‹ Le mobilisme moderne [microform]Chapitre 4 sur 15 · LES · texte numérisé non relu

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Le catholicisme, tout en développant par une force intérieure mal défmie à dessein, la logification dont le premier mot retentit au Sinaï, n'a jamais consenti, dans le cours de sa formidable histoire, à anéantir la chose vacillante entre toutes, au-dessus des vagues de ténèbres, la raison humaine. Par une condescendance étrange qui lui a valu les révoltes sans nombre de la gnose, l'Église s'humilie à discuter avec elle, à justifier devant cette ennemie, quoi qu'elle en pense, toujours prête à faire d'elle-même la mesure de toute chose et à nier tout ce qui la dépasse, l'énigme de son essence. De là tant d'apologétiques où la foi reprend, sans lassitude, le svUogisme delà crédibilité, expose la rais.n de ses dogmes. A peine çà et là quelques mystiques, dédaignant cette lueur qui tremblote, se jettent hardiment dans les vagues et, sans l'aide de la ratiocination, vont, illuminés, jusqu'à Dieu dont ils s'éblouissent. Et le catholicisme condamne le plus souvent ces enfants perdus qui ont le tort unique d'abonder

par trop dans son sens.

On peut s'étonner d'une telle attitude que les intransigeants de l'Église ont appelée à juste titre une faiblesse, en songeant au dogme rigoureux qui est en quelque sorte la clef de voûte de tout le système, celui de l'omniscience de Dieu, entraînant nécessairement la prédestination. Otez ce dogme, tout le reste est prêt à s'écrouler. C'est pourquoi Pelage,

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défenseur des droits de Dieu aux dépens des .droits de l'homme qui pour lui pèsent si peu, remet en Dieu tout pouvoir et l'homme, dans cet Islam avant la lettre, s'anéantit en la volonté qui l'enveloppe immuablement. Mais l'orthodoxie n'ose aller jusque-là et avec l'augustinianisme laisse dans l'homme un élément de liberté, nec plus qiiam mini- /?2Mm, ainsi quela faculté de l'absurde abandonnée aux atomes d'Épicure et par qui le monde peut se construire... Elle décrète que Dieu, ayant fait l'homme à son image, lui a réservé, toutes proportions gardées, une étincelle de sa raison énorme, qui est l'âme du cosmos. Pas de diiïérence de nature entre les deux choses que certains mystiques veulent voir séparées par un abîme, comme le Chien, constellation céleste, et le chien, animal aboyant. La raison humaine est de môme essence que la raison divine. Elle est seulement enténébrée parle fait de la chute, mais il lui est possible, grâce à la révélation que la théologie, comme une lumière éblouie lui apporte, de remonter au ciel des âmes, dans la fusion de l'homme et de Dieu qui est le salul... Et l'Église excommunie ces docteurs moroses qui frémissent devant l'humanité, n'en voient que les lares, nient la parcelle de divinitéqu'elle contient et dont Christ, en descendant sur la terre, a dévoilé aux yeux de tous le mystère.

De là ce qu'on a nommé scolastique et dont nous ne sommes pas sortis encore, malgré les tentatives faites par le pragmatisme de nos jours pour secouer le joug d'intellectualité et vivre ce sur quoi l'on a si longtemps ergoté. L'Église laisse à la raison humaine la faculté de discuter sur l'essence de la révélation, mais à la condition de s'en tenir aux questions seules que la théologie soulève. Tout le reste, ce que Dieu n'a pas daigné aborder encore et quil a volontairement maintenu jusqu'ici dans l'ombre, est un terrain défendu où il est périlleux de s'avancer. Les foudres ecclésiastiques risquent d'arrêter le téméraire qui s'en irait à tâtons, parmi tant de nuit. Philosophia ancilla iheoloyiae, telle est la formule qui a été celle du moyen âge, et qui demeure valable

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aujourd'hui encore pour l'Église, car elle peut amplifier les dogmes, l'objet de sa foi, mais non en dénaturer le sens profond qui est l'immuable.

