur de cette pensée et il conclut : il y a de l'absurdité dans Thomme, donc il y a du divin — sinon tout le divin, comme sont prêts à l'affirmer trop légèrement frère Saint-Ange et le rationalisme qui va suivre.
Il y a du divin. Le Christ revit en chacun de nous, et par le Christ même la contradiction qui fait son essence. 11 vit et meurt à la fois, car telle est sa mission qui trahit, pour les yeux de chair, la logique, profonde sous les apparences d'illogisme, à laquelle obéit le cosmos. Nous devons donc l'imiter perpétuellement et pour cela nous mortifier, ce qui est le comble de l'absurdité — donc de la raison, en nous plaçant au point de vue divin. Car il nous faut réaliser en nous la mort pour la partie déchue et la vie pour celle que Dieu exalte et qu'il a appelée à lui par le sacrifice de la croix. Logifier notre existence selon l'illogisme que la révélation impose comme loi à toutes les activités, tel est donc le but qu'assigne Pascal à l'homme, quand il lui aura, par des arguments tirés de la raison même, persuadé l'inanité de cette raison devant celle de Dieu. Et l'audacieux Voyant de labsiirde crie à ceux dont les yeux sont fermés à cette lumière éblouie de la contradiction et s'obstinent dans leur pauvre logique : « Vous ne voulez pas croire ? Abêtissezvous. » Et suivant sans scrupule les principes posés par Loyola en tête de ses Exercices spirituels, il s'efforce, à bout de raisonnements et par des moyens mécaniques, de produire cet état trouble qui n'est plus seulement intellectuel, où tout le divin qui est en notre tréfonds et a sommeillé si longtemps, s'exalte soudain et resplendit et se fond merveilleusement au divin qui vient à nous, du dehors, par la grâce.
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La tactique de Pascal n'a pas été oubliée. D'autres sont venus depuis, reprenant les méthodes de jadis qui s'adressaient à la raison déjà acquise à la foi, et se contentant de mettre en lumière, pour ceux qui sont déjà convaincus, la crédibilité du dogme. Mais cette pointe hardie dans l'inconnu, jusqu'en plein cœur du rationalisme, tentée par le génie de Pascal, a laissé dans la conscience chrétienne un souvenir profond. Et de nos jours où la raison humaine, exaltée par l'acquis scientifique des siècles, prétend détenir le trésor des lois et en tirer au jour les splendeurs, sans l'aide d'une révélation quelconque, par un simple travail d'analyse et de déduction, la méthode qu'il a inaugurée — celle d'immanence — est ressaisie par divers apologistes, inquiets du discrédit où les excès de l'intellectualisme ont jeté le dogme catholique...
Ce qui constitue en effet le plus grand obstacle à l'admission du dogme, tel que l'Église l'impose à peu près immuablement depuis le concile de Trente, c'est le caractère intellectualiste dont on l'a revêtu. Les pensées habituées, par le positivisme de plus en plus répandu, au relatif, s'effarent de cet absolu qui, leur semble-t-il, n'est pas de leur essence. Il y a là, de la part de l'Église qui prétend faire descendre dans toutes les âmes à la fois, sans accommodement aux conditions de la raison humaine, le tout de la raison divine telle que les conciles l'ont définie, un manquement aux lois élémentaires de la physiologie et aussi de la psychologie. 11 est nécessaire à un organisme, mental aussi bien que physique, que toute nourriture apportée du dehors puisse s'assimiler et l'introduction d'un corps étranger, sans possibilité de réduction, entraine fatalement la désorganisation et la mort. Ainsi en est-il du surnaturel. La logification dont Dieu a laissé entrevoir les premiers linéaments au Sinaï et dont le concile du Vatican
l'un et l immuable
en dernier lieu, suivant à un long intervalle celui de Trente, a achevé le dessin — pour un temps du moins, car la plus belle histoire du monde, celle de la révélation, comme on le sait, n'a pas de lin — est caractérisée de l'aveu de ceux qui sont entrés le plus avant dans la pensée religieuse, par la contradiction, le mystère, dit-on pour voiler les choses. L'Un est multiple, il se donne et demeure tout entier, il vit et meurt en même temps : ainsi s'est défini le Christ, fils de Dieu et révélateur de son essence. Et l'Église qui continue son œuvre tous les jours et renouvelle pour le salut de tous le sacrifice de l'Un, institue cette contradiction comme premier point de la dogmatique. Or la crédibilité de tous les dogmes de l'Église, éblouissante pour celui qui a la foi, ne l'est nullement pour l'incroyant, et nulle méthode d'apologétique extrinséciste, pourrait-on dire, n'a quelque chance de la produire dans les âmes que rien n'a préparées
pour cela.
