Le moine de Chaalis
Au mois d'août, en Tannée 1778, un carrosse élégant , escorté de deux laquais et traîné par quatre chevaux de poste , roulait à travers des flots de poussière sur la grande rouie de Paris K Marseille. Bien que ce train considérable semblât annoncer quelque per-
sonnage de distinction, la voiture ne portait pas d'écusson armorié, et un simple chifFre était tracé sur les panneaux d'un bleu d'outremer. Une femme sommeillait assise au fond du carrosse, dont les stores étaient soigneusement baissés. Le demi-jour qui filtrait à travers le taffetas vert jetait un reflet pâle et adouci sur cette figure naturellement haute en couleurs, et qu'une légère couche de rouge enluminait encore.
La dame avait dû être belle jadis; mais les jours flieuris de sa jeunesse étaient depuis longtemps écoulés , et de ses charmes tant admirés il ne lui restait qu'une tournure noble, certains airs de tête imposants et les plus belles mains du monde. Le costume qu'elle portait semblerait aujourd'hui souverainement ridicule et gênant; mais, pour cette époque , il était d'une simplicité tout à fait élégante et commode. Elle avait quitté ses paaiers , et d'éaorrues poches de
crin soutenaient sa jupe d'étoffe de Perse à grands ramages. Une grosse épingle à médaillon attachait son fichu, dont les plis bien empesés se gonflaient à chaque mouvement de sa poitrine, et lui donnaient quelque ressemblance avec un pigeon qui se rengorge. Ses cheveux crêpés et poudrés à frimas étaient coquettement surmontés d'une coiffure de gaze ornée de rubans violets. Toute sa personne exhalait une senteur ambrée , qui, se combinant avec Todeur violente du tabac d'Espagne contenu dans une délicieuse boîte d'écaillé, remplissait l'air de ces émanations irritantes auxquelles sans doute il faut attribuer la découverte des maladies nerveuses que nos grand'mères appelaient des vapeurs.
Sur le devant du carrosse était assise une autre femme, qu'à sa tenue, à sa physionomie discrète et prévenanle, il était lise de reconnaître pour une suivante de bonuQ
maison. Un petit chien hargneux, tout pomponné de rubans roses, et qui répondait au nom de Mignon, dormait sur les genoux de la dame. A moitié du relais avant d'arriver à Aix, la voyageuse s'éveilla et avança la tête à la portière.
— Andrettc , s'écria-t-elle , nous arrivons.
— Madame reconnaît le pays ; un beau pays, vraiment ! n^pondit la suivante en regardant par l'autre portière la campagne grisâtre, silencieuse et embrasée.
— Oh! non, non, Andrette, ce pays n'est pas beau , répliqua la dame en parcourant d'un regard ému la plaine bornée par les montagnes chauves de la Trévarèse; mais c'est ici que je suis née. Là-bas , je vois la maison de mon père, la maison que je quittai il y a trente ans passés, et où je n'étais plus revenue.
A ces mots , elle passa son mouchoir sur
ses yeux mouillés de larmes, et, se penchant à la portière, elle cria au postillon en langue provençale :
— A la Tuzelle ! Coupez droit par le petit chemin à gauche, et , si les ornières sont trop profondes, prenez à travers champs.
Le postillon lança intrépidement ses chevaux dans un chemin pierreux et coupé de ravins, où le carrosse roula avec d'hqrribles cahots , et non sans péril de verser sur les tas de cailloux qui bordaient cette voie peu fréquentée.
La campagne était déserte, de tous côtés s'étendaient à perte de vue des champs dont la végétation semblait morte comme pendant les mois d'hiver ; pourtant , de loin en loin, quelques allées de vigne égayaient de leur verdure les tons grisâtres et brûlés du paysage. Pas un oiseau ne traversait Tair enflammé ; les Insectes se taisaient sous rherbe flétrie ; les cigales seules, suspendues
aux branches des amandiers, chantaient d*iine voix monotone et fêlée.
La dame parcourait d'un regard attendri cette campagne aride et nue ; elle reconnaissait avec émotion chaque site , chaque accident de terrain ; elle les revoyait à travers le charme de mille souvenirs touchants et doux , des souvenirs de son enfance , de sa première jeunesse , de ses plus beaux jours. Pendant quelques moments, elle se tut, recueillie dans ses expressions ; puis, se rejetant au fond du carrosse, elle s'écria :
— Je n'aurais jamais pensé que quelque chose au monde pût me remuer ainsile cœur. Ah ! ma pauvre Andrette , il me semble que mon âme s'est tout à coup rajeunie , que je reviens à vingt ans. Quelle faiblesse! Moi, madame Godelroi , une vieille femme qui a passé sa vie à raisonner sur toutes choses dans la société des plus grands philosophes de notre temps, je m'attendris, je pleure comme
une pejite fille , comme une pensionnaire qu'on ramène du couvent à la maison paternelle ! C'est ridicule.
— Madame va surprendre son monde, dit la suivante ; on ne l'attend pas de si bonne heure.
— Je lé sais bien , répondit-elle ; c'est ce que je voulais. Andrette, vois-tu là-bas ce toit rouge surmonté d'une girouette? Vois-tu ce grand portail au bas de la prairie? Nous
arrivons î
Andrette se pencha à la portière , et aperçut une assez grande maison au delà d'un terrain vague qui pouvait effectivement , après les pluies d'hiver, ressembler à une prairie, mais où, pour le moment, on aurait inutilement cherché un brin d'herbe fraîche. La maison était au fond d'une cour plantée d'aliziers ; d'un coté s'élevait le colombier , de l'autre le petit clocher de la chapelle , et tout h l'entour de vieux murs crénelés, qui lui
doDnaient un certain aspect seigneurial.
Le carrosse entra au grand trot dans la cour, précédé par les deux laquais à cheval, et vint tourner devant le perron , où il s'arrêta. Les postillons firent claquer leur fouet en Tair , et les laquais , se hâtant de mettre pied à terre, vinrent ouvrir la portière. Cette entrée bruyante sembla réveiller les échos depuis longtemps endormis de ce séjour : les chiens aboyèrent au fond de la bergerie, une nuée de pigeons s'envola du colombier , et quelques oisons effarouchés s'enfuirent en piaulant à travers les tas de broussailles qui embarrassaient la cour. Mais personne ne paraissait autour de la maison ; aucun visage joyeux et surpris ne se montrait aux fenêtres , dont les contrevents rouges restaient fermés.
— Personne 1 il n'y a personne ! s'écria la dame d'un air triste et contrarié; madame de Blanquefort est à la ville sans doute.
En ce moment la porte s'ouvrit, et une femme déjà sur le retour de Tâge parut au perron. La voyageuse hésita : sa mémoire lui retraçait une figure blonde, rose, souriante ; elle ne reconnaissait pas ce visage pâle , flétri , et dont les traits étaient altérés par une effrayante maigreur.
— Ma sœur ! ma chère sœur ! s'écria la dame les larmes aux yeux.