La philosophie est donc, dans cette conception, chose très simple. Telle chose étant donnée comme vraie, faut-il l'entendre dans tel ou tel sens ? La pensée humaine n^a pas à poser des problèmes ni moins encore des solutions. Tout cela lui est fourni par Dieu qui parle déjà sur le Sinaï et de plus en plus clairement révèle la logification du monde, dont nul dès lors n'a la permission de douter. La raison n'a qu'à s'exercer sur les paroles de Dieu, telles que l'Église les lui transmet. Elle n'a qu'un droit de commentaire et d'interprétation. Les Sic et Non dont le curieux Abélard donne le modèle sont les premiers balbutiements, timides encore, de cette ratiocination que l'Église ne daigne pas écraser, que ses théologiens respectent même parce qu'elle est un peu de la Raison divine. Peu à peu, usant de la latitude qu'on lui accorde, elle va s'enorgueillir jusqu'à se substituer à Dieu, faire d'elle-même le centre du cosmos. Mais les temps sont loin encore et l'individuation à ses débuts, trop heureuse d'être épargnée par la puissance démesurée qu'elle sent éparse autour d'elle, dont elle garde le frisson depuis la première révélation, si ténébreuse encore et d'autant plus révérée, se fait humble, se contente d'opposer sur chaque point autorité contre autorité, sans émettre sur le fond le moindre doute. Il y a diverses interprétations possibles d'une même parole de Dieu, telle est la plus grande hardiesse de la raison à cette époque. Et elle ajoute: Vraiment Dieu eût pu s'exprimer plus intelligiblement, mais cela est déjà de Ihérésie et ne se formule qu'à voix basse.

Les individuations — le multiple, pour parler la langue des anciens Éléates — ont toutefois à se défendre, durant le moyen âge, contre l'absorption de l'Un, le panthéisme qui, en dépit des affirmations de rÉglise,est le fond de l'orthodoxie. Vainement veut-on accordera la distinction, c'est-àdire à la multiplicité, quelque liberté, voire même quelque

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droit. L'Un est toujours là, trop puissant pour souffrir quoi que ce soit devant lui. Et les mystiques de tout temps, faisant bon marché de cette raison individuelle que TÉglise tolère, se sont noyés dans son essence ineffable, seuls chrétiens jusqu'au bout, s'anéantissant comme le Christ au Calvaire, pour tous et en tous. Longtemps l'ontologie de l'Église, conformément aux tendances que celle-ci ne peut renier, sous peine de ne plus être elle-même, a donc été réaliste, et l'on sait ce qu'il faut entendre par ce mot à l'origine de la scolastique. C'est logiquement la définition se faisant par l'universel, sans qu'il soit possible d'y faire entrer un élément de distinction, jugé par trop misérable devant l'essence souveraine. C'est religieusement la négation de ce peu de liberté que l'augustinianisme laisse à l'homme, limmo bilisation dans la loi qui étreint et englobe, snns qu'un sursaut puisse dégager l'individualité, ne serait-ce qu'un moment, la poser, indépendante et révoltée, devant la toutepuissance de Dieu. Aussi Abélard, l'initiateur des Sic el Non où les doutes de la pensée humaine s'accumulent, ou se pressent pour la première fuis la possibilité d'une scission, mieux encore d'une opposition farouche entre les deux ordres de raison, l'humaine et la divine, la science et la foi, a-t-il bien soin de railler les maladresses logiques de ce réalisme, tel que Guillaume de Champeaux l'exposait à ses ouailles, s'empêtrantdans les mille difficultés, compliquées par le substantialisme, que suppose la conciliation de l'Un et du multiple.