11 est donc à peu près impossible, si l'on s'en tient à l'exposé du dogme tel qu'il tombe des chaires chrétiennes, un et immuable à travers les âges, de faire pénétrer le surnaturel par force, dans les crânes qui lui sont rebelles. Et c'est pourquoi de hardis fils de l'Église, se souvenant de ce que Pascal a tenté autrefois, reprennent son œuvre. Étant donné, sans conteste possible, que la transcendance du dogme le rend incommensurable avec nos facultés, il s'agit de recourir à une méthode nouvelle et d'essayer si, par l'immanence, en opérant par le dedans et non plus seulement par le dehors, on n'arriverait pas à pénétrer desurnaturalité ces âmes rétives, à fondre en elles l'ordre de la science et l'ordre de la religion. Ne sont-ils pas l'un et l'autre, mais en des plans divers de la pensée, un seul et même ordre, celui dont le révélateur a donné la notion encore trouble au Sinaï et dont la science, tous les jours, livre les détails merveilleux?
Et les controverses du dix-septième siècle renaissent sous nos yeux. A côté des partisans de la transcendance qui
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redoutent les nouveautés et s'attardent à développer l'éternel syllogisme de la crédibilité, valable pour les croyants seuls, ceux de l'immanence, dans l'espoir de ramener à eux les incroyants, développent le facienti quid est in se, Deus non denegat gratiam. Aux plus obstinés rationalistes, niant qu'une parcelle quelconque de surnaturel soit en eux et dès lors repoussant a priori cette méthode d'entraînement, inaugurée par Pascal, ils répondent : « Vous êtes plus riches que vous ne pensez. 11 y a en vous de l'inaperçu. Écoutez dans les profondeurs de votre âme et prenez conscience de tout ce que vous possédez déjà. Car vous n'êtes pas seul en vous, un autre habite votre cœur avec vous, et cet autre que vous ne savez pas nommer encore, que vous confondez encore avec vous, cet autre a déjà mis en vous le germe et la force d'une croissance ineffable... »
Il ne saurait dès lors être question de l'introduction brutale d'un corps étranger, caillou intellectuel jeté de la colline du Vatican et destiné à être éliminé, sous peine de mort par la pensée qui se veut scientifique. 11 y a en nous des richesses virtuelles que nous n'avons pas le droit de dédaigner et un travail de postulation immanente peut, sans que nous le voulions souvent, le faire passer de l'implicite à l'explicite et permettre au divin que nous contenons sans nous en douter, de se révéler (1). Un enrichissement est donc possible qui ne serait pas une importation, une transcendance, toujours mal aisémentassimilable dans un milieu qui ne lui est pas approprié. Le surnaturel vient donc en nous parfaire la nature et non l'abolir, unifier ces prétendus plans de pensée que tant de savants, croyants sincères, admettent encore quand ils disent : « Ceci n'est pas du domaine de la science, mais du domaine de la foi. » La foi n'est plus fadhésion à un ensemble de dogmes contradictoires à notre raison et constituant par suite autant de mystères. Elle est le développement, par une méthode
' (1) Cf. Maurice Blondel, la Quinzaine, 10 février 1904.
d'immanence, d'une logique profonde que nous portons en nous en naissant, car Dieu est toujours dans l'homme, si dégradé qu'il soit, de même que l'homme peut, grâce au sacrifice du Christ, s'élever à Dieu, si haut qu'on le rêve. Et cette logique profonde qui si longtemps a passé pour illogisme, illumine soudain d'une clarté surnaturelle les unifications troubles de notre pensée, auxquelles la science, dépourvue de la foi, prétend s'arrêter.
