‹ Le moine de ChaalisChapitre 2 sur 3 · T. II · texte numérisé non relu

T. II

nuit de fatigue et d'insomnie, il allait se retirer sans bruit.

Madame Godefroi fut touchée de ce d(^vouement silencieux, et, s'avançânt vers l'abbé, elle lui dit : — Ma pauvre sœur est dans une situation qui me navre , elle a des peines qui la tuent. Monsieur l'abbé, j'espère en vos bons conseils pour la sauver.

Madame de Blanquefort revint de cette crise qui , un moment , avait mis sa vie en péril ; mais elle resta si épnisce , si languissante , que sa sœur la jugea hors d'état de supporter la plus légère commotion morale. Madame Godefroi tremblait à l'idée d'une

nouvelle visite du marquis; heureusement il s'excusa auprès d'elle dans un billet fort poli , et prétexta les devoirs de sa charge pour se dispenser de revenir à la Tuzelle.

Madame Godefroi ne devait passer qu'une quinzaine de jours près de sa sœur ^ et cet espace de temps lui semblait bien court pour la mission qu'elle avait résolu d'accomplir. La bonne dame, accoutumée au luxe de sa maison, à la société des beaux-esprits et aux amusements du monde , se serait fort ennuyée dans cette campagne solitaire , en compagnie d'un prêtre, d'un écolier et d'une pauvre femme malade , si elle n'eût été distraite par une continuelle attention à observer cet enfant dont le sort la préoccupait si vivement, et peut-être aussi poussée par un certain goût de réforme, un besoin d'exercer son esprit à combattre ce qu'elle appelait des abus et des préjugés.

Dès le lendemain de son arrivée , madame

Godefroi était familièrement montée chez son neveu pour le surprendre au milieu de ses occupations. Eslève et l'abbé Girou habitaient au second étage une grande chambre, la plus triste et la plus nue de la maison. Deux lits sans rideaux, une table, quelques chaises et quelques planches servant d'étagères , formaient tout l'ameublement ; quelques vieux livres étaient posés sur la table , à côté d'une écritoire et d'un sablier pareils à ceux dont se servaient les moines pour mesurer les heures qu'ils passaient dans leurs cellules.

Un ordre exact , mais sans grâce , régnait dans l'arrangement de ce chétif mobilier, oii Ton aurait vainement cherché quelqu'une de ces élégances que la pauvreté la plus dénuée peut se procurer. Une fleur épanouie dans un pot de terre, un lambeau suspendu devant la fenêtre et à travers lequel le jour filtre adouci , suflisent pour égayer le plus mise-

rable réduit ; mais ici, ces humbles recherches avaient été oubliées ou dédaignées. Le soleil , qui dardait sur les contrevents fermés , projetait une réverbération rougeâtre sur le carreau poudreux ; les étagères étaient couvertes d'échantillons de minéralogie dont les couleurs terreuses formaient une assez laide mosaïque ; quelques fleurs étaient arrangées sur une encognure , mais c'étaient des fleurs artificielles fabriquées avec des coquillages ; bouquets bizarres, sans parfum, sans fraîcheur et sans grâce.

— Ne vous dérangez pas , mon cher enfant^ dit madame Godefroi en forçant Estève à se rasseoir devant la table ; je viens , si M. Fabbé le permet, assister à une de vos leçons ; faites comme si je n'étais pas là , et continuez votre lecture.

— Mais cela va vous ennuyer beaucoup, ol)serva naïvement Eslèvc.

— Eh ! pourquoi? Cette étude vous ennuie donc vous-même?

— Moi, c'est bien différent.

— Vraiment, mon neveu ! s'écria madame Godefroi en souriant de la vanité ingénue qu'elle croyait découvrir dans cette réponse.

— Madame votre tante ne vous comprend pas bien , mon cher Eslève , dit doucement l'abbé Girou ; achevez d'expliquer votre pensée.

Estève baissa les yeux, et dit en reprenant un cahier manuscrit qu'il avait posé sur le gros in-folio ouvert devant lui : — Ce travail est d'obligation ; si je le faisais avec ennui^ je commettrais une faute.

— J'entends , dit madame Godefroi , touchée de ce naïf effort de conscience , vous prenez goût à vos occupations par devoir, n'est-ce pas? C'est bien, mon enfant! Et dites-moi quel est ce livre que vous lisiez quand je suis entrée?

— C'est, répondit Estève, le trentième volume des ^cta sanctorum.

— Nous en avons traduit une partie, ajouta Tabbe'; c'est cette traduction que nous allons revoir.

— Voyons, j'écoute, dit madame Godefroi en s'asseyant.

Estève reprit ses cahiers et lut à haute voix la légende qu'il venait de mettre en français ; c'était la vie de deux sœurs , de deux nobles dames syriennes, sainte Marane et sainte Cyre, qui avaient quitté leur palais pour habiter une cellule murée , et dont la pénitence avait duré quarante ans. Leur histoire n'était que la lugubre énumération des austérités inouies, des supplices étranges qu'elles avaient volontairement supportés.

Madame Godefroi écoutait cette sinistre histoire sans en être révoltée ni surprise; cela lui faisait l'effet de quelque récit des temps fabuleux. Distraite et l'esprit occupé

d'autres pensées, elle regardait Estève , qui, penché sur ses livres, lisait avec une application entière et soutenue, comme pour accomplir consciencieusement sa tâche. Madame Godefroi considéra un moment cette jeune tête ainsi courbée, ces in-folios poudreux, ces épais manuscrits , témoignages d'un labeur patient et assidu ; puis ses yeux se reportèrent sur le sablier qui avait mesuré tant de jours monotones, tant d'heures perdues dans d'inutiles travaux, et, le louchant du doigt, elle le secoua avec une sorte d^impatience.

L'abbé Girou comprit ce geste, et, répondant à la pensée de madame Godefroi, il lui dit : — On ne sent guère la marche du temps quand tous les jours de la vie se ressemblent; les années s'écoulent ainsi sans désirs, sans regrets, sans souvenirs.

— C'est être déjà mort, murmura madame Godefroi.

—• C'est n'avoir pas encore vécu, reprit Tabbé Girou en tournant sur Estève un regard plein d'affection et de mélancob'e.

Les derniers grains de sable tombaient au fond du clepsydre ; les heures consacrées à l'étude venaient de finir. Sur un signe de l'abbé, Estève referma son cahier et se leva.

— Et à présent, qu'allons-nous faire? demanda madame Godefroi.

— C'est l'heure de la récréation, répondit l'abbé ; Estève la passe dans le jardin. — Allons, mon enfant, saluez madame votre tante et descendez; vous me retrouverez à la chapelle.

— Il n'est pas malheureux encore, dit madame Godefroi en suivant du regard Estève qui s'éloignait d'un air posé ; il supporte le présent sans effort, sans ennui , il est sans crainte, sans prévision pour l'avenir.

— C'est un esprit simple, une âme innocente, telle encore qu'elle est sortie des mains

de Dieu, dit Fabbé Girou avec un soupir, veuille le ciel qu'elle reste toujours dans sa sainte ignorance !

— Vous avez tout fait, Monsieur, pour qu'elle n'en sorte jamais, s'écria madame Go-

defroi d'un ton qui exprimait plutôt un re gret qu'un reproche.

— Il est vrai, répondit tristement le vieux prêtre ; J'ai caché la lampe sous le boisseau; j'ai éloigné des yeux de cet enfant la lumière qui lui eût montré des abîmes ; je l'ai garanti de la science qui mène au doute, car l'ignorance et la foi peuvent seules le sauver.

— Vous pensez donc. Monsieur, que son sort est irrévocablement fixé? Vous croyez qu'il ne sortira d'ici que pour entrer au couvent et se faire moine ?

— Si j'en eusse douté, Madame, l'auraisje élevé ainsi, répliqua vivement l'abbé Girou.

— Vous avez aussi prévu, monsieur l'abbé,

— soies privations matérielles que l'état religieux impose, reprit madame Godefroi en jetant un regard autour d'elle ; Estève ne s'est sans doute jamais aperçu qu'il est né d'une famille riche.

— Jamais. Il fera vœu de pauvreté sans savoir ce que c'est que la richesse ; ainsi, loin de la regretter, il croira avoir trouvé dans son couvent tout le bien-être qu'elle donne. L'Ordre a des revenus considérables, certaines recherches sont permises chez les bénédictins : en entrant dans la cellule où il doit passer sa vie, Estève s'apercevra qu'elle est mieux ornée et d'un aspect plus gai que cette chambre ; il ne lui viendra pas h l'esprit de la considérer comme une prison , et tout d'abord il s'y plaira. Ce nouveau séjour lui offrira d'ailleurs bien des distractions innocentes dont je le prive. Usera sensible aux petites jouissances Je la vie monastique, car ici il n'aura connu que le travail et les i)rivations.

— Ainsi votrebut a constamment été de rendre son existence dans le monde plus monotone , plus pénible, plus dure que celle qui l'attend dans le cloître?

— Oui, Madame ; telle est la triste tâche que je me suis imposée; si je m'étais trompé, que Dieu me pardonne en faveur de ma bonne intention!

— Et pour rendre moins affreux le sacrifice de cet enfant, vous avez vous-même sacrifié plusieurs années de votre vie! s'écria madame Godefroi, frappée de tant d'abnégation ; vous avez partagé cette existence bornée, cet esclavage de lame et du corps, vous qui savez qu'il y a hors d'ici Je monde, la liberté ! Ah ! Monsieur, c*est un sublime dévouement !

— Je n'ai fait que mon devoir de chrétien et de prêtre, dit humblement l'abbé Girou.

Cette réponse rel'oula momentanément les sympathies qui commençaient à gagner la

vieille dame ; les mois de prêlre et de dirclien réveillaient toujours dans son esprit certaines rancunes et comme un instinct de controverse. Cependant elle garda le silence, et, saluant l'abbé d'un geste amical, elle descendit pour chercher Estève.

Le soleil disparaissait à l'horizon au sein des nuages enllanunés; des clartés plus douces inondaient les cieux et la terre. La végétation souffrante et dévorée par les feux du jour semblait reverdir et aspirer les vagues fraîcheurs qui circulaient dans l'air. De fai-

— sables gazon illcmcnls commençaient à s'élever des arbres où la eigale avait répété son aigre chanson, tant qu'un rayon de soleil avait dardé sur son corselet gris. Déjà les vers luisants brillaient comme de pales émeraudes dans les herbes du jardin, et les oiseaux nocturnes ouvraient leurs lourdes ailes sur la crête des vieux murs.

Le jardin de la Tuzelle était un terrain vague qui, depuis nombre d'années, n'avait reçu aucune culture. On y aurait vainement cherché les masses de lauriers-roses, les buissons de myrte, les fleurs rares que le vieux M. deTuzel montrait avec tant d'orgueil, et dont ses deux charmantes fdles faisaient jadis de si beaux bouquets. Les arbres indigènes avaient étoufl'é les arbustes exotiques ; de tous côtés, le figuier étendait ses vigoureux rejets, et, à l'ombre de ses feuilles larges et dures, les plantes délicates avaien toutes péri. Les rameaux vivaces de la vigne

rampaient sur le sol, au lieu de s'élever en treilles et de mêler comme autrefois leur pampres aux tiges élégantes du jasmin d'Espagne. Le jet d'eau était à jamais tari, et les figures en terre cuite des quatre Saisons, tombées de leurs piédestaux, n'étaient plus que d'informes débris épars entre les ronces.

Madame Godefroi marchait silencieusement dans ce vaste jardin ; elle cherchait Estève et pensait le surprendre au milieu de sa récréation, tout rouge, tout essoufflé par quelqu'un de ces exercices violents auxquels se livrent volontiers les jeunes gens contraints a de longues heures de travail et d'immobilité ; pourtant aucun joyeux éclat de voix, aucun bruit de pas ne se faisait entendre, et la vieille dame allait au hasard, à travers ces sentiers qu'elle ne reconnaissait plus. Enfin elle aperçut Estève assis au fond du jardin. Il n'était pas seul; une vieille servante attachée

à la famille de Tuzel depuis un demi-siècle, et qui avait vu naître les deux sœurs, marmolait à côté de lui son chapelet. Estève, les coudes sur les genoux, le front dans ses mains, semblait absorbé dans quelque pensée triste.

— Moucher neveu, que faites- vous donc là ? s'écria madame Godefroi ; est-ce que vous récitez le rosaire avec Babeau?