L'orthodoxie, éclairée par l'ardente polémique de l'auteur des Sic et Non, s'empresse d'abandonner le réalisme. Elle découvre en lui le panthéisme qu'elle a déjà repoussé aux temps de la gnose, les hantises d'émanation sous lesquelles elle a failli, une fois déjà, être engloutie. Et le conceptualisme tel qu'Abélard l'a institué est introduit peu à peu dans les Sommes qui se succèdent, dès lors, jusqu'à celle de saint Thomas. Mais le substantialisme est toujours au fond de cette ontologie nouvelle qui s'autorise maintenant d'Aristole

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primitivement condamné par VÉglise. Et c'est pourquoi, malgré les dénégations du docteur angélique, le panthéisme auquel l'orthodoxie ne pourra jamais se dérober entièrement, est au fond du thomisme, la pensée catholique la plus développée jusqu'ici.

Les universaux ne sont plus que concepts, si 1 on veut, et la matière, comme au temps du naïf Guillaume de C.ampeaux, ne les appesantit pas pour rendre impossible tout jeu du multiple au sein de l'Un et engluer les individus dans la substance. Mais ils sont néanmoins imprégnés d'infini, continuent à être les pensées de Dieu, et cela nous montre combien le conceplualisme du docteur angélique est reste réaliste, au sens profond du mot. Une part toutefois est faite a 1-individuatioQ. Celle-ci résulte assurément de 1 union des formes qui sont en Dieu, par lacté de Dieu, et ainsi se définit encore par l'universel. Mais le thomisme tient compte d un élément de distinction, la stèrésis, dont il emprunte la conception à Aristote, le sujet indéterminé dans lequel il n y a rien d'où il puisse sortir de l'être, mais qui néanmoins permet lindividuation, si faible soit-elle, au lieu de 1 absorption en Dieu, toute réalité consistant dans 1 essence seule, aboutissemcut fatal du réalisme.

Du reste, ayant fait le sacrifice à l'orthodoxie de cette part, si minime mais jugée suffisante, à l'individualité - et cela à seule fin d'échapper au panthéisme redouté - le docteur angélique revendique de nouveau les droits de Dieu aux dépens de ceux de l'homme. Le multiple est une fois de plus englouti dans l'Un par la thèse de Téternité simultanée. Tout ce qui est succession, donc individuation, n est en réalité qu'apnarence, ainsi que l'avaient pressenti les tléates. Pure illusion, tout ce que le multiple pourrait s'attribuer dans le temps. Il ny a de réel que ce qui est enfermé dans l'intuition divine, embrassant toutes choses à la fois en tous les ordres possibles. Et lindividuation qui, un instant, par la part de matière qu'elle recèle, semblait se dérober a la toute-puissancedel'Un, abdique et remet soa essence lumi-

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neuse aussi bien que ses possibilités encore ténébreuses entre les mains de celui qui sait tout...

Le scotisme dont l'ascendant a balancé un instant le succès du thomisme, accorde plus de place à lindividuation et lui permet de s'évader des mailles panthéistiques où la tenait le réalisme d'abord, puis, après l'abandon de Platon, le conceplualisme pseudo-aristotélicien, devenu avec le doc teur angélique. le dogme de l'Église. Le docteur subtil a nettement vu les dangers que court l'individualité dans l'une et l'autre doctrine. .lusqu'alors pour les réalistes comme pour les conceptualistes, elle ne se définit que par l'universel ; dans l'ordre religieux et non plus seulement ontologique, elle s'anéantit dans l'essence de Dieu ou tout au moins de Christ, son intermédiaire. Et Duns Scotse demande comment il pourra lui constituer une substance spécifique particulière par qui elle pourra s'ériger indépendante sinon rivale de celle de Dieu, échapper ainsi, par un élément de contingence mystérieuse, ce droit à l'absurde qu'Épicure déjà lui accordait, à la nécessité de l'universelle déduction. Duns Scot fonde son raisonnement sur le principe des indiscernables en qui Leibnitz, aussi panthéiste que saint Thomas d'Aquin, sans l'avouer non plus, verra l'ennemi lui aussi... Une espèce étant donnée, prenons là-dedans un individu quelconque et dépouillons-le de tous les accidents. Recommençons l'opération avec d'autres individus et cela indéfiniment. Nous obtiendrons ainsi une pluralité d'indiscernables, possédant tous également les caractères distinctifs de l'espèce que nous pourrons dès lors appeler individuation, puisque, suivant la définition même, ces caractères ne sauraient se retrouver réunis dans aucune autre espèce, sinon toutes deux coïncideraient. Le docteur subtil nomme cette individuation Ihfeccéité, mais le nom ne fait rien à l'affaire. D'où peut-elle provenir? De la matière? Impossible, déclare Scot encore imprégné sur ce point d'aristotélismè. La stèrésis, pure virtualité, ne reçoit forme que d'un acte extérieur, donc ne saurait être par elle-même un prm-