Cette méthode, dont Pascal usait si supérieurement, n'est d'ailleurs pas nouvelle dans la tradition du christianisme (1). Dès le temps de la patristique, une réaction contre l'intellectualisme se faisait sentir un peu partout. On se défiait de l'élaboration du dogme suivant une métaphysique par trop abstruse, on s'effrayait de ne plus connaître l'absolu que par fintellect, cette capacité d'abstraction que l'homme s'est, selon toute vraisemblance, créée artificiellement. Les platoniciens, suivis en cela par les premiers fidèles du Christ, disaient jadis qu'il faut aller à Dieu avec toute l'âme, aùv oln t^ ^^ux?. Et déjà l'on parlait d'appeler en nous, par un effort purement immanent, l illuminât ion, cette fusion du surnaturel et du naturel qui constitue la vie religieuse, au lieu de l'attendre de l'argumentation apologétique, de plus en plus abstraite, ou d'un souffle capricieux qui si souvent se dérobe. Mais la peur de succomber aux hantises du mysticisme qui ont flotté éternellement autour de la foi chrétienne, retint la plupart des Pères dans cette voie de l'immanence. Et c'est pourquoi ils ont adhéré à ces symboles intellectualistes où se sont formulés, de génération en génération, les résultats de la ratiocination humaine, œuvrant sur la parole trouble de Dieu...
(1) Cf. Louis Lagnier, la Méthode apologétique des Pères pendant trois premiers siècles.
les
DIEU DANS l'homme ET l'hOMME DANS DIEU
Loyola, aux heures de dangers si grands pour l'Eglise — et Pascal sur ce point ne fait que suivre « le janiss. i o de la foi » — retrouve cette méthode d'immanence qui futcellf^ des premiers chrétiens d'avant le johannisme. Il rejettera hardiment toute apologétique transcendante, il ira vers l'incrédule ou du moins vers celui qui pour le moment se croit tel et méconnaît en lui la part de divin qu'il recèle sans pouvoir se l'avouer. C'est là une âme égarée par l'abus d'une raison qu'il faut se garder d'humilier trop vite, car elle se cabrerait aussitôt et serait une proie de plus pour le protestantisme menaçant. De là de savants travaux d'approche, que Pascal énumère avec complaisance. Nous n'avons que les débris de l'apologie chrétienne et nous ne pouvons pas savoir si la forme définitive qu'il eût donnée à son œuvre eût été dans le sens de la méthode de transcendance ou de celle d'immanence. Peut-être, ébloui comme tant d'autres théologiens de la crédibilité que contiennent les dogmes, les eût-il jetés à la face de l'incrédule pour l'écraser sous un excès de lumière. Mais les matériaux, plus modestement, trahissent la méthode d'immanence qui nous est familière en nos temps de doutes et de flottements. Pas plus que Loyola il ne dédaigne aucun moyen de persuasion, depuis les pi us grossiers, ceux qui ont un caractère mécanique jusqu'aux plus élevés, ceux qui s'adressent à l'intellect seul, en passant par les preuves dont se satisfirent les esprits des premiers âges, mal formés encore à nos logiques modernes, et les prophéties, et les miracles, et les martyres !... Et l'incrédule, remué malgré lui par tant d'arguments si disparates qui saisissent et contraignent en lui ce qu'il y a de plus haut et aussi de plus bas, hésite, sent peu à peu étinceler dans sa pensée le divin qu'il niait. Et le surnaturel l'envahit désormais. L'acte de foi jaillit à ses lèvres. Les dogmes dès lors lumineux viennent se tondre à la science purement humaine et agrandissent dans tous les sens, inondent d'infini, les lois si pauvres dont il se contentait jusqu'ici...