— Non, ma tante, répondit-il en rougissant comme s'il se fût surpris à commettre une faute, hélas! non; tandis que Babeau disait son chapelet à l'intention de ma mère, moi, j'oubliais de faire les répons.

— Et à quoi pensiez-vous donc, mon enfant?

— Je n'ose presque le dire, murmura-t-il d'une voix mêlée de larmes qui tout à coup débordaient de son cœur. 11 m'est venu une pensée que je ne puis envisager : ma mère eSt malade ; aujourd'hui je ne l'ai pas vue, et

subitement j'ai ressenit au fond Je mon cœur comme un grand effroi. Pour la première fois de ma vie j'ai pensé à la mort.

— Taisez-vous donc, Monsieur, s'écria la Babeau, que les larmes gagnaient aussi ; madame la marquise est jeune, elle n'a pas cinquante ans : est-ce qu'on meurt à cet âge-là? J^ai trente ans de plus qu'elle, et je compte que Dieu ne me prendra pas encore.

— Elle a raison ; vous vous affligez sans motif, ajouta madame Godefroi en affectant une sécurité qu'elle n'avait peut-être pas ; votre mère est souffrante, mais il n'y a pas le moindre danger à craindre. Allons, enfant, séchez vos yeux et n'ayez plus de chagrin.

Ces paroles rassurèrent complètement Estève. Comme tous ceux qui en sont à leurs premiers chagrins, il pouvait être aisément consolé. Un instant encore il demeura silencieux, agité, tremblant, sous le coup des impressions violentes qui venaient de l'assaillir*

Son âme avait passé d'une douleur excessive à un vif sentiment d'espoir et de joie, et on voyait encore en lui comme les oscillations d'un ébranlement intérieur tel qu'il n'en avait jamais éprouvé; mais enfin tous ces troubles s'apaisèrent,et la tranquillité revint dans son cœur soulagé.

— Oh! mon Dieu, dil-il avec un profond soupir, mon Dieu! que je suis heureux d'être délivré de ces angoisses! C'est le mauvais esprit qui me les avait envoyées pour m'abattre et me tenter.

— Vous tenter ! s'écria madame Godefroi d'un air d'indulgente raillerie ; mais c'est absurde, ce que vous dites là, mon enfant ! A quelle faute, à quelle tentation le démon peut-il vous induire en vous désespérant par la prévision d'un si grand malheur?

— A la plus grande de toutes les fautes, répondit Eslcve; au murmure, à la révolte

contre la volonté de Dieu, qui m'aurait envoyé une telle affliction.

Madame Godefroi hocha la tête et considéra en silence cet enfant, dans la voix duquel vibrait une sourde émotion. Elle était effrayée de ce qu'elle venait de découvrir en lui de puissance pour aimer et d'énergie pour souffrir.

— Ah! pauvre petit, pensa-t-elle, Tabbé Girou a beau faire, tu as trop de cœur pour être jamais un bon moine.

Un moment après, le premier coup de [' Angélus avertit Estève que l'abbé Tattendait à la chapelle. Il s'éloigna. Madame Godefroi retint la Babeau, qui s'en allait aussi.

— Ma bonne Badeau, lui dit-elle en la faisant asseoir à son côté, sais- tu que tu dois avoir bien des choses à me raconter? Il s'est passé tant d'événements dans la famille depuis que nous ne nous sommes vues !

La Babeau fit tristement un signe affirmatif.

— Il s'est passé peut-être bien des malheurs, des malheurs que j'ai ignorés, reprit madame Godefroi. Ma sœur n'a pas été heureuse arec M. de Blanquefort; il Ta bien délaissée ; depuis longtemps il ne l'aime plus.

— Il la hait et il voudrait la voir morte, répondit sourdement la Babeau.

— Ceci dépasse tout ce que j'avais soupçonné, murmura madame Godefroi consternée. Comment une femme si douce, si vertueuse, si parfaite, a-t-elle pu inspirer de tels ressentiments? Peut-être est-ce une injuste jalousie qui a animé contre elle son mari?

— Non, Madame, non. Eh! de qui donc aurait-il pu être jaloux, bonne sainte Vierge? De son ombre? Madame la marquise est une de ces femmes sur lesquelles il ne peut pas y avoir un soupçon.

— Mais alors quelle est la cause de cette haine ?

— La cause ! qui le croirait, qui oserait le penser sans l'avoir vu de ses yeux? s'écria la vieille servante avec une indignation qui , longtemps comprimée , éclatait tout à coup et comme malgré elle. La cause! c'est ce pauvre innocent que madame la marquise a mis au monde pour son malheur ! Dieu me garde de manquer au respect que je dois à mon maître ; mais, puisque vous me demandez la vérité, il faut la dire : M. le marquis est un mauvais père. Une voulait qu'un héritier, et, quand cet enfant est venu au monde, il l'a maudit ; j'en suis sûre, je l'ai entendu.

— Est-il possible qu'un sordide et misérable orgueil ait ainsi étouffé en lui tous les sentiments de tendresse et de justice ! Est-il possible qu'il ait osé manifester cette haine al)ominable contre son propre sang !

— Non, non, Madame, il n'a rien manifesté

aux yeux du monde : le respect humain, qui est toute sa loi, l'a retenu; mais, quand les portes étaient fermées, dans la chambre de madame la marquise, où j'étais seule avec elle, quels emportements ! quelles malédictions! que de pleurs! que d'angoisses! A force de mauvais traitements, de secrètes injures, d'horribles menaces, il a chassé de chez lui la mère et l'enfant. Madame la marquise est venue se réfugier ici, et alors elle a été tranquille.

— M. de Blanquefort ne venait donc jamais la voir ?

— Jamais. Pendant bien des années, madame la marquise a vécu ainsi abandonnée, sans avoir d'autres personnes que M. l'abbé et le révérend père Damase, son confesseur. La consolation de voir son fils aîné lui a même été refusée. Elle s'est soumise à tout sans murmure; clic a mis ses peines au pied de la croix cl tout son espoir en Dieu. Dans

le monde, on croit qu'elle a quitté sa famille par un excès de dévotion, et M. le marquis en a répandu partout le" bruit, en disant qu'elle avait tout abandonné pour ne plus songer qu'à son salut. Il feint de se conformer à sa volonté en la laissant ici, et il assure qu'elle se trouve la plus heureuse créature qu'il y ait ici-bas ; mais cela n'est pas vrai : elle se meurt de chagrin, vous le voyez..

— Je comprends à présent , s'écria madame Godefroi ; ma pauvre sœur a offert et voué son enfant à Dieu pour le soustraire à la haine de son père. Mon beau-frère a fait tous ces abominables calculs, tous ces mensonges, pour donner un prétexte à sa conduite, pour déguiser les sentiments dénaturés qui lui ont fait commettre déjà tant d'iniquités, et il a pensé que ma sœur ne le démentirait pas, qu'elle n'oserait dire la vérité, même devant moi. En effet, elle est capable de cet absurde et sublime effort de

vertu ; elle m'a tout caché, et sans doute elle persistera jusqu'au bout à se taire.

— Certainement ellen'accusera jamais M. le marquis devant vous, dit la Babeau; elle ne l'accuserait pas quand même il s'agirait de sa vie.

— Elle le craint donc plus que la mort?

— C'est plutôt la crainte de Dieu qui la retient ; elle regarderait la moindre plainte comme un péché.

— Mais qui donc a réussi à lui persuader tout cela? s'écria madame Godefroi ; qui s'est emparé ainsi de son esprit et lui a donné des convictions si aveugles et si fermes? qui l'a sermonnée et prêchée avec tant de succès?

— Personne, répliqua Babeau; non, en vérité, personne. Madame la marquise est devenue tout à coup dévote.

— Comment ! du jour au lendemain, pour ainsi dire ?

— Ouï, Madame, à la suite d'un malheur dont elle a été témoin, répondit la Babeau en se rapprochant de la vieille dame comme si quelque souvenir effrayant revenait à son esprit. Madame la marquise a toujours eu de la religion ; pourtant elle ne passait pas sa vie à Péglise, elle allait au bal, enfin elle était comme tout le monde. A cette époque, il n'y avait encore qu'un enfant dans la maison, et M. le marquis n'était pas ce qu'il a été depuis. Madame était jeune, jolie, partout fêtée ; elle ne songeait guère à son salut : tout à coup ses idées changèrent ; elle tomba dans la dévotion à la suite d'un événement terrible qui s'est passé ici, sous ses yeux... il y aura dix-sept ans à la Saint-Lazare.

— Ma sœur ne m'en a rien écrit, je n'en al rien su! dit madame Godefroi étonnée; il y a longtemps de cela ; mais tu dois t'en souvenir ; tu étais là sans doute?

— Sainte Vierge! il me semble que j'y suis

encore, répondit la Babeau en regardant la lune dont le disque argenté se levait à T horizon. C'était par une soirée comme celle-ci, une belle soirée claire comme le jour ; madame la marquise était à la campagne depuis une semaine ; monsieur devait la venir trouver pour les vacances, qui commençaient au 1" septembre. Donc, le jour de Saint-Lazare, qui est le dernier du mois d'août, madame la marquise était seule ici avec ses gens et le petit comte, M. Armand, qui avait alors dix ans.

Il pouvait être environ minuit ; les gens étaient déjà couchés ; madame la marquise m'avait dispensée de l'attendre pour la déshabiller; je l'avais laissée lisant dans le salon, et j'étais montée à ma chambre. Je faisais mes prières, lorsque j'entendis dans le chemin un coup de fusil, et presque aussitôt deux autres coups, puis le bruit d'une voiture qui arrivait. Nous n'attendions monsieur (juc le

lendemain ; pourtant j'eus l'idée que c'était lui, car les chiens n'aboyèrent pas.

Je descendis , et dans l'escalier je rencontrai madame; elle était pâle comme une trépassée^ et si tremblante qu'elle fut obligée de s'asseoir sur les marches. — Babeau, me dit-elle, as-tu entendu? Je suis sûre qu'il est arrivé un malheur. — Au même moment on frappa au grand portail . Madame se releva ; l'inquiétude où elle était par rapport à M. le marquis lui donna subitement une force extraordinaire ; ce fut elle qui ouvrit le portail. En reconnaissant la voiture de monsieur, elle jeta un cri et s'arrêta, sans oser s'assurer par elle-même de ce qui était arrivé ; ce fut moi qui , regardant au fond du carrosse, aperçus la première un corps étendu sur les coussins. M. le marquis était assis sur le devant, et il avait fait monter Saint-Jean à côté de lui.

Madame ne comprit pas d'abord ce qui ve-

naitM'arriver; elle ayait un si grand effroi, qu'elle était comme égarée et poussait des gémissements pitoyables. M. le marquis descendit de carrosse ; il était tout couvert de sang, et^ sans prendre garde à cela, il vint vers sa femme : — Rassurez- vous, lui dit-il, je ne suis pas blessé ; mais il y a là quelqu'un de mort... le vicomte Gabriel d'Entrevaux.

Madame fit un cri étouffé et cacha son visage ; la vue du sang et ce corps mort à deux pas d'elle lui donnaient le vertige. Monsieur reprit avec une tranquillité qui montrait bien sa dureté d'âme : — Comme je venais vous surprendre ce soir, j'ai rencontré le vicomte qui, de son côté, allait à la campagne pour un rendez-vous de chasse. Nous avons fait roule ensemble ; à cent pas d'ici , nous avons été attaqués par des hommes postés en embuscade au bord du chemin. J'étais sans armes , mais Saint-Jean, qui suivait à cheval, avait des pistolets dans les fontes ; il

a tiré ses deux coups, les voleurs ont riposté, et d'Entrevaux est tombé raide mort avec une balle dans la tête.

— Ah! je vois maintenant, interrompit madame Godefroi contristée par ce récit, je vois pourquoi ma sœur a changé de visage hier soir quand son mari a dit qu'il ne craignait pas les mauvaises rencontres, pourquoi elle semblait éprouver une si pénible impres^ sion chaque fois que ses yeux s'arrêtaient sur ce vieux Saint -Jean. Mais, dis-moi, qui était M. d'Entrevaux? Quelque parent du marquis, je suppose? quelque ami de la famille?

— Point du tout, répondit la Babeau ; madame ne l'avait pas vu quatre fois en sa vie peut-être. C'était un beau cavalier, pimpant et galant, la fleur de la jeune noblesse du pays. M. le marquis ne recevait pas des gens comme cela chez lui.