Elles se jetèrent en pleurant dans les bras l'une de l'autre; une joie douloureuse pénétrait leur âme. Après tant d'années d'absence, elles retrouvaient au fond de leur cœsu" les sentiments , les tendres affections de leur première jeunesse , et pourtant elles avaient eu peine à reconnaître sous leurs rides ces traits que toutes deux avaient gardés si jeunes el si charmants dans lent souvenir. Après ce premier instant u'eiTasion et d'attendrissemeiil , madame Godefroi relira ses mains des mains de sa sœur , et, reculant un
peu pour la mieux considérer , elle lui dit avec un grand soupir : — Cécile, nous avons vieilli !
— Non , ma chère Adélaïde , vous n'êtes pas vieille, répondit madame de Blanqiiefort ; à présent c'est moi qui suis votre aînée. Mon Dieu ! qui croirait le contraire en nous voyant ensemble? qui ne me donnerait dix ans de plus qu'à vous !
En effet , madame de Godefroi , avec sa taille haute et ferme, son fard, sa poudre et son élégant désîiabillé , représentait encore quelque ch(isc ^n'olle fut naguère, tan-
dis qu. -ooin* n'avait plus même l'ombre de sa beauté pa<^sée. D'ailleurs on voyait à l'ajustement de la marquise qu'elle négligeait complètement les ressources de la toilette, qu'elle ignorait l'art qui étaie et conserve des attraits que le temps commence à sillonner de son ongle cruel et profond. Soit dédain de la mode, soit quelque autre motif,
elle ne portait point de poudre , et ses cheveux blonds, entremêlés de fds argentés, étaient relevés sous le béguin de grosse moiisseline mû encadrait son front austère. Elle était vêtue d'une simple robe de fleuret violet dont les plis flasques et sans ampleur laissaient apercevoir la maigreur excessive de ses formes.
Madame Godefroi , les yeux fixés sur ce blême visage, sem^^ Tii y chercher la fraîcheur, le sourire, les charmes à jamais eflaces qu'elle avait laissés jadis dans toute leur splendeur ; elle semblait interroger cette physionomie triste, immobile, éteinte, avec une douiour euse surprise, car il était évident que le tomp^ seul n'avait pu amener un si complet et si terrible changement. Madame de Blanquefort avait baissé les yeux sous ce regard ; des larmes silencieuses coulaient le long de ses joues sans qu'elle songeât à les
essuyer, et elle courbait la tête avec une expression humble et résignée.
— Ma pauvre Cécile, vous n'avez pas été heureuse ! dit madame Godefroi en lui serrant tendrement les mains. Si je l'avais su, je serais venue plus tôt ; mais dans vos lettres, qui étaient si rares, si courtes, jamais un mot de vos peines : vous ne m'avez jamais rien dit.
— Vous vous trompez, ma sœur, répondit la marquise avec effort ; je ne me plains pas de la Providence, je ne murmure pas contre la position qu'elle m'a donnée ; la vie que je mène vous paraîtra triste, mais c'est la seule qui me convienne ; je l'ai choisie et non pas acceptée.
— Ma pauvre Cécile ! répéta madame Godefroi en secouant la tête avec un sourire plein de tristesse et de doute , un sourire de vi 'ille femme clairvoyante et expérimentée;
uis elle ajouta vivement : — Et dites-moi,
M. le marquis de Blanquefoit, conseiller au parlement de Provence, mon très honoré beau-frère, a-t-il été averti de ma prochaine arrivée?
— Oui, ma sœur; il comptait que vous seriez ici ce soir seulement, et il doit venir pour vous recevoir.
— Ah ! il me fait cet honneur ! dit madame Godefroi avec quelque ironie ; de mon côté, je serai charmée de le connaître enfm. Et vos enfants? et mon neveu M. le comte de Blanquefort ?
— Mon fils aîné est à la ville avec son père, répondit la marquise ; à son âge on ne se plaît
guère dans une solitude comme celle où je vis ; sans doute vous le verrez aussi ce soir.
— Et votre Benjamin, votre petit Estève?
— Le voici, ma sœur, répondit madame de Blanquefort en tournant les yeux vers un jeune garçon de quinze ou seize ans qui se tenait à Fécart et regardait de loin, d'un air
curieux et ellarouché, là voyageuse et sa suite. Venez, Estève, venez saluer votre tante.
— Comment î c'est là mon petit neveu ? qu'il est joli! qu'il est beau î s'écria madame Godefroi en l'embrassant avec une effusion presque maternelle ; mais il ressemble à une fille avec ses cheveux cendrés, ses grands yeux bleus et son teint couleur de rose ! Il a de vos airs, ma sœur; pourtant c'est un autre type plus régulier, plus rare. Devez-vous être fîère de ce visage-là î
Ces mots n'amenèrent pas sur les lèvres de madame de Blanquelbrt le sourire d'orgueilleuse joie qui s'épanouit sur le visage des mères glorieuses de leurs enfants ; elle détourna la vue, et, passant sa main sèche et blanche sur le front du bel adolescent , elle dit d'une voix triste :
— La beauté, ma sœur, est un vain et dan*
gereux avantage dont il ne faut féliciter personne.
— Eh ! ma chère Cécile, que dites- vous là? Interrompit madame Godefroi en souriant ; vous ne pensiez pas ainsi jadis, vous étiez un peu vaine de votre beauté , et votre petit cœur s'épanouissait quand notre oncle le commandeur vous appelait le lis de la Provence.
— Hélas! depuis longtemps j'ai reconnu le néant de ces vanités, le danger de ces frivoles avantages.
— - Oui, depuis que vous êtes devenue dévote. Ah! ma sœur, malgré votre réserve, vos lettres m'ont tout dit.
. Madame de Blanquefort fit un mouvement , le sang remonta à ses jo^es et répandit sur son visage comme une lueur passagère; elle avait intérieurement tressailli^ mais elle ne répondit pas à (^es paroles , qui semblaient un reproche, et elle eut Pair d'attendre
que sa sœur achevât d'expliquer sa pensée. — Ma chère Cécile, reprit affectueusement madame Godefroi , je ne viens pas ici pouç blâmer votre vie et prêcher contre vos croyances ; mais il est des choses, des affaires de famille sur lesquelles j'ai, je crois, le droit de remontrance, et dont je veux vous parler en l'absence de votre mari : c'est pour cela que je suis arrivée quelques heures plus tôt. Oh ! ma sœur, est-ce possible ce que vous m'avez écrit de l'avenir destiné à vos enfants? Est-il possible qu'un sort si différent les attende et que l'aîné seul soit traité comme votre fds? Est-il possible que le cadet, déshérité, chassé delà maison paternelle, soit enfermé dans un cloître, enseveli vivant dans un habit de moine? Non, non. Vous avci pour tous deux des entrailles de mère, vous n'y consentirez pas, ma sœur î
Aux premiers mots prononcés par madame Godefroi, la marquise avait fait signe à son
fil^ de s'éloigner; personne n'avait pu entendre cet appel à ses sentiments de mère, pourtant elle regardait autour d'elle, tremblante et comme épouvantée.
— Ma sœur, je ne puis rien, dit-elle d'une voix éteinte ; ne me parlez plus ainsi.
