Autobiography and Ufe, t. ii, p
en langage théologique de l'action individuelle, parut anonyme dans le Weekly register du 19 juillet 1901^. Puis,' pour conserver le contact avec son public, il eut recours à des publications ésotériques dissimulées sous des noms d'emprunt.
A cette époque remonte, en effet, la composition de deux opuscules oii G. Tyrrell allait donner à ses doctrines novatrices leur forme la plus complète et la plus grave. Ils furent signés de pseudonymes, l'un de désinence allemande, l'autre, sans doute pour varier le jeu ou dépister les indiscrets, de facture française, savoir : « D'^ Ernest Engels », Religion as a factor of life, in-16 de 78 p. Exeter, PoUard (1902); puis « Hilaire Bourdon», The Church and the future, in-16 de 192 p. (sans nom de lieu), 1903 ^. Les deux font connaître les pensées de G. Tyrrell à ce moment décisif.
Reprenant pour les développer les thèmes de l'article sur les relations de la théologie et de la piété, le pseudo-Engels construisait en quelques pages toute une philosophie de la religion et du christianisme. D'après un mot de saint Augustin : Nihil aliud [sunt homines^ quam çoluntates, il ramène tout l'essentiel de la nature humaine à ses aspirations morales. Mais celles-ci donnent à la "conscience l'impression d'une loi qui la domine : ce « sens de l'absolu » constitue la religion. Plus. tard seulement l'intelligence s'efforce de se représenter cet « absolu » sous forme de concepts. Elle ne peut d'ailleurs aboutir qu'à des symboles; mais ce n'est pas leur valeur de représentation spéculative qui importe : il suffit que par là soit efficacement dirigée la vie de l'âme (p. 6-7). Il en est de la religion jcomme dé nos schèmes de la nature, qui sont
1. Mgr Mignot, qui ignorait sans doute l'identité de l'auteur, s'en est réclamé dans son discours sur « la méthode en théologie ». Voir Lettres sur. les études ecclésiastiques, p. 314-316.
2. Le dernier portait expressément cette mention : « imprimé seulement pour la circulation privée ». Mais le premier avait aussi le même caractère clandestin. « Il fut tiré à trois cents exemplaires, que rautemdistribuait avec précaution à ceux qui pouvaient s'y intéresser. » Aulohiography and life, t. n, p. 176. Mais ce que ne dit pas le biographe, u est que le livre était en vente et s'obtenait régulièrement par leb libraires de Londres,
11 va de soi que Fr. von.Hûgel était dans le secret et s'employait à la propagande. Selected letters, p. 110 et 128.
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« spéculativement faux, mais pratiquement vrais » (p. 8). Ce que l'intelligence ne donne pas, la volonté le fournit. De même que c'est dans l'action que nous percevons la réalité de notre être, la vie morale nous fait sentir Dieu comme la suprême volonté à laquelle notre libre arbitre doit se soumettre pour l'aimer et le servir : toute la religion est là (p. 10-12; cf. p. 16-22).
Le propre du monde religieux est de ne se manifester à l'âme que progressivement,: c'est ce qu'on appelle la « révé-
. lation ». Mais chaque révélation entraîne le désir d'une autre et l'effort pour la provoquer : c'est en quoi consiste l'inspiration. Ces deux phénomènes se retrouvent partout et l'on peut, de ce chef, considérer toutes les religions comme
-le canevas grossier sur lequel Dieu brode et retouche perpétueUement son image. La révélation appartient spécialement aux prophètes, auxquels les âmes moins favorisées doivent recourir comme aux maîtres de la vie spirituelle (p. 13-15).
.Nulle part cette maîtrise ne se manifeste mieux que dans les grands inspirés d'Israël, dont l'Église a recueilli et élargi la tradition (p. 15-.16, 22-23). Par sa prédication de l'amour divin, du Christ-Dieu auquel nous sommes incorporés et de la grâce qui habite en nous (p. 24-30), par ses rites sacramentels et surtout par l'eucharistie (p. 30-31), elle est l'éducatrice par excellence des volontés, le guide des âmes vers une vie plus haute (p. 32-37), et c'est en cela que consiste son éternelle valeur.