— Mais alors comment se peut-il que ma sœur ait pris tant à cœur sa triste fin ?

— Ce n'est pas le chagrin qu'elle en a conçu qui a subitement tourné son âme vers la religion, c'est le tableau qu'elle a eu toute une nuit sous les yeux. Figurez-vous , Madame, qu'elle tomba sur le perron à moitié morte de saisissement lorsqu'elle aperçut ce pauvre corps que Saint-Jean et le cocher tiraient du carrosse par les pieds. Jésus! le cœur me manqua aussi quand je vis tout sanglant et raide mort ce beau jeune homme qui, un moment auparavant , était plein de vie et ne songeait guère qu'il allait paraître devant Dieu. M. le marquis le fit transporter dans la maison; on l'étendit sur le canapé du salon d'en bas et on jeta sur lui un drap de lit. Quelle nuit nous passâmes! Tous les domestiques veillaient dans l'antichambre. Les portes et les fenêtres du salon étaient ouvertes. On avait allumé un cierge devant

le canapé. M. le marquis n'avait pas voulu se retirer, il veillait aussi dans le salon, un livre de prières à la main.

— Mais ma sœur n'était pas restée là, son mari l'avait sans doute éloignée?

— Au contraire ; dès qu'elle fut un peu revenue de son saisissement, il la fit entrer dans le salon pour qu'elle lui tînt compagnie pendant cette triste veillée. Madame la marquise obéit. Elle se mit à genoux devant un fauteuil, son livre de prières à la main. Elle ne lisait pas ; elle avait les yeux fixés sur le mort, et cette vue lui donnait des frissons qui lui faisaient dresser les cheveux sur le front. De temps en temps M. le marquis lui parlait, mais elle ne répondait pas. Toute la nuit se passa ainsi.

Le lendemain matin, les gens de justice arrivèrent, et, après qu'ils eurent fait leur procès- verbal, on mit le corps dans la cha« pelle. Le même jour, les parents et tout le

clergé d'Aix vinrent pour les lunér ailles. Le vicomte fut enterré le lendemain. Madame la marquise avait passé toute cette journée en prières. Le père Damase, son confesseur, vint la voir, et dès-lors elle manifesta ses nouveaux sentiments. Elle ne pensait'plus qu'à la mort, et elle s'y préparait comme si sa fin eût été proche. C'était une idée, une sorte de terreur qui s'était emparée de son esprit. Quelquefois, je puis vous le dire à vous , j'avais peur qu'elle ne devînt folle. La naissance de son second fils la détourna de ces imaginations. Elle ne parla plus de la mort quand elle eut cet enfant ; mais sa dévotion n'a fait qu'augmenter au milieu de ses chagrins, et véritablement c'est sa confiance en Dieu qui l'a soutenue dans une si triste vie.

Cest une âme pleine de douceur et de

faiblesse, dit tristement madame Godefroi ; elle a succombé sans aucune résistance, sans tenter un effort contre les autres ou sur elle*

même. Et, dis-moi, les meurtriers (lu vicomte ont-ils été reconnus et pendus?

— Malheureusement non. Ils firent du chemin pendant la nuit , et , le lendemain, quand la maréchaussée se mit à leur poursuite, ils avaient peut-être quinze lieues d'avance. M. le marquis ne s'épargna pas dans cette affaire; mais toutes ses diligences n'aboutirent à rien.

— Voilà une lugubre histoire, dit la vieille dame en se rapprochant instinctivement de la Babeau. Malgré sa force d'âme, elle ressentait une vague terreur, et les faibles bruits que le moindre souffle de vent éveillait dans le feuillage des figuiers la faisaient frissonner. — Viens , Babeau , reprit-elle en se levant vivement comme pour s'enfuir, viens, rentrons.

Plusieurs jours s'écoulèrent dans la monotone uniformité de cette vie solitaire, inaccessible aux bruits extérieurs, dont les habi< tants de la Tuzelle avaient depuis si longtemps l'habitude. La présence de madame Godefroi et de sa suite n'avait pu animer et

remplir cetfe maison vide et muette. On y parlait à voix basse, on n'y riait jamais, on s'y pétrifiait en quelque sorte dans la scrupuleuse observation des commandements de Dieu et de l'Église. Les deux laquais de madame Godefroi passaient leur temps , dans une salle basse, à dormir ou à jouer aux cartes en cachette. Andrette, la suivante parisienne, pleurait d'ennui tout le jour. Madame Godefroi ne quittait guère la marquise, que son état d'épuisement et de maladie retenait dans la chambre.

Les deux femmes se parlaient peu ; il n'y avait entre elles aucun échange d'idées ; tout se bornait à de tendres soins d'un côté, et de l'autre aux témoignages d'une affection reconnaissante. Pourtant, malgré le silence qu'elles gardèrent sur certaines questions, les deux sœurs s'entendirent et se laissèrent aller, presque à leur insçu , à de mutuelles

concessions. Madame Godefroi vit sans se courroucer la vénération qu'un vieux moine, le père Damase ^ inspirait à la marquise , dont il était depuis bien des années le directeur. Elle toléra parfaiteméïit des pratiques de dévotion qu'au premier abord elle avait trouvées absurdes, et dont elle s'était intérieurement moquée. Le père Damase lui inspira, en dépit de ses préjugés philosophiques, les mêmes sympathies que l'abbé Girou. Elle ne put, dans la sagacité de son esprit et la justice de son âme, méconnaître la vertu de ces deux hommes, réellement vénérables et saints par leurs œuvres. Elle ne fut pas tentée de se convertir à leur exemple, mais elle respecta leurs convictions au point de ne rechercher avec eux aucune controverse.

t)'autrc part , madame de Blanquefort se relâcha un peu de ses austérités. Elle con-

sentit à quitter son horrible cilice et à coucher sur un meilleur lit. Le dimanche qui suivit l'arrivée de sa sœur , elle fit une plus grande concession : comme elle voulait se lever malgré sa faiblesse, afin de remplir ses devoirs religieux , madame Godefroi la supplia de s'en dispenser pour cette seule fois ; elle céda sans résistance, et assista d'intention à la messe que le père Damase célébrait dans la chapelle.

Madame Godefroi ne tarda pas à s'apercevoir que sa sœur était une de ces femmes chez lesquelles l'instinct maternel va jusqu'à la passion. Elle ne pouvait entendre le nom de son fils aîné sans un attendrissement mêlé de larmes, et la douleur d'être séparée de lui était continuelle dans son cœur. La présence d'Estève était sa consolation, son bonheur, toute sa joie : joie anière et troublée par la prévision d'une séparation inévi-

table et peut-être prochaine. Sa physionomie, habituellement mélancolique et morne, avait une expression plus sereine quand cet enfant était près d'elle ; il semblait, quand elle arrêtait sur lui ses grands yeux tristes , que son âme soulagée se reposait un moment dans la satisfaction suprême d'une si chère contemplation; mais la religion, qui défend tout témoignage excessif, même lorsqu'il s'agit de l'attachement le plus naturel et le plus légitime, retenait chez la marquise l'expression de ses sentiments. Elle s'interdisait ces caresses, ces douces paroles, dont les mères sont si prodigues, et réprimait continuelle^ ment tous les élans de son amour.

Estève répondait à cette affection sérieuse et calme en apparence par une tendresse infinie, une profonde vénération. Il y avait encore dans les témoignages de cette tendresse quchpie chose d'enranlin et de char-

raant qui faisait parfois sourire la triste mère. Estève n'avait pas perdu i'habitude de se reposer à ses pieds , la tête appuyée sur ses genoux, et toujours prêt à écouter quelque récit, l'histoire de quelque enfant prédestiné devenu un saint, ou bien celle de quelque image miraculeuse. C'était encore près de sa mère qu'il se réfugiait dans ses jours de trouble et de chagrin , lorsque l'abbé Girou l'avait regardé presque sévèrement pour une légère faute, ou bien lorsque une vague inquiétude s'emparait de son esprit, lorsque des idées qu'il ne pouvait pas formuler naissaient dans son cerveau semblables à ces germes qui, cachés trop profondément dans le sein de la terre, ne peuvent se faire jour, et périssent faute d'air et de soleil.

Mais ces moments d'affliction étaient rares. Ordinairement Estève accourait calme et content près de sa mère; il restait avec

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elle pendant tout le temps de sa récréation ; puis, l'heure du travail venue, il allait sans impatience et sans ennui recommencer la tâche accoutumée. La présence de madame Godefroi l'avait d'abord effarouché; mais bientôt il l'aima de tout son cœur. Pourtant il ne put jamais s'enhardir jusqu'à une certaine familiarité , et il ne lui témoignait en retour de ses bontés qu'un timide respect. Dans les conversations que la vieille dame provoquait , il montrait habituellement un esprit droit, mais simple et paresseux ; nul rayon ne traversait les ténèbres de son intelligence, nulle corde ne vibrait dans son âme endormie. Cependant , lorsque sa sensibilité était excitée, lorsque les seules facultés qui avaient pu se développer en lui recevaient une vive impulsion, il trouvait , pour exprimer ses sentiments , des mots qui plus d'une fois étonnèrent mai* dame Godefroi, en trahissant les trésors ca-

— nichés de son intelligence. Alors la vieille dame arrêtait sur lui des regards inquiets , et disait en son âme : — Fasse le ciel que je le sauve du froc et du couvent î

Quinze jours s'écoulèrent ainsi, et telle était l'influence de cette vie monotone et muréç, qu'elle commençait à agir sur le caractère de madame Godefroi et à calmer son activité d'esprit. La vieille dame s'assoupissait aussi dans le cercle éternel de ces mor-

nés habitudes où roulaient depuis si longtemps les habitants de la Tuzelle. L'époque de son départ approchait ; elle n'avait plus qu'une semaine à passer près de sa sœur, et pourtant elle n'avait encore rien fait, rien tenté pour rendre à cet eufant, dont le sort la touchait si vivement, sa liberté, ses droits, sa place dans la maison paternelle. Elle y songeait pourtant, et en parlait quelquefois à l'abbé Girou, qui, sans se permettre aucun conseil , lui laissait entrevoir peu d'espoir de succès , et semblait presque effrayé à l'idée de cette tentative.

Une après-midi, les deux sœurs étaient ensemble dans la chambre de la marquise , qui était encore plus faible et plus souffrante que d'habitude. L'atmosphère était lourde et suffocante ; une chaleur intense se faisait sentir jusqu'au fond des habitations, et l'air qui pénétrait à travers les joints des persiennes était brûlant comme s'il eût soufflé à

— lu —

travers une fournaise. Madame de Blanquefort avait voulu descendre à la chapelle, où le père Damase était venu de grand matin dire une messe de mort, et elle y était restée longtemps en prières. Sa sœur n'avait pas tenté de la détourner de ce redoublement de ferveur ; elle ne s'était pas étonnée non plus du service funèbre, car la Babeau l'avait prévenue la veille en lui disant : — C'est demain Saint-Lazare, un triste anniversaire. Madame la marquise 'passera la journée en prières pour que Dieu sauve l'âme de ce pauvre M. d'Entrevaux , qui mourut sans confession.

Madame de Blanquefort avait un moment fait trêve à ses exercices de piété ; elle se reposait près de sa sœur , la tète inclinée , les yeux à demi fermés , les mains jointes sur ses genoux. Au premier abord, on aurait cru qu'elle priait encore au milieu d'une involontaire somnolence; mais, en la re-

gardant mieux , on s'apercevait , au contraire, qu'elle était en proie à une souffrance intérieure, à une sombre agitation, contre laquelle son âme luttait désespérée et vaincue. Madame Godefroi la considérait tristement, et n'osait troubler cette funeste apparence de repos ; elle n'avait point de paroles pour calmer ce cœur affligé ; les ressources de sa philosophie, la grâce de son esprit, l'autorité de sa raison, eussent été impuissantes auprès de cette pauvre femme, qui souffrait, croyait et ne raisonnait pas ; sa tendresse seule pouvait lui apporter de muettes consolations. Elle prit affectueusement ia main sèche et brûlante de la marquise, et lui dit doucement :

— Allons, Cécile; à quoi pensez- vous?

Voici l'heure de la récréation ; Estève attend peut-être déjà là dehors que nous lui disions d'entrer.

