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Le modernisme dans l'église

Il y aura bientôt un siècle que le modernisme a fait son entrée officielle dans nos sociétés chrétiennes. Ce fut la Constituante qui l'introduisit dans les lois, mais depuis assez longtemps déjà les mœurs et les idées en étaient imprégnées.

L'essence du modernisme, c'est la prétention d'éliminer Dieu de toute vie sociale (1). L'homme, suivant l'idée moderne, étant à lui-même son dieu et le maître souverain du monde, il faut que dans la société tout se fasse par lui et par la seule autorité de la loi qu'il porte.

Ceci est le modernisme absolu, donnant la contradiction radicale à l'ordre social qu'avait fondé l'Eglise, à cet ordre suivant lequel la vie publique et la vie privée se rapportaient à la même fin, et où tout se faisait, directement ou indirectement, en vue de Dieu, et sous la suprême autorité du pouvoir institué de Dieu pour régir l'ordre spirituel.

Il y a un modernisme tempéré, qui ne fait pas ouvertement la guerre à Dieu et qui, en quelque sorte, compose avec lui. Sans le nier ni le combattre, il lui mesure, en le mettant dans le droit commun, la place qu'il peut occuper parmi les hommes. Par cette tactique, tout en conservant les apparences d'un certain res-

(1) Le terme de modernisme, qui revient souvent dans ce travail, pourrait donner lieu à un reproche de néologisme. Le mot est nouveau, j'en conviens; il n'a pas été employé jusqu'ici avec la signification que je lui donne. Pourtant, si l'on veut bien remarquer que, suivant le langage adopté par tous les écrivains de l'école de 89, les idées modernes résument toutes les conceptions, toutes les prétentions politiques et sociales de la Révolution, on trouvera peut-être que l'emploi du terme modernisme est suffisamment justifié. On reconnaîtra qu'il n'en est point qui exprime mieux, en un seul mot, les tendances humanitaires de la société contemporaine.

b LE MODERNISME DANS L EGLISE

pect, le modernisme met Dieu sous la domination et sous la tutelle de l'Etat. Ce modernisme tempéré et circonspect, c'est le libéralisme de tout degré et de toute nuance.

Mais qu'on n'oublie pas que des deux côtés le principe est le même. Il s'agit toujours de faire une société sans Dieu, ou du moins de constituer une société en tenant Dieu aussi éloigné que possible de ses institutions et de ses lois. Suivant les circonstances, la Révolution incline d'un côté ou de l'autre, mais elle reste toujours la même quant à sa prétention fondamentale : la sécularisation de la vie sociale à tous ses degrés et sous toutes ses formes.

Le protestantisme avait jeté les premiers germes du modernisme. En détruisant l'unité de la foi par le libre examen, l'hérésie de Luther attaque en son principe même l'union de l'Eglise et de l'Etat; elle met les peuples sur la voie qui conduit fatalement à la séparation des deux pouvoirs, à l'absorption de l'Eglise par l'Etat et, en fin de compte, à la sécularisation complète de la société. L'idée sociale et politique suit, dans le monde soumis ara influences protestantes, la même marche que l'idée philosophique. De même que, dans la région des doctrines, le protestantisme conduit à l'athéisme, ainsi dans la région de la vie publique, l'Etat, absolument affranchi de toute autorité religieuse devient, par le cours naturel des choses, l'Etat athée et persécuteur de toutes les religions. Lorsque les croyances diminuées du protestant isme ont fait place au philosophisme qui repousse toute croyance, le modernisme s'affirme commo la forme sociale de l'avenir; ses théoriciens construisent des systèmes de droit politique par lesquels ils se flattent d'avoir trouvé le moyen de procurer aux peuples la liberté el La conservation hors de toute auto* lit»'' divine.

Au dix-huitième siècle, deux hommes exprimenl avec un éolal particulier l'idée politique du modernisme etmarquenl les deux voies que ses seotateurs suivronl jusqu'à aos jours : Montesquieu, de qui tout libéralisme se réclame, el .l.-.l. Rousseau, qui <ist le vrai [>< re de toul radicalisme.

Montesquieu procède suivant la coutume <ln dix-huitième siècle : H Bépare la politique de la religion, comme Adam Smitli

devail plus tard séparer l'écoi de de la morale. Il l'ait abstrac*

lion de la religion dans le problème politique comme Smith Fait abstraction de la morale dans le problème économique! " Il n'esl poml théologien, mais écrivain politique.» Il veuf bien unir 1rs intérêts de la religion aux intérêts politiques, mais il ne vit

jamais l;i religion qu'à travers la politique. Il semble que, pour

lui les religions soient des choses purement contingentes, déterminées par l'ensemble des influences qui agissent sur la société. Lorsque l'État est satisfait de la religion établie, il ne doit pas souffrir qu'il s'en établisse une autre. C'est donc purement affaire de convenance locale. L'Esprit des lois ne tient compte de la religion qu'en tant qu'elle peut être un élément d'appréciation de la valeur sociale et politique des lois. Elle n'est plus du tout envisagée comme l'élément supérieur et souverain de la constitution sociale, comme le principe qui, suivant la pensée de Yico, donne la forme à la société.

Quand Montesquieu parle de la liberté, il dit très-bien qu elle ne peut consister qu'à pouvoir faire ce que l'on doit vouloir, et à /être point contraint de faire ce que l'on ne doit pas vouloir. Mais il a soin d'ajouter aussitôt que la liberté n est que le droit de faire ce que les lois permettent. C'est donc, au fond, la sécularisation de tout le système légal, telle que la veut le libéralisme. .

En tout cela il y a du vague, beaucoup de sous-entendus, presque des contradictions. Montesquieu, qui redoutait 1 index, tenait à dessein sa pensée enveloppée. Le dix-huitième siècle, qui a applaudi Y Esprit des lois, et le nôtre, qui se plaît a y trouver la source de la politique moderne, n'y ont point été trompes : 1 un et l'autre y ont vu le libéralisme, c'est-à-dire le modernisme contenu et discret. ,,,..- • j«« Le Contrat social n'offre aucune des hésitations m aucun des ménagements dont Y Esprit des lois est rempli : il affirme en principe et développe en toutes ses conséquences essentielles la souveraineté de l'homme sur lui-même, 1 autonomie de sa raison et le règne absolu des lois dérivées de la volonté générale, expression suprême de la raison collective du peuple. Lorsque Rousseau parle de Dieu, il n'y voit jamais qu une concep ion tout individuelle, à laquelle peut répondre une manifestation de la conscience d'un ou de plusieurs, mais jamais Dieu n apparaît, dans le système du Contrat social, comme une puissance dont il faille respecter les lois. Dieu, dans la société telle que la conçoit Rousseau, pourra exercer de l'influence, mais jamais il

n'v possédera aucune autorité.

On le voit, c'est le modernisme pur et simple que nous donne Rousseau, c'est Dieu éliminé de la vie sociale, c est 1 homme régnant exclusivement sur la société qu'il est juge capable de conduire par ses seules forces à tous les progrès. La Constituante, en y apportant une certaine mesure bourgeoise et conser vatrice, la Convention, avec toutes les audaces et les brutalités du radica-

lisme, bâtirent sur cette donnée le régime dont les sociétés modernes ont tiré jusqu'ici tant de vanité, mais dont elles commencent à soupçonner l'erreur et le péril.

Le modernisme est un principe de ruine et d'extinction sociale. Les hommes qui réfléchissent, qui se rendent compte de ce qui se passe autour d'eux, sont aujourd'hui frappés de l'impuissance manifeste de la Révolution à rien fonder. D'instinct, même dans les masses, on sent que telle n'est point, que telle ne peut être la condition normale de l'humanité.

Lorsqu'il bannit Dieu de la société, le modernisme en bannit en même temps tout esprit de suite et de tradition. Il répand parmi nous ce mépris du passé que, dès le premier jour, laRévolution a nettement et insolemment inscrit en tête de son programme. L'homme livré à lui-même n'est plus que mobilité et inconstance. Il vit peu de temps, et ses désirs, bornés aux choses de la terre, sont changeants comme ses impressions et comme les objets qui les sollicitent. Les hommes chercheront en vain la stabilité, s'ils ne la demandent à Dieu, l'Être en qui rien ne change et dont l'activité infinie se déploie au sein d'un éternel repos. Législation révolutionnaire, économie révolutionnaire, mœurs révolutionnaires, toutes choses perpétuellement agitées, instables et précaires. Si Dieu n'est rendu à nos sociétés, elles -useront et périront dans les convulsions de l'activité inquiète et maladive qui les dévore. Quelle étrange illusion, quelle contradiction singulière que de se flatter de rendre à notre temps quelque stabilité, tout en acceptant à un degré quelconque, d'une façon mu d'une autre, si atténuée qu'elle puisse être, l'idée du modernisme. Sans Dieu, il n'y a plus que l'homme avec ses instincts égoïstes. Plus ou éloigne Dieu, plus grandi I L'égoïsme. L'homme qui ne croil qu'à Lui-même ne peut vivre que pour la jouissance, et comme la jouissance ne nous es! assurée, dans

notre existence éphémère , qu'au moment même OÙ nous la saisissons, il ne peut y avoir, pour L'homme qui en fait sou unique fin, ni passé ni avenir. Point de Dieu, poinl de lien ni d'homme a nomme, ni de génération à génération. Sans Dieu, il n'y a plus de suite dans la vie du genre humain ; il n'y a plus que des existences individuelles. Otez Dieu, el L'humanité, de Laquelle on \eiii tout attendre, n'existe plus.

lussitol que ces systèmes d'orgueil el de perdition sociale se

sont montres dans le monde, Il .-lise a protesté. Toutes ses condamnations sur le modernisme se résument dans La célèbre proposition du SyllabllS par laquelle est réprouvée l'opinion de

reiix qui disent que - Le Pontife romain peut el doil se réconci-

lier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne ».

Tant que le modernisme reste purement libéral et révolutionnaire, c'est un ennemi implacable dont il y a tout à redouter, on le sait bien, mais c'est du moins un ennemi que l'on connaît, de qui l'on peut facilement mesurer les coups et à qui l'on peut répondre par des coups assurés. Lorsque le modernisme se présente sous des traits qui le confondent avec nous en bien des choses et lui donnent entrée dans nos rangs, lorsqu'il se montre animé, pour la défense de la cause catholique, d'intentions sincères, bien qu'elles soient égarées par les illusions du temps, alors c'est un ennemi déguisé et caché contre lequel il est souvent très-mal aisé de lutter.