Cette synthèse était suivie de quelques notes explicatives, où l'on voit apparaître des citations de M. Blondel. La note 8 exposait que la révélation est, en somme, un fait tout personnel, mais que chacun doit soumettre ses expériences intimes à la révélation publique (p. 48-49). Celle-ci est indispensable pour contrôler nos propres intuitions ; mais elle ne représente pas pour autant une vérité absolue. En effet, l'auteur lui appliquait aussitôt la parole de l'Évangile : « C'est l'esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien », « la chair » étant l'ensemble des conceptions intellectuelles dont le christianisme s'est chargé au cours des âges, tandis' que « l'esprit « réside dans sa perpétuelle fécondité religieuse (note 10, p. 50-51). Un appendice (p. 57-78) venait à l'appui de cette distinction entre la science et la foi, qui dégageait les vérités
moraOies contenues sous les formules du Credo chrétien, et concluait que le devoir de chacun est dé' s'attacher à ces vieux symboles, tout comme -un sujet loyal obéit à la loi de son pays tant qu'elle n'est pas~changée en une meilleure. Dogmes et institutions sociales participent au même respect, mais aussi à la même relativité.
A cette philosophie dii symbohsme religieux, qui restait, avec « Ernest Engels », sur les hauteurs et parfois dans les nuages de l'abstraction, « Hilaire Bourdon » allait donner quelques compléments concrets en ce qui concerne l'Éghse et l'attitude du croyant à son endroit. Il commençait par constater la complète faillite du catholicisme. Celui-ci, en effet, est établi tout entier sur le postulat d'un privilège du corps ecclésiastique pour la conservation d'un dépôt doctrinal. Or l'exégèse moderne a détruit, faits en mains, l'inerrance de la Bible et, avec elle, les miracles sur lesquels on fondait l'infaillible autorité de la doctrine du Christ (p. 7-19). Que reste-t-il de- celle-ci quand jl'Évangile se réduit à la Iprédication de la parousie prochaine? iL'histoire des dogmes n'est pas moins fatale à la continuité' de la tradition ecclésiastique, à moins jde pousser la 4;héorie du 'développement bien au delà de ce qu'autorise la théologie reçue (p. 19- 22). D'où la ruine de ce système d'autorité despotique d'après lequel l'Éghse est concentrée dans la Curie romaine, et celle-ci dominée par « une petite chque » de théologiens • (p. 29), qui prétendent trancher au nom d'un certain a priori des problèmes complexes . dont ils ignorent les données ^.
Cette satire du présent avait pour but de préparer ce qui paraissait à l'auteur l'avenir, savoir « une refonte libérale du catholicisme ». Il posait en principe que la reUgion est un esprit. L'Église ne.fait pas exception; car elle est l'héritière du Christ qui a donné au monde un esprit et non une doctrine, la continuatrice des Apôtres qui présidaient à l'effusion de l'Esprit dans les premières conmunautés. Ce qui exclut l'idée d'une ËgHse qui serait l'institut officiel de la vérité pour en faire l'école de la charité divine ici-bas (p. 33-84).
1. Sa correspondance de l'époque traduit la même amertume et le même pessimisme à l'égard de l'Église. Voir G. TyrrelVs leiters, p. 78, 82-84, 95, .108-109.
Mais cette vie de charité s'exprime en conceptions mentales qui sont les dogmes (p. 87), et les dogmes servent à leur tour à guider cette vie (p. 89) : l'Église les propose à ses enfants pour éveiller et développer en eux l'esprit qui leur donna naissance (p. 91). A ce titre, ils sont une « approximation infaillible » de la vérité surnaturelle ; mais, comme expression de la vérité divine, ils ne sont qu'une « approximation nécessairement faillible » (p. 95) et il faut, en conséquence, les entendre selon l'esprit, non selon la lettre. L'Église a pour mission de traduire en formules les inspirations que la vie divine entretient • au cœur de ses membres; mais l'autorité suprême appartient au consensus fidelium{-p. 101) ^.
