III
Sans être de beaucoup aussi violemment agitée, l'Allemagne catholique apportait, elle aussi, à la crise générale son propre contingent.
C'est après la mort de Schell (31 mai 1906) que son cas, réglé en apparence depuis de longues années, allait subitement se réveiller et prendre les proportions d'une affaire. Après sa soumission à la sentence de V Index qui frappait ses principaux ouvrages (1^"^ mars 1899), H. Schell avait continué son enseignement et ses travaux, qui lui assuraient, dans les milieux universitaires, un prestige toujours grandissant ^. Cependant ses adversaires n'avaient pas désarmé. Non seulement ses spéculations personnelles étaient discutées par les théologiens ^, mais il y eut des assauts en règle. Ainsi le P. Stufler consacra tout un volume fort agressif à son eschatologie^. H. Schell ayant trouvé un défenseur en la personne de son collègue, le D"^ Fr.-X. Kiefl, un échange de polémiques s'ensuivit, entre les deux adversaires, au cours des années 1904-1905.
Ces controverses finirent cependant par faire peser
l.Par une faveur toute spéciale,- il avait même pu obtenir communication, à titre privé, du rapport officiel qui avait motivé sa mise à y Index. Le texte en a été publié depuis dans K. Hennemann, Widerrufe Herman SchellsP, Wurzbourg, 1908, p. 82-86.
2. Voir par exemple, pour son explication de la Trinité, L. Janssens, Summa theol., t. n, Fribourg-en-B., 1900, p. 417-429.
3, Die Heiligkeit Gottes und der ewige Tod, -Innsbruck, 1903.
quelques suspicions sur la doctrine du professeur de Wurzbourg, de teUe sorte que son évêque, à la date du 24 janvier 1904, crut devoir lui soumettre une liste de douze thèses, qui représentaient l'enseignement catholique et en regard desquelles s'alignaient douze antithèses extraites de ses ouvrages. Elles portaient sur la connaissance religieuse, la' notion de Dieu, le péché, l'éternité des peines de l'enfer, le sort des enfants qui meurent sans baptême, la mort, le sacrement de pénitence, la Rédemption, le magistère ecclésiastique. H. Schell s'expliqua sur quelques points, reconnut son erreur sur d'autres, et l' évêque rédigea de cet entretien un procès-verbal sous sa seule signature. Des bruits fâcheux étant encore venus de Rome, un nouvel entretien eut lieu le 6 décembre 1905, au cours duquel on revint sur les explications de l'année précédente, que ScheU, cette fois, consentit à signer sous le bénéfice de quelques amendements. Toutes ces pièces et négociations étaient, d'ailleurs, destinées à rester secrètes et le restèrent, en effet, du vivant de l'auteur ^.
La mort inopinée de Schell fut considérée comme un deuil public par l'Allemagne catholique et universitaire. Un comité se forma aussitôt pour, lui élever un monument. Deux évêques en faisaient partie, l'archevêque de Bamberg et l'évêque de Ratisbonne, à la suite desquels se rangeaient plus de cent soixante notabilités ecclésiastiques ou laïques. Mais cette sorte de glorification posthume eut le don de réveiller ses adversaires. Un ancien ami de Schell, le prélat autrichien Ernest Gommer (1847-1928) ^, publia contre l'ensemble de ses doctrines un livre des plus violents ^. Cette publication déchaîna un véritable tumulte dans la presse religieuse. Il faut d'ailleurs noter que, devant cette agression, le maître de Wurzbourg eut, dans les professeurs K. Hennemann, Fr.-X. Kiefl et S. Merkle, de chaleureux et fidèles
1. Sur l'histoire des pourparlets, voir K. Hennemann, op. cit., p. 1-18, où sont également publiés en appendice (p. 60-75) les textes officiels.
2. On a pu le surnommer le (tm£Uigeur d'Allemands » [Deutschenfresser). Spectator novus, dans Suddeutsche Monatshefte, 1908, t. v, 2^ p., p. 58.
3. Hermann Schell und der fortschritlliche Katholizismiis, Vienne,1907. L'ouvrage eut une seconde édition l'année suivante.
avocats. Ce qui prouve suffisamment, quoi qu'il en soit de certaines opinions personnelles ou même de quelques hardiesses de pensée, que sa position dans l'Église restait intacte, et que l'ensemble de l'Allemagne catholique ne s'alarmait pas des attaques posthumes dirigées contre son orthodoxie ^.
Un fait nouveau, et des plus graves, se produisit lorsque parut un bref de Pie X (16 juin 1907), qui louait Ern. Gommer pour le grand service qu'il venait de rendre à l'Église,- et déplorait qu'on voulût glorifier les doctrines de Schell que Rome avait si justement flétries ^. La presse se répandit en récriminations contre la partialité du Saint-Siège. Cependant les nlembres du comité, y compris les deux évêques, attestèrent publiquement qu'ils avaient entendu honorer la mémoire d'un homme à tous égards méritant, sans prétendre s'élever par là contre les décisions prises par l'autorité romaine sur quelques-uns de ses ouvrages^. Aussi, malgré cette tempête,- la souscription fut-elle poursuivie" et le monument funéraire inauguré le 10 juillet de l'année suivante.
C'est dans cette atmosphère de bataille qu'un numéro sensationnel de la Corrispondenza Romana (15 juillet 1907) vint tout à coup jeter ce qu'on appela, d'une manière quelque peu abusive, le Syllahus de Schell, savoir les deux procèsverbaux des 24 janvier 1904 et 6 décembre 1905. Des disputes passionnées se produisirent entre les ' ennenxis de Schell, qui triomphaient de ses aveux, et ses défenseurs, qui faisaient valoir les réserves contenues dans ces documents unilatéraux "*. En même temps, une lettre privée, écrite par Schell au professeur Nippold (19 février 1900), paraissait dans V Allgemeine Zeitung du 16 août 1907, qui semblait
1. Il est non moins certain que son nom servait à rallier « tous les tenants d'une germanisation progressive de la pensée chrétienne et d'une émancipation graduelle de la tutelle latine ». M. de la Taille, dans Éludes, 1907, t. cxm, p. 649.