— Ma pauvre Cécile, vous ne pouvez, vous n'osez défendre la position, les droits de votre enfant. Je l'oserai, moi ; je parlerai au marquis.
— Non, non, interrompit la marquise avec un effroi contenu ; devant M. de Blanquefort, devant cet enfant, devant tout le monde , gardez le silence, je vous en supplie. Vos représentations ont une apparence de raison, de justice, et pourtant il serait inutile, dangereux de les renouveler.
En parlant ainsi, les deux femmes avaient monté l'escalier, et elles étaient entrées dans un salon au premier étage. Cette pièce, fort vaste et éclairée par de hautes croisées, était
meublée dans un goût déjà ancien. Plusieurs générations avaient dû travailler à Fembellir et à l'orner; il avait fallu des années pour broder ces larges fauteuils alignés contre la tapisserie de cuir doré, pour fabriquer avec Taiguille à filets ces réseaux semés de capricieux ornements qui servaient de rideaux à ces immenses fenêtres dont les carreaux verdâtres étaient enchâssés dans des lames de plomb. Divers petits ouvrages qui témoignaient de l'adresse, de la patience infinie et surtout des loisirs de celles qui les avaient confectionnés, étaient rangés sur les tables et sur la cheminée ; tout enfin dans ces lieux annonçait une vie calme, pleine d^ordre, incessamment occupée, la vie de la plupart des femmes d'autrefois.
En entrant dans ce salon, madame Godefroi se trouva tout à coup en présence de mille souvenirs qui détournèrent un moment son esprit des idées dont il était préoccupé *
Elle s'arrêta, et dit en jetant autour d'elle un long regard :
—Rien n'est changé ici... Voilà le fauteuil de notre mère, la place où je me mettais près d'elle. Ce tabouret est un travail de ses mains. Il me semble que notre famille va venir, comme aux grands jours, s'asseoir sur ces sièges vides...
Elle fit lentement le tour du salon. Quand elle fut devant le miroir qui , tant d'années auparavant, avait réfléchi sa jeune et charmante figure, elle s'arrêta triste et assaillie par ses souvenirs. — Hélas ! murmura-t-elle avec un soupir, moi aussi j'étais belle ! — Puis elle alla vers les fenêtres qui donnaient sur le jardin et regarda dehors. Là tout était changé au contraire : l'ortie et la bardane avaient envahi le terrain ; plus d'ombrages, plus de fleurs ; on eût dit un cimetière de village. Madame Godefroi fut frappée de cette désolation autant que de l'ordre minutieux,
des habitudes immuables de cette maison, où rien ne semblait avoir'été touché ni dérangé depuis trente ans.
— Ah ! ma sœur, ma sœur ! dit-elle en faisant asseoir la marquise auprès d'elle et en la regardant tristement, que s'est-il donc passé pendant ma longue absence ? Que signifie tout ce que je vois? Tout ici porte comme Fempreinte d'une immobile désolation. Et vousmême vous êtes la vivante image de la souffrance, des longues douleurs qui conduisent au dégoût de toutes choses. Ma chère Cécile, votre aspect me navre. Je croyais retrouver une heureuse mère de famille dont la jeunesse devait s'être plongée dans une vie calme et prospère, et je vois une femme délaissée, détruite par je ne sais quelles peines affreuses. Pourtant vous avez fait un grand mariage selon le monde, et je crois aussi un mariage selon votre cœur.
— Je ne me plains pas de M. de Blanquefort,
répondit la marquise, dont Taustère visage trahissait les angoisses d'une âme qui réprime ses souffrances.
Madame Godefroi serra la main qui était restée entre les siennes, et après un silence elle reprit doucement : — Ma sœur, votre cœur a changé pour moi ; j'ai bien retrouvé en vous la tendre amitié de nos premières années, mais la confiance est perdue. Vous vous êtes déshabituée de me parler comme autrefois, quand nous nous disions tous nos secrets déjeunes filles : j'attendrai que cette confiance revienne.
La marquise soupira profondément et ne répondit pas.
— Ma chère Adélaïde, parlons de vous , dit-elle après un silence ; M. Godefroi a été un bon mari ; vous avez eu une vie heureuse et pleine de prospérités.
— Oui, la fortune nous a souri ; M. Godefroi est devenu immensément riche , répondit
la vieille dame. Nous avons ce qu'on appelle une bonne maison , et j'en fais , je crois, assez bien les honneurs pour une parvenue.
— Comme une femme de la maison de Tuzel doit savoir faire les honneurs de chez elle , interrompit gravement la marquise.
— J'aurais pu oublier ces bonnes traditions, si la fortune n'était venue en aide à ma noblesse, répliqua en souriant la vieille dame. Par le temps où nous vivons, les gens defmance vontdepairavectous; M. Godefroi tout court est reçu dans le monde où vont les plus grands seigneurs du royaume, et j'y aï naturellement ma place près de lui. Nos enfants sont déjà des hommes, et leur position est toute faite; l'un sera fermier-général comme son père, l'autre étudie les sciences naturelles ; il deviendra, je l'espère, un savant. Je mène une vie calme et agréable au
milieu de ma famille, dans la société des gens d'esprit, des philosophes dont je me suis entourée. J'avais débuté d*une façon plus romanesque ; mais ma première folie m'a ren»due sage à tout jamais, et depuis longtemps M. Godefroi ni moi ne ressemblons plus à des personnages de roman.
La marquise avait écouté ces paroles avec une joie inquiète.
— Ma chère Adélaïde, dit-elle, la Providence a veillé sur vous; au milieu de votre bonheur, il faut vous souvenir que vous tenez tout de la main de Dieu, il faut songer à lui...
— Ne prêchons pas, ma sœur! interrompit madame Godefroi avec une bonhomie tant soit peu railleuse ; si vous tentiez de me convertir, je serais obligée de me défendre par des arguments qui vous scandaliseraient.
Rappelez plutôt mon neveu ; je veux que cet enfant s'habitue à voir sa tante.
Un moment après, Estève entra au salon avec un homme âgé, d'un extérieur grave, et qui portait l'habit ecclésiastique.
— Ma sœur, je vous présente M. l'abbé Girou, dit la marquise en se levant à demi pour saluer le prêtre ; nous lui avons de grandes obligations. Il a bien voulu se charger de réducation de mon fds, et Estève lui doit tout ce qu'il sait, tout ce qu'il est ; il lui doit d'avoir à son âge plus de sagesse et de piété que bien des jeunes gens élevés dans le monde.
Madame Godefroi salua froidement l'abbé et jeta rapidement sur lui un regard observateur, sévère, presque dédaigneux. La vieille femme philosophe professait une franche aversion pour les prêtres en général, et l'abbé Girou lui était suspect en particulier par la position qu'il semblait avoir prise dans la maison de sa sœur. Sans paraître faire plus d'attention à lui, elle attira Estève près
d'elle et dit en le flattant d'un geste affectueux :
— Voyons, mon beau neveu, dites-moi si vous ne seriez pas bien aise de faire un voyage à Paris et de connaître vos cousins Godefroi? Ne viendriez-vous pas volontiers avec moi quand je partirai?