C'est surtout au dix-neuvième siècle que le danger, contre
l'un et l'immuable
lequel les Jésuites ont essayé de défendre l'Église, devient plus grave, et que les âmes, de plus en plus rebelles, demandent à être ramonées à Dieu avec souplesse. Aussi la méthode d'immanence de Pascal a-t-elle plus de chance de réussir que la méthode de transcendance d'un Joseph de Maistre par exemple, polémiste fougueux mais essentiellement maladroit, avec son bourreau coiffé de rouge. L'Église avec raison accueille assez froidement ces violents qui risquent de la compromettre auprès des âmes tendres, celles qu'elle a tout intérêt à faire rentrer au bercail. Aussi Mœhler (i) a-t-il soin de déclarer que c'est par le dedans qu'il faut considérer le catholicisme pour le comprendre et non parle dehors, par un exposé de dogmes irréductibles à notre pensée dynamique. C'est en vivant le christianisme dans l'Église etparl'P^glise, incarnation prolongée du Christ sur la terre, qu'on a chance de pénétrer, à travers Técorce des symboles et des rites, jusqu'à l'esprit intérieur qui est l'essence de la religion. Le catholicisme est de la vie avant d'être une gnose...
Telle est la formule qui de Mœhler va passer à Newman et par le prestigieux auteur de la Grammaro fassent, remuer dans ses entrailles profondes le catholicisme, obstiné depuis tant d'années à n'être plus que cerveau et intellectualité. Newman, avec l'audace tranquille d'un Pascal, sûr de posséder la vérité, va droit a l'ennemi qu'il s'agit de réduire et de ramener, s'il est possible, le subjectivisme. Car la raison humaine, depuis le temps où Loyola lançait contre elle ses farouches et subtils disciples, a pris conscience d'ellemême et prétend constituer les lois du monde. C'est le sujet qui désormais, aux lieu et place de Dieu, organise et décrète. Et le Vovant, comme on l'a nommé, ne craint pas de se placer, suivant la tactique de l'immanence, au cœur du sujet. Il sait, pour avoir manié bien des âmes, combien
(1) V. son ouvrage prinripal : VUnilé dans VÉgli?e ou des Principes du catholicisme d'après l'esprit des Pères des trois premiers siècles, et auBrti la Symbolique (1832).
DIEU DANS L HOMME ET l'hOMME DANS DIEU
il est difficile de leur inculquer la foi à l'existence d'objets mystérieux, transcendants, d essence étrangère à la nôtre. Bon pour le naïf réalisme du moyen âge qui imposait aux esprits, alors capables de digestions auxquelles nous répugnons présentement, sa lourde construction substantialiste. Cette unification si complexe, où s'enchevêtrent inextricablement les tahiilce logicce que la pensée de Dieu seul es capable de synthétiser, pouvait, en des périodes de foi primitive, entrer, telle quelle, comme une masse, dans les cerveaux. Mais depuis Kant et Fichte qui aboutissent nettement aux conclusions autothéistes, pressenties par les cartésiens, l'assimilation est moins aisée. Les amoncellements de dogmes transcendants dont il suffisait jadis de démontrer la crédibilité pour qu'ils pénètrent en nous et deviennent partie intégrante de nous-mêmes, soulèvent aujourd'hui des défiances, justifiées d'ailleurs. Cela n'est pas, semble-t-il, de notre substance intellectuelle, ce n'est pas nous qui créons cet ordre surnaturel. Nous le recevons tout fait du dehors, OupaOEv, comme eût dit Aristote. C'est pourquoi nous aimons mieux nous en tenir, devant les ténèbres du cosmos, à ce qui est nous-mêmes, l'ordre de la nature, les lois, objet de la science.