Qommo elle disait ces mots, le bruit d'une

voiture se fit entendre dans le lointain; les deux femmes écoutèrent un moment sans parler et en se regardant avec etTroi ; puis la marquise dit d'une voix éteinte :

^^— C'est M. de Blanquefort; ah! j'avais pensé qu'il viendrait. J'ai comme le pressentiment de quelque malheur ; mon Dieu! mon Dieu ! ayez pitié de nous !

— Eh! que pouvez-vous craindre , ma sœur? dit madame Godefroi avec fermeté.

Pourquoi tremblez-vous devant votre mari ? parce qu'il a été injuste, violent , parce qu'il vous a méconnue et foulée aux pieds? Mais le moment est venu de protester enfin contre la conduite odieuse, inique, de cet homme. Pendant seize ans, vous avez gardé le silence , vous avez subi sans vous plaindre tant de douleurs et d'outrages , vous avez plié à deux genoux sous la main qui vous frappait ; njais aujourd'hui , ma sœur , vous

vous relèverez, et, si la force vous manque, je serai là pour vous soutenir.

— Au nom du ciel ! ne parlez pas ainsi, Adélaïde, s'écria la marquise éperdue ; vous ne savez pas... vous ne connaissez pas M. de Blanquefort... Non , non, point de révolte , point de résistance ; pas un seul mot de reproche.

— Eh bien ! c'est moi qui parlerai, je parlerai seule et en mon nom seulement.

— Non, non, vous dis-je, interrompit la marquise avec égarement ; gardez le silence, quoi qu'il arrive , ma sœur ; il y va de ma vie, de celle de mon fds. Promettez-moi, jurez-moi de vous contenir, de vous taire !...

Madame Godefroi, saisie d'étpnnement et de crainte à l'aspect de cette terreur, de ce désespoir, promit de garder le silence. La marquise se jeta à genoux devant son priedieu, et attendit. Un moment après, la voiture de M. de Blanquefort entra dans la

cour: — Est-il seul? demanda la malheureuse mère à madame Godel'roi qui regardait en bas, cachée derrière les persiennes.

— Il est seul, répondit-elle en revenant vers sa sœur; allons, Cécile, soyez au moins calme et résignée.

— Je le suis, Dieu me fait cette grâce, dit la marquise avec l'accent d'une secrète exaltation, comme si la courte prière qu'elle venait de faire lui eût tout à coup rendu une sorte de courage et de fermeté.

Le marquis aborda sa femme et sa bellesœur avec le même sang-froid, la même politesse aisée et grave qu'il avait montrée à la première entrevue ; il excusa le comte Armand, qui, engagé pour un dîner d'étiquette, n'avait pu l'accompagner , et paria ensuite pendant une demi-heure des choses les plus indiflérentes. Les deux femmes ne prenaient à cet entretien que la part indispensable; elles tâchaient de paraître calmes , mais il

était facile de deviner que la marquise luttait contre une secrète épouvante, et que rinquiétude ôtait à madame Godefroi une partie de sa liberté d'esprit ordinaire. Au milieu de cette conversation languissante, M. de Blanquefort se tourna vers sa femme et lui dit sans aucun préambule : — Ma visite a aujourd'hui un autre motif que le plaisir de rendre mes devoirs à votre sœur; je viens vousdemander si vous persistez à accomplir le vœu que vous avez fait pour votre second fds.

— Oui , Monsieur, répondit la marquise sans hésiter, mais d'une voix mourante.

— En ce cas, j'ai décidé qu'Estève entrerait au noviciat très prochainement , reprit M. de Blanquefort d'un ton bref; il est temps de commencer ses préparatifs de voyage ; il partira avec madame votre sœur.

Madame Godefroi regarda son beau-frère avec un geste de doute, de stupéfaction ; elle était tentée de prendre ses paroles comme

une raillerie, tant cette proposition démettre elle-même Estève en religion lui semblait étrange. La marquise avait mieux compris Tintention de son mari, et elle s'écria toute tremblante :

— Vous voulez que cet enfant parte avec ma sœur ; et où doit-elle lo mener , Monsieur ?

— Ne Tavez-vous pas deviné déjà? répondit froidement M. de Blanquefort; dans la maison dont l'un de mes proches parents, le révérend père Anselme, est prieur, àTabbaye de Châalis.

— Si loin de moi, mon Dieul si loin que je ne le reverrai jamais, murmura la Marquise avec désespoir. Ah ! Monsieur , j'avais espéré que vous ne me sépareriez pas ainsi de lui, qu'il me serait permis de le revoir quelquefois. Le sacrifice que vous ordonnez est au dessus de mes forces.

Le marquis la regarda fixement , et dit avec le môme calme : — Il dépend de vous

de ne pas Taccomplir. C'est vous qui avez décidé du sort Jde cet enfant, qui Tavez voué à IMeu; vous pouvez le lui reprendre: le pape vous relèvera de votre vœu.

— Ma sœur! s'écria madame Godefroi incapable de se contenir plus longtemps ; ma sœur, c'est le parti que vous dictent la raison, la justice, vos sentiments de mère. Quel scrupule, quelle frayeur insensée peut vous arrêter ?

— Oui, Madame, dites-le, ajouta le marquis sans détourner de dessus sa femme ses yeux animés d'une ironie cruelle, d'une fureur contenue ; si vous le pouvez, expliquez les scrupules de votre conscience et les pensées qui vous troublent.

La marquise garda le silence et se cacha le visage dans son mouchoir , comme pour étouffer ses pleurs. M. de Blanquefort reprit lentement :

— Vous vous taisez ! je n'insiste pas. Je ne m'attribue pas le droit de vous interroger comme un confesseur. Vous ne devez compte qu'àDieuet au père Damase del'état de votre âme. Vous venez de me faire connaître votre résolution, vous m'avez dit que vous persistiez dans le vœu qui vous fut dicté parla dévotion, la crainte de Dieu, la pensée du salut éternel. A présent que vous avez vous-même pour la seconde fois décidé du sort de votre fils, c'est à moi qu'appartient Texécution de votre vœu. La maison oùEstève doit faire profession est une des plus riches et des plus anciennes abbayes du royaume. J'ai été déterminé d'ailleurs par des liens de parenté. L'aïeule du prieur de Chàalis était uneBlanquefort. Le père Anselme est un religieux comme il n'y en a malheureusement plus guère aujourd'hui, zélé, fervent, sévère dans l'observation de la règle. S'il avait un peu moins de sainteté et un peu plus d'intrigue, il

serait aujourd'hui provincial de son ordre ; mais son ambition se borne à bien gouverner son abbaye. Voilà l'homme sous l'autorité duquel Estève doit passer sa vie. Vous voyez. Madame, que je suis entré dans vos pieuses intentions, et queje m'y suisen tout conformé. La marquise ne fit aucune objection. Elle s'était soumise, et un sombre accablement avait succédé à la première explosion de sa douleur. Madame Godefroi se taisait aussi, retenue par sa promesse, mais le cœur animé de sourdes résolu lions. L'énergie naturelle de son caractère lui faisait envisagersans crainte une explication violente avec le marquis, et considérer avec une amère compassion la , faiblesse, les mortelles angoisses, la morne résignation de sa sœur. Le marquis s'aperçut peut-être de ces dispositions; mais il n'eut pas l'air de remarquer la contenance indignée de madame Godefroi et le silence obstiné qu'elle gardait.

— Madame, lui dit-ildu ton le plus simple, il me reste à vous faire mes excuses pour rembarras que cet enfant va vous causer.

— Point du tout^ Monsieur, répondit-elle froidement ; en venant ici, j'avais espéré obtenir de vous et de sa mère la permission de l'emmener pour quelques mois à Paris.

— Cest à merveille ; une fois arrivé, vous le garderez quelques jours, si vous le jugez convenable, ensuite une personne de confiance pourra le conduire à Châalis.

— Non, non, ce n'est pas ainsi qu'il nous quittera, interrompit madame Godefroi avec un profond sentiment d'amertume ; si Estève ne peut échapper à son sort, si, pour accomplir le vœu de sa mère et votre volonté, il doit aller s'ensevelir dans un cloître , mon mari, mes enfants et moi, nous le conduirons jusqu'à la porte de l'abbaye de Châalis, nous recevrons ses derniers adieux, etil saura

du moins qu'il laisse derrière lui une famille qui le regrette.

A cette réponse, le marquis se tourna vers sa femme avec un geste violent, et lui dit : — Sur mon âme! on dirait, h entendre votre sœur, que je force votre volonté, et que je suis un père dénaturé, le tyran, le fléau de ma famille î

— Oh ! Monsieur! qui oserait le penser! s'écria la marquise d'une voix tremblante, qui oserait se plaindre! Ce nest pas moi, vous le voyez.

En entendant la malheureuse mère d'Estève protester ainsi de sa soumission, madame Godefroi détourna les yeux, et alla s'asseoir à l'écart. Le marquis, après avoir marché un moinent dans le salon, comme pour laisser à sa propre irritation le temps de se calmer, revint près de sa femme.

— Tout étant ainsi réglé et arrêté, je vais v.)us quitter, lui dit-il ; ce soir, j'annoncerai

dans le monde que cet enfant voué à Dieu, et que depuis longtemps on n'appelle plus que l'oblat, est près de ratifier la promesse que vous fîtes pour lui. C'est d'un grand exemple ; mais on connaît votre haute piété, et personne ne s'en étonnera.

Comme il s'avançait pour prendre aussi congé de madame Godefroi, elle se leva et vint à lui.— Monsieur, lui dit-elle, jedois partir dans quatre jours ; peut-être ne pourrezvous pas ici recevoir mes adieux ; demain , si vous voulez le permettre, j'irai vous les l'aire à Aix, chez vous, et embrasser une dernière Ibis mon neveu le comte Armand.

— Oui, Madame, répondit le marquis étonné de cette brusque détermination; demain , j'aurai l'honneur de vous recevoir.

Il sortit ; les deux femmes écoutèrent en

silence le bruit de ses pas se perdre dans l'escalier et la porte se refermer sur lui. Quand

la voiture eut roulé bruyamment hors de la cour, quand il fut décidément parti, madame Godefroi se rapprocha de sa sœur, et lui dit : — Vous n'avez osé défendre ni votre enfant, ni vous-même; et moi, retenue parvos frayeurs, par ma promesse, j'ai gardé le silence, je n'ai pu venir à votre secours, j'ai laissé faire M. de Blanquefort ; mais je vous le jure, il n'accomplira pas sans obstacle ses desseins : demain-, je le retrouverai.

— Que voulez-vous faire , grand Dieu ? s'écria madame de Blanquefort en sortant à ces mots de son anéantissement.

— Je veux aller trouver votre mari, répondit froidement madame Godefroi, je veux lui dire ce que je lui aurais dit aujourd'hui, si vous ne m'eussiez fermé la bouche. Soyez tranquille, vous neserez pas là ; vous et votre fils, vous serez à l'abri de ces emportements, de ces violences qui vous font trembler pour

la vie de tous deux ; moi, je ne crains rien.

— Mon Dieu î je suis donc perdue ! s'écria la marquise hors d'elle-même. Adélaïde, renoncez à votre résolution, je vous ensupplie. Vous ne voulez donc pas me croire quand je vous dis qu'il y va de ma vie et de l'honneur de notre famille ?

— C'est au nom de cet honneur que je parlerai, répliqua madame Godefroi ; c'est par la crainte du blâme, par le respect humain, par l'orgueil qui est son dieu, que j'attaquerai cet homme. Vos craintes vous aveuglent , il n'y a pas tant de péril que vous croyez à lui dire la vérité. Ce gentilhomme si jaloux de son honneur, ce magistrat intègre a su tromper le monde à force d'hypocrisie, donner à un sordide et détestable calcul Tapparence d'une tolérance pieuse. En sacrifiant son second fils, il a l'air de céder à vos intentions, et il satisfait impunément la haine abominable qu'il porte à son propre sang. Et vous ne

voulez pasqu'il tremble quand je le menacerai de dévoiler de telles iniquités, de dire tout ce que vous avez souffert depuis seize ans! J'irai le trouver, je le démasquerai, vous dis-je. Courage, ma sœur ! relevez-vous, envisagez votre situation. Que pouvez- vous craindre? Vous avez pour vous la vérité, la justice, la loi.

— Non, non, ma sœur, s'écria la marquise en proie à une agitation effrayante ; non : l'apparence vous abuse.

Et , se jetant impétueusement à genoux, elle ajouta : — M. de Blanquefort a été sévère, inflexible jusqu'à la cruauté, mais il a été juste... il a été juste en chassant de sa maison l'enfant qui n'est pas le sien ! . . .