L'enfant regarda sa mère, puis son précepteur, et n osa répondre. Cette soumission, cette obéissance passive, indignèrent madame Godefroi ; selon ses idées, elle avait sous les yeux la triste victime d'une éducation dirigée d'après des préjugés odieux, des idées absurdes. Il y eut un moment de silence ; la vieille dame était près de manifester hautement son opinion. Elle se tourna vers l'abbé pour l'attaquer de quelque parole mordante ; mais ses yeux rencontrèrent les yeux pleins de mélancolie et de sérénité du vieillard. lî y avait dans la physionomie de cet homme quelque chose qui la désarma à demi ^ elle
passa la main sur les cheveux d'Estève, et reprit en souriant : — Allons, cher enfant, relevez votre petite tête et répondez-moi.
Est-ce que vous ne seriez pas content de voir un peu le monde, de voir les grandes villes f
— J'ai été deux fois à Aix, répondit naïvement Estève.
— Vraiment! deux fois en votre vie vous avez fait ce voyage? Trois grandes lieues! Voilà ce qui s'appelle avoir vu le monde ! Et dites-moi, vous êtes- vous amusé à la ville?
— Je suis allé à vêpres à la cathédrale, et j'ai entendu les orgues : c'était bien beau!
— Et l'on ne vous a pas mené aussi à la comédie?
— Un oblat ne peut prendre part à des plaisirs si mondains, dit l'abbé avec une gravité qui n'avait rien de trop sévère et en regardant la marquise, dont la physionomie annonçait un secret malaise, un pénible embarras et toutes les anxiétés d'une conscience
timorée en présence de certaines questions,
— Un oblat ! qu'est-ce qu'un oblat ? demanda madame Godefroi en s' adressant cette fois à Tabbé Girou.
— Madame, répondit-il simplement, c'est celui qui a été offert au Seigneur et voué dès sa naissance à l'état religieux.
— Et cet enfant est un oblat? dit madame Godefroi en se tournant vers la marquise.
— Oui, répondit-elle d'une voix qu'elle s''efforçait de rendre calme et assurée, mais avec un tremblement, une pâleur, qui démentaient cette apparente fermeté ; oui, avant sa naissance, j'ai fait vœu pour lui, je l'ai consacré à Dieu, j'ai promis qu^il prendrait l'habit dans Tordre de Saint-Benoît.
A cette déclaration, madame Godefroi se leva avec un geste d'indignation concentrée. Sa première parole allait être un blâme énergique, une protestation contre le fanatisme aveugle et téméraire qui avait di^té ce vœu
terrible ; mais un mouvement de Tabbé Girou l'arrêta : il lui montrait silencieusement madame de Blanquefort. La marquise était à deux pas d'Estève qui, assis sur un tabouret devant elle, ne pouvait la voir, et, la lête inclinée, les mains jointes, immobile et comme raidie par quelque horrible contraction intérieure, elle arrêtait sur son fils ses yeux fixes et brûlants, des yeux où, malgré elle, éclatait un morne et muet desespoir. Madame Godefroi comprit celte révélation tacite ; elle comprit que ce n'était pas le zèle d'une dévotion exagérée qui avait décidé du sort d'Estève, mais elle ne pénétra pas le secret d'une si étrange et si cruelle situation. Inquiète, étonnée, elle gardait le silence et interrogeait du regard l'abbé Girou. Le vieillard s'était rapproché de la marquise; on voyait, à sa manière de lui parler, qu'il avait l'habitude de venir en aide à cette âme souffrante. — Madame la marquise, voulez-vous me
permettre d'emmener mon élève ? dit-il doucement; nous avons encore à travailler aujourd'hui, et voici l'heure de la méditation.
— Oui, oui, monsieur l'abbé; ne violons pas la règle , répondit madame de Blanquefort d'une voix faible et avec une expression déjà plus calme.
Estève salua sa tante et se retira lentement ; mais , quand il eut passé l'antichambre , il se mit h sauter les degrés quatre à qualre comme un franc écolier. Madame Godefroi était allée avec l'abbé jusqu'à la porte du salon.
— Le travail, puis la méditation à la chapelle sans doute, dit- elle gravement mais sans aucune nuance de raillerie ou de blâme. Ah! monsieur l'abbé, vous élevez ce pauvre enfant de lïfenière à n'en faire jamais un homme.
— Puisqu'il doit être moine, répondit l'abbé Girou à demi-voix et sans lever les yeux.
— Il a raison, murmura madame Godelroi en revenant près de la marquise.
Un moment après, elle se retira dans son ancienne chambre , sa chambre de demoiselle, où l'attendait Andrette. Là aussi tout était resté dans le même ordre, et la vieille femme retrouva des vestiges d'une époque de sa vie dont les souvenirs même s'étaient graduellement effacés de son cœur. Elle sourit et soupira en reconnaissant un nœud de rubans roses qui ornait jadis un bouquet offert furtivement par M. Godefroi, et qu'elle avait attaché au chevet de son lit.
— Je sonnerai si j'ai besoin de toi, dit-elle en congédiant du geste Andrette, qui attendait ses ordres.
La vieille dame ferma sa porte , et vint s'asseoir devant une petite table sur laquelle autrefois elle avait écrit en secret bien des lettres , des lettres d'amour , adressées à M. Godefroi, Mais ce souvenir ne se réveilla pas vif et profond comme celui de ses afFec-
— sciions de famille, des joies innocentes de sa première jeunesse. Il lui semblait que l'histoire dont ces lieux furent témoins n'était pas la sienne, et que les personnages dont ils lui retraçaient la mémoire étaient morts depuis longtemps. En effet, la figure carrée du feimier-général Godefroi ne ressemblait guère à celle que se rappelait en ce moment la bonne dame : une figure vive, svelte, élégante, le vrai type d'un héros de roman. Et c'avait été, du reste, tout un roman que les amours de mademoiselle de Tuzel avec Sébastien Godefroi.
Mademoiselle Adélaïde de Tuzel était la fille aînée d'un gentilhomme qui vivait à la campagne fort honorablement, mais qui passait pour avoir moins de fortune que de noblesse. Sa terre était un arrière-fief, dont les droits et les honneurs féodaux se réduisaient à quehjues redevances pour les bonnes fêtes et à la prérogative de forcer les manants à
tirer leur chapeau quand ils passaient devant l'écusson sculpté au dessus du portail de la grande cour. Ce domaine, assez vaste, était d'une stérilité passée en proverbe dans le pays ; on disait d'un champ qui ne produisait rien : Il est comme les terres de la Tuzelle.
Cependant la famille de Tuzel s'était soutenue avec son mince revenu, grâce à une circonstance singulière : pendant quatre générations, il n'y avait eu dans cette maison que des fds uniques, et aucune parcelle , si minime qu'elle fût, n'avait été détournée de la succession en ligne directe. La maison qu'on appelait le château avait toujours été convenablement réparée, le colombier ne tombait pas en ruine, et même on avait fait quelques embellissements à la chapelle.