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cipe de distinclion. Sera-ce donc de la forme? Mais celle-ci se définit nécessairement par une qualité, c'est-à-dire une chose qui convient à plusieurs et par cela même est l'universel. Elle ne peut donc pas produire l'unité simple des sujets multiples dont elle est l'attribut. Il en résulte que riudividuation est une chose irréductible et ne peut s'expliquer que par un acte surnaturel de création. Il y a donc eu autant de créations particulières que d'espèces, c'est-àdire d'individuations au sein desquelles les distinctions accidentelles se sont multipliées, toutes celles-ci sont reliées logiquement à un prototype, œuvre de Dieu, détaché dans la série des temps. Pas d'éternité simultanée supposant en la pensée souveraine les essences, réductibles l'une à l'autre, dans l'Unité de la Raison, mais une éternité successive, une suite de décrets, qui, au cours des âges, ont institué les espèces une à une — donc irréductibles à cette logique formidable de l'Un qu'impose le magistère de l'Église, interprétant la révélation ténébreuse du Sinaï.

Au cœur du monde, la volonté, supérieure à la raison, est susceptible, tellement est grande la puissance de Dieu, de soubresauts brusques. Rien ne l'empêche, puisqu'elle précède la rationalité et la fonde même, qu'elle se désavoue et même finisse par se tuer. Le suicide de Dieu, acte de négation métaphysique qui entraînerait celle du cosmos, rentre dans l'ordre des possibilités. Et le plus étrange, c'est que le docteur subtil, en exagérant les droits de Dieu jusqu'à les mettre au-dessus non seulement de TAnaiikô aveugle des païens, mais encore de la Raison du christianisme thomiste, proclame un des premiers les droits de l'homme, tant est grande sa haine du panthéisme, tant sa passion de la liberté et de l'indépendance s'exalte à propos du mystère de l'individuation. Le lien substantialiste qui jusqu'alors étreignait le Créateur aussi bien que les créatures, en faisait un tout à peu près inextricable où Pelage et Augustin essayaient de donner plus de force soit à Dieu, soit à l'homme, est relâché sinon dénoué par Duns Scot.

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Dieu s'érige au-dessus des essences mêmes qui jadis lui étaient supérieures, et ses décrets faits pour l'éternité, révocables toutefois, procèdent d'une liberté merveilleuse, que rien ne nécessite. Et d'autre part, cesindividuations, jaillies ainsi du néant, au long de l'histoire, sont indépendantes l'une de l'autre et même de Dieu, tant que dure le décret qui les a créées. Duns Scot n'ose pas aller jusqu'au bout de sa pensée et l'Un et le multiple s'enchevêtrent encore suivant la fantasmagorie de cette métaphysique substantialiste qui était la foi ontologique de l'époque. Mais la substance qui constitue le fond de toutes ces unifications tour à tour créées par Dieu, vient à se dénouer soudain. Il ne restera plus devant la personne de Dieu, contingence éternelle qui se déguise sous la nécessité des uniformités naturelles, que les individuations, à leur degré le plus élevé, les personnes humaines, liberté non moins éternelle qui se révolte sous la contrainte des lois et revendique les droits de la créature, différant en degré mais non pas en nature de ceux du Créateur.