Et en conséquence Newman se plaçant ainsi que Pascal au point de vue de ses adversaires, les rationalistes, dans le sujet, admet comme eux que c'est la pensée humaine qui construit le monde. Mais cette pensée contient plus qu'elle ne veut se l'avouer elle-même, Dieu plus intérieur que notre intérieur, perçu par tous les mystiques. Il suffit par une méthode d'entraînement de le faire étinceler en nous et le surnaturel rayonnera soudain, et l'ordre qui fait l'objet de la révélation jaillira, éblouissant de gloire la piteuse logification que notre raison purement humaine s'efforçait de débrouiller dans le cosmos. Ainsi le fidèle qui a été d'abord l'incroyant, vivra selon la vie du Christ, au lieu d'en raisonner le mystère métaphysique. Le primat de la raison pratique, institué par Kant, apparaît donc, où l'on s'atten-
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l'un ET l'immuable Ho
dait le moins de le rencontrer, dans Tordre surnaturel aussi
bien que dans Tordre de la nature. ^
Newman semble, à Theure présente, avoir conquis un grande partie du monde catholique. En France part.cuherementM. Tabbé Laberthonnière, dans ses Essa.sdepinlo. Sophie reUgieuse et surtout M . Maurice Blondel, dans / AcUon et dans sa célèbre Lettre sur le dogme, se sont aUs les tenants de Timraanence. Le dépôt sacré que 1 Eglise, vlTclesia doeens, a reçu depuis tant de siècles et qu elle transmet sans cesse, aux générations avides de venté, a VEcclesia discens, est immuable, si Ton veut. On ne saurait être catholique si Ton n'admet pas, avant tout le reste immutabilité du dogme. Mais il est aussi susceptible de progrès, ou si le mot efïraie, d'éclaircissement. U ce progrès est Tœuvre de VEcelesia diseens, tandis que 1 Eecles.a doeens se réduit, dans la pensée de ces novateurs, au rôle d'appareil enregistreur. L'une instruit, selon les révélations d'autrefois, l'autre cherche cette révélation intérieure dont le prophète parlait, avant Christ lui-même.
Et le progrès se concilie ainsi avec l'immuable, par le miracle perpétuel de cette Eedesia diseens qui reçoit du dehors et fouille au dedans et se constitue le dogme qui est sa vie à la fois par transcendance et immanence : « Tournée amoureusement vers le passé, où est son trésor, elle va vers Tavenir où est sa c.mquête et sa lumière. Mais ce qu e le découvre, elle a Thumble sentiment de le retrouver fidèlement. . Rien du dogme ne sera renié. 11 s'agit seulement pour le fidèle, suivant la formule de M. Blondel,de le découvrir en lui-même et par là de le retrouver, car il ne saurait être, quoique issu de nous, autre que celui de 1 Acc/es,a doeens, le dépôt traditionnel légué par les conciles. 11 s agit surtout de croire et non plus uniquement de raisonner le dogme... Et Tapologétique, puisqu'on ne saurait en ces heures de troubles de conscience dédaigner les incroyan s qui de plus en plus se détachent de l'Eglise et repoussent le dépôt merveilleux, sera pragmatique elle aussi. N'a-t-on pas
fondé, pour suivre la tradition de Pascal, une Revue pratique d'apologétique où Ton voit des articles intitulés : Apologie vivante (1) ? La dialectique est décrétée vaine. C'est la puissance du saint qui perpétue Jésus pour nous, suivant lexprcssion connue, elle qu'on invoque pour ramener les âmes au dogme. Il faut vivf^e et non plus discuter. Et Fogazzaro écrit : // Santo.
L'Église s'est émue de ces innovations, qui se recommandent du grand nom de Newman comme on vit au dix-huitième siècles les Encyclopédistes se couvrir sous la gloire, très contestable d'ailleurs, de Bacon. Mais Newman serait peut-être efiarc de ce qu'on a tiré de sa méthode d'immanence et regretterait, à voir l'apologétique vivante de nos jours, d'avoir cédé sur ce point capital au subjectivisme et fait de la pensée le principe de l'ordre naturel et aussi surnaturel. A la façon dont parle et agit il santo de Fogazzaro, rapidement mis en interdit par Tlndex, on comprend les dangers de cette méthode qui laisse une trop grande part à l'individualité.