Les Tuzel avaient vécu de père en fils avec une religieuse économie pour subvenir à l'entretien de toutes ces constructions, qui , sans doute , dataient d'une époque plus
prospère. Les femmes de la famille avaienl aussi concouru à l'œuvre et travaillé pour orner leur manoir, La plupart des meubles qu'on y voyait étaient l'ouvrage de leurs mains.
Ce fut un grand étonnement et une grande douleur pour le dernier des Tuzel, lorsqu'après quelques années de mariage il se trouva père de deux filles. Dès lors son parli fut pris; il résolut de marier l'aînée, en lui substituant ses biens el son nom , et de mettre la cadette en religion chez les bénédictines d'Aix. Pourtant les deux soeurs restèrent à la Tuzelle et furent élevées ensemble. A la vérité, il n'y avait pas grande diflërence entre ce séjour et celui du couvent.
Madame de Tuzel mourut jeune, et les deux sœurs demeurèrent seules sous la garde et tutelle de leur père, lequel, en bon gentilhomme campagnard, chassait tout le jour, et s'endormait aussitôt après souper.
Le digne homme ne voyait rien de ce qui se passait sous ses yeux, et ne concevait aucune inquiétude à l'aspect de ces deux charmantes filles, qui rêvaient, s'ennuyaient et faisaient dans leur tête des romans dont elles ne lui disaient jamais un mot. Elles allaient rarement à la ville, et leur solitude n'était égayée que par les visites d'un vieux parent de leur mère, commandeur de Malte, lequel leur faisait de grands récits du beau monde, oii il avait vécu jadis sans se mettre en peine d'observer rigoureusement les trois vœux de son ordre.
Les années s'écoulaient, et M. de Tuzel n'expliquait pas encore ses volontés ; pourtant les deux sœurs s'attendaient d'un jour à l'autre à entendre parler de mariage et de couvent. L'aînée avait en perspective un mari choisi par son père et qu'il faudrait accepter, fût-il peu agréable ; la cadette, le voile noir et la clôture chez les bénédictines.
Parfois , considérant le sort qui ies attendait, elles se désolaient, et formaient, pour s'y soustraire, des projets extravagants. La belle Adélaïde surtout ne pouvait se faire à ridée de devenir la femme de quelqu'un de ces gentilshommes campagnards qui demeuraient aux environs de la Tuzelîe.
Sur ces entrefaites, le plus simple hasard commença l'histoire romanesque qui revenait maintenant à l'esprit de madame Godefroi. Un soir qu'il faisait mauvais temps, on entendit frapper au grand portail : c'était un homme à cheval, qui, surpris parJ'orage aux environs de la Tuzelle, demandait un gîte pour la nuit. Quelques instants après, un grand jeune homme de très bonne mine entrait dans le salon où les deux sœurs veillaient avec leur père. L'étranger déch'na son nom; il s'appelait Sébastien Godefroi, et il était commis aux gabelles. M. de Tuzel était plus qu'aucun gentilhomme infatué de sa no-
blesse; mais il ne mettait aucune morgue dans ses relations, et souvent, le dimanche, il faisait la partie de boule avec ses paysans. Il introduisit le commis aux gabelles dans le salon, et ces demoiselles earent la condescendance de faire la conversation avec lui. Quand Sébastien Godefroi partit le lendemain matin, il était déjà amoureux de mademoiselle Adélaïde.
Le vieux gentilhomuie avait bien pu recevoir une fois sans conséquence et faire asseoir à sa table un commis aux gabelles; mais de telles relations devaient nécessairement s'arrêter là. Godefroi se garda bien de risquer une visite, mais il se permit secrètement mille galanteries; il envoya des vers, des bouquets, qu'on n'accepta pas d^abord; il se déguisa en colporteur pour revoir l'objet de sa flamme ; enfin il fit des folies qui finirent par toucher le cœur d'Adélaïde. Une correspondance s'établit; on expliqua par lettres
— asiles sentiments de son cœur. C'était, d'une part, Tamour le plus humble et le plus désespéré; de Tautre, un commerce de tendresse entremêlé de résistance et de remords. Toute cette belle passion aurait fini sans doute par s'user d'elle-même, si une circonstance décisive n'était venue l'entraver.
Un jour, M. de ïuzel lît venir ses fdles, et annonça sans préambule, à l'une, qu'elle épouserait le marquii; de Blanquefort, conseiller au parlement de Provence ; à l'autre, qu'elle entrerait au couvent le surlendemain. Le parti qui se présentait pour Adélaïde était bien au dessus de ce que son père avait espéré pour elle ; il ne s'agissait plus de ces gentilshommes campagnards dent l'alliance Tavait épouvantée. Le marquis avait une belle fortune , une belle position dans le monde, et, comme on disait dans ce temps-là, c'était un cavalier accompli. M. de Blanquefort n'était jamais venu à la TuzoUe, et les paroles
ne devaient être données qu'après la première entrevue ; mais M. de Tuzel avait voulu d'abord éloigner sa seconde fille, dans la crainte des comparaisons. Adélaïde avait pourtant une beauté régulière , des yeux noirs, fiers et charmants. C'était la plus belle créature qu'on pût voir ; mais Cécile avait des cheveux blonds, des yeux d'un bleu mourant, et ressemblait à un ange.
Les deux soeurs n'eurent pas même la pensée de résister aux volontés de leur père ; elles allèrent s'enfermer dans leur chambre pour pleurer tout à leur aise. — Que je suis a plaindre! dit Adélaïde; quel malheur d'épouser un homme qu'on ne satirait aimer I
— Cela vaut encore mieux que d'entrer au couvent , s'écria Cécile tout en larmes. Ah ! ma sœur, qne vous êtes heureuse d'être l'aînée!
Le surlendemain, M. de Tuzel conduisit ses filles à la ville. Adélaïde accompagna sa
sœur jusqu'à la porte du couvent. Quand il fallut se séparer , elles se jetèrent dans les liras Tune de l'autre ; Cécile , suffoquée par ses sanglots, était près de s'évanouir.
— Oh ! ma sœur î ma sœur ! répétait-elle tout bas, j'en mourrai !
Alors une pensée soudaine vint à Fesprit d'Adélaïde, elle considéra le désespoir de Cécile et sa propre situation; elle songea à Sébastien Godefroi, et sa résolution fut prise.
— Allez, allez sans crainte, ma sœur, ditelle en étreignant Cécile avec un mouvement indicible de tendresse, de douleur et d'énergique volonté; vous ne resterez pas longtemps dans cette maison : demain, c'est vous qui serez Taînée.
En effet, la môme nuit, Adélaïde de Tuzel partit avec Sébastien Godefroi.