Il n'est donc pas étonnant que l'orthodoxie, après quelques hésitations, ait repoussé le scotisme et crié comme l'antique : Timeo Danaos et dona ferentes. Le présent que lui offrait le docteur subtil, cette exaltation de Dieu au-dessus de toutes les essences, pouvait entraîner pour elle les plus redoutables conséquences, c'est-à-dire l'exaltation des créatures, après le Créateur, au-dessus de ces mêmes essences, la conception d'un monde tout de liberté — et aussi de rébellion perpétuelle — opposé à celui du thomisme, tout de logique et d'asservissement. Malgré les condamnations qu'elle a lancées à diverses reprises contre le panthéisme, l'Eglise ne peut se soustraire à la pensée d'absorption qui en est le fond. Vainement Taugustinianisme s'est efforcé de laisser quelque pouvoir au libre arbitre humain. La terreur de lui voir prendre trop d'extension a fait repousser le scotisme, qui cependant accordait à Dieu un pouvoir si formidable, jusqu'à se nier et parla même tout l'univers, si tel

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était soudain son bon plaisir. L'Islam n'est pas allé jusquelà... L'Eglise a mieux aimé mettre au cœur du monde la Raison, dût la liberté de Dieu en être quelque peu réduite, tellement la contingence et ses sursauts lui inspirent une défiance, si bien justifiée par la suite.

Traduire en langage norainaliste les idées de Duns Scot, affranchir les individuations de ce lien substantialiste que le docteur subtil n'avait pas osé dénouer tout à fait — telle fut l'œuvre de Guillaume d'Ockam, son disciple. Les lois naturelles flottent donc, détachées de la substance où les enserrait encore le scotisme, mais l audace de notre norainaliste s'arrête là. La réalité de l'univers légifié suivant les décrets de Dieu, successifs et non plus simultanés comme pour le thomisme, n'est pas un seul instant mise en doute. Guillaume d'Ockam va jusqu'à admettre encore, presque à la fln du moyen âge, les universaux. Il lui suffit d'en faire les pensées de Dieu à titre de simples représentations, c'està-dire qu'ils existent en nos propres cérébrations, ce qui est, de façon quelque peu irrévérencieuse, assimiler, au point de vue de la forme s'entend, les deux esprits que l'Eglise tient tant à distinguer, le divin et l'humain. Le disciple, non plus que le maître, n'a donc pas tiré du principe de contingence ce qu'il contient de façon indéniable, la dissociation des lois ou des catégories, considérées comme autant dindividuations qui résultent d'un acte distinct de création. Le cosmos s'unifie comme pour l'orthodoxie et de façon éternelle, mais d'une éternité qui est successive et non simultanée, question de détail. Les temps viendront où les conséquences du scotisme, pressenties par l'Eglise — d'où la condamnation du subtil docteur, — éclateront à

tous les yeux.

En attendant, Guillaume d'Ockam se contente d'instituer la méthode empirique. Suivant les principes établis par

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fondé, pour suivre la tradition de Pascal, une Bévue pratique d'apologétique où Ton voit des articles intitulés : Apotogie vivante (1) ? La dialectique est décrétée vaine. C'est la puissance du saint qui perpétue Jésus pour nous, suivant l'expression connue, elle qu'on invoque pour ramener les âmes au dogme. Il faut vivre et non plus discuter. Et Fogazzaro écrit : // Sanfo.