Depuis cinquante ans, le libéralisme catholique, dupe et complice inconscient du modernisme, crée aux défenseurs de la doctrine et de la tradition sociales catholiques d'étranges embarras, et à l'Eglise des difficultés plus grandes que celles qu'elle rencontre du côté de ses ennemis les plus décidés. « Ces hommes, disait le grand Pie IX, qui s'efforcent d'établir une alliance entre la lumière et les ténèbres, sont plus dangereux et plus funestes que les ennemis déclarés (1). »

Il y a plus que jamais intérêt à faire la pleine lumière sur les théories et les tendances de cette école, aujourd'hui qu'elle a créé dans la politique conservatrice ces partis d'opportunisme, auxquels peut-être la Révolution contemporaine doit ses plus grands succès. Aux époques de décadence, les principes s'effacent, il n'y a plus que les calculs et les transactions de Futilité ; non de l'utilité au point de vue personnel, qui est l'intérêt propre, mais de l'utilité pour le parti que l'on défend et qui n'exclut pas un certain esprit d'abnégation. De là les défaillances et les misères de nos temps malheureux, de là cette impuissance et cette inertie générales que les meilleures volontés ne vaincront pas, à moins que Dieu ne leur apporte une assistance inattendue.

Le procédé du libéralisme catholique est actuellement de taire les principes et de mettre à leur place les expédients. C'est par cette sagesse mesquine qu'il se fait à lui-même illusion sur la désorganisation politique et sociale dont il est le principal auteur.

A l'origine, le libéralisme catholique avait une autre allure. Il ne songeait point à se dissimuler sous les voiles dont il s'entoure aujourd'hui. Le meilleur procédé pour le bien connaître est de

(1) Bref au Cercle catholique de Saint- Ambroise, de Milan, du t) mars 1873

le saisir tel qu'il était lorsque dans l'Avenir, et surtout dans les Paroles d'un croyant, l'abbé de La Mennais esquissait le plan d'une réconciliation de l'Eglise du Christ, fondée sur toutes les affirmations de la foi, avec le modernisme, qui résume toutes les négations de l'esprit du mal et qui va fatalement se perdre dans les sauvages négations du nihilisme.

Des documents, remis en mes mains par la volonté dernière d'un des amis et collaborateurs de La Mennais, nous révéleront, mieux encore que les écrits soigneusement préparés pour la publication, la pensée intime des hommes supérieurs, mais égarés, qni fondèrent l'école du modernisme dans l'Eglise. Là s'offriront à nous, sous la plus vive lumière, des idées qu'aujourd'hui on a peine à démêler au milieu des atténuations successives et habilement calculées qu'y ont apportées, depuis les mémorables encycliques de Grégoire XYI et de Pie IX, les héritiers du solitaire de la Chênaie.

Assurément personne, à l'heure présente, même parmi ceux des catholiques que l'idée libérale a le plus séduits, ne voudrait, de propos délibéré, ce que voulait La Mennais. D'intention, les catholiques libéraux n'entendent pas faire autre chose que ce que l'Eglise les autorise à faire. Mais les bonnes intentions ne préservent pas de cette tyrannie de la logique qui, une fois les principes acceptés, mène là où l'on ne se soucie point d'aller. Nous ne pouvons pas bien juger de la portée des théories du libéralisme catholique si nous ne considérons que les proportions réduites auxquelles l'onl ramené, par prudence et aussi par déférence pour l'autorité ecclésiastique, ceux qui le professent aujourd'hui. Tour savoir ce que ces théories contiennent en germe, ce qu'elles peuvent donner un jour, ce que fatalement

elles donneront si elles ne son! arrêtées dans leur essor, il faut

les reprendre telles qu'elles étaient, alors (pie L'audacieux génie de La Mennais prétendit les imposer a l'Eglise, malgré les censures de sis pontifes. .Nous nous servirons de la correspondance du célèbre •■! malheureux auteur des Paroles <l'nn <n>>/>nit, comme d'un verre grossissant, pour sonder, dans les profondeurs de leurs replis cachés, les systèmes de ce modernisme habile qiir tant de lois Rome s frappé, et que L'illusion de ses adeptes a toujours fait n\ i\ re.

Les lettres que je vais publier, et qui datent d'un demi-siècle •nviron, sont des documenta historiques. Ceux dont elles rap-

portent les actes ou les paroles, et sur la conduite de qui elles émettent des jugements, ont tous quitté ce monde. Outre les raisons doctrinales que je viens d'alléguer pour justifier cette publication, il est une autre raison qui m'est en quelque sorte personnelle et qui a contribué à me déterminer : ces lettres sont, pour la mémoire de mon cher et vénéré maître, M. le comte de Coux, ancien professeur d'économie politique à l'Université de L ou vain et rédacteur en chef de Y Univers, un témoignage précieux qui mettra en toute lumière l'élévation de son caractère, la fermeté de sa foi de catholique invariablement soumis à l'Eglise, ses rares mérites de publiciste et d'économiste.

Je reproduis les lettres écrites par l'abbé de La Mennais à M. de Coux, du 21 mars 1833 au 6 octobre 1834.

Le texte original de ces lettres est ma propriété. Je les donne intégralement, sauf quelques passages relatifs à des affaires purement privées, qui n'ont pour le public aucun intérêt. J'y ajoute les remarques nécessaires pour que le lecteur en ait la pleine intelligence et pour qu'il soit mis en garde contre certaines erreurs de fait et de doctrine, trop graves pour qu'on les laisse passer sans observations.

La Chênaie, le 21 mars 1833.

« Mille et mille remercîments, mon cher ami, de votre bonne lettre du 17. Elle m'aurait fait plus de plaisir encore sans la maladie de M. votre père, qui vous a donné de vives inquiétudes, et a troublé vos arrangements. Grâce à Dieu, vous êtes maintenant plus tranquille, et j'espère que d'ici à un mois votre famille sera établie à Guérande et vous à Paris, avec une personne qui vous assure la possession de ce qu'il y a de meilleur dans la vie, la paix et le bonheur domestique. Ce sont deux choses dont je ne jouirai jamais, quoique, dans la vérité, au milieu des tempêtes qui m'enveloppent, je goûte aussi une sorte de paix amère et triste et de félicité souffrante.

» Cette lettre vous parviendra avant votre départ, mais pas assez tôt peut-être pour que vous puissiez terminer avec Renduel; mais peu importe, rien ne presse, et les choses s'arrangeront aussi bien à votre retour.

» Je crois, ainsi que vous, mon ouvrage inattaquable : il ne contient que les plus purs principes du christianisme, et certes le sentiment d'humanité qui s'y fait sentir à chaque page, et qui est la vraie cause du succès qu'il a obtenu, est bien aussi un sen-

timciil chrétien. Cependant, quelles que puissent être les dispositions personnelles de Rome, je ne doute point que la diplomatie n'obtienne d'elle, en cette occasion, tout ce qu'elle voudra. Il y aura donc certainement contre moi un acte quelconque. Ne sachant pas ce qu'on imaginera, je ne puis non plus savoir ce que je ferai; seulement, mon intention est de rester soumis dans l'Eglise et libre en dehors de l'Eglise. Sur ce qui regarde celle-ci. il me semble qu'indépendamment de toute spéculation, de toute vue philosophique, il est impossible de ne pas admettre qu'elle subira de grandes réformes, une transformation nécessaire; que personne ne sait en quoi consistera cette transformation, et que, par conséquent, personne ne doit se croire appelé à l'opérer; que dès lors, dans l'attente de ce qui sera, on doit demeurer uni à l'institution existante, adhérant de cœur à tout ce qui est bon et vrai, séparé de cœur de tout ce qui est mauvais et faux, sans même, quand on le peut, s'occuper de fixer exactement la distinction entre ce qui est divin et ce qui est humain, chose quelquefois très-difficile.

En général, les hommes attachent aux formes extérieures plus d'importance qu'on ne peut raisonnablement leur en attribuer, matérialisent trop la religion et y portent, à cause de cela même, plus de crainte que d'amour. C'est, à mon avis, un grand mal.

. ,|,. nralïligr «le vous voir livré à de si sombres pressentiments sur Les destinées futures «les peuples. Assurément, on doit s'attendre à beaucoup de calamités, à des scènes de violence terribles, a des bouleversements profonds. Ce sera comme le choc de deux mondes. .Mais la vie surgira de ce conflit, une vie nouvelle, plus énergique el plus parfaite. L'humanité n'a pas certainement accompli sa tâche, ni Le christianisme non plus, et le christianisme et L'humanité ne sont qu'une même chose. Si ce que vous craignez arrivait, ce sérail non-seulemenl une rétrogradation donl il n'existe aucun exemple dans Le monde, mais la destruction même de La société, La destruction du genre humain ; car il ne Baurail vivre désormais en dehors de La raison, de la science el du droil qu'onl développés les siècles. Je n'appréhende "loue rien de Bemblahle.

je conçois seulement, à quelque degré, un concours de circonstanoés peu probables qui prolonge en Europe La guerre existante entre l'avenir el Le passé, de manière que La supériorité intellectuelle et morale qui lui appartient présentemenl lui transférée en d'autres contrées, .le conçois, en un mot, une vague possibilité d'un triomphe quelconque du despotisme, delà force brutale, qui plongerai! 'Lois une barbarie relative les

nations européennes. Je conçois, dis-je, quelque chose de ce genre; mais je le conçois sans y croire. Un instinct, invincible pour moi, repousse cette supposition. Je m'attends à de grands maux, parce que je m'attends à une lutte violente. Je gémis de ces maux, qui me semblent inévitables, mais je n'en suis point abattu. J'ai une foi immense, infinie, dans la vérité et la justice. Quelle que soit la puissance pour le mal de la liberté humaine, cette puissance ne saurait en aucune façon prévaloir sur les lois divines et universelles qui régissent l'univers tout entier. Et c'est parce que je crois à la victoire de Dieu et par conséquent à la durée de la société européenne, que la Providence guide dans ses voies, c'est parce que je crois à une régénération plus ou moins prochaine, que je me sens prêt à tout souffrir, à tout sacrifier pour y concourir. Yoilà l'explication de mon livre, explication que bien peu de gens sans doute comprendront ; mais qu'importe ! J'aimerais, mon cher ami, à causer avec vous de tout cela et de beaucoup d'autres choses. Dieu sait quand je le pourrai. En attendant, je me console de mes douleurs présentes et futures dans la pensée qu'il me reste au moins quelques affections sûres et que rien ne m'ôtera. Gardez-moi, je je vous prie, la vôtre, qui m'est et si bonne et si douce, et comptez sur la mienne à jamais. »

La Chênaie, le 10 octobre 1833.