Cette déclaration, cet aveu d'une faute qu elle n'avait pas même soupçonnée, frappèrent madame Godefroi comme un éclair , un coup de foudre ; elle vit d'un regard l'entière vérité et toute l'étendue du malheur de

la marquise. Penchée sur celle femme qui sanglotait à ses pieds, et, pâle, tremblante elle-même de saisissement, elle la releva et la serra contre son sein. Quand les sanglots qui couvraient sa voix se furent apaisés, elle lui dit: — Mais votre mari s'est vengé... Celui que vous avez aimé n'existe plus.

— M. ée Blanquefort s'est fait justice deses propres mains, répondit la marquise avec un calme encore plus effrayant que les transports de douleur qu'elle venait d'éprouver ; oui, il a été tout ensemble le juge et lebourreau... et, quand tout a été fini, il a traîné sous mes yeux le corps sanglant de celui qu'il venait d'assassiner. C'est aujourd'hui le funeste anniversaire de cette mort.

— Ah! malheureuse, malheureuse ! murmura madame Godefroi.

— Vous voyez, ma sœur, quel a été le châtiment de ma faute , reprit la marquise, châtiment terrible et qui n'est pas retombé

sur moi seule! J'ai offert le reste de ma vie en expiation, et Dieu, dans sa miséricorde, m'a recueillie. Quand ce pauvre enfant est venu au monde, je l'ai donné à lui pour le sauver, je l'ai remis entre ses bras pour qu'il le défendit, car je ne pouvais moi-même le protéger et le défendre. Que serions-nous devenus, Seigneur, si vous n'aviez eu pitié de ma détresse et accepté mon repentir !

— Hélas! dit madame Godefroi, pourquoi ne vous êtes-vous pas souvenue qu'il y avait une personne au monde près de laquelle vous pouviez vous réfugier ? Pourquoi n'êtes-vous pas venue me trouver avec votre enfant ?

— J'en eus la pensée, ma sœur, mais M. de Blanquefort ne m'aurait pas laissé vivre en paix près devons. Sa vengeance n'aurait pas été assouvie si j'eusse trouvé pour ce malheureux enfant des protecteurs, une famille. Il le hait comme le témoignage vivant de ma honte et de son déshonneur, et^ n'en doutez

point, il se serait une seconde fois venge Estève serait mort desamain,si je ne Teusse, pour ainsi dire, retiré de ce monde en le vouant à Dieu.

— Ce vœu a satisfait sa justice , sinon sa vengeance, dit tristement madame Godefroi ; en faisant profession, Estève renonce à tout l'héritage de celui dont il est fils aux yeux du

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monde et delà loi ; il quitte jusqu'à son nom; Estève de Blanquefort ne sera plus que le frère Estève. Mais pourquoi le marquis exiget-il que son sort s'accomplisse dès à présent? Pourquoi ne le laisse-t-il pas., pendant q uelques années encore, vivre ici près devons, comme il a si longtemps vécu? Peut-être vos instances, vos prières, les miennes, obtiendront-elles ce délai.

— Non, non ^ ma sœur , répondit la marquise ; je comprends les préoccupations de son esprit , il craint de mourir avant d'avoir assuré l'accomplissement d'une promesse

dont notre saint père le pape peut me relever ; il veut qu Estève soit engagé par des vœux irrévocables avant que mon fds aîné devienne le chef de la famille.

— Il faut se soumettre, dit madame Godefroi , abattue sous le coup de ces fatales révélations. Maintenant, ma sœur, je n'ai plus de conseils à vous donner ; mais vous trouverez toujours près de moi des consolations, des secours : dans la situation terrible où vous êtes, que puis-je pour vous , que voulez-vous que je fasse?

— Rien, plus rien, ma chère Adélaïde, répondit la marquise en baissant la tôte avec un geste de repentir , de profonde humilité ; je n'ose même plus vous demander votre amitié; vous avez toujours été une femme sage , une épouse fidèle , et vous devez mépriser au fond de votre âme la malheureuse qui a trahi son devoir.

— Cécile , ma chère Cécile , est-il rien au

monde qui puisse vous oter mon affection ? s'écria madame Godefroi ; ah ! fussiez* vous mille fois plus coupable, fussiez-vous méprisée, repoussée par tous, votre sœur vous resterait et vous aimerait encore.

Elles se jetèrent dans les bras lune de l'autre en fondant en larmes, comme autrefois à la porte du couvent des bénédictines , lorsqu'elles prononçaient de si tristes adieux 5 mais alors une vague espérance était au fond de cette désolation, une résolution énergique pouvait les sauver, et maintenant, à bout de leur avenir , elles pleuraient sur des malheurs à jamais irréparables.

— Ma sœur , dit enfin la marquise en réprimant sa douleur et son attendrissement, soyons calmes ; j'ai peu de temps pour tout ce qui me reste à faire. Et d'abord , c'est à vous que je dois adresser une prière , c'est à vous que je vais demander une promesse. Vous allez emmener cet enfant ; songez , hé-

las! que le contact du monde ei jusqu'à vos soins pourraient lui être funestes , songez que sa perte et son salut dépendent de sa foi. Adélaïde, la promesse que j'ose exiger vous paraîtra bizarre , elle vous blessera peut-être ; mais pardonnez aux grévisions, aux frayeurs d'une mère. Vous n'avez pas nos croyances, ma sœur , vous raisonnez sur les mystères que nous adorons ; un mot échappé de votre bouche pourrait jeter un doute dans l'âme d'Estève , et la remplir de trouble et de regrets ; un seul regard jeté hors du cloître, où il doit passer sa vie, pourrait lui laisser quelque fatal souvenir. Prometiez-moi de l'en préserver, promettez-moi que le pauvre oblat ne traversera seulement vas cette Babylone où vous vivez ; promettez-moi de ne pas lui donner même l'espérance de vous revoir en le quittant au seuil de l'abbaye de Châalis . . .

— Je vous le promets , ma sœur , répondit madame'Godefroi .

— A présent, laissez-moi seule, ma chère Adélaïde , reprit la marquise ; j'ai besoin de prier Dieu. Dans une heure, vous viendrez me retrouver avec mon fils et l'abbé Girou.

Elle alla s'enfermer dans sa chambre. Rien encore n'avait transpiré dans la maison. L'abbé était descendu au jardin pour lire son bréviaire. Estève , n'ayant pas trouvé sa mère au salon, se promenait tristement pendant sa récréation, et réfléchissait peutêtre à cette nouvelle visite du marquis, pendant laquelle il avait inutilement attendu l'ordre de descendre pour rendre ses devoirs à son père.

Au bout d'une heure, madame Godefroi entra silencieusement chez la marquise ; Estève la suivait avec l'abbé Girou. Madame de Blanquefort était assise devant son prie-dieu ; une pâleur elfrayante couvrait ses traits décomposés comme ceux d'une mourante;

pourtant elle paraissait calme, et Taceent de sa Toix, ordinairement bas et voilé, semblait plus distinct et plus ferme. Elle dit à Estève d'approcher ; il se mit à genoux près d'elle, sur le prie-dieu. Alors , sans faiblesse , sans émotion apparente, soutenue par cet immense amour de mère qui lui commandait de renfermer toutes ses douleurs , d'étouffer son désespoir pour rendre plus facile le sacrifice de cet enfant, dont l'âme allait frémir à ses premières paroles , elle annonça à Estève qu'il devait partir avec sa tante , et que très prochainement il entrerait au noviciat chez les pères bénédictins de Châalis.

A cette nouvelle , le pauvre enfant baissa la tête tout éperdu, et se prit à pleurer amèrement. Il y eut un silence. Madame Godefroi se cachait la figure dans son mouchoir; l'abbé Girou essuyait en tremblant les grosses larmes qui coulaient sur son visage vénérable ; la marquise seule paraissait calme,

et son regard , attaché sur le Christ qui surmontait son prie-dieu , avait une expression ineffable de souffrance contenue et de sombre sérénité.

— Mon enfant , dit-elle avec douceur, en réprimant tous les signes d'un attendrissement qui aurait augmenté la douleur d'Estève , mon enfant , pourquoi pleurez-vous ainsi? pourquoi votre cœur se révolte-t-il à la pensée de me quitter? Vous allez consacrer votre vie à Dieu, auquel je vous ai donné ^ant votre naissance ; vous allez trouver votre père spirituel, vos frères en religion, toute une famille unie par la charité , par des liens de paix et d'amour. Peut-être un our aurai-je le bonheur de vous revoir dans 1 sainte maison où vous êtes près d'entrer ; lais si cette consolation m'était refusée, si je venais à mourir loin de vous , adorez^ la volonté suprême , et songez qu'il n'est point de séparation éternelle pour ceux qui ont

vécu clans la pensée du salut ; songez que je serai allée vous attendre dans le ciel , aux pieds de Dieu.

Elle se tut épuisée, à bout de ses forces, mais non de son dévouement , de sa résignation. D'un signe, elle pria Fabbé d'emmener Estève, car elle pensa qu'il achèverait plus promptement de se calmer hors de sa présence, et que, revenu de ce premier mouvement, il pourrait être consolé et persuadé par les exhortations du vieux prêtre. En effet, le soir même, Estève, quoique profondément triste et malheureux de quitter sa mère, songeait sans répulsion et sans effroi à la nouvelle vie qui l'attendait; il était déjà accoutumé à l'idée de revêtir la coule et l'aumusse des bénédictins de Châalis.

La marquise était restée seule avec sa sœur. Immobile à la même place, et trop faible pour parler ou faire une lecture, elle semblait prier mentalement. De temps eu

temps madame Godefroi prenait un livre posé sur le prie-dieu, et lui lisait à haute voix quelques morceaux de V Imitation, La Babeau pleurait tout bas dans un coin de la chambre. Avant de se retirer, madame Godefroi s'agenouilla près du lit de sa sœur, qui venait de se coucher, et lui dit : — Je donnerais bien des années de ma vie pour vous sauver toutes ces angoisses; mais je ne puis rien, mon Dieu ! Pourtant il dépend de moi de retarder cette cruelle séparation. Je devais partir dans quatre jours ; je resterai plus longtemps, bien plus longtemps, je resterai tant qu'on ne viendra pas me chercher de Paris.

— Non, ma chère sœur, répondit la marquise d'une voix faible, et en serrant la main de la vieille dame contre son visage livide et froid, non, cette situation ne peut se prolonger; ou ne peut vivre dans l'attente e^

la prévision d'une séparation si douloureuse. Mes forces y succomberaient.

Toute la journée du lendemain se passa tranquillement. Madame de Blanquefort retint son fils auprès d'elle et lui parla longuement de sa vocation, de ses devoirs, de son avenir. Madame Godefroi et Fabbé Técoutaient, touchés jusqu'aux larmes et frappés de surprise, car il s'était opéré en elle une singulière et merveilleuse transformation. Cette femme, qui jusqu'alors avait fait consister ia religion dans de minutieuses pratiques de dévotion, dans de cruelles austérités, dans l'étroite observation d'inutijes devoirs, s'élevait tout à coup aux sublimes hauteurs de la philosophie chrétienne. Elle trouvait, pour raffermir l'âme de son fils, des pensées, des paroles telles que Dieu en inspirait à la pieuse mère de saint Augustin. Estève, agenouillé près du lit, recueillait ces discours avec une avide et douloureuse attention;

— lésinais c'était moins le sens élevé, profond, qui se gravait dans sa mémoire, que l'accent de la marquise, que cette voix entrecoupée dont les inflexions étaient si pleines de tendresse et de persuasion.

La fermeté, l'abnégation de madame de Blanquefort ne se démentirent pas pendant les tristes jours qui précédèrent le départ d'Estève. L'instinct de satendresse trouva sûrement tous les moyens d'adoucir pour lui cette séparation, qu'elle envisageait avec autant d'effroi que le terme de sa propre vie. L'abbé Girou eut moins de force ; son cœur se brisait à la pensée de quitter cet enfant, objet de si tristes soins, et il ne pouvait dissimuler sa profonde affliction.

Enfin, le moment fatal arriva. Aux premières clartés d'un beau jour de septembre, la voiture de madame Godefroi roula dans la cour de la Tuzelle. Déjà l'on avait chargé les bagages ; le postillon était en selle et faisait

siffler son fouet; les chevaux, impatients, battaient le pavé avec de sourds hennissements. — Madame Godefroi parut sur le perron. — L'abbé la suivait avec Estève.