L'Église s'est émue de ces innovations, qui se recommandent du grand nom de Newman comme on vit au dix-huitième siècles les Encyclopédistes se couvrir sous la gloire, très contestable d'ailleurs, de Bacon. Mais Newman serait peut-être effaré de ce qu'on a tiré de sa méthode d'immanence et regretterait, à voir l'apologétique vivante de nos jours, d'avoir cédé sur ce point capital au subjectivisme et fait de la pensée le principe de l'ordre naturel et aussi surnaturel. A la façon dont parle et agit ilsanto de Fogazzaro, rapidement mis en interdit par l'Index, on comprend les dangers de cette méthode qui laisse une trop grande part à l'individualité.

Il est bon, accorde l'Église, que la foi se fasse vivante, que le dogme, loin de tomber de haut, en des âmes mal appropriées, ne s'introduise dans les pensées qu'après l'entraînement dont parle Pascal, et Newman à sa suite. Mais il ne faut pas aller trop loin dans ce sens, charger la raison individuelle—tolérée seulement et déclarée dès l'origine contradictoire en son essence, illogique par rapport à la raison de Dieu — du soin d'éclaircir le dogme, laissé volontairement obscur par le Créateur. Il n'est qu'un magistère qui s'impose, celui de l'Église, et non pas celui, infiniment multiple, des saints à la façon nouvelle, qui ont un peu trop d'analogie avec les voyants du protestantisme primitif. Le

(1) Abbé Guibcit, 15 janvier 1906.

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dogme, quoi qu'on dise, est un dépôt auquel nul n'a le droit de toucher, et Dieu seul, par une révélation inattendue, pourrait ajouter, à la logification constituée avec tant de saccades et d'intermittences, un élément nouveau. L^glise et son chef n'ont qu'un droit d'interprétation sur l'acquis du passé, droit ahsolu d'ailleurs quils ne sauraient partager avec qui que ce soit. Parler de progrès, comme on 1 a fait trop souvent dans l'école de Newman, c'est donc ou jouer sur les mots, si l'on respecte le magistère de l'Eglise, ou laisser toute liberté à la fantaisie individuelle, aux illuminations que la grâce ne sollicite pas, et par là même sortir de la communion des fidèles à qui une seule foi s'impose.

C'est contre de telles innovations, à peine perceptibles alors, mais aujourd'hui communément acceptées, que s'est réuni, semble-t-il, le concile du Vatican en 1870. Et si la censure avec note d'hérésie n'a pas encore frappé, sauf Fogazzaro, les défenseurs de l'immanence, c'est qu'on n'ose pas devantleur foi ardente, user dune rigueur qui paraîtrait aujourd'hui bien archaïque (1). De l'aveu des théologiens qui l'ont préparé (2), le concile du Vatican était dirigé contre le système gunthérien. L'Église, devant cette notion du progrès qui se dressait partout, prestigieuse et menaçante pour ses droits, se raffermit dans la conscience de son immutabilité. Une fois de plus elle formula, selon la méthode traditionnelle, ses dogmes, avec anathème contre tous ceux qui ne les admettraient pas, sous la forme i nie llecliialisU qu'il lui plaisait de leur donner.

Gunther en effet, pénétré de l'esprit hégélien, faisait flotter les définitions dogmatiques et leur prêtait un caractère relatif et par conséquent provisoire. Il raisonnait ainsi. L'Église, chaque fois qu'elle veut interpréter une donnée quelconque delà révélation, choisit parmi les explications courantes également possibles, celle qui est la meilleure de

(1) Voir la noie 1, à la fin du volume.

(2) Collée. Lac, t. VII, Ada el décréta conn. Valir., col. -% et n38. Cf. Denzingfr, JSnchiridion, n. 15UJ, sqq.

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incarnation, Eucharistie, mais en changeant du tout au tou le sens, amenant les formules du concile de Trente à "ign

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Chacun sait avec quelle violence le concile du Vatican a jetel anathème au principe d'autonomie, à ces hantises

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mêlant heureusement transcendance et immanence en fai sant non pas découvrir, au sens propre du mot, ma L

refrowL'er le dogme catholique qui sommeille au fond des consciences, d'autres viennent et tous les jours croissent en nombre comme en audace qui, à la suite de Gunther, s'attaquent aux formules intellectualistes de l'Eglise. Sous couleur de pragmatisme, ils évident le dogme catholique de tout ce qui en fait Tessence, le ramènent à une suite de pensées actives— on connaît le procédé - dont Christ serait bien étonné, si son ombre soudain revenait nous visiter quelques instants...