Les deux amants arrivèrent le lendemain à Avignon. Une fois en terre pai)ale, ils étaient à l'abri de toute poursuite. Quelques
jours plus tfird ils se marièrent. Godefroi était intelligent, ambitieux; il alla tenter fortune à Paris, et devint en peu d'années un des plus riches financiers de Tépoque. Cécile épousa l'homme auquel sa sœur avait été destinée. Ce mariage consola M. de Tuzel de ce qu'il appelait la honteuse mésalliance de sa fille aînée. Le vieux gentilhomme ne pardonna jamais à madame Godefroi , qui demeura brouillée avec toute sa famille. La marquise seule lui écrivait en secret. Cela dura ainsi trente ans. Pendant ce laps de temps , la première indignation s était un peu apaisée, et, quelques années après la mort de M. de Tuzel, le marquis de Blanquefort avait permis à sa femme de recevoir madame Godefroi j lui-même avait annoncé qu'il viendrait à la Tuzelle saluer sa bellesœur.
Madame Godefroi, assise au milieu de sa chambre de demoiselle, revenait avec une sorte d'étonnement sur ces souvenirs : il y avait si loiu des illusions tumultueuses de sa jeunesse aux froides réalités du présent î II s'était opéré en elle une si complète meta-
morphoseî Après avoir été une jeune fille exaltée et romanesque, elle était devenue, presque sans transition, une femme philosophe et raisonneuse. Au milieu de toutes ces réflexions , la bonne dame s'était insensiblement assoupie. Un léger bruit la réveilla au bout de deux heures : c'était la marquise qui entrait ; elle était agitée et tremblante.
— Qu'avez-vous, ma sœur? Que se passét-il ? dit madame Godefroi en se levant vivement ; vous êtes toute troublée.
— J'entends une voiture, répondit- elle, c'est M. deBlanquefort... Il arrive.
— Et voilà TefFet que produit sur vous sa présence ! s'écria madameGodefroi en la regardant avec inquiétude.
Madame Blanquefort détourna les yeux en serrant le bras de sa sœur; elle lui dit d'une voix plus basse, et comme si quelque crainte qu'elle n'osait avouer l'eût préoccupée :
— Je vous en prie, Adélaïde, gardez le silence sur certainest,. questions en présence de M. Blanquefort ; il ^.ait inutile , dangereux , de yqus expliquer devant
— Il ne faut pas lui parler d'Estève? interrompit madaipe, Gjpjd^frpi .
— Ne prononcez pas même le nom de cet enfant devant le marquis,, répondit madame de Blanquefort , dont les traits décomposés annonçaient quelque secrète et terrible angoisse qu'elle essayait vainement de dominer.
— Il y a longtemps que vous n'avez vu votre mari? dit madame Godefroi après un moment de silence.
La marquise fit un signe affirmatif : elle était défaillante.
— Des années peut-être? reprit madame Godefroi.
— Plusieurs années, répondit madame de
Blanquefort en levant les yetixauciel, comme pour demander à Dieu là fdi^de de supporter cette entrevue. i^JiyAjptii.»'^
'^^— 'Ma pauvre sœur, est-îl possible que vous ayez été si malheureuse ! s'écria maaanie Godeiroi surprise etconsiernee.
En ce moment,' l'krriVée d'ime voitlire ébranla le pavé de la cour. A ce bruit, madaWie^lSiiaeiroi relévii^1S'mârqtifëè^m''ëtait tombée sans forcé sur un siège.
'— Venez, ma sœur, reprit-elle avec énergie , venez' t 'qtie pouvez- vous craindre? Ce n'est pas devant moi, dans la maison de votre père, queM. Blanquefort oserait manquer aux égards qu'il vous doit.
Elles descendirent. Le marquis et son fils aîné étaient déjà au bas de l'escalier. Madame Godefroi s'avança avec une politesse froide et lière : elle s'attendait à quelque scène embarrassante ; mais le marquis démentit sur-le-champ ses prévisions. Il baisa
— sala main de sa belle-sœur, salua sa iemme comme s'il Teût vue la veille, et dit h madame Godefroi, en lui présentant son fils aîné : — Madame, voici votre neveu, le comte Armand de Blanquefort. Il était aussi impatient que moi de vous rendre ses devoirs.
— Monsieur le marquis, je vous remercie de me l'avoir amené, répondit la vieille dame; c'est un charmant cavalier. — Et se tournant vers la marquise, elle ajouta : — Vous avez le droit, ma sœur, d'être une orgueilleuse mère î
Madame de Blanquefort entendit à peine ces paroles ; elle s'était rapprochée de son lils aîné, et le considérait, absorbée dans un secret ailendrissement. Sans doute elle avait été bien longtemps privée de sa présence, car, en le revoyant, elle avait tressailli, l'âme saisie d'une émotion qui dominait l'impression terrible que lui avait causée l'arrivée de
son mari. Le comte Armand allait baiser la main qu'elle lui tendait ; mais elle l'arrêta en disant avec l'accent d'mi doux reproche : — Vous ne m'embrassez pas, mon cher fils ?
— Ma mère ! répondit le jeune homme en baissant la voix comme s'il eût craint d'être entendu, ma bonne mère ^ queje suis heureux de vous revoir !
Il fallait que madame de Blanquelort eût été bien longtemps et bien cruellement délaissée de sa famille ; il fallait qu'elle eût craint de perdre jusqu'à l'aifection de son fils, car, à ce mot, elle devint pâle de joie, et, se tournant vers M. de Blanquefort avec un clan de reconnaissance, elle s'écria : — Ah ! Monsieur, que de grâces je vous doisl Qu'il y a longtemps que Dieu ne m'avait donné un jour heureux comme celui-ci !
En ce moment, Estève, conduit par l'abbé Girou, descendit pour saluer son père. A son aspect, la marquis se tut; l'expression de
joie qui avait éclairé ses traits s'effaça subitement ; un frisson intérieur parcourut son être ; on eût dit que le poids de ses douleurs, un instant soul€vé, retombait plus pesant sur son cœur. En apercevant Estève, le marquis avait aussi changé de visage. Quelque chose de sombre et de violent éclatait dans le regard qu'il arrêta sur lui ; mais, se remettant aussitôt, il salua le précepteur, et lui dit , en manière d'observation : — Cet enfant a beaucoup grandi, monsieur l'abbé.
Ce fut là toute l'attention qu'il accorda au pauvre Estève, qui, tout interdit et troublé, s'était instinctivement rapproché de sa mère. Le marquis passa devant lui sans le regarder, et offrit la main à madame Godefroi pour remonter au salon.
Le marquis de Blanquefort était alors un " homme d'environ soixante ans. Aucune infirmité n'avait frappé sa vigoureuse vieillesse, et sa figure présentait un type frap-
pant. Ses traits étaient fortement accusés, et son profil offrait ces grandes lignes auxquelles on reconnaît les portraits de Louis XV ; c'était une beauté de race qui caractérisait les Blanquefort, et se transmettait avec le sang. Le marquis avait les façons élégantes et polies d'un homme du monde, mais tempérées par une austère gravité. Comme tous les membres des anciennes cours souveraines, il était justement pénétré de la dignité de ses fonctions, et Ton sentait en lui à un haut degré la religion d'honneur d'un gentilhomme et la sévère intégrité d'un magistrat. Pourtant, à travers ces grandes manières, qui véritablement imposaient le respect, perçaient parfois certains traits de caractère, et ceux qui approchaient de près le marquis savaient qu'il était d'un naturel violent, despotique Cl inflexible.