— Monsieur, dit-elle en lui serrant la main, je vous recommande ma sœur...

La marquise s'avança la dernière. Elle ne jeta qu'un regard sur la voiture, et, serrant son fils dans ses bras, elle lui dit : — Estève, tous les jours de ta vie, souviens-toi de ta pauvre mère, et prie Dieu pour elle ! .. .

A ces mots, elle le remit par un brusque mouvement à madame Godefroi, et rentra précipitamment. — Une minute après, Estève sanglotait, le front appuyé sur Tépaule de sa tante, et le carrosse roulait sur la grande route de Paris.

A dix lieues de Paris, dans les riches plaines de l'ancien duché de Valois et aux environs d'Ermenonville, il existe, au milieu des bois, un vaste édifice dont la construction date du dernier siècle. A l'entour gisent d'immenses ruiner, des marbres brisés, des

sculptures mutilées et verdâtres ; quelques colonnes sont encore debout parmi ces décombres, dont la masse entière est dominée par une svelte tourelle. Cet édifice est le palais abbatial, et ces ruines, tout ce qui reste de l'antique monastère de Châalis.

L'abbaye de Châalis, fondée par le roi Louis-le-Gros, appartenait à des moines de l'ordre de Citeaux et de la fdiation de Pontigny. Les guerres civiles, les invasions étrangères, toutes les sanglantes réactions dont le duché de Valois fut le théâtre pendant trois siècles, avaient laissé debout et dans toute sa splendeur cette maison, qui présentait des chefs-d'œuvre d'architecture de toutes les époques. Quelques années avant la révolution, elle était encore un des plus beaux monuments religieux des environs de Paris. Les bénédictins de Châalis ne pratiquaient point les mêmes austérités que les moines réformés de l'ordre de Citeaux. Ils n'observaient

pas, comme les Feuillants, une cx)ntinuelle abstinence, un silence perpétuel; ils ne dormaient pas sur un sac de paille, et ne se levaient pas au milieu de la nuit pour dire l'office, comme les Trappistes. Le travail intellectuel, les savantes études, n'étaient pas non plus d'obligation chez eux comme dans les congrégations de Saint-Maur et de Cluny. Leur vie, exempte de ces mortifications incessantes, de ces patients labeurs, devait, selon l'esprit de la règle, s'écouler dans la simple observation des trois vœux religieux.

L'abbé Girou ne s'était pas trompé dans ses prévisions : son élève n'éprouva, en arrivant au seuil de l'abbaye de Châalis, aucune de ces défaillances qui saisissent les âmes les plus ferventes au moment de quitter le monde dont elles emportent quelque souvenir. Estève n'avait pas même entrevu ce monde auquel il allait renoncer ; rien n'existait pour lui hors du cloître, rien qu'une maison soli-

taire où vivaient une sainte femme, un vieux prêtre, objets de sa vénéralion et de son amour. Son cœur se les rappelait sans cesse, mais il se résignait avec une pieuse soumission à la volonté de sa mère, qui l'avait éloigné d'elle pour le donner tout entier à Dieu.

Madame Godefroi avait religieusement rempli sa promesse; sans s'arrêter, sans se détourner un moment pour embrasser sa famille, elle avait conduit Estève à l'abbaye de Châalis. Là, au moment de le quitter, elle se souvint encore des dernières recommandations de sa sœur, et, contenant ses inquiétudes, ses funestes prévisions, elle dit simplement au pauvre oblat :

— Mon cher enfant, vous voici dans la retraite que votre mère a choisie pour vous mettre à l'abri des vicissitudes qui troublent notre vie ici-bas. Sans doute, vous y trouverez la paix, un inaltérable bonheur. Si par-

fois, cependant, vous ressentiez quelque alfliction, s'il y avait dans votre existence des jours d'amertume, de dégoût, de secrète désolation, souvenez-vous qu'il y a aussi dans la vie du monde de grandes peines, et qu'il n'est pas donné à l'homme d'être heureux sur la terre. Chaque année, mon enfant, je reviendrai vous voir, et quelque jour peutêtre aurai-je le bonheur de vous amener votre mère et le bon abbé Girou.

Ces paroles tendres et calmes, ces adieux mêlés d'espérance, laissèrent dans l'âme d'Estève une joie triste, et tempérèrent l'impression d'abattement, de vague frayeur, qu'il ressentit en se trouvant seul tout à coup et abandonné à lui-même pour la première fois de sa vie. Debout à l'une des fenêtres de la maison située en avant de l'abbaye et qu'on appelait le logis des hôtes, il suivit d'un regard plein de larmes le carrosse de madame Godefroi ; puis, se tournant vers le

frère convers qui l'attendait pour l'introduire dans l'intérieur du monastère, il lui dit avec une douceur mélancolique :

— Mon frère, je suis prêt k vous suivre.

Le convers l'emmena à travers une vaste cour plantée de tilleuls, et au fond de laquelle on apercevait l'entrée du grand cloître. Un silence profond régnait dans cette enceinte riante et solitaire qui précédait les édifices claustraux. Le ciel était d'un bleu tranquille ; un doux soleil de septembre brillait sur les gazons reverdis par les premières pluies d'automne; il y avait dans l'air comme une influence radieuse et sereine qui était en harmonie avec le calme de ce séjour. En pénétrant dans le grand cloître, Estève s'arrêta saisi d'étonnement et d'admiration : les profondes voûtes étaient soutenues par des arcs en ogive dont les rinceaux élégants étaient à demi cachés soij^ une multitude de guirlandes naturelles; les rameaux délicats de la

grenadine, les fleurs ctoilées du jasmin brodaient toutes les pierres et égayaient les tons grisâtres de ces antiques murs. Le préau était arrangé en parterre, çt les fleurs les plus rares s'épanouissaient entre des bordures de buis capricieusement taillées.

— Quel beau jardin! s'écria Estève ; c'est comme un paradis terrestre.

— Ce sont nos pères qui l'ont arrangé ainsi, dit le convers; ils viennent s'y promener après les offices ; malheureusement l'hiver séchera bientôt toutes ces belles fleurs; leurs révérences n'auront plus que celles de l'orangerie. Mais allons, allons, mon cher frère ; vous oubliez que sa paternité vous attend.

Estève suivit son guide avec une émotion que chaque instant augmentait, mais dans laquelle il n'y avait aucune amertume, aucune crainte; c'était plutôt un vague attendrissement, un respect religieux. Dans Tes-

calier, dans les galeries qu'il dut traverser pour arriver chez le prieur^ il rencontra quelques moines, devant lesquels il s'inclina en tremblant, et qui lui rendirent amicalement son salut. Le frère convers s'arrêta enfin devant une porte, au fond de la galerie qu'on appelait le grand dortoir, et frappa un léger coup contrôle panneau; puis, se rangeant pour laisser passer Estève, il lui dit à voix basse : — N'oubliez pas , mon frère , qu'en parlant à notre prieur, vous devez toujours l'appeler votre révérence ou votre paternité.

Estève entra le regard baissé, le cœur palpitant, et resta debout près de la porte qui venait de se refermer derrière lui. Bien qu'il n'osât lever les yeux, il apercevait pourtant à l'autre extrémité de la cellule un religieux qui lisait assis dans un fauteuil profond, et les pieds commodément appuyés sur un coussin. Les rideaux blancs de la fenêtre

étaient baissés, un jour paisible tombait sur cette figure immobile et remplissait la cellule, où l'on respirait comme une taible od^ur d'encens. Une exquise propreté, un ordre minutieux, régnaient dans l'arrangement du mobilier, qui était simple et d'un goût ancien. Il y avait dans l'atmosphère, dans les recherches modestes de ce séjour dans Taspect de ce moine tranquillement occupé, un air de béatitude monacale qui aurait raffermi l'âme d'Estève, si elle eût été troublée par quelque regret, quelque hésitation ; mais le pauvre enfant n'avait pas besoin d'être soutenu dans sa vocation : il arrivait sans crainte, sans défiance, peut-être comme jamais aucun novice, quelque ferme que fût sa résolution, n'était entré dans les murs de Châalis.

— Soyez le bien-venu, mon cher fils, dit le prieur en se levant à demi pour donner à Eslève sa bénédiction pastorale.

A ce geste, que les gens du monde eussent pris pour un salut, Estève fléchit les genoux, et courba la tête avec une émotion profonde. La bénédiction du prieur était pour lui comme une première consécration; il accomplissait, en la recevant, le premier acte de sa vie religieuse. L'absence de tous ceux qu'il aimait, Tisolement où il était resté après le départ de madame Godefroi, avaient disposé son âme à se réfugier promptement dans de nouvelles affections, à implorer pour ainsi dire l'amitié, l'appui de ces étrangers au milieu desquels il venait vivre. En voyant celui qu'il appelait son père spirituel, il pensa retrouver un maître indulgent, un ami comme Tabbé Girou, et par un mouvement spontané il toucha de ses lèvres la main qu'étendait sur lui le père Anselme. Le moine regarda fixement et avec une sorte de surprise cet enfant qui, incliné à ses pieds, versait des larmes d'alUndrisscmcnt; puis il dit grave-

ment, comme s'il eût voulu réprimer les manifestations auxquelles Estève se laissait aller :

— Asseyez- vous, mon fils; quand j'aurai fini ma lecture, je vous parlerai.

Estève s'assit à l'écart, dans Tembrasure d'une fenêtre qui donnait sur le grand cloître. Heureusement il y avait en lui, comme chez la plupart des très jeunes gens, une mobilité d'idées oui atténiiait la violence de ses impressions : une sérénité mélancolique succéda bientôt aux émotions qui l'avaient si profondément troublé. Il n'éprouva plus que l'espèce d'anxiété qui naît d'une attente longtemps prolongée. Tandis qu'il était là, immobile sur son siège, osant a peine lever les yeux, le [)rieur continuait sa lecture lentement, sans distraction, comme s'il eût été absolument seul.

Le père Anselme n'avait pas une de ces figures hâves et blêmes qui décèlent les tra*

vaux, les continuelles macérations de la vie ascétique; mais il ne présentait pas non plus le type du moine abruti dans l'indolence et la sensualité. Il avait le léger embonpoint, le teint frais et fleuri d'un homme sur le retour de l'âge et dont la vie s'est écoulée à l'ombre du cloître, dans de sédentaires devoirs. Au premier aspect, on l'eût pris pour un bon bénédictin enseveli corps et âme dans les douces quiétudes de l'existence monacale cependant, lorsqu'il relevait son front haut et sévère, lorsqu'il manifestait sa pensée, ne fût-ce que par le geste ou le regard, on reconnaissait en lui l'intelligence, la iermeté d'un esprit supérieur; on comprenait qu'il avait le sentiment intime de sa dignité et l'habitude d'un pouvoir absolu. A mesure qu'Estève l'observait, une vague frayeur succédait à sa confiance ; il commençait à craindre ce père aux mains duquel il venait se remettre. Pour se distraire de cette pénible

impression, il tourna ses regards vers le rioître. Quelques moines se promenaient sous \^s arceaux en attendant l'heure d'aller au chœur ; d'autres moines arrivèrent successivement, et bientôt une partie de la communauté se trouva réunie.

L'entrée du grand cloître était interdite aux novices, qui, séparés des religieux profès pendant les études et les récréations, ne les voyaient qu'au réfectoire et à l'église. Les pères assemblés en ce moment dans le cloître étaient tous d'un âge mûr; quelques-uns paraissaient avoir atteint l'extrême vieillesse. Estève regardait avec un singulier intérêt, une grande curiosité, toutes ces figures. Il remarqua avec étonnement que les religieux ne se parlaient pas; chacun semblait demeurer dans un isolement volontaire et ne point se soucier de la présence ou de l'entretien des autres. En effet, le contact obligé et perpétuel dans tous les actes de

leur vie avait éteint ou du moins fort affaibli chez eux rinstinct de la sociabilité; sous ce rapport, ils avaient une déplorable similitude avec les pauvres insensés, qui, toujours ensemble, n'ont pourtant aucune communication de sentiments ou de pensées, chacun demeurant absorbé dans son idée fixe et sa triste individualité.