« J'étais de tous côtés, mon cher ami, à la recherche de nouvelles de vous, lorsque j'ai reçu votre lettre du 30 septembre. Jugez du plaisir qu'elle m'a fait, par l'impatience avec laquelle je l'attendais. Ce que je regrette le plus dans la perte des espérances que nous avions conçues, ce sont les peines et les chagrins dont elles ont été pour vous si longtemps la source et le temps précieux que cette triste affaire a dérobé à vos travaux. J'espère, du moins, que vous pourrez les reprendre et les suivre désormais avec très-peu d'interruption. Regardez comme un devoir d'achever le beau développement d'idées nouvelles, et si importantes par leurs conséquences, dont vous nous avez donné le programme. Un est avide de votre parole, et l'on s'afflige qu'elle tarde autant. Je crains que vos articles, dans plusieurs journaux à la fois, n'absorbent tous vos loisirs. Je n'ai rien cependant à objecter aux motifs qui vous déterminent, mais ils me contristent doublement. Si vous vous décidez à faire pa raître vôtre nom dans la Quotidienne ou dans le Rénovateur, je vous engage à prendre toutes les précautions possibles pour que

1 i LE MODERNISME DANS LÉGLISr.

le publie ne confonde point vos opinions avec celles de ces feuilles. Vous m'obligeriez infiniment de me faire adresser les numéros qui contiendront quelque ebose de vous. Il me tarde bien de vous voir et de causer avec vous de mille eboses qu'on ne saurait suffisamment expliquer dans une lettre. Votre pensée de former un parti agricole se lie à beaucoup d'autres questions sur lesquelles je souhaiterais fort connaître votre avis, qui me servirait de toute manière à fixer le mien. Ce n'est pas que j'hésite le moins du monde dans les convictions qui se sont formées en moi depuis un an, mais si vous ne les partagiez pas, je commencerais beaucoup à m'en défier. Ce que vous m'apprenez de l'Irlande est un fait extrêmement remarquable, et ce fait se i .produit à peu près partout. Loin de m'en étonner, il me parait tout simple et me confirme dans la persuasion très-profonde où je suis que les grands changements) qui se préparent dans le monde, loin d'être opérés par l'Eglise, le seront malgré Bile, pàtce qu'ils doivent amener dans son sein la réforme qui sauvera le christianisme, réforme que la hiérarchie, corrompue dans un si grand nombre de ses membres, non-seulement ne saurait vouloir, mais à laquelle elle résistera jusqu'au bout de toutes ses forces. Je crois, de plus, que cette résistance n'est si vive et si générale que parce qu'elle doit être comme le signal d'une ère nouvelle et d'un état nouveau dont Dieu lui-même jettera les fondements. Je crois, enfin, que le temps approche d une manifestation divine quelconque, à laquelle les chrétiens sont préparés par leurs traditions mêmes, consignées dans les livres saints. Toujours est-il certain, ence qpii touche aux questions pratiques, que quiconque veut agir, agir dans Un sens qu'avouent la raison ei la conscience, doit se séparer du clergé. Le moindre contacl avec lui engourdirait connue la torpille, si même il ne tuail pas soudainement. Or, la religion mise à part,

il ne reste que la science et la politique.

\ mon avis, c'est là que nous devons nous réfugier, si nous ne voulons pas ou demeurer dans une inaction complète, ou tendre noir.- action complice des oppresseurs de l'humanité. Il ne faut pas conclure de là que nous devions regretter nos efforts précédents, non [.lus que la direction que nous leur aVioflS donnée. Ce que nous avons lait devait être faîtel ûe sera pas perdu.

N avons montré dan- le Pond de l'avenir un point qui restera toujours lumineux, un symbole d'espérance, le signe d'une

alliance future que la religion el la liberté siu lieront un JOUÏ sur

i' mines de tous les despotismos écroulés. Cela devait être,

Dl6U le voulait ainsi, niais il ne \milail que Cela. :\olre mission

remplie, il a louché du bout de son doigt une montagne énorme et l'a fait rouler sur notre route. Essayer de la franchir serait folie. Il n'a pas dédaigné de nous choisir pour être les porteurs d'une parole qui a fait tressaillir les peuples, comme s'ils avaient eu une vision des siècles futurs. Cette parole dite, il a scellé nos lèvres, et nous sommes redevenus des hommes de notre temps. C'est donc dans notre temps qu'il faut chercher désormais les conditions de ce qui nous reste à faire. La première de toutes est l'indépendance, et point d'indépendance quand, à chaque instant, on peut vous dire : De quoi vous mêlez-vous? cela ne vous regarde pas, ayez la bonté de vous taire. Pour moi, je voudrais, s'il était possible, ne plus prononcer même le mot de catholicisme. C'est alors, et alors seulement que je croirai pouvoir, Dieu aidant, consacrer à sa cause des efforts qui ne soient pas tout à fait stériles.

» Mais en voilà, mon cher ami, assez pour une fois. C'est le commencement d'une conversation que nous reprendrons souvent, surtout si j'ai le bonheur de vous posséder ici. J'envie celui de mon frère, qui vous verra dans quelques jours. Il se rend à Paris pour ses affaires d'écoles et vous contera tous les détails des persécutions aussi étranges qu'indignes auxquelles il est en butte, également du côté de certains révolutionnaires fanatiques d'impiété etdu côté deslégitimistes. Pour tenirreux-ci en haleine, on les avait flattés d'un triomphe prochain, et voilà que tout leur manque àlafois, les souverains de Miïnchen-Graetz, le Portugal et M.deBourmont, et jusqu'à Charles X, qui trouve son petit-fils trop pressé et qui refuse, dit-on, de se dessaisir de son titre et de sa couronne. Il faut, en vérité, avoir du coarage pour demeurer dans ce parti -là. Il n'y en a point qui me fasse plus de pitié ; mais, en fait de mépris et d'horreur, le juste-milieu l'emporte et de beaucoup assurément, bien que l'on ne puisse non plus réprimer l'indignation qu'inspirent les vœux, hautement exprimés par le plus grand nombre des henriquinquistes, d'une invasion qui tuerait la France. Nicolas est leur Dieu : ils l'adorent, ils l'invoquent à genoux. Ceci n'est pas du simple idiotisme, et je disais à l'un de ces gens-là : Celui qui désire l'étranger, qui l'appelle pour lui livrer sa patrie, j'ai pour lui les mêmes sentiments que j'aurais pour l'homme qui ferait violer sa mère par un Cosaque.

» Adieu, mon cher ami, tout à vous de cœur. »

Lorsque La Mcnnais parle d'un ouvrage qu'il considère comme inattaquable, il s'agit des Paroles d'un croyant. Ce livro tristement célèbre fut composé au commencement de l'année

1833, et publié seulement au printemps de l'année 1834. On voit par la lettre du 26 avril 1834, reproduite plus loin, comment ce livre était déjà connu de tout le monde avant qu'il eût paru.

Les articles fondamentaux du Credo des catholiques libéraux se trouvent dans les deux lettres qu'on vient de lire : « Soumis dans l'Eglise et libre hors de l'Église. » Voilà la formule. Elle répond exactement à la distinction plus récente entre le citoyen et le chrétien. Lorsqu'auront paru l'encyclique Quanta cura et le Syllabus, les citoyens qui veulent être à la fois catholiques et libéraux interpréteront et limiteront, de leur autorité privée, l'étendue des condamnations pontificales. Certains iront même, toute réflexion faite, jusqu'à ranger ces actes de la suprême autorité de l'Eglise parmi les documents qui, ne traitant ni de la foi ni de la morale, ne s'imposent pas en vertu des règles sur l'infaillibilité du Pontife romain. Plus d'un même, dans cette école de l'indépendance civile, se persuaderont qu'ils ne peuvent mieux défendre l'Eglise qu'en se déclarant affranchis de son .autorité dans la vie publique, et en se montrant le moins possible soucieux de suivre, même sur les questions qui touchent à la liberté de l'Eglise et à ses droits essentiels, la direction des évêques, qui ont mission pour en décider.

Ceux qui émettent de telles prétentions et qui adoptent une telle ligne de conduite savent-ils bien ce qu'ils fout? Yoienl-ils que, par un tri procédé, ils introduisent la sécularisation du modernisme dans la vie politique des sociétés chrétiennes? La Menues va plus loin encore : dans sa pensée, le progrès social doit (l'accomplir sans l'Eglise, par les forces tout humaines de la science el de la politique, par l'impulsion en quelque sorte l'a taie îles lois divines et universelles qui régissent le monde. L'Eglise elle-même scia réformée par la raison, la science, le droit que les siècles ont fait croître dans l'humanité. Car l'humanité et le christianisme Boni la même chose et sont soumis, pour la constitution et le développement de leur organisme, à une seule et même loi.

La haine de La Mennais pour 1rs royalistes, qui éclate dans la lettre du 10 octobre, u'étonnera personne. Les calomnies u'étoo neronl pis uon plus, parce qu'elles sonl la conséquence de la haine sectaire qui animai! le prêtre déjà a demi-déchu oontre toutes les forces de conservation ri <\<i tradition de la société i hré tienne. Le modernisme doit avoir en horreur le principe tra ditionnel qui foil la force des royalistes, Dans les henriquinquisles, comme il les appelle, La Menrtais pressent le grand et

noble parti royaliste, le parti vraiment national qui appelle à soi toutes les forces vives du peuple et qui, non moins que tout autre, mieux surtout que le parti des viveurs et des beaux esprits de la démocratie, sait verser son sang pour la patrie ; ce parti, que nous voyons aujourd'hui à l'œuvre sur tous les champs de bataille de la politique et de la charité, travaillant à opérer en France la conciliation nécessaire entre les principes fondamentaux et immuables de toute vie sociale, et les transformations très-légitimes cjue subissent les sociétés par le cours du temps. L'homme qui ne voyait plus la liberté que dans les licences de la démocratie ne pouvait rien comprendre à l'influence bienfaisante de la royauté chrétienne, doni le pouvoir ne doit servir qu'à assurer à tous, aux petits comme aux grands, la vraie et saine liberté, la liberté fondée sur l'accomplissement du devoir et sur le respect de la tradition.