Il est bon, accorde l'Église, que la foi se fasse vivante, que le dogme, loin de tomber de haut, en des âmes mal appropriées, ne s'introduise dans les pensées qu'après l'entraînement dont parle Pascal, et Newman à sa suite. Mais il ne faut pas allef trop loin dans ce sens, charger la raison individuelle — tolérée seulement et déclarée dès l'origine contradictoire en son essence, illogique par rapport à la raison de Dieu — du soin d'éclaircir le dogme, laissé volontairement obscur par le Créateur. Il n'est qu'un magistère qui s'impose, celui de l'Église, et non pas celui, infiniment multiple, des saints à la façon nouvelle, qui ont un peu trop d'analogie avec les voyants du protestantisme primitif. Le
(1) Abbé Guibert, 15 janvier 1906.
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dogme, quoi qu'on dise, est un dépôt auquel nul n'a le droit de toucher, et Dieu seul, par une révélation inattendue, pourrait ajouter, à la logification constituée avec tant de saccades et d intermittences, un élément nouveau. L'Eglise et son chef n'ont qu'un droit d'interprétation sur 1 acquis du passé, droit absolu dailleurs quils ne sauraient partager avec qui que ce soit. Parler de progrès, comme on l'a fait trop souvent dans l'école de Newman, c'est donc ou jouer sur les mots, si Ton respecte le magistère de l'Eglise, ou laisser toute liberté à la fantaisie individuelle, aux illuminations que la grâce ne sollicite pas, et par là même sortir de la communion des fidèles à qui une seule foi s'impose.
C'est contre de telles innovations, à peine perceptibles alors, mais aujourd'hui communément acceptées, que s'est réuni, semble-t-il, le concile du Vatican en 1870. Et si la censure avec note d'hérésie n'a pas encore frappé, sauf Fogazzaro, les défenseurs de l'immanence, c'est qu'on n'ose pas, devantleur foi ardente, user d'une rigueur qui paraîtrait aujourd'hui bien archaïque (1). De l'aveu des théologiens qui l'ont préparé (2), le concile du Vatican était dirigé contre le système gunthérien. L'Église, devant cette notion du progrès qui se dressait partout, prestigieuse et menaçante pour ses droits, se raffermit dans la conscience de son immutabilité. Une fois de plus elle formula, selon la méthode traditionnelle, ses dogmes, avec anathème contre tous ceux qui ne les admettraient pas, sous la forme intelleclualisle qu'il lui plaisait de leur donner.
Gunther en elïet, pénétré de l'esprit hégélien, faisait ilotter les définitions dogmatiques et leur prêtait un caractère relatif et par conséquent provisoire. 11 raisonnait ainsi. L'Église, chaque fois qu'elle veut interpréter une donnée quelconque delà révélation, choisit parmi les explications courantes également possibles, celle qui est fa meilleure de
(1) Voir la noie 1, à la fin du volume.
(2) CoUec. Lac, t. VII. Acla et décréta conc. Valic Cf. Df.n/in'.i H. Enchiridion. w. 100'.', >^\i[.
roi. 86 et 538.
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toutes, entendons par lUa plus utile au moment présent. On peut arriver qu'à des périodes où la science fut très mp rfeue, aux temps de la scolastique par exemple, ll^glise naît trouvé autour d'elle, pour matérialiser en quelque sorte la parole de Dieu et l'adapter aux hommes d alors, suivant la métaphysique commune, que des systèmes grossiers voire même faux. Un jour vient où, grL aux progrès de la science, .M, découvre cette erreur qui entache 1 interprétation qu'elle a donnée un instant. Elle quitte des lors une doctrine pour une autre, souvent opposée, et n agissant ainsi, même dans l'erreur, elle ne s'est ;as trompée Car dans ses définitions successives d'un même dogme,.ele n'a pas l'intention de dire . ceci est vrai » mais seulement « ceci est ce que je trouve de mieux »! t^lle ne garantit pas la vérité de la doctrine proposée, mais uniquement son utilité religieuse à une date pré- Cl se.