La plupart des religieux marchaient lentement, les bras croisés, la tête inclinée, comme s'ils commençaient déjà à réciter mentalement les prières qu'ils allaient bientôt psalmodier dans le chœur. D'autres lisaient assis à l'écart, d'autres encore allaient et venaient dans le parterre, îa bêche ou l'arrosoir à la main, et s'empressaient de donner en passant quelques soins à ces belles fleurs qu'ils semblaient cultiver avec une sorte d'amour. Mais, en se livrant à ces occupations, à ces délassements, ils se regardaient à peine. Ceux même qu'une commune

passion pour l'horticulture réunissait dans les allées étroites du parterre, autour des plantes rares, des fleurs magnifiques, objets de leur admiration, de leur continuelle sollicitude, s'adonnaient à ces soins avec une activité silencieuse.

La voix du père Anselme arracha enfin Estève à ses observations. Il se leva vivement, et, reportant ses regards dans l'intérieur de la cellule, il se trouva en face de la figure imposante et grave du prieur. Alors, pour la seconde fois, il s'inclina, le cœur plein de soumission, d'humilité, de foi vive et sincère.

— Mon fils, dit le .père Anselme, je savais depuis longtemps que le dessein de vos parents était de vous envoyer dans notre maison, mais je ne vous attendais pas encore. Rendons grâce à Dieu, qui vous a inspiré de venir droit à nous. Celui qui, pour arriver au cloître, veut passer par les voies du monde,

risque de se perdre avant d'être au but. Une vocation tardive n'est jamais une bonne vocation, et ce n'est qu'à votre âge qu'on embrasse sans peine notre saint état. Votre intention est sans doute de prendre bientôt l'habit?

-— Je suis ici pour me soumettre en tout aux conseils, aux volontés de votre révérence, répondit Estève d'une voix timide.

— Bien. Mais, avant de revêtir Thabit de saint Benoît, savez-vous, mon cher fils, à quoi vous vous engagez?

— Oui, mon père, je le sais.

— Vous connaissez les obligations, les devoirs de la vie religieuse ; on vous en a expliqué l'étendue et la rigueur, continua le prieur d'une voix lente et grave; maintenant c'est à moi, votre supérieur, votre père selon Dieu, de vous les rappeler une dernière fois avantde vous admettre dans notre sainte maison. Les trois vœux que vous allez pro-

noncer sont irrévocables. Celui qui lès violerait subirait en ce monde un châtiment terrible, et serait condamné dans l'autre pour réternité. Comprenez-vous bien votre sacrifice et vos engagements?

— Je les comprends, mon père, et je m'y soumets avec joie.

— Êtes-vous prêt à accomplir rigoureusement le vœu de pauvreté ?

— Oui, mon père, répondit Estève en jetant un regard involontaire sur le confortable ameublement de la cellule ; oui, je renonce à tous les biens de ce monde; désormais je ne posséderai plus rien, pas même le saint habit que je dois revêtir, et qui, comme tout ce qu'on me prêtera pour mon usage, appartient à la communauté.

— Savez- vous aussi à quoi vous engage le vœu d'obéissance?

— Je sais, mon père, qu'il m'oblige au sa-

cri fi ce entier de ma volonté et h une soumission passive envers mes supérieurs.

— Et le troisième vœu, mon fils, le vœu de chasteté? Songez qu'il suffit, pour le violer, pour perdre votre âme, d'une pensée impure, d'un seul regard, d'une tentation involontaire, et dites-moi si vous vous sentez assez de vertu pour le garder?

A cette question, un sentiment instinctif de pudeur fit rougir le front d'Estève, et il répondit d'une voix plus basse :

— Oui, mon père, je me garderai de toute souillure .

Un léger sourire passa sur les lèvres du père Anselme ; il devina cette sainte innocence, qui n'avait trouvé qu'un sens vague à ses paroles, et il en eut quelque étonnement : c'était la première fois qu'un novice arrivait à lui sans avoir laissé en chemin quelque lambeau de sa robe baptismale.

— Mon fils, dit-il avec une satisfaction se-

crête, vous resterez parmi nous, puisque telle est votre terme vocation. Dans deux jours, vous prendrez Thabit et vous entrerez au noviciat. En attendant, allez trouver le père-maître et obéissez à ses instructions.

En disant ces mots, il agita une clochette d'argent posée sur sa table. Aussitôt le convers, qui attendait dehors, entr'ouvrit discrètement la porte et montra* sa béate figure. Apparemment il avait déjà reçu des ordres, car^ sans explications et sur un geste du prieur, il fit sa génuflexion et emmena Esté ve.

Le quartier des novices était dans la partie de l'abbaye qu'on appelait le petit cloître. C'était un ancien édifice, le plus ancien peutêtre de celte masse de constructions dont les passages, les escaliers, les longs corridors, formaient un labyrinthe où Estève se serait

égaré sans le secours de son guide. D'abord il avait garJé le silence, comme s'il eût craint d'éveiller les échos de ces voûtes sonores sous lesquelles retentissaient ses pas. 11 marchait, recueilli dans rétonnement de sa situation et dans l'admiration de tout ce qu'il voyait. De temps en temps, le convers l'arrêtait pour lui faire remarquer avec une vanité monacale et sournoise les splendeurs de la maison. Ils saluèrent en passant beaucoup de saintes images; ils firent bien des génuflexions avant d'arriver à la cellule du maître des novices. Enfin le convers s'arrêta au fond d'un long corridor sur lequel s'ouvraient de chaque côté de petites portes cintrées.

— C'est ici le dortoir des novices, dit-il avec un soupir. Hélas! mon frère, vous y trouverez beaucoup de cellules vides ; nous sommes dans un siècle de folie et d'impiété, il n'y a plus de religion. Lorsque j'entrai dans cette maison, il y aura trente ans vienne

T. I. il

la fête de Tapôtre saint Pierre, chaque chambre de ce dortoir était occupée, il avait fallu mettre des novices dans le troisième cloître ; mais aujourd'hui on n'est pas en peine pour leur faire place , et le révérend père Bruno n'a pas besoin d'aide pour les instruire et les gouverner.

En effet , il n'y avait plus à l'abbaye de Châalis qu'un petit nombre de novices. Leur maître, le père Bruno, était un vieillard alerte et gai , dont la bonne humeur était passée en proverbe dans la maison. L'habitude de vivre avec des jeunes gens, l'espèce d'activité à laquelle ses fonctions l'obligeaient , l'avaient préservé du plus terrible fléau de la vie religieuse, de l'ennui qui dévore les moines. Il embrassa Estève après lui avoir donné sa bénédiction , et lui dit en souriant :

— Vous êtes tout ému, mon cher fils; cela ne me surprend pas, c'est toujours ainsi.

Bien qu'on soit sûr de trouver dans cette maison l'abondance de tous les biens spirituels et temporels, on n'y entre pas sans crainte; aiais cette angoisse passe vite, vous vous ferez bientôt à la vie qu'on mène parmi nous. Qiie vous a commandé notre prieur?

— D'obéir aux ordres de votre révérence, répondit Estève , encouragé par cet accueil.

— Je tâcherai de répondre aux intentions de sa paternité. D'abord, mon cher fils, vous allez prendre possession de votre cellule.

En parlant ainsi, le père Bruno conduisit lui-même Estève dans une chambrette en tout semblable à la sienne et à celle du prieur. La règle ne taisait aucune distinction, et permettait les mêmes recherches aux simples novices et aux grands dignitaires de l'ordre. Estève contempla avec une saiisfaclion naïve cette cellule riante où il allait vi-

vre, et, comme Tavait prévu l'abbc Giioii, il ne lui vint pas à l'esprit que c'était une prison plus forte , plus terrible que celles qui sont environnées de sombres murailles et fermées d'une triple porte. Il en fit lentement le tour comme pour s'y établir, et, en jetant les yeux vers le chevet du lit, il aper- ' çut quelque chose dont la vue le fit tressaillir : c'était la robe et le scapulaire des bénédictins, l'habit qu'il allait bientôt revêtir.

Le père Bruno prit la robe et la lui mon- , tra.— Elle est toute neuve , mon cher fils, dit-il d'un air riant; soyez tranquille, je ne vous ordonnerai jamais de porter la défroque d'autrui; notre vêtement est toujours propre et neuf. Les bénédictins se gardent bien d'imiter sur ce point les ordres mendiants. L'habit de saint Benoît ne doit pas ressembler aux mutandes du frère Pascal, qui, après vingt ans de service, duraient encore, rapiécées sur toutes les coutures, et si

épaisses , qu'elles étaient à l'épreuve du fer et de la balle comme la peau du rhinocéros. Le l'ait est vrai ; il s'est passé il y a environ trois cents ans ; les annales des Franciscains en font loi.

Ces façons induli^enteset familières gagnèrent.promptement la confiance d'Estève ; au bout d'un quart d'heure, il était tout à fait à son aise avec le père Bruno. Le maître des novices avait ainsi retenu bien des âmes et soutenu plus d'une vocation chancelante au milieu des premières épreuves de la vie religieuse. Il agissait ainsi sans hypocrisie, sans calcul , par un instinct naturel de bienveillance et de bonté. Cette fatale douceur était au fond plus cruelle qu'une rigueur inexorable ; elle empêchait les novices de sentir tout le poids de leurs devoirs j ils ne reculaient pas dans cette voie facile , et ils arrivai.ent sans abattement , sans frayeur , au moment de l'éternel sacrifice qui leur eut

peut-être fait horreur s'ils en avaient connu toute rétendue.

Le père Bruno était un répertoire vivant de toutes les histoires et anecdotes monastiques qui pouvaient se raconter sans tort et sans scandale pour le prochain. Il les répétait pour ramusement et non pour l'édification de ceux qui l'écoutaient. Le peu de science théologique qu'il enseignait à ses disciples était comme un accessoire ; il aurait vu presque avec peine qu'ils fussent studieux; tout leur temps se passait dans l'accomplissement de pratiques religieuses qui n'avaient rien de pénible, et dans les oisives distractions que permettait la règle. Le quartier des novices était ainsi un séjour où régnaient la paix et le contentement , et les jeunes frères qu'on y rencontrait avaient une physionomie bien différente de celle des pères qu'Estève avait aperçus dans le grand cloître.

Pendant que le père Bruno installait Estève dans sa cellule, une cloche se lit entendre. A cet appel, il y eut un certain mouvement sous les voûtes de l'abbaye , dans ces galeries si vastes que , malgré la présence de tant de moines , elles semblaient encore vides et désertes.

— Nous allons descendre au chœur , mon cher fils , dit le père Bruno en poussant la porte de la cellule.

Les autres portes s'étaient déjà ouvertes, et les novices se rassemblaient dans le corridor. Ce n'était pas sans raison que le convers avait déploré Téloignement de la génération présente pour l'état religieux; jamais le pèremaître n'avait gouverné un troupeau si peu nombreux ; il y avait à peine une douzaine de novices à l'abbaye de Cliâalis. Dès qu'Estève parut , il se vit entouré de cet essaim curieux et babillard. Tous lui serrèrent la

main en répétant : — Soyez le bien-venu panni nous, cher frère.

La plupart avaient tout au plus son âge, et semblaient conserver Tétourderie , l'insouciante gaîtë de Tadolescence. Ils se prirent à parler tous ensemble comme des écoliers échappés de la classe; mais un coup que le père Bruno frappa avec la main sur son bréviaire leur imposa silence.

— ^ïes chers fds, dit le père-maître, pour célébrer l'arrivée de ce nouveau frère , je vous donne récréation le reste du jour. Mais allons d'abord rendre grâce à Dieu et dire l'office.

En entrant dans l'église , Estève se j^rosterna ébloui. Depuis qu'il était allé, tout enfant, entendre les orgues dans la cathédrale d'Aix, il n^avait plus assisté aux cérémonies du culte; ses souvenirs ne lui retraçaient que la modeste chapelle où il priait chaque jour à côté de sa mère , et il n'avait aucune idée

des magnificences que renfermait l'église abbatiale de Cbâalis. Agenouillé à la dernière place dans le chœur, il oubliait de suivre l'office, et, regardant autour de lui avec une religieuse admiration, il disait en son cœur : — C'est ici le saint des saints , le tabernacle dont parle l'Écriture ! C'est ici la maison de Dieu !