Il n'y a pas à s'y tromper, nous avons devant nous le modernisme pur. On n'en pourra douter lorsque bientôt La Mennais écartera de ses théories tout caractère de christianisme positif et ne gardera, au milieu de ses divagations panthéistiques, que les vagues aspirations d'une charité humanitaire dans laquelle il s'obstinera à voir l'essence même du christianisme. C'est la préoccupation de faire triompher « la sainte cause de l'humanité » qui domine dans les deux lettres qu'on va lire.

La Chênaie, 26 avril 183 i.

« Je suis, mon cher ami, de même avis que vous au sujet du nom. L'ouvrage, par sa forme, n'en comporte point, et puisqu'avant qu'il ait paru l'auteur est déjà connu de tout le monde, on ne pourra, ce me semble, raisonnablement soupçonner de la faiblesse dans cette espèce d'anonyme. Quant à suspendre la publication, mon beau-frère me donne le même conseil que vous, et par les mêmes motifs. C'est aussi, sans aucun doute, celui que je donnerais moi-même dans les mêmes occurences. Personne ne pourrait prendre sur soi la responsabilité d'un conseil différent. Néanmoins, dans ma position et ne pouvant en aucun cas compromettre que moi, je suivrai mon premier mouvement. Les choses sont trop avancées pour reculer, et je sens en moi quelque chose qui me dit que j'aurais tort de céder à des considérations personnelles. Je crois voir dans l'enchaînement des causes qui m'ont amené au point où j'en suis la volonté de la Providence, et, quoi qu'il arrive, je me trouverai heureux de souffrir et de mourir, s'il le faut, pour la sainte cause de l'huma-

nité. Il y aurait lâcheté de uiapart à l'abandonner au moment du danger, au moment où la cause opposée triomphe, ou paraît triompher, du moins. D'ailleurs, en défendant la liberté, je défends Tordre aussi, qui, dans ma pensée, en est inséparable; je défends le droit, la justice, et peut-être est-ce l'instant d'opérei dans les âmes l'union de ces deux sentiments. Le but que, sous ce rapport, je me propose est si clair qu'il ne sera peut-être pas si facile de m'attaquer qu'on pourrait le croire d'abord. Dans tous les cas, j'aurai fait mon devoir, et l'avenir, qui n'est pas ingrat, m'en tiendra compte un jour. On ne fait rien de bon en ce monde qu'au prix du sacrifice.

» Je ne partage pas vos craintes sur l'issue des grands événements qui se passent sous nos yeux. La nouvelle société qui cherche à naître, faisant partie du développement naturel du genre humain, trouvera peu à peu ses conditions de vie. A cet égard, toutes les conjectures fondées sur l'expérience des temps antérieurs sont trompeuses, parce qu'elles supposent que l'homme se meut dans un cercle déterminé ; au contraire, il s'élève en décrivant une spirale immense autour de l'axe éternel, dont le sommet, qui est Dieu, se cache à nos regards dans les profondeurs infinies. A chaque instantdonc se produisent pour lui, avec un état nouveau, inditions nouvelles d'existence : ce qui n'avait pas d'exemple apparaît, ce qui était impossible s'accomplit de soi-même. La question du pauvre etdu riche aura, comme les autres, sa solution, et loin que cette solution implique le retour de l'esclavage, elle contribuera bien plutôt à le b innir à jamais de la terre. Ayons foi dans lés lois invincibles de notre nature, ayons foi dans

l'œuvre (l<' Dieu.

>, Tout en concevanl à merveille les motifs qui peuvent vous déterminer à accepter les propositions de M. Vilain XIV, je ne vois pas sans peine en perspective l'espèce de séparation qu'amèii. t. lit pour nous cet arrangement. Car enfin, à Paris, on sere* trouve toi ou tard : mais ailleurs c'estbien différent. Du moins m'offrez-vous une consolation en me faisant espérer que tous les ans nous passerons quelque temps ensemble. Combien il ,.,,,11 aimable de votreparl de commencer dès cette aimée m< me.si "ii me laisse tranquille ici. Nous causerions de mille choses qui nous intéressent également tous deux. Je demande cette grâce à W ' Blount, à qui je vous prie d'offrir, avec l'hom- ,1,. mon respect, les vœux que je forme pour votre bonheur ;, l'un ,.| ,i l'autre, el qui s'accompliront ans doute

Le pftj | que j'habite e i parfaitement paisible. Les dissenpolitiques qui agitent une grande partie de la France

n'y ont pas, grâce à Dieu, pénétré jusqu'ici. Ce serait un sol bien préparé pour toutes les améliorations raisonnables. Ce qui nous désole en ce moment , c'est une sécheresse extraordinaire et dont rien encore n'annonce la fin. A moins de pluies abondantes plus tard, la disette des eaux se fera cruellement sentir cet été. En attendant rien ne pousse, les blés jaunisssent, les feuilles restent dans le bourgeon, les bestiaux ne trouvent pas un brin d'herbe. Quoique le soleil ait de la force au milieu du jour, les soirs et les matinées sont froides, il gèle la nuit. A tout prendre, cependant, je me trouve ici aussi bien qu'on peut être sur cette pauvre terre. L'unique privation que je ressente est celle de mes amis, mais c'en est une grande.

» Quel dommage qu'on ne puisse s'arranger pour habiter le même canton, de manière à n'être pas à plus d'une demi-lieue les uns des autres! Les voitures à vapeur pourront un jour réaliser en partie ce souhait, mais je n'y serai plus. Que pensez-vous de l'Angleterre? Son gouvernement aurait bonne envie de se modeler sur le nôtre ; ils se ressemblent tons ! Au reste, le moment de la crise approche rapidement pour ce malheureux pays. Que Dieu ait pitié de lui et de nous ! Adieu, mon cher ami, pensez à moi et aimez-moi comme je vous aime. »

La Chênaie, le 28 juin 1834.

« Je n'ai point répondu, mon cher ami, à votre lettre datée de

Guérande, parce que je ne savais où vous adresser ma réponse ;

mais j'ai pensé bien souvent à vous depuis que je l'ai reçue et

j'ai formé des vœux bien ardents pour vous, pour la personne à

qui vous venez d'unir votre vie, et pour votre bonheur à l'un et

à l'autre. Quoique je n'aie l'honneur de connaître Madame de

Coux que parce que vous me dites d'elle, c'en est assez pour être

bien sur que ces vœux seront accomplis. Veuillez, je vous prie,

offrir mes respectueux hommages à celle qui vous assure cette

douce pari de félicité qui n'a pas été réservée à tous. Une partie

de la mienne serait de vous revoir et de causer avec vous des

grands objets dont vous m'entretenez. Vous arrêtez vos regards

sur un horizon bien noir, et je m'en afflige. Il y aura beaucoup

de maux sans doute : quand est-ce que la terre en fut exempte?

Mais j'aime à me persuader que vous vous exagérez ceux que

l'avenir prépare pour nos neveux. Je ne crois^oint, par exemple,

à cet esclavage dont vous menacez la classe ouvrière. Elle 1<-

demandera elle-même, dites-vous : soit, mais soyez bien sûr

qu'on ne lui accordera pas. Les richesses entendent trop bien

leur intérêt pour se charger de défrayer le pauvre, même à la condition qu'il leur appartiendrait. Qu'-en feraient-ils, je vous prie? Et d'ailleurs jamais son obéissance ne pourrait devenir, sous l'influence des idées et des mœurs que le christianisme a créées, ce qu'elle était chez les anciens, et les maîtres, qui auraient l'instinct de cette vérité, ne se hasarderaient pas à passer un pareil contrat, leur fût- il du reste aussi avantageux qu'il le serait peu en réalité. Les peuples souffriront, cela est certain, mais cette souffrance sera féconde en biens inconnus aujourd'hui. Toujours malade, on avancera vers la guérison finale. Le monde, selon moi, a quarante ou cinquante mauvaises années à supporter, parce qu'il faut ce temps pour qu'il trouve son nouvel équilibre. Après ce demi-siècle au plus, le travail delà

Lération s'opérera sans de grands obstacles. Il y aura encore des douleurs, parce qu'il y en aura jusqu'au bout; cependant, ces douleurs seront plus tolérables. Ce sera, comme après une dure maladie, ce que nous appelons la santé, qui n'est jamais parfaite. Voilà, du moins, ma conviction, et je serais désolé de la perdre. En attendant, nous verrons de belles choses dans cet heureux pays de France. La Chambre qu'on élit en ce moment ne demeurera pas en arrière de celle qu'elle remplace. Toute ma frayeur, à moi, c'est qu'elle garde quelques ménagements, car je me souviens de ces paroles de Jésus-Christ a l'apôtre qui le trahissait, et qui, en le trahissant, sauvait le monde : quod facis fac citiùs. Veuille/, me dire où vous en êtes pour l'affaire de Louvain. Y a-t-on donné suite ? Tout ee qui VOUS éloignera de nous nie contrislera beaucoup, quoique je conçoive très-bien Les motifs qui pourraient vous déterminer a accepter une offre de ce genre. .Ma santé, bien que faible, n'est cependant pas mauvaise eu ce moment. Ce qui me fatigue le plus, c'est l'énorme quantité de lettres qu'il me faut écrire. Donnez-moi, je vous prie, votre adresse à Paris, et

/. de nouveau L'assurance «le mon inaltérable et tendre amitié. »

Le mysticisme humanitaire qui perce dans- ces lettres, où la question ouvrière n'est qu'indiquée, se donne carrière dans les Paroles d'un croyant, où il parle la langue de la démocratie et du »•■ disme :

-. Dieu n'a lait ni petits, ni grands, ni mailles, ni esclaves, ni roi ni Biijet : il ;i fait tous les homme • égaux.

entre le- domm< quelques un1- ont plus de force ou

"Toa^nnLTnorsouffnxnces et notre langueur, et la faim et ia Z "us tourmentent, et les chaînes q», nous courbent

~a s^rtSrri.^ ^ * «-g-

chaînés, et le sméme jour, ils furent vainqueurs, et le sepLemc

iTmlaTerCiMai°tSseche, reverdit, et tous purent manger de ses fruits et' aller et venir sans que personne leur dit . Ou ^ir^reXTs?^^ des fleurs et les apportaient „

^^'X^t^Z^n^,^ tous avaient en abondance^ choses nécessaires à leurs besoins, parce que lous

fcX, qui a donné l'intelligence , 1 ammir laf c ^ es enfants! Gloire au Christ, fl-a^dua ses f , , ^

Chez un logleien comme La Mennais, le pu ne u nisme va vite à ses dern ^«^^^^1^3^,

611 Knf datTe courut f finis humanitaires. Il la veut en la jetant dans ie tuuia modernisme avise et

égarement.