On reconnaît là le principe cher à l'école de l'immanence,
aclntîh . T^"'" ""' '^''^™'"' '"^' '^'""P"^' avouons-le, a contr bué à mettre à la mode dans les milieux religieux!
Uya, tout eu respectant le dogme, possibilité de progrès
latrtT- °" '^''"""^ -«atériellement la chose, mafs on la tradu.t dans un langage métaphysique différent, mieux appropnea notre époque. C'est ainsi que Gunther retenait res exactement les termes de tous les dogmes, Trinité acarnafon, Eucharistie, mais en changeant du tout au toÏ; le sens, amenant les formules du concile de Trente à signifier un certain nombre de doctrines philosophiques empruntées a Kant et à Hegel. ^
Chacun sait avec quelle violence le concile du Vatican a jete 1 anathème au principe d'autonomie, à ces hantises dautolhe.sme qu. sont dans l'air depuis Kant et auxquelles succombent trop aisément les tenants de .immanence En
mélan 'h '" ' '''""''^' ''''' "'''' l'orthodoxie, en mêlant heureusement transcendance et immanence, en faisant non pas découvrir, au sens propre du mo , mais
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consciences, d'autres v^ennen e ou ^ou ^^^
nombre comme enaudace qui, a la suueu
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Vétude de la Somme de saint Thomas, jusqu
'tfpragmatisme de M. Blondel, fidèle à la tradition de Le Pragmaii «o^damner la raison, est, comme il
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rcrtruction lourde, lentement édifiée à travers tant d c^c ets-accorde dés lors avec -^re pensée ùmen
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Mim^ine cettîfusion qui arrachait des pleurs . Pascal que
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DIEU DANS l'homme ET l'hOMME DANS DIEU
Newman retrouve dans ses exaltations. La méthode d'immanence aboutit donc dans ses disciples immédiats en une illumination subite de Tincompréhensible, la réduction de ce qui était incommensurable, tranchons le mot, par un acte d'intellectualité.
M. Edouard Le Roy va plus loin dans le sens du pragmatisme. L'acte de foi vivant lui suffît : il constitue le dogme à lui tout seuL Le reste n'est que travail discursif de définition, variable avec les individus, et, par suite, n'a rien d'absolu, comme tout ce que recommande l'Eglise. Libre à nous de le transposer, à la façon de Gunlher, dans n'importe quelle phraséologie pliilosophique. Ne peut-cn pas exprimer les mêmes vérités mathématiques suivant des géométries différentes? Il y a, sous la croûte des formules, ce que M. Edouard Le Roy appelle une réalité sous-jacente, et qui les déborde indéfiniment, de l'aveu de tous les théologiens. Par la foi nous atteignons cette réalité, la seule chose qui importe, par nos actes nous avons le pouvoir de la traduire au dehors. Et ces actes, qui ont pour but le salut, seront une invention de tous les instants, car, ainsi que le pressentait Gunlher, rien n'est plus mouvant que cette réalité mystérieuse du dogme. 11 n'y a de précis que les formules, tout le discursif, et celui-ci ne compte pas, tellement on s'elïorce de réagir contre l'intellectualisme et de s'en tenir à la philosophie de l'action. De là le trouble perpétuel du croyant qui cherche sans cesse, et erre dans les ténèbres, appelant cette révélation intérieure immanente, évanouie, semble-t-il, depuis les âges primitifs du christianisme.
