CHAPITRE III
Il ne se pouyait que les foyers qu'on vient dé voir s'allumer un peu partout restassent isolés. En dehors des inévitables communications d'idées que tout réclame et favorise dans la vie moderne, des échanges plus assidus commencent à s'établir entre les personnes et les groupes, qui accentuent le caractère international du mouvement.
Au point où nous en sommes parvenus, quelques personnalités, dont le nom est un drapeau, sont placées par le fait des circonstances, et d'aiUeurs avec des diversités qui ne leur laissent presque rien de commun, à la tête de la réforme catholique : M. Loisy en France, G. Tyrrell en Angleterre, A. Fogazzaro et R. Murri en Italie, H. Schell en Allemagne- L'agitation plus ou moins violente dont elles étaient le centre devait nécessairement déborder les frontières de leur pays respectif et, par conséquent, aux yeux tout au moins du public superficiel, établir entre des efforts en réalité disparates une sorte de vague solidarité qui multipliait le rendement de chacun par le coefficient des autres.
De ces leaders, au denaeurant, très inégale était l'influence non moins que différente l'action. Pour apprécier d'une manière à peu près exacte le rôle, dans une mêlée qui n'eut rien de méthodique, de cet état-major dont les membres n'avaient guère entre eux d'autre cohésion que celle de leurs communes tendances, il faut faire entrer en ligne de compte, avec la variété des tempéraments individuels, les circonstances occasionnelles qui contribuaient à ramener sur eux l'attention ou la curiosité.
A ne regarder que la valeur de l'homme et de l'œuvre, il n'est pas douteux que M. Lois y ne parût prédestiné à tenir le premier rang. Nul ne pouvait autant que lui passer pour un des maîtres de la science, ni présenter au même titre les états de service qui assurent l'autorité. A la' force qui s'impose ses derniers livres unissaient d'ailleurs la finesse qui s'insinue et le talent qui éblouit.
Mais l'exégète français ne fut jamais, au sens propre du terme, un homme d'action. Depuis 1904, du reste, il se tenait dans une complète réclusion, d'où il ne sortait que par quelques comptes rendus bibliographiques donnés à des feuilles profanes, comme la Revue critique et la Reflue historique, ou de rares mémoires exégétiques, parus dans la Reçue d'histoire et de littérature religieuses, sur des sujets trop spéciaux pour dépasser le cercle des professionnels. Après avoir déchaîné la crise par ses petits « livres rouges », M. Loisy ■avait maintenant déserté le champ de bataille, où seuls, par habitude, quelques polémistes faisaient, de temps à autre, intervenir son nom ^. Sans avoir renié ses convictions, il semblait, pour le moment, renoncer à les faire valoir autrement que par la survivance littéraire, déjà ralentie, de ses premiers manifestes. Avec le cerveau du docteur et la plume de l'écrivain, M. Loisy n'apportait pas à la cause novatrice l'ambition ni le tempérament du chef.
Son influence intellectuelle elle-même souffrait forcément de la condamnation qui, en frappant ses ouvrages, jetait sur ses idées une certaine disqualification. Pas un catholique désormais, même de ceux qui n'avaient pas Tompu avec elles, ne pouvait plus y adhérer ouvertement et plusieurs, après l'avertissement de l'Ëglise, commençaient
1. Il y rentra un moment par de dures ripostes infligées, au courant •de mai" et de juin 1907, à d'insignifiants collaborateurs de V Unii'ei-s. Pièces dans Quelques lettres, p. 86-97, 107-118, 133-145, 187-195, 262- 275. et. Choses passées, p. 340-342. Vains exercices d'escrime, déplorés par ses plus fidèles amis (voir Fr. von Hûgel, Selected letters, p. -21) •et propres seulement à montrer tout ce qui couvait en son cœur dé secrètes amertumes, mais auxquels personne ne pouvait prendre et ne prit un sérieux intérêt. . ,
à mieux en apercevoir le péril. Il n'était guère question^ pour ceux qui lui restaient fidèles, que de témoigner à sa personne une persistante sympathie et d'utiliser les parties techniques de son œuvre, quitte à se défendre avec plus ou moins de bonheur contre l'emprise inconsciente des principes et des exemples par lui posés. C'était suffisant pour entretenir une tendance, mais trop peu pour constituer uneécole ou déterminer un mouyement ^.
A l'étranger, au contraire, l'éloignement favorisait sonprestige. Toute la presse avait suivi avec passion les diverses phases de 1' « affaire Loisy ». La soumission et la retraite del'auteur n'avaient pas arrêté les commentaires. Ils étaient particulièrement nombreux en Italie, où le Giornale d'Italia inaugurait « une véritable campagne » pour sa défense et, avec lui, du « catholicisme progressiste », camj)agne qui durait encore en avril 1904 ^. En même temps, les -Studi religiosi tenaient soigneusement leurs lecteurs au courant des Giudizi e polemiche intorno al ahate Loisy ^. L'Angleterre ne cessait pas d'en être émue *, et Demain se laissait informer avec complaisance ^ du mauvais effet qu'y avait produit la condamnation de l'exégète français. En Allemagne, les revues théologiques abondaient en réfutations ®. Mais la
1. « Lorsque parut L'Évangile et l'Église, on vit..., spécialement : en. France, un certain nombre de catholiques, de notoriété plus ou-
moins méritée, saluer ce livre comme un pur chef-d'œuvre, Mais„ depuis qu'il a publié Autour d'un ■petit lii>re, M. Loisy a perdu jusqu'à cette poignée de disciples, d'ailleurs assez peu compétents, puisque c'étaient presque tous des sociologues, des lettrés ou des philosophes, donc, en matière d'exégèse et de théologie, de simples, amateurs. C'est peut-être en Angleterre qu'il conviendrait de chercher ses vrais disciples et peut-être son meilleur patron. » Bulletins de litt. eccl, 1904, p. 226.
2. Voir A. Houtin, La question biblique au XX^ siècle, p. 224..