Le 11 juillet 1834.

«Sijeregrettemoucherami.que^

gique ce n'est pas fl» W^1^ "£££» sanspeine

tileàfaire en ce pays-ci, maispaice que J i „ • sllis

s'éloianer des lieux que j'habite les peisonn. 9 aux. J

etbementattaché.Jcconçoisdureste^nio., ^ . '' „

trouviez pas dans l'Université de Louvain tout ce dont vous vous êtes Halte peut-être. Je serai bien trompé si les fondateurs de cette institution n'y portent pas des vues excessivement étroites. On vous laissere libre, je le crois, mais je douté beaucoup qu'il en soit ainsi des autres. Excepté votre cours, qui représentera ce qu'il y a déplus avancé dans la science, le reste, sans éclat, sans influence, timide, terne, indécis, sera plutôt du passé que du présent. J'en juge par les opinions, les préjugés de ceux qui sont destinés à donner le mouvement à cette machine, par les exigences mêmes de leur position telle qu'ils la conçoivent. En outre, vous trouverez le pays tout autre que vous ne l'avez vu ; les partis, dont l'union l'avait sauvé, séparés de nouveau ; le clergé désuni, vacillant dans ses pensées, tournant le dos à l'avenir et en bon train de perdre, si cela dure, son influence sur une partie de la population catholique, qui ne peut elle, ni reculer ni demeurer stationnaire. Quant aux questions plus générales, nous avons les mêmes prévoyances sur l'état futur de la société. Nous ne différons que sur un point, c'est que moi j'en tire la conséquence que nous devons travailler à réaliser cet état par les moyens en notre pouvoir, et, dès lors, sans l'Église qui, liée, à la cause de 1 absolutisme, refuse à celle des peuples son concours, tandis que vous croyez ne devoir agir qu'avec elle. Cependant, si tous les chrétiens restaient dans cette inaction, que deviendrait lf monde, je vous le demande? Et puis n'est-ce pas avouer implicitement que le monde doit être politiquement dirigé par If Pouvoir religieux, el par conséquent méconnaître, au moins dans la pratique, la distinction des deux sociétés el leur indépendance réciproque? Vous craignez de grands maux et moi aussi. Que conclure de là? A mon avis, qu'il faut tenter tout pour les atténuer, si l'on peut, et pour en diminuer le nombre. •< J'ignore ce que I > i < ■ 1 1 Fera de la hiérarchie, en quoi consisteront les réformes universellement jugées nécessaires, jusqu'où elles s'étendront. Tout cela m'est inconnu, et je n'en saurai certainement jamais là-dessus davantage en ce monde. Ce que je s;iis bien, c'esl que nul ebangemen I de ce genre, quel qu'il

fût, n'ébranlerai! pas du toul eu moi les viandes bases des croyances chrétiennes, pas plus qu'un changement quelconque dans la forme du gouvernement u'ébranlerait mes croyances sociales. Ces questions, au reste, s<>ni oiseuses pour nous, parce quelles n'ont pas d'avance de solution possible : aussi le mieux

de s'en peu occuper.

.1 ai aujourd'hui la certitude que Rome se taira, et qu elle se laira parce qu'il n'j a pas dans n livre un seul mot qui Boit

catholiquement répréhensible. D'après ce qu'on me mande de différents lieux, en particulier d'Allemagne et d'Italie, il paraît qu'il produit partout un effet extraordinaire. J'en conclus que cet ordre de sentiments et d'idées est en harmonie avec l'instinct social de notre temps. Bien que des désordres et des souffrances soient malheureusement inévitables, les calamités ne seront pourtant pas, je crois, aussi terribles qu'on se le figure. L'Angleterre, sous ce rapport, est la plus menacée. Gela tient à des causes que vous connaissez mieux que moi. Je remarque d'année en année un progrès sensible dans l'amour de l'ordre, dans le sentiment de la justice et de l'humanité, enfin dans la vraie civilisation. Si j'avais à redouter une nouvelle Terreur, ce serait de la part des rois, et non de celle des peuples.

» Comparez ce qui se passe en Espagne avec ce qui naguère se passait en Pologne et ce qui s'y passe encore actuellement. Il y a dix ans, une révolution en Italie aurait été affreuse ; ce serait aujourd'hui bien différent. A propos de l'Italie, voici ce que m'écrit M. C... « Un de nos pairs catholiques anglais, lord » Arundell, est arrivé ici lasemaine passée pour fixer sa demeure » à Rome. C'était un ancien ami de ma famille et je me réjouis- » sais beaucoup de son arrivée. Il était alors en pleine santé. » Avant-hier il fut attaqué d'une inflammation du bas-ventre, » et ce matin de bonne heure il est mort entre les bras de sa » femme, qui est dans un état approchant du désespoir. Il n'a- » vait pas encore cinquante ans. Comme je ne m'attendais à rien » moins qu'à cette fin prématurée, je ne l'avais encore vu que deux » fois. Dans une de ces occasions, il me raconta une conver- » sation assez curieuse entre lui et le duc de Modène, avec » lequel il avait d'anciennes liaisons d'amitié. En passant par » Modène, il crut devoirl'aller voir, et, le trouvant assez triste et » abattu, il lui fit des questions sur l'état actuel des affaires » politiques. Le duc lui répondit qu'elles devenaient pires tous » les jours, qu'il avait devant lui les plans des libéraux italiens, » et qu'ainsi il parlait avec connaissance de cause quand il » disait que tôt ou tard ils seraient triomphants. Il ajouta que » ce stupide roi de Naples a conçu l'idée qu'il est destiné à être » le Napoléon de l'Italie, et de se mettre à la tète du mouve- » ment italien ; que c'est dans cette admirable pensée qu'il » entretient une armée si disproportionnée à ses moyens, et qu<\ » étant allié secrètement avec la Franco, il lèvera le masque » aussitôt qu'il pourra le faire avec succès et fera une irruption » dans le territoire du Pape. Je puis vous garantir l'exactitude v et l'authenticité de cette conversation, l'ayant eue de la bouche

d'i LE MODERNISME DANS L*ÉGLISE

» du pauvre défunt lui-même. Du reste, il court toutes sortes de » bruits ici sur ce qui arrive ou doit' arriver à Naples. On dit » que le roi est parti pour Païenne avec tous les ministres et » les ambassadeurs étrangers, et que c'est de là qu'il datera » la Constitution qu'il va donner. Ce qui est certain, c'est que le » prince de Canosa est à Naples depuis quelque temps, et l'on » prétend même que le duc de Modène Fa suivi incognito. Les )> littéraux seront bien aises sans doute que Sa Majesté leur donne »> si beau jeu, mais je ne saispas s'ils en seront très-reconnaissants. » Dans la commotion générale qui bientôt aura lieu en Ita- » lie a la principale jonchée sera des principaux rats. » Le fds de » Rubichon va arriver incessamment avec trois millions de « piastres pour ouvrir la banque. » M.-C. me parle de vous dans toutes ses lettres. Il a eu dernièrement une attaque trèsvive de sa maladie spasmodique. Maintenant il est mieux, mais le climat de Rome ne lui convient guère.

» Je vous remercie mille fois de nouveau des services que vous ave/ bien voulu me rendre pour mes renies espagnoles. Je vous prie d'en remettre les titres à mon beau-frère. Vous trouverez ci-jointe la cote que vous m'avez donnée en cas d'accident. J'ai envoyé à la Revue des deux Monde* un article intitulé : De l'absolutisme et de /" liberté. Vous y verrez des extraits curieux de l'ouvrage italien dont je vous avais parlé. Je prie Mme de Coux de permettre que je loi offre ici mes respectueux hommages. Conservez-moi toujours votre affection, qui m'est si douce, el

. ■ •/. persuadé, mon cher ami, que rien jamais n'altérera la mienne. »

J'aime à remarquer que cette lettre atteste la fermeté de M. de Coux dans s;i croyance de catholique et dans sa soumission à l'autorité pontificale. La Mennais veul régénérer le monde sans l'Ëglise <•! malgré elle, tandis que M. de Coux, que certaines hardiesses sociales de Lo Mennais n'effrayaient pas trop, ne voulait rien faire qu'avec L'Eglise el sous s.' direction souveraine. M. de Coui eut toujours la pensée que les laïques sont appelés, en ce temps-ci, ;ï remplir dans l'Ëglise un rôle paiticulièremenl utile; mais jamais il ne conçut leur ;id i< m q ued ans 1rs termes d'une humble subordination envers l'autorité spirituelle. Les laïques, si réels que soienl les services qu'ils peuvent remire, ne seronl jamais dans l'Ëglise parmi les gouvernants, ils ne peuvent être que ivernés l .

i i.i p pi ont louvcnl rappelé ce principe d'ordre hiérarchique. On

La Mennaïs connaissait bien la portée d'esprit de M. de Coux, la puissance de son èoup d'œil, sa rare finesse d'observation et d'analyse, la délicatesse exquise de sa parole. Il l'avait vu à l'œuvre à côté de lui dans l'étude des plus graves questions de l'économie sociale. C'était donc en pleine connaissance de cause qu'il louait son dessein de donner à l'économie politique, dans un ouvrage spécial, la direction chrétienne quelle attendait. Dans une lettre du 19 octobre 1833, que nous ne reproduisons pas, parce qu'elle n'offre ancun intérêt pour la doctrine ou la politique générale, La Mennais s'exprime en ces termes sur le projet de M. de Coux : « Je regretterais extrêmement que vos travaux dans les journaux vous fissent abandonner ou seulement suspendre votre cours d'économie politique, que vous pourriez, à plus juste titre que Vico , intituler la science nouvelle. Tout le monde désire et attend la continuation de ce bel ouvrage. »

Ce qui était chez La Mennais un désir est devenu un regret pour les nombreux amis de M. de Coux, particulièrement pour celui qui écrit ces lignes, et qui a été l'ami et le disciple préféré du publiciste éminent dont La Mennais apprécie si bien les mérites. C'est pour lui surtout un regret de n'avoir trouvé dans les papiers de M. de Coux, dont il est le dépositaire, rien de suffisamment terminé pour être livré à la publicité. Il aurait souhaité de pouvoir élever ce monument à la mémoire de l'homme qui reste dans son souvenir affectionné et reconnaissant comme le type de l'écrivain catholique, alliant à la hardiesse des conceptions scientifiques la foi simple et l'humble soumission du chrétien.