Ainsi M. Edouard Le Roy, dans un article qui a fait depuis deux ans couler des flots d'encre, se pose cette question : Qu'est-ce qiiun dogme (1) ? Et la solution personnelle qu'il apporte a soulevé des protestations effarouchées dans le camp des théologiens, professeurs de séminaire en général et fervents de la philosophie scolastique, par ordre du pape d'ailleurs. Devant le danger de l'immanence, le Vatican a eu recours au docteur angélique et a imposé à ses théologiens l'étude de la Somme de saint Thomas, jusqu'alors bien délaissée.

Le pragmatisme de M. Blondel, fidèle à la tradition de Newman qui est loin de condamner la raison, est, comme il convient à l'orthodoxie, suffisamment teinté d'intellectualisme. A la suite d'un entraînement dont fécole a soin de déterminer les phases (2), dès que l'acte de foi éclate, toute la dogmatique entre soudain en nous, mais vivante et non plus figée comme jadis, cristallisée en logifications abstraites depuis des siècles et partant inassimilables. Le surnaturel que nous contenions sans le savoir, envahit tout notre être. La construction lourde, lentement édifiée à travers tant de conciles, s'accorde dès lors avec notre pensée, dûment éclairée, soulevée par ce qu'on appelait jadis la grâce. Et c'est l'accord merveilleux de la raison divine et de la raison humaine, cette fusion qui arrachait des pleurs à Pascal que

(1) Quinzaine, ÎG avril 1903.

(2) Brémond, Newman, Psychologie delà foi.

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Newman retrouve dans ses exaltations. La méthode d'immanence aboutit donc dans ses disciples immédiats en une illumination subite de l'incompréhensible, la réduction de ce qui était incommensurable, tranchons le mot, par un acte d'intellectualité.

M. Edouard Le Roy va plus loin dans le sens du pragmatisme. L'acte de foi vivant lui suffit : il constitue le dogme à lui tout seul. Le reste n'est que travail discursif de définition, variable avec les individus, et, par suite, n'a rien d'absolu, comme tout ce que recommande 1 Église. Libre à nous de le transposer, à la façon de Gunther, dans n'importe quelle phraséologie philosophique. Ne peut-on pas exprimer les mêmes vérités mathématiques suivant des géom^tries diiïéreutes? Il y a, sous la croûte des formules, ce que M. Edouard Le Roy appelle une réalité sous-jacente, et qui les déborde indéfiniment, de l'aveu do tous les théologiens. Par la foi nous atteignons cette réalité, la seule chose qui importe, par nos actes nous avons le pouvoir de la traduire au dehors. Et ces actes, qui ont pour but le salut, seront une invention de tous les instants, car, ainsi que le pressentait Gunther, rien n'est plus mouvant que cette réalité mjstérieuse du dogme. Il n'y a de précis que les formules, tout le discursif, et celui-ci ne compte pas, tellement on s'elïorce de réagir contre l'intellectualisme et de s'en tenir à la philosophie de l'action. De là le trouble perpétuel du croyant qui cherche sans cesse, et erre dans les ténèbres, appelant cette révélation intérieure immanente, évanouie, semble-t-il, depuis les âges primitifs du christianisme.