Le comte Armand avait tous les traits de son père ; c'était une de ces ressemblances
frappantes qui caractérisent l'individu et font connaître au premier aspect de quelle race il sort. En voyant les traits du comte Armand, on reconnaissait qu'il était un Blanquefort aussi bien que s'il eût, ccmme au temps passé, porté son écusson armorié sur la poitrine ; mais sa physionomie annonçait, entre son père et lui, une dissemblance morale non moins côiriplète que la ressemblance physique : le jeune comte avait Tair doux, timide et mélancolique de sa mère.
Madame Godefroi avait été rassurée à demi par Taccueil de son beau-frère.Elle jugea sur-le-champ que c'était un homme d'un esprit élevé, d'un noble caractère, et il lui sembla que le'jbonheur de cette lamiîle qu'elle venait de trouver si désunie n'était pas entièrement perdu. Elle résolut d'observer en silence cette situation qu'elle ne comprenait pas entièrement, et d'agir ensuite d'une manière directe auprès du marquis.
On s'était assis dans le salon, et entré ces quatre personnes, dont l'esprit devait cependantêtre préoccupé d'intérêts vifs etprésents, il n'était question que des choses les plus indifférentes. Pendant une heure, la conversation roula sur la guerre avec T Angleterre et sur l'arrêt du conseil qui venait récemment de casser l'arrêt du parlement contre le malheureux Lally. Au milieu de cet entretien , le marquis se tourna vers sa femme et lui dit:
— Je soupe ici et m'en retournerai ensuite à la ville.
— Si tard, Monsieur, et par un chemin si désert ? s'écria madame Godefroi .
— Dans deux heures, la ïune éclairera notre route; d'ailleurs, Saint-Jean suit à cheval ; il a toujours ses pistolets dans les fontes; nous nous défendrions en cas demauvaise rencontre, répondit le marquis en re-« gardant sa femme.
A ce mot si simple, madame de Blanquefort frémit et se leva brusquement. Un moment après, elle quitta le salon comme pour aller donner quelques ordres. Le marquis la suivit des yeux.
—Comme elle est changée! dit-il; certainement elle pratique des austérités au dessus de ses forces.
— Mais, Monsieur, c'est h vous de le lui remontrer, interrompit vivement madame Godefroi ; c'est à vous d'empêcher votre femme de mourir martyre de sa dévotion.
— Elle a l'ambition de devenir une sainte, et je ne saurais l'en blâmer, répondit le marquis avec tranquillité.
Et comme madame Godefroi avait fait un mouvement de surprise et de désapprobation, il ajouta :
— Vous n'êtes pas dévote , vous , madame?
— Je crois en Dieu, et je nie la religion révélée, répliqua-t-elle intrépidement.
A cette manifestation de principes, le marquis ne témoigna ni étonnement ni indignation .
— Vous êter philosophe et de l'école des encyclopédistes, dit-il ; je suis assez au courant de ces nouvelles doctrines, et je conçois qu'elles aient des adeptes fervents.
— Ainsi, monsieur , vous ne partagez pas les idées de ma sœur? s'écria madame Godefroi avec satisfaction; vous blâmez cette dévotion exaltée, farouche, toujours prête aux plus douloureux, aux plus absurdes sacrifices ?
Le marquis saisit la vague allusion que renfermaient ces derniers mots ; un sourire singulier plissa sa lèvre dédaigneuse et fat près de trahir quelque arrière-pensée , quelque emportement secret, mais presqu' aussitôt il s'apaisa et répondit avec calme :
— Oui, madame, je suis essentiellement tolérant et ne me fais pas juge des cas de conscience. A chacun sa religion. Je puis entendre , sans me scandaliser, la profession de foi d'un déiste et même l'exposé desdoctrines d'un athée ; mais, dans mon respect pour toutes les convictions, je tolère aussi la ferveur, le zèle des âmes dévotes ; et à Dieu ne plaise que je m'oppose jamais à aucun de ces sacrifices contre lesquels votre raison se révolte I
Madame Geoffroi fut sur le point de provoquer une réponse plus explicite ; mais elle se souvint des recommandations de sa sœur, et une vague appréhension Tarrèta.
On annonça le souper. En entrant dans la salle à manger , madame Godefroi ne vit point Estève ; comme elle le cherchait des yeux, madame de Blanquefort s'approcha, et lui dit rapidement a voix basse :
— Ne demandez pas Eslève , je vous en
prie ; il se couche de bonne heure ordinairement ; je n^ai pas voulu qu'il changeât ses habitudes ; il est déjà monté dans sa chambre avec M. Tabbé.
Le souper fut triste. Chacun des convives semblait être sous Tinfluence de quelque préoccupation pénible. La marquise surtout était en proie à une souflrance que trahissaient son extrême pâleur et l'altération de sa voix. Assise en face de son mari, elle ne pouvait lever les yeux sans rencontrer ce regard sévère et froid toujours arrêté sur elle. Saint-Jean , le valet de chambre du marquis, servait, debout derrière le fauteuil de son maître. Une fois madame de Blanquefort leva les yeux jusque sur cette figure droite et silencieuse : quiconque Teût observée en ce moment aurait vu ses lèvres frémir et une sueur froide mouiller ses tempes, comme si le choc répété de quelque horrible souvenir l'eût intérieurement bouleversée.
[- Le comte Aimard, placé à côlé de sa mère, paraissait profondément triste. Soit qu'il ne pût dominer ses impressions , soit qu'il n'essayât pas de les dissimuler , on de- Tinait qu'il assistait à cette réunion de famille avec un attendrissement douloureux, et qu'il observait son père avec une sorte de crainte. Le marquis avait l'air violent , la parole brève d'un homme tourmenté par quelque irritation trop longtemps contenue.
C'était en vain que madame Godefroi s'efforçait de ramener une apparence de sérénité sur ces visages tristes , soucieux et sombres ; ses discours n'obtenaient que des réponses courtes et distraites ; son esprit, sa finesse et ses bonnes intentions echcucrent contre la contrainte et Tembarras toujours croissant de celte situation. Les pas fies valets résonnaient seuls dans la salle; on eût
dit ie festin siloncieux auouel présidait la statue du commandeur.
Enfin la marquise se leva. Son fils lui offrit cérémonie usement la main , et ils restèrent un peu en arrière, parlant à voix basse. Madame Godefroi prêta l'oreille à cet entretien, et elle entendit le comte Armand dire avec émotion :
— Ma mère, je reviendrai vous voir. Je ne veux plus passer ainsi des années loin de vous. Si mon père s'oppose à un désir si juste, je lui désobéirai.
— Non , mon cher enfant ; non, je vous en prie , répondit madame de Blanquefort ; respectez la volonté de voire père. Je m'y soumets sans murmure, et pourtant c'est une grande joie pour moi que votre présence, la plus grande joie que Dieu puisse ni accorder !
— Ce qui se passe ici est inconcevable, pensa madame Godefroi en regardant furti-
vement le fils et la mère, qui tous deux avaient les larmes aux yeux.