Aussi l'Église officielle, telle qu'elle est aujourd'hui conçue, est-elle vouée à une radicale impuissance, dont les commencements sont déjà visibles (p. 114-123). Sous sa lourde enveloppe, elle n'en représente pas moins l'idée nécessaire d'un christianisme organisé ; elle est le corps où l'on peut retrouver l'esprit du Christ, à condition de dépasser les formes de son enseignement pour remonter à la foi qui l'anime (p. 142-150). C'est pourquoi le devoir du catholique libéral est de ne pas rompre avec elle, mais, au contraire, de rester dans son sein pour travailler à sa transformation (p. 155-163). H. Bourdon regrettait que les réformateurs du xvi® siècle ne fussent pas demeurés dans l'Église, où, lentement, mais sûrement, ils auraient fait meilleure besogne que le concile de Trente (p. 161). Les catholiques d'aujourd'hui qui sentent le besoin d'une réforme ne doivent donc pas renouveler cette faute : ils se contenteront de rompre avec les errements de l'autorité officielle K Que si pourtant il leur arrivait d'être violemment rejetés par « le fanatisme officiel », ils se consoleront en pensant aue, « retranchés du corps de l'Église, ils appartiennent plus étroitement que jamais à son âme et que.
1. Dire que le pape est infaillible, c'est seulement faire de lui l'interprète autorisé de la foi des fidèles (p. 108-109). ~Cf. G. Tyrrell' s leiters, p. 70. Il n'y a pas d'autre règle de foi que l'esprit du Christ qui vit dans l'Église, et s'exprime en symboles intellectuels perpétuellement renouvelés, suivant les besoins de la vie spirituelle (p. 112-113).
2. Ce faisant, ils ne sont pas plus déloyaux envers l'Eglise que los citoyens qui combattent leur gouvernement dans la conviction de mieux servir le pays (p. 159-160).
DÉBUTS DE GEOr.GK TYRRELI, 203
séparés de la communion visible des fidèles, ils ne peuvent pas être séparés de l'amour du Christ et de la communion de l'humanité. » (P. 163.)
Un épilogue concluait, - en termes nerveux, c[ue la question n'est plus aujourd'hui de réconcilier les dogmes avec la science ou l'histoire, mais d' « abandonner franchement la théorie usuelle de l'inerrance en faveur d'une plus large, d'assouplir la conception de la vérité en matière dogmatique, de modifier nos vues sur la prétention de l'Église à l'infaillibilité parallèlement à l'attitude qu'il a bien fallu adoj ter à l'égard des saintes Écritures. « (P. 192.) Et l'auteur convenait volontiers que ce programme était hétérodoxe au point dé vue de la théologie courante. Mais il défiait celle-ci de résoudre autrement l'ensemble des difîicultés qui se posent devant la conscience de tout croyant éclairé ^.
Visiblement l'ascendance protestante de G. Tyrrell revivait chez « Hilaire Bourdon ». Comment ne pas voir que cette théologie ne faisait guère que jeter un voile de mysticisme sur les exigences du libre-e'xamen individuel, qui, pour être devenu agnostique, n'en restait pas moins impérieux? Dans une lettre de 7 mars 1902 ^, l'auteur n'écrivait-il pas qu'une libéral infusion of protestant ideas est « le besoin criant » du catholicisme d'aujourd'hui?
Par analogie avec les « petits livres rouges », l'opuscule d' « Hilaire Bourdon » a été appelé « le petit livre gris du moderniste anglais^. » Et l'assimilation est exacte au fond; mais il y a cette différence que ceux-là furent jetés dans un public fiévreux, où ils provoquèrent les plus violents remous, tandis que celui-ci, distribué sous le manteau à un petit groupe d'affidés, put faire discrètement son chemin sans presque attirer l'attention.
Contrairement à l'impression de M. R. Goût*, il paraît que le secret d'« Hilaire Bourdon » fut bien gardé, au point que même les jésuites anglais n'apprirent son existence que
^ . On trouve de semblables idées dans les lettres que l'auteur échangeait alors avec M. Loisy ou avec Fr. von Hûgel. au sujet de ce dernier. Voir G. TyrrelVs lètters, p. 80-85. Cf. p. 97-99, 104-105.