Et le pragmatisme s'aggrave avec M. Dirnnet, par exemple, qui pour battre en brèche l'intellectualisme des théologiens,' attachés par ordre supérieur à la Somme, va chercher, suivant la tactique bien connue, des armes en pays étranger. Il nous a donné récemment : la Pensée catholique dans V Angleterre contemporaine, et c'est après le précurseur Wiseman, une étude du voyant, l'incomparable Newman, chef de chœur, puis de tous ceux qui l'entourent là-bas et le conti-

l'un et L*1MMUABLË

nuent, Tyrrell (1), Lully, William Barry, celui surtout qu'il appelle le théologien laïque de l'évolution, Wilfrid Ward. M. Edouard Le Roy admettait au moins quelque chose d'immuable, la réalité sous-jacente sinon la formule qu'il est possible de transposer dans toutes les phraséologies possibles. Il pouvait donc, par le fait de cette immutabilité dogmatique ainsi entendue, se dire et se croire catholique, même après le Syllabus. La condamnation du pragmatisme n'y est pas contenue en effet en termes formels. On se contente d'y préférer l'intellectualisme et des encycliques postérieures ont recommandé particulièrement les formules thomistes, mais sans en faire une question vitale pour la foi. Avec M. Dimnet, ce n'est plus seulement la forme qui s'en va à vau-l'eau, à la façon de Gunther, c'est aussi le fond. Et s'il achevait sa pensée dans le pragmatisme, — ce qu'il ne saurait manquer de faire tôt ou tard, étant donné le courant qui l'y porte — la vie du chrétien serait mouvance perpétuelle. Les troubles dont parle M. Edouard Le Roy se changeraient en sursauts et convulsions diaboliques.

Admettre en effet avec Gunther la relativité, ou tout au moins la capacité d'évolution des formules dogmatiques, c'est, quoi qu'on veuille, faire entrer le mouvement, l'ennemi du catholicisme, dans le dogme. Et l'on ne peut pas longtemps pratiquer cette dichotomie qui semble si naturelle à M. Edouard Le Roy. Le mobilisme gagne la réalité sous-jacente après la définition discursive. Et les théologiens s'élèvent avec violence, crient douloureusement à M. Dimnet, à ceux qui vont plus loin que lui encore, toujours plus loin, M. Marcel Hébert, par exemple (2} : « Ou'adviendra-t-il du christianisme si la doctrine de l'évolution et le relativisme qui en découlent s'imposent à tous les esprits cultivés? Il paraît impossible à la pensée moderne d'accorder avec l'idée

(1) L'auteur de Le.v Grandi, le plu^ maltraité, parail-il, dans TEncyclique Pascendi. V. la noie 1, à la fin du volume.

(2) De M. Marcel Hébert lire la « Dernière Idole, la personnalité divine »> juillet 1902, Revue de mélaph. et de morale.

hîEV DANS l'homme ET L^HOMME DANS DIEU 103

de l'universelle relativité et du perpétuel changement une notion de la révélation, de l'infaillibilité de l'Église et de la finalité du dogme excluant la possibilité d'une modification et réclamant le privilège de la vérité absolue... »

Il adviendra ce que M. Marcel Hébert, sans scrupule a entrepris : la grande débâcle des faits miraculeux, l'explication, l'atténuation de tout ce qu'il y a de surnaturel dans le dogme et par suite la réduction du christianisme, à peine réchauffé par le souvenir du Christ, à un ensemble de symboles que le souffle de la raison humaine dispersera tôt ou tard...

Et c'est pourquoi du haut de la colline du Vatican la parole d'Unité et d'Immutabilité qui éclata jadis pour'la première fois sur le Sinaï, persiste à tomber, toujours la même dans les âmes, sans souci du mouvement, dont les vagues essaient de la couvrir de toutes parts. Et pour transmettre le dépôt de la foi, l'Église continue d'employer les formules intellectualistes inaugurées par le johannisme, les seules qui soient immuables, étant discursives. L'immanence offre trop d'alea, laisse à l'individualité humaine une liberté trop grande, pour que l'Église adopte ses procédés, appropriés peut-être à l'apologétique quand il s'agit des incrédules mais périlleux pour les croyants.

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