Les paroles amères et injustes de La Mennais au sujet de la direction que devait prendre l'Université de Louvain, nous révèlent les sourdes colères amassées dans le cœur de l'écrivain de l'Avenir contre l'autorité qui avait lancé les condamnations de l'encyclique Mirari vos et contre ceux qui avaient fait leur devoir en y adhérant. Égaré par le modernisme, La Mennais ne comprend plus la fonction essentielle de la tradition dans l'ordre catholique. Il a oublié que, suivant la conception même de l'Eglise catholique le présent ne peut jamais être séparé du passé, qu'il en sorl comme un fleuve qui part de sa source pour couler, toujours le même, à travers des rivages différents de nature et d'aspect. Les peuples pourront voir changer les conditions extérieures et conlin-

peut voir, notamment, la lettre de Léon XIII aux évoques belges, en date du 3 août 1881.

gentes de leur existence, mais l'Eglise demeure inébranlable au milieu d'eux et leur conserve, par l'immutabilité de ses principes et de sa hiérarchie, ce qui fait le fond nécessaire de leur vie sociale, la condition de leur progrès aussi bien que de leur repos. La Mennais a beau protester que rien « n'ébranlera en lui les grandes bases des croyances ebrétiennes. » Que deviendront les croyances chrétiennes quand l'autorité qui en a le dépôt aura subi les changements prévus et désirés par le prêtre qui a oublié tout ce que lui-même avait si bien dit sur la hiérarchie et sur l'obéissance dans l'Eglise?

La Chênaie, le 6 août 1834.

« Vous serez, je crois, bien aise, mon cher ami, de savoir <•.• qu'on me mande de Rome. M. C... m'écrivait, le 15 juillet : m D... vous a donné des détails sur la publication de l'Ency- » clique et les jugements qu'en portent différents théologiens de » Rome. Quant à ce dernier article, je n'ai qu'à ajouter que tous

ceux que j'ai eu l'occasion de voir prononcent unanimement » qu'un ne peut voir rien de dogmatique dans celte explosion » inattendue du spleen diplomatique et n'y attachent aucune im- » portance. On «lit que le gouvernement est très-inquiel el « s'attend à (1rs troubles en Italie. Mais le Pape s'en soucie peu. » Il se renferme dans son palais de Monte-Cavallo et s'amuse » toute la journée à pêcher dans un étang qu'il a fait faire dans n son jardin, ce qui fait dire aux Romains tjue saint Pierre de » pêcheur esl devenu Pape, mais que celui-ci de Pape devienl

pêcheur.

" I in- Lettre dune autre personne, en date du -2\ juillet, eontienl ce qui auil : « J'ai recueilli quelques détails qui me parais- » senl aussi authentiques que peut l'être toul ce qu'on apprend » dans ce pays-ci. La France n'a fait aucune démarche près du

^< . n \ <i;ii n Pontife pour demanderla condamnation des Paroles ■■ d'un croyant. Ce ^'»ni des utiles très-fortes venues de Saint- » Pétersbourg <•! de Vienne qui mil motivé l'apparition de l'En- » cyclique. L'on commence ;i se repentir de la précipitation

;i\er laquelle on L'a publiée, el l'on ;i pris la résolution de der dé ormais un silence absolu. Le cardinal Pacca, dans n une des dernièrei congrégations, B'esl expliqué, dit-on, très ■■ forti ment sur <-e point ; il ;i blâmé l'opportunité de l'Encj

<> clique r| ;i |;ul o|e«er\er qu'il Ser.iil lioll que linllie hissai les

peuplei el les rois vider leurs querelles Bans 3 faire intervenir la religion. Si ces détails son! vrais, el j'ai toutes sortes de

» motifs de les croire tels, il en résulte que Rome est effrayée » de la position qu'elle a prise à l'égard des peuples. »

» Il se pourrait très-bien qu'eu dernier résultat j'eusse réussi, par mon dernier ouvrage, à conquérir pour les catholiques la liberté politique de parole et d'action, ce qui ne serait assurément pas un service médiocre rendu à la religion. L'article que j'ai publié dans la Revue des Deux-Mondes fixe et affermit ma position sous ce rapport, et ma position est celle de tous les autres. Une chose me frappe beaucoup au sujet de la dernière Encyclique, c'est la nullité de l'effet qu'elle a produit. Hors d'un certain clergé et des coteries qui s'y rattachent, elle a été comme non avenue. Point d'emportement, point de colère, l'indifférence la plus absolue. On n'a pas vu là l'ombre même d'une force. Personne n'a trouvé en soi celle de se fâcher contre ce vieillard maudissant les peuples au nom du Christ, sur Tordre des plus grands ennemis du Christ. Sa voix, jadis si puissante, a été comme un son vide qui passe sans laisser aucune trace, sans rien émouvoir de vivant. Rome est bien éloignée de savoir jusqu'à quel point elle est tombée. Il n'existe plus de haine, ni même de mépris pour elle, mais cette sorte de pitié triste et froide qu'on a partout pour la cendre des morts. Est-il possible qu'elle renaisse, qu'elle recouvre sur les nations son antique autorité? Dieu le sait, nul homme ne le sait, et, quant à moi. j'en doute beaucoup. Je penche plutôt à croire qu'un germe caché au sein du christianisme revêtira, en se développant, d'une forme nouvelle la religion qui ne périt point. Nous allons voir ce que feront les Cortès espagnoles. Elles n'en savent probablement encore rien elles-mêmes. L'homme peut et fait bien moins qu'on ne pense, au moins directement. Un je ne sais quoi qui n'a pas de nom, qu'on ne peut saisir nulle part d'une manière nette et précise, le pousse où il doit aller. Les événements s'engendrent l'un l'autre, non pas au hasard, mais en vertu d'une force secrète qui, malgré mille résistances diverses, mille contradictions apparentes, leur imprime en dernier ressort une commune direction vers un but qui n'est quelquefois celui de personne individuellement. Ainsi va le monde, soumis. s;ins que la liberté de l'homme en soit altérée, à des lois qui ne lui permettent pas plus qu'aux planètes de s'écarter de l'orbite que lui assigne immuablement l'ordre universel. Il serait, à toute force, possible que la Chambre se doutât peu de cela et qu'elle crût à sa toute-puissance parce qu'elle peut chasser M. Gras-Préville du fauteuil de président, pour y faire asseoir M. Bedoch. J'avoue que c'est là une très-grande chose. Cependant, comme dit Mon-

;>S LK MODERNISME DANS l'ÉGLISK

laignc : « Au plus élevé trône du monde, on n'est jamais assis » que sur son c... » Je livre cette réflexion à M. Bedoch pour modérer l'orgueil de sa victoire, et à M. Gras-Préville pour adoucir le regret de sa défaite. Tout à vous, mon cher ami. »

Ceux qui étaient, àRomc, lesamiselles correspondants de La Mennais, n'étaient pas beaucoup plus que lui-même soumis àl'autorité romaine, et ils partageaient toutes ses rancunes. On sait du reste ce qu'il faut croire des racontages qui se font dans toutes les grandes occasions, sur les dispositions des personnages importants des cours, surtout de la cour de Rome.

La Mennais n'a pas vu dans ses grands jours le règne de Pie IX, qui donne un démenti si éclatant à ses prophéties irritées. Il n'a pu contempler cette popularité renaissante du Saint-Siège, toute fondée sur l'affirmation héroïque des principes les plus opposés au modernisme. Il n'a pas vu avec quelle émotion, durant la seconde moitié du dix-neuvième siècle, le monde entier, le monde des non-croyants et des chrétiens séparés, aussi bien que le monde fidèle, accueille les moindres paroles tombées des lèvres du Souverain-Pontife.

Les accusations de connivence du Souverain-Pontife et du clergé avec l'absolutisme des rois, que l'on représente comme d'abominables oppresseurs, reviennenl souvent dans les lettres Elles s'étalenl dans les Paroles d'un croyant:

Plus de Christ, «lit un des rois tyrans que La Mennais met en ne, plus de Christ, il y a guerre à mort, guerre éternelle entre

lui il QOUS.

Mais comment détacher de lui les peuples? C'esl une tentative vaine. Que faire donc? Écoutez-moi : il faul gagner les prêtres du Chris! avec des biens, «1rs honneurs, de la puissance.

o \.\ ils commanderont au peuple, de la pari du Christ, de qousi Ire Boumifi en tout, quoi que nous lassions, quoi que nous ordonnions.

„ Ei le peuple les croira, el il ni. rira par conscience, el notre pouvoir sera plus affermi qu auparavant.

El loua répondirent: Il esl vrai. Gagnons les prêtres du Christ.

Comment après avoir écril ces paroles <l outrage contre ceux que I»' Seigneur a consacrés, La Mennais, prêtre lui-même, a-i-il pu croire que Rome ne condamnerai! pas Bon écrit? Comment ne pi trouver ces invectives bieo plus condamnables encore

quand on connaît la pensée intime et l'enchaînement profond des erreurs humanitaires que les lettres nous révèlent !

La Chênaie, 11 août 1834.