Ua quart d'heure après, le marquis et le comte Armand remontèrent en voiture.
Quand les deux femmes furent seules, madame Godefroi vint droit à sa sœur et lui dit:
— Cécile , il faut que vous ayez confiance en moi. Vous êtes la meilleure des femmes, et votre mari me paraît un fort galant homme ; pourtant vous vivez désunis, malheureux. Quelque déplorable malentendu vous a sans doute séparés, mais vous me direz tout, et nous réparerons le mal produit par des sentiments exagérés, par une fausse apprécation des choses ou peut-être par le hasard des événements. Allons, ma chère Cécile , un peu de confiance et d'abandon ; après avoir versé tant de larmes dans la solitude et l'isolement, pleurez sans contrainte devant votre sœur qui pleure avec vous.
En achevant ces mots , madame Godefroi chercha la main de la marquise, qui , penchée à la fenêtre , semblait regarder la voiture déjà près de disparaître au fond du chemin.
— Ma chère Cécile, venez, reprit la vieille dame ; venez , il faut que nous parlions de vous, de vos enfants.
Madame de Blanquefort se releva et fit quelques pas en chancelant ; puis, se retenant au bras de sa sœur, elle murmura : — Mon Dieu ! les forces me manquent. Je me sens mourir, ma sœur !
Elle n'acheva pas, ses genoux faiblirent , et elle tomba inanimée sur le parquet. Madame Godefroi, effrayée, appela au secours et se hâta de dénouer les cordons qui serraient la robe de madame de Blanquefort ; mais ce qu'elle aperçut alors lui fit détourner les yeux avec une exclamation d'horreur : la marquise portait sur la poitrine nue
un cilicc dont le rude tissu de crin, parsemé de clous, meurtrissait ses chairs et lui infligeait une torture continuelle.
— Elle est folle, tout à fait folle ! s'écria madame Godefroi en lui arrachant le cilice avec une pitié mêlée d'indignation. Oh ! triste victime l déplorables erreurs! funestes infirmités de rame humaine! voilà les fruits d'une religion aveugle et des stupides vertus qu'elle enseigne !
En déclamant ainsi, madame Godefroi relevait sa sœur et la serrait dans ses bras avec un transport de douleur qui montrait bien que chez elle l'habitude de raisonner à propos de tout n'avait pas éteint la tendresse et la sensibilité du cœur.
Toute la maison était accourue; l'abbé Girou lui-même, qui veillait encore près de son élève endormi, était descendu au salon. Madame Godefroi l'aporçut au moment où l'on transportait la marquise , toujours éva-
nouic, dans sa chambre. — Monsieur l'abbé, vous assistez au sup['lice d'une martyre, lui dit-elle amèrement; sans doute, vos exhortations la soutiennent iiu milieu des supplices qu'elle s'inflige. Soyez fier et satisfait de votre ouvrage. Bientôt elle mourra comme une sainte, et quelque jour peut-être elle sera béatifiée en cour de Rome.
— Je ne suis pas le directeur de madame la marquise, répondit l'abbé avec douceur; elle ne me consulte point relativement à ses pratiques de dévotion. Cependant, ^ut exagérées qu'elles paraissent , je les lui conseillerais peut-être si j'étais appelé à la diriger: ceux qui comme vous. Madame , ont toujours vécu dans la paix et la prospérité, ne comprendront pas le but de ces mortifications ; mais ceux qui ont éprouvé les agitations, les longs désespoirs auxquels notre vie ici-bas est sujette, savent que les souffrances du corps sont bonnes contre celles
de rame. Ce ne serait pas en vue de son salut éternel que j'exhorterais macfame la marquise à la prière , aux austérités , à toutes les pratiques d'une dévotion excessive, ce serait pour son repos , pour sa consolation en ce monde.
— Ceci a un sens raisonnable, murmura madame Godefroi pensive ; et, saluant Tabbé d'un air radouci, elle entra dans la chambre de sa sœur.
La marquise avait repris connaissance , mais elle était d'une faiblesse extrême. Couchée sur son lit, la tête renversée en arrière et les yeux fixés au ciel , elle semblait prier dans les terreurs et les défaillances de la dernière agonie. Au milieu de ses angoisses, elle fit signe à sa sœur de congédier tout le monde et de fermer la porte de la chambre. Cette pièce, où madame Godefroi n'était pas encore entrée depuis son arrivée, était la chambre de demoiselle de la marquise , et
rien non plus n'y avait été changé. Mais la vieille dame s'aperçut , avec un serrement de cœur inexprimable, que cette apparence d'ordre et même de recherche dissimulait l'absence volontaire des commodités les plus simples. Le lit , qui semblait au premier coup d'œil blanc et douillet, était plus misérable que celui d'une carmélite : la courtepointe brodée masquait des planches nues, et un sac de paille tenait lieu d'oreiller. La toilette, depuis longtemps fermée, était recouverte d'un tapis à franges et servait de prie-dieu ; sous le tapis étaient cachés un sablier, une discipline et une tête de mort.
D'abord la marquise parut faire un effort pour adresser à sa sœur quelque révélation, quelque recommandation suprême ; mais , arrêtée aussitôt par ses scrupules ou ses Craintes, elle murmura seulement en joignant les mains avec un élan de tendresse ardente et désespérée : — Estève, oh 1 pau-
vre enfant innocent! Mon Dieu! appelez-le, gardez-le, donnez-lui la force, la vocation d'être à vous ! Mon Dieu ! ayez pitié de moi, souvenez-vous que je suis responsable de son bonheur dans cette vie, de son salut dans l'autre !
Madame Godefroi , penchée sur le grabat de la marquise, écouta ces paroles avec une sorte d'espoir , car elle crut entrevoir un moyen de calmer la conscience de sa sœur, et de la souîager de côtte responsabilité terrible qu'elle seuibiaiî redouter comme un remords.
— Ma chère Cécile, lui dit-rclle , reprenez courage, il y a un moyen de changer le sort d'Estève, qui ne répugnera pas à votre religion. Il ne s'agit au fond que d'un cas de conscience 5 eh bien ! nous enverrons l'abbé Girou à Rome, il fera les démarches nécessaires, et le pape vous relèvera de votre vœu.
— Non, non, jamais! c'est impossible, interrompit la marquise en s' agitant comme si elle eût été sous l'obsession d'une pensée qu'elle voulait repousser ; j'ai fait à Dieu un sacrifice volontaire, il faut l'accomplir...
L'abattement qui succède toujours aux crises violentes empêcha la marquise de continuer ; ses facultés morales s'affaiblissaient, les forces lui manquaient pour souffrir. Elle tomba dans une lourde somnolence, et ne manifesta plus ses douleurs que par quelques plaintes.
Madame Godefroi veilla toute la nuit près de sa sœur. Vers le matin, comme elle traversait le salon pour rentrer dans sa chambre, elle vit l'abbé Girou qui , debout devant la fenêtre, lisait son bréviaire aux premières clartés du jour : lui aussi avait veillé, sans qu'on le sût, pour être prêt dans le cas où sa présence serait nécessaire, et, après cette