Et le pragmatisme s'aggrave avecM. Dimnet, par exemple, qui pour battre en brèche l'intellectualisme des théologiens, attachés par ordre supérieur à la Somme, va chercher, suivant la tactique bien connue, des armes en pays étranger. Il nous adonné récemment : la Pensée catholique dans r Angleterre contemporaine, et c'est après le précurseur Wiseman, une étude du voyant, l'incomparable Newman, chef de chœur, puis de tous ceux qui l'entourent là-bas et le conti-
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nuent, Tyrrell (1), Lully, William Barry, celui surtout qu'il appelle le théologien laïque de l'évolution, Wilfrid Ward. M. Edouard Le Roy admettait au moins quelque chose d'immuable, la réalité sous-jacente sinon la formule qu'il est possible de transposer dans toutes les phraséologies possibles. 11 pouvait donc, par le fait de cette immutabilité dogmatique ainsi entendue, se dire et se croire catholique, même après le Sijllahus. La condamnation du pragmatisme n'y est pas contenue en effet en termes formels. On se contente d y préférer l'intellectualisme et des encycliques postérieures ont recommandé particulièrement les formules thomistes, mais sans en faire une question vitale pour la foi. Avec M. Dimnet, ce n'est plus seulement la forme qui s'en va à vau-l'eau, à la façon de Gunther, c'est aussi le fond. Et s'il achevait sa pensée dans le pragmatisme, — ce qu'il ne saurait manquer de faire tôt ou tard, étant donné le courant qui l'y porte — la vie du chrétien serait mouvance perpétuelle. Les troubles dont parle M. Edouard Le Roy se changeraient en sursauts et convulsions diaboliques.
Admettre en effet avec Gunther la relativité, ou tout au moins la capacité d'évolution des formules dogmatiques, c'est, quoi qu'on veuille, faire entrer le mouvement, l'ennemi du catholicisme, dans le dogme. Et l'on ne peut pas longtemps pratiquer cette dichotomie qui semble si naturelle à M. Edouard Le Roy. Le mobilisme gagne la réalité sous-jacente après la définition discursive. Et les théologiens s'élèventavec violence, crient douloureusement à M. Dimnet, à ceux qui vont plus loin que lui encore, toujours plus loin, M. Marcel Hébert, par exemple (2) : « Qu'adviendra-t-H du christianisme si la doctrine de l'évolution et le relativisme qui en découlent simposent à tous les esprits cultivés? 11 paraît impossible à la pensée moderne d'accorder avec l'idée
(1) L'auteur de Le.v Orandi, le plus maltraité, parnît-il, dans lEncyclique Pascendi. V. la note 1, à la fin du volume.
(2) De M. Marcel Hébert lire la « Dernière Idole, la personnalité divine », juillet 1902, Revue de mèlaph. el de morale.
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de l'universelle relativité et du perpétuel changement une notion de la révélation, de l'infaillibilité de l'Église et de la finalité du dogme excluant la possibilité d'une modification et réclamant le privilège de la vérité absolue... »
11 adviendra ce que M. Marcel Hébert, sans scrupule, a entrepris : la grande débâcle des faits miraculeux, l'explication, l'atténuation de tout ce qu'il y a de surnaturel dans le dogme et par suite la réduction du christianisme, à peine réchauffé par le souvenir du Christ, à un ensemble de svmboles que le souffle de la raison humaine dispersera tôt ou tard...
Et c'est pourquoi du haut de la colline du Vatican, la parole d'Unité et d'Immutabilité qui éclata jadis pour la première fois sur le Sinaï, persiste à tomber, toujours la même, dans les âmes, sans souci du mouvement, dont les vagues essaient de la couvrir de toutes parts. Et pour transmettre le dépôt de la foi, l'Église continue d'employer les formules intellectualistes inaugurées par le johanuisme, les seules qui soient immuables, étant discursives. L'immanence offre trop d'alea, laisse à l'individualité humaine une liberté trop grande, pour que l'Église adopte ses procédés, appropriés peut-être à l'apologétique quand il s'agit des incrédules mais périlleux pour les croyants.