« Quoique ce ne soit pas tout à fait le mien, je comprends parfaitement votre point de vue, mon cher ami. Si ce qui est s'évanouissait, qu'aurions-nous à la place? Qui peut le dire? Conservons donc ce que nous avons aussi longtemps qu'il nous sera possible. Par malheur, je ne crois pas que cela dépende de nous ni de personne au monde. Il y a pour tous les pouvoirs une sorte de confiance, de foi pleine et entière, qui est leur vie, et qui ne se recouvre point lorsqu'on l'a perdue. Or, je pense que nous en sommes-là. Le vague sentiment religieux dont le développement vous effraye en est à mes yeux une preuve, et j'y vois de plus une préparation heureuse et providentielle à l'état, quel qu'il soit, que Dieu prépare et qui marquera la nouvelle ère du genre humain. J'en ai trouvé partout, et à Rome plus qu'ailleurs, le pressentiment indéfini. On attend quelque chose, on espère, on craint ; on espère surtout, parce qu'on se dit que la prolongation de ce qui est serait la mort, la mort certaine, inévitable. J'attache beaucoup moins d'importance que vous aux formes de l'organisation, persuadé que je suis, non-seulement qu'elles peuvent varier sans que le fond réel de l'institution varie, mais qu'elles doivent varier à certaines époques, pour que ce fond lui-même demeure invariable, jlais j'entrerais ici dans un sujet trop vaste et peut-être trop délicat pour être traité dans une lettre. Je n'ajouterai qu'un mot, c'est que l'humanité ne me parait être, pour ainsi dire, qu'au commencement de sa vie, et que le christianisme contient, dans son inépuisable fécondité, tous les principes de son progrès et toutes ses destinées futures.

» L'expédition de don Carlos hâtera celles de l'Espagne, bien plus avancées qu'on ne le supposait dans les voies que l'on est convenu d'appeler révolutionnaires. Il m'est démontré maintenant qu'une partie nombreuse du clergé appartient à cette opinion et que l'autre partie devient chaque jour de plus en plus impopulaire. Tout le midi et l'ouest de l'Europe seront républicanisés avant vingt ans. L'Allemagne seule, peut-être, plus retardée de beaucoup, résistera encore au mouvement en s'appuyant sur la Russie, mais dans la supposiiion improbable que la Pologne ne soit pas rétablie auparavant. Pour que les questions présentes pussent avoir une solution monarchique, il faudrait que l'on pût changer, avec toutes les idées, toutes

les conditions actuelles de la propriété et sa distribution, chose impossible, à moins d'une confiscation universelle ; il faudrait un nouveau Djenghis, traînant à sasuite des millions de Barbares décidés à ne pas laisser une seule ville debout et à égorger les neuf dixièmes de la population. Et encore cette même Europe serait-elle bientôt après reconquise par la civilisation américaine. Je n'ai certes, de ce côté, aucune inquiétude. On souffrira, mais on avancera; on combattra, mais on triomphera ; telle est du moins mon inébranlable conviction.

» Le dernier jugement de la Cour de cassation dans l'affaire du National est une des plus fortes attteintes qu'on ait depuis longtemps portée aux droits de la presse, et un indice nouveau des projets du gouvernement, qui tend à établir le pouvoir militaire sur les débris de toutes les libertés. Il sera merveilleusement secondé en cela parla Chambre, secondé, dis-je, quant à l'intention; car, dans sa rage de servitude, elle ne fera qu'avancer L'heure de la catastrophe, et l'on s'en apercevra bientôt. Elle sera pour la Révolution une serre chaude, et voilà tout. Mais que dites-vous de M. ïhiers et de son impudence en face de démentis qui abattraient tout autre sous le poids d'une honte inguérissable? Cet homme est un des types de son temps, une pyramide de boue élevée à la gloire du Pharaon du juste-milieu. I »n m'adil que le parti philosophique songeait en Belgique à créer, lui aussi, une université. Il lui sera, ce me semble, difficile de suffire à une si énorme dépense. Quant à celle de Malines, je ne m'y intéresse guén- que parce qu'elle vous sera une occasion d'achever votre grand et beau travail d'économie politique. Je doute fort qu'elle soil par ailleurs destinée à répandre beaucoup d'éclat, 'l'uni ce qui esl en dehors de la liberté est aujourd'hui frappé de nullité et d'impuissance. C'esl là, je crois, un syptome très-significatif. Je me réjouis extré ment de L'espérance que vous me donnez devons revoir a la Chênaie, aux vacances prochaines. J'y serai certainemenl si, dans l'intervalle, je n'entreprends pas quelque voyage avec Montalembert, qui Le re, el à qui j«' ne saurais rien reins. t. Veuillez exprimer à Madame <\<- Cous ma reconnaissance de ses bontés pour moi

Je voua les dois, mon cher ami, el c'esl m bligation <l«' plus

que je vous ai. Combien )<• serais heureux de pouvoir vous marquer a quel point votre affeotioa m'esl chère ! Eugène voua présente i hommages. Elio esl dans sa famille, d'où il qo reviendra que dans trois semaines. Lorsque vous verrez mon beau* frère, rendez-moi, je \<>iis prie, !<■ service do causer avec lui de ce qu'il peul convenir de faire relativement a mes rentes d'Espa-

gnc. Je m'en rapporte complètement à ce que vous déciderez. Tout à vous de cœur. »

Quelle étrange méprise La Mennais commet ici ! Il prend la confiance que l'on montre à Rome dans l'avenir de l'Eglise pour une aspiration à la religion humanitaire sortie de ses rêves.

Rome, qui voit rouler à ses pieds le torrent des siècles, ne s'émeut pas des changements opérés depuis 89 dans nos mœurs et dans les formes de notre vie sociale. Elle a survécu à d'autres crises qui n'étaient ni moins graves, ni moins obscures dans leurs suites. Aujourd'hui, comme il y a cinquante ans, elle sait maintenir les principes et les institutions dont elle a la garde, sans jamais céder à la tentation de se jeter à la traverse d'un mouvement de transformation sociale qui n'a en soi rien de contraire à la loi de Dieu, et qui répond à une évolution naturelle de la vie de l'humanité. Ceux qui ne connaissent point Rome pourraient s'étonner de la sérénité aveclaquelle on assiste, en ces hautes régions, à des convulsions et à des rénovations sociales qui font trembler plus d'un de ceux qui se vantent parmi nous de travailler au progrès des idées modernes.

La Chênaie, 6 octobre 1834.

« Vous voilà donc, mon cher ami, habitant de la Belgique. Je désire que vous y trouviez de la paix d'abord, et ensuite ce qui rend la paix plus douce et qui l'embellit, une société agréable et sûre, de bonnes relations, un peu enfin de tout ce qui aide à supporter le temps, quelquefois si lourd. Pour votre intérieur, je n'en suis pas inquiet. Je compte aussi, et même pour beaucoup, le travail suivi auquel vous allez être obligé. Rien ne délasse comme de se fatiguer. Du reste, je ne pardonne aux Belges de vous avoir enlevé à nous qu'en considération de votre bel ouvrage, que vous auriez sans cela difficilement achevé. Le livre fini, je n'aurai plus pour eux que de la rancune. Je ne connais pas assez votre plan pour juger à quel point il est nécessaire que vous entriez dans des discussions métaphysiques sur l'amour et la volonté. Tout ce que vous direz sera certainement d'un grand intérêt. Je ne saurais vous taire, cependant, que je ne partage pas votre pensée au sujet de la loi dont vous me parlez brièvement; mais peut-être est-ce en moi préoccupation d'autres idées. Je suis, comme vous, fort aise que l'Université libre établisse avec la vôtre une rivalité d'enseignement. Elles ne peuvent qu'y gagner toutes deux. A moyens égaux, la moins entravée

32 LE MODERNISME DANS L'ÉGLISi:

l'emportera sans aucun doute. Vous ne tarderez pas de savoir, au reste, à quoi vous en tenir là-dessus. On m'a dit que M, Dumortier était membre du conseil chargé d'organiser l'Université libre ; c'est un catholique ardent et un homme dont je fais le plus grand cas sous le rapport de la science. Quant à M. de Ram, je ne le connais point. Je crois pourtant me rappeler avoir entendu dire qu'il avait une très-riche bibliothèque. On parle fort avantageusement de M. Margerin. M. de Cazalès a de l'esprit, du talent même ; de plus, il a vu et revu l'Europe. Après cela, l'on peut se montrer.

» A moins de circonstances queje ne prévois pas, je ne quitterai point ce lieu d'ici à plusieurs années. N'étaient les amis dont je suis séparé, je ne sache pas ce queje pourrais désirer au-delà de ce que j'y trouve. Depuis cinquante-deux ans, je n'ai pas le souvenir d'avoir jamais été si tranquille, si content et si heureux. J'ai presque honte de vous l'avouer en voyant combien peu cet état est le vôtre. Pour Dieu, chassez les idées noires qui assombrissent pour vous l'avenir. Jamais je n'eus dans cet avenir que la Providence nous prépare une foi plus vive, non que je ne croie à beaucoup de maux, mais passagers, mais nécessaires, pour arriver où Dieu veut impérieusement que nous allions. Ce qui vous trouble si profondément ne m'émeut pas le moins • lu monde. Je >ais que quelque chose se fera, que de grands changements s'accompliront; mais ces changements, dont je ne saurais calculer l'étendue, auront pour effet de porter le genre humain en avant. Pour moi, nul doute possible à cet égard, et cela iii«- suffit. Il y a des choses du temps, des choses de transition que j'ignore, et je me résigne à 1rs ignorer, en contemplant avec transport le terme final qui m'apparaît, si je ne me trompe, au sein d'une immense clarté. Dans le dixième siècle, «•t même dès le premier, on disait aussi : Le monde finit, et le

monde Commençait. C'est le monde de nos anciennes idées qui

B'en va, notre monde à nous qui ne vivons qu'un jour, et non pas le m. unir de Dieu, qui. du haut de son éternité, le guide à travers les siècles et Les révolutions successives que les siècles amènent. Vais noua figurons que la terrecroule, quand ce ne sont que nos jambes qui chancellent. Est-ce donc lu première l"is qu'on a vu de ces sortes de transformations s'opérer dans ['humanité progressif e t ' »

i, il ic .h manque, ■• la (In de celte lettre, sept ou buit lignes, qui ont été irrti !■ doute par •" i ident.

Dans cette lettre, je laisse de côté certaines allégations Je fait qui peuvent être susceptibles de contestation et que je n'ai pas le loisir de vérifier, préoccupé seulement de relever les principes du modernisme, dont elle nous donne, avec une entière sincérité, la pensée intime. Je signale cette joie que ressent LaMennais, et que ressentait aussi M. de Coux, dont les illusions libérales ne furent dissipées que plus tard, à la pensée du triomphe que la vérité remportera nécessairement, par sa propre force, sur toutes les erreurs répandues dans la société par la libre discussion. La Mennais pousse plus loin encore l'affolement libéral, et c'est la liberté pour elle-même qui est sa divinité. Des deux institutions rivales, « c'est la moins entravée qui l'emportera sans doute ». La liberté sera donc infaillible toutes les fois qu'on la laissera à sa propre impulsion. Ne croit-on pas entendre Proudhon avec son autonomie impeccable de la conscience humaine? Pourtant, deux ans auparavant, le Saint-Siège avait réprouvé, par l'encyclique Mirari vos, « cette liberté d'opinion pleine et sans bornes qui se répand au loin pour le malheur de la société religieuse et civile, quelques-uns répétant, avec une extrême impudence, qu'il en résulte quelque avantage pour la religion ».

Dans les Paroles d'un croyant, La Mennais avait donné à sa pensée une expression plus philosophique : « On ne commence à persécuter que quand on désespère de convaincre, et qui désespère de convaincre, ou blasphème en lui-même la puissance de la vérité, ou manque de confiance dans la vérité des doctrines qu'il annonce. »

Trente ans plus tard, Pie IX, renouvelle les condamnations de Grégoire XVI contre «la liberté de perdition », et fait remarquer que, « s'il est toujours permis aux opinions humaines d'entrer en conflit, il y aura toujours des hommes qui oseront résister à la vérité et mettre leur confiance dans le verbiage de la sagesse humaine ». Parlant avec plus de précision encore dans le Sy Habits, le grand Pape réprouve l'erreur de ceux qui croient « que le pouvoir laissé à tous de manifester ouvertement et publiquement toutes leurs pensées et toutes leurs opinions n'aide point à répandre dans le peuple la corruption des mœurs et de l'esprit ». Léon XIII prend de même la question en fait, et, s'adressant aux évèques belges, il dénonce les graves périls « de cette liberté sans frein de pensée et d'écrire qui règne en Belgique et qui engendre les monstruosités des pires opinions (1). »

(1) Leltre du 25 décembre 1880, relative à l'érection d'une chaire de philosophie de saint Thomas à l'Université de Louvain.

C'est dans ces termes assez .durs, point trop durs pourtant si Ton pèse la gravité de Terreur condamnée, que la sagesse pontificale restitue au bon sens ses droits, à rencontre des utopies du modernisme.

Quels ravages ces utopies malsaines ont faits parmi nous ! Estil besoin de le rappeler à la vue de ces masses populaires dont le modernisme républicain aura bientôt, s'il reste le maître, corrompu jusqu'au fond l'esprit et rame? Pourrions-nous croire, si nous n'avions sous nos yeux le fait dans son étrange réalité, qu'aujourd'hui même, lorsque la société se meurt de la liberté de tout contester garantie par le droit moderne, cette liberté antisociale ait encore, parmi les catholiques, ses apologistes? Il s'en trouve pourtant, et on les rencontre quelquefois parmi les plus généreux, que séduit l'idée d'un combat, en champ clos et à armes égales, de la vérité libre contre Terreur aussi libre qu'elle. Quel homme fut jamais, plus que l'illustre comte de Montalembert, intrépide et généreux dans la lutte pour la liberté et les droits de l'Église? Lorsqu'il parle, on sent en lui l'accent ému de l'écrivain et de l'orateur qui, toute sa vie, fut un grand et ardent serviteur de l'Église, le plus éloquent de ceux qui, durant Lapremière moitié de ce siècle, l'ont défendue a la tribune. Mais cruelles illusions dans son dévouement et dans sa vaillance ! En l8G:t. à Matines, trente ans après que La Mennais résumait en termes brûlants les prétentions déjà réprouvées de la liberté moderne, M. de Montalembert, qui s'était séparé de son maître quand celui-ci avait voulus»' séparer de L'Eglise, poursuit encore une conciliation impossible entre la foi catholique et les négations du modernisme.

l'ai- quelle singulière méprise ce publiciste, cet historien, dont la loi est >i ferme e1 L'esprit si pénétrant, va-t-il s'imaginer « que les catholiques sonl inférieurs à leurs adversaires dans la vif publique, parce qu'ils n'uni pas encore pris leur parti delà grande révolution qui a enfanté la société nouvelle, la vie moderne '1rs peuples. •■ Quelle aaïve admiration pour la Belgique, qui, avec une candeur pardonnable chez un peuple encore enfant dans La vie publique, crul avoir donné au monde le modèle impérissable des constitutions modernes! t< C'esl a la Belgique que nous avons emprunté Les exemples, les idées, les solutions résumées dans nne formule déjà célèbre : Y Eglise libre >l">ts l'Etat li lui'. Ce que nous avons formulé, La Belgique l'a accompli , ,■ un înstincl merveilleux, avec une magnanime confiance d'aucun mécompte ne doil abattre, ni aucune ingratitude allai Uir. La Belgique catholique et libérale a trouvé la solution des

problèmes les plus difficiles du monde nouveau. » C'est en Belgique que ce gentilhomme à l'esprit fier et au goût délicat, l'un des quarante de l'Académie française, « vient goûter la charmante plénitude des facultés sociales, politiques et morales de l'homme, délivrées de toute entrave tracassière ou égoïste et soumises uniquement au frein de la conscience et du respect des honnêtes gens. » Que dirait, hélas ! le noble orateur, s'il assistait aux luttes de la politique du jour en ce pays, quelelaissez-faire,laissez-passer du modernisme devait placer si haut dans l'estime et l'admiration du monde, et qu'il a jeté dans les dernières platitudes de l'orgie libérale?

En tout ce que nous venons d'entendre il n'y a que des impressions. Quelques précautions qu'il prît pour ne se point compromettre sur le terrain brûlant des principes, un logicien comme M. de Montalembert ne pouvait se refuser la satisfaction d'instruire ceux qu'il conviait à le suivre de la raison déterminante de ses actes. Cette raison il la donne en deux mots : « Peut-on aujourd'hui demander la liberté pour la vérité, c'està-dire pour soi (car chacun, s'il est de bonne foi, se croit dans le vrai), et la refuser à l'erreur, c'est-à-dire à ceux qui ne pensent pas comme nous ? Je réponds nettement : Non. »

Il y a, dans ces quatre lignes, la somme de tous les égaremens du modernisme : le droit égal de l'erreur et de la vérité vis-à-vis des pouvoirs sociaux, ce qui est tout naturel quand on a mis Dieu hors de l'ordre social ; le droit naturel de toute conscience humaine de produire et de propager toutes les conceptions qu'il lui plaît d'embrasser, ce qui suit nécessairement de la doctrine qui fait l'homme autonome, maître de lui-même et du monde. 11 y a aussi, à titre de conséquence inévitable, la séparation entre l'Eglise et l'Etat, ce dernier ne pouvant intervenir d'autorité en des matières qui relèvent de la conscience déclarée souveraine, ni décider entre des systèmes qui ont dans la vie sociale, de par la liberté, des droits égaux. Enfin, on peut y voir aussi l'expédient qui d'ordinaire sert à justifier devant la foule le modernisme catholique : Comment, dans une société souvent ennemie, obtiendrez-vous la liberté, si vous ne commencez par la laisser aux autres? « Le droit commun, dit l'orateur lui-même, est aujourd'hui le seul asile de la liberté religieuse. » Sous la protection du droit commun, le bien et le vrai seront nécessairement vainqueurs. « De tous les abus que permet la liberté, il n'en est peut-être pas un seul qui résiste à la longue aux contradictions, aux résistances du sens moral que la liberté suscite et qu'elle arme de son inépuisable vigueur Jamais la

religion n'a été plus forte et plus féconde que dans les conditions du combat auxquelles la Providence a ramené le dix-neuvième siècle. Qui gardera les gardes, a dit le prophète? Je réponds : l'ennemi ; c'est l'ennemi qui fait tenir debout la sentinelle. » ^Xe croit-on pas entendre La Mennais se féliciter de l'heureuse concurrence que fait à l'Université catholique deLouvain l'Université libérale de Bruxelles ?

Jamais le modernisme catholique ne s'était montré sous des traits d'une si magistrale ampleur. Jamais non plus, même sous le vêtement d'une expression artistement mesurée, il n'avait si bien révélé tout ce qu'il est. Nous avons, dans le célèbre discour- de Matines, le symbole de l'école toujours vivante et toujours remuante du libéralisme catholique. C'est là qu'apparaît, avec une évidence indiscutable, la filiation par laquelle elle remonte jusqu'au prêtre humanitaire qui méditait, à la Chênaie, de moderniser l'Eglise du Christ.

Après avoir entendu l'homme politique sur les rapports de l'Eglise et de l'Etat dans la société moderne, il ne sera pas inopportun de produire le jugement d'un évèque. publiciste autant que théologien. Celui que nous allons citer n'a jamais passé pour un exagéré. Il était, dans le concile du Vatican, de la fraction qu'on appelait modérée, de ceux qui acceptèrent de grand neur l'infaillibilité lorsqu'elle fut déclarée, mais qui commencèrenl par considérer, comme inopportune, la définition dogmati que qu'on eu voulait faire Voici comment s'exprime, sur les libertés de certaines constitutions modernes, le vaillant évèque de fcfayence, Mit de Ketteier, qui a livré tant de combats pour la liberté de l'Église, el que les catholiques libéraux ont quelquefois essayé de faire passer pour un «les leurs: « Si la liberté morale a ses limites, si elle cesse làoù elle devient nuisible à la ociété, pourquoi la liberté religieuse ne finirait-elle pas, non-

demenl dès qu'elle ébranle l'Etat lui-même, mais encore quand elle viole le plus excellenl de tous les biens, le bien moral, auquel chacun adroit.'' Le cas se présente lorsque, cbmme il arrive de nos jour on tolère des sectes qui, sous le manteau de la religion, vonl jusqu'à nier l'existence de Dieu, favorisent le matérialisme le plus immoral el ruinent ainsi, autant qu'il est en elles, tous les principes moraux sur lesquels repose la société humaine. I ae telle liberté religieuse u'osl qu'un désordre immoral el déraisonnable que Dieu ne peut s'empêcher de maudire.

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