En effet, le tableau était imposant. Le soleil , à son déclin , inondait de lumière la grande nef et les bas côtés de l'église , dont la porte ouverte laissait apercevoir un coin du paysage et au delà de vaporeux lointains. Cette partie de l'édifice était déserte ; parfois Cependant d'austères figures semblaient apparaître entre les piliers, au milieu des dorures éclatantes , sous le reflet des vitraux : c'étaient celles des saints et des apôtres sous l'invocation desquels étaient placés les vingtdeux autels des nefs latérales. L'enceinte oii psalmodiaient en ce moment les moines était

(l'un style encore plus riche , plus splendidement beau : des boiseries d'un travail exquis , des tableaux , des tentures précieuses couvraient entièrement la pierre. Les murs du sanctuaire étaient pour ainsi dire à jour. Les hautes travées servaient comme de cadre aux immenses fenêtres à rosaces et à colonnettes dont les vitraux laissaient filtrer une lumière mélancolique.

Estève, absorbé dans la contemplation de ces magnificences, suivait machinalement les répons qu'entonnaient les novices groupés autour de lui. Au dernier verset, il releva la tête avec un mouvement de surprise, en s'aperce vaut que l'office était fini. Les novices sortirent du chœur les derniers ; ils marchaient en silence , d'un air recueilli , et les mains croisées sur leur poitrine; mais celte gravité ne duia que le t<^mps de gagner le petit cloître. Une fois dans leur quartier, ils retrouvèrent la parole et s abattirent autour

d'Estève comme une troupe d'oiseaux jaseurs.

— Mon cher frère, dit l'un , quelle impatience j'avais de me retrouver avec vous ! Jésus 1 mon doux sauveur ! T office m'a semblé deux fois plus long que de coutume.

— C'est singulier , répondit naïvement Esté ve ; il m'a semblé à moi que les vêpres n'avaient duré que le temps de réciter un

Ave Maria.

— Dieu vous fait bien des grâces , mon cher frère , dit un autre novice , qui avait, pendant l'office, bâillé sous son capuchon.

— Mon frère , vous êtes- vous déjà présenté devant dom prieur? demanda un troisième.

Et sur la réponse affirmative d'Estève , il ajouta :

— C'est un terrible moment que celui où l'on comparaît pour la première fois devant sa paternité. Quand je fus en sa présence et

qu'il me fallut répondre à ses questions, j'eus une si grande crainte , que je fus près de m' enfuir. En entrant ici, on a toujours comme cela des frayeurs chimériques. C'est le démon qui suscite tous ces troubles quand il nous voit près de lui échapper , et qui nous fait trembler à la porte de la maison de Dieu, comme si nous étions à la porte de l'enfer.

— Je vous assure , mon cher frère , que je n'ai rien éprouvé de semblable, répondit tranquillement Estève.

L'entretien continua ainsi. Les novices exprimaient le peu d'idées qu'ils avaient dans des jtermes qui n'étaient guère intelligibles pour les gens étrangers au langage des couvents. Il y avait dans leur conversation le plus singulier mélange de mysticisme et de puérilité. Le pauvre Estève, accoutumé aux paroles simples et sages de l'abbé Girou, ne les entendait pas toujours.

Évidemment pas un de ces jeunes gens n'avait reçu une certaine éducation , et ils appartenaient tous aux classes inférieures de la société. Dans d'autres temps, ils n'eussent pas été admis dans l'abbaye royale de Châalis ; mais à cette époque les ordres religiex se recrutaient à grand'peine , le clergé régulier avait déjà beaucoup perdu de sa considération, de son influence ; la génération nouvelle embrassait les nouvelles idées, bien peu de fds de famille songeaient à se faire moines , et les cloîtres se dépeuplaient de jour en jour. Cette décadence , qui frappait l'abbaye de Châalis malgré sa renommée et ses richesses , était un continuel sujet de douleur pour le père Anselme. Il éprouvait une amère et secrète humiliation en donnant l'habit à ces jeunes gens dont il aurait fait naguère des frères convers. Aussi avaitil reçu avec une grande joie l'enfant d'une maison noble, son propre parent, et se féli-

citait-il beaucoup , dans l'orgueil de son âme, de la vocation d'Eslève.

A la tombée de la nuit, on sonna le souper. Tous les moines, depuis le prieur jusqu'au dernier novice, prenaient leur repasencommun dans un somptueux réfectoire où jadis des princes de l'Église et des rois de France avaientdaigné s'asseoir à leur table. Les lambris, le parquet et tout l'ameublement étaient en bois de chêne ; la voûte, soutenue par des arceaux d'une hardiesse et d'une élégance incomparables , était ornée de pendentifs à Fextrémité desquels descendaient de grosses lampes d'argent. Le couvert était mis au milieu de la salle, et sur la nappe, d'un blanc de neige , reluisait une massive argenterie.

Les pères s' assirent les premiers, et après

eux les novices ; à la table comme au chœur, Estèveeut la dernière place. Le prieur récita \q Bencdicite d'une voix grave et commanda

ensuite de servir. Aussitôt lescouvers distribuèrent les plats. C'était réellement une abondance telle qu'on n'en voyait guère d'exemple autre part que chez les bénédictins ; bien des pauvres se fussent nourris des miettes de ce repas, qui pourtant était un souper maigre.

Au moment où l'on s'était mis a table, un moine s était assis dans une espèce de chaire placée en face de celle du prieur et avait ouvert un livre; mais un signe du père Anselme l'avait dispensé de la lecture. Chaque jour, on éludait ainsi, sans le violer, ce précepte de la règle, qui d'ailleurs n'était pas d'obligation. Les religieux purent ainsi souper sans distraction, et les novices eurent la liberté de chuchoter à leur aise.

Tandis que la communauté prenait son repas, un convers apporta dans le réfectoire une petite table boiteuse et basse, sur laquelle il mit du pain, quelques légumes et

une cruche pleine d'eau. Ensuite un vieux moine entra, se prosterna en faisant quel« ques prières, et mangea à genoux la portion qu'on venait de lui servir.

— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu! quelle pénitence, et comment ce pauvre père peut- il ravoir méritée? murmura Estève en regardant avec compassion la tête chauve, le visage impassible et flétri du vieillard.

— Qui sait? répondit avec indifférence le novice auquel cette qu^^stion s'adressait ; on dit qu'il est possédé de Tesprit de révolte, et qu'il a eu plus d'une fois la hardiesse de résister aux volontés de dom prieur. Si cela est véritable, c'en est fait de son âme et de son salut. Dieu nous préserve de tomber dans un si grand péché ! Souvenons-nous toujours que l'obéissance est la voie royale pour arriver

au ciel.

Lorsque les ^r«c(?s furent dites, la communauté se sépara, et le père Bruno ramena les

novices dans leur dortoir. Après avoir fait le tour des cellules, il entra, avant de se retirer, dans celle d'Estève.

— Eh bien ! mon cher fils, lui dit-il, comment avez- vous passé cette journée? Quelle impression a produit sur vous ce que vous avez vu, et que vous en reste-t-il dans l'âme?

— Ah! mon père, répondit Estève, je ne sens rien qu'un étonnement mêlé de reconnaissance et de joie. Toutes les heures de cette journée ont passé pour moi comme des minutes, et pourtant, chose étrange ! il me semble qu'il y a bien longtemps que j^ai vu les choses qui sont arrivées ce matin , que des années se sont écoulées depuis que j'ai quitté ma bonne tante.

— C'est tout à fait ce que j'éprouvai, mon cher fils, lorsque j'entrai dans cette maison, il y a quarante ans. Loué soit Dieu ! vous avez la bonne vocation. Je la reconnais à des signes cei'tains. Ce n est pas vous qu'on verra

retourner au siècle après quelque temps d'épreuve; vous êtes à nous pour toujours.

A ces mots , le père-maître fit le tour de la cellule comme pour s'assurer par lui-même que tout y était dans l'ordre convenable, puis il se retira après avoir paternellement embrassé son nouveau disciple.

Lorsque Estève fut seul enfin, il se laissa tomber au pied de son lit avec une sorte d'accablement, de défaillance d'esprit et de corps qui tenait à une grande lassitude physique et morale. L'ëtonnement de sa nouvelle situation l'absorba d'abord ; puis des

choses qu'il avait oubliées pendant cette journée lui revinrent en mémoire. Au seuil de sa vie nouvelle, il eut un retour vif et prof(md vers sa vie passée ; il se rappela les personnes si chères qu'il avait quittéespeut-être pour toujours. Sa pensée le ramena aux lieux quelles habitaient; il revit la grande chambre démeublée où il dormait naguère près de l'abbé Girou, le jardin inculte de la Tuzelle, et, saisi d'un inexprimable serrement de cœur, il pleura amèrement.

Peu à peu cependant, l'aspect calme et riant de sa cellule, le silence absolu qui régnait autour de lui, apaisèrent son imagination. Les instincts qui venaient de se révolter en lui se soumirent de nouveau, et le sentiment religieux reprit tout son empire. Il se releva et parcourut du regard ce séjour où tout semblait inviter au recueillement, à la paix, aux tranquilles extases de la vie contemplative. La lampe de cuivre posée sur une

table au milieu de la cellule jetait une clarté assez vive pour qu'on pût distinguer d'un coup d'œil tous les détails de rameublement. Le lit blanc et moelleux était entouré de rideaux de bazin pareils à ceux de la fenêtre; au chevet, il y avait un prie-Dieu, sur lequel étaient rangés quelques livres et un sablier. Un grand fauteuil de cuir et quelques chaises étaient alignées contre les murs, lambrissés de chêne dans toute leur hauteur. La cheminée, de bois sculpté et à haut chambranle, n'avait ni glaces, ni dorures ; le talent d'un jeune peintre qui, a[)rès un pèlerinage artistique en Italie, était mort novice à l'abbaye deCliàalis, y avait laissé un plus magnifique ornement : c'était une co[)ie de la Vierge à la cliaise,\^ plus belle des madones de Raphaël. Ce simple mobilier avait un caractère particulier d'élégance, de rechercher modeste. Les bois noirs et luisants contrastaient heureusement avec la blancheur éclatante des tissus

qui drapaient le lit et les fenêtres ; les rameaux bénits, les chapelets, les images attachées aux murs, lormaient une décoration en harmonie avec le ton austère des boiseries, et la disposition de ces pieux ornements témoignait d un goût nail qui ne manquait ni de grâce ni de poésie.

Estève s'était agenouillé devant le prie- Dieu ; mais, tandis que ses lèvres murmuraient les oraisons accoutumées, son esprit, tout à la fois exalté et abattu par les émotions de cette journée, était livré à d'invincibles distractions ; de vagues images passaient devant ses yeux à demi fermés, et lorsque la brise soufïlaitmollementcontreles vitraux de la fenêtre, il tressaillait, comme si quelque voix mystérieuse eût troublé le silence de sa cellule.

Plusieurs heures s'écoulèrent ainsi. La lampe jetait une lumière plus pâle ; les faibles bruits qui de temps en temps résonnaient au

dehors avaient cessé ; le vent même se taisait, et nul souffle ne troublait le calme des airs.

Au milieu de ce silence, le timbre de Thorloge frappa minuit. Un instant après, la cloche de Téglise retentit dans tout le monastère. On sonnait les matines. Estève se leva vivement et prit son formulaire, pensant que c'était l'heure de descendre au chœur. Après avoir attendu un quart d'heure, il supposa que les novices avaient eu le temps de se vêtir, et il ouvrit doucement la porte pour se joindre à eux ; mais il n'y avait personne dans le corridoi', qu'une lampe éclairail dans toute sa profondeur. Estève écouta, attendit encore, les cellules restèrent closes, aucun bruit n'annou<;a que les novices achevaient de s'habiller pour se rendre au chœur.

Alors Estève pensèj qu'ils étaient descendus au premier coup de cloche, ci il se décida à les aller trouver. La crainte de mériter quel-

que reproche l'emporta sur le vague malaise qu'il ressentait à la pensée de traverser le monastère seul au milieu de la nuit. Il lit une courte prière et commença à descendre. Dès les premiers pas, il sentit se dissiper l'espèce de frayeur qui, un moment, avait fait battre son cœur plus vite, et, sûr malgré l'obscurité de reconnaître son chemin, il avança sans hésitation.

L'escalier du dortoir des novices aboutissait à l'une des quatre portes du petit cloître ; les clartés de la lampe qui éclairait le corridor guidèrent Estève jusqu'aux dernières marches; là il se trouva environné de ténèbres, mais, en poussant la porte, il sentit un air plus Irais souffler à son visage, il aperçut le ciel à travers les arcades du cloître. Un profond silence régnait sous ces voûtes, dont le plus léger bruit eût éveillé les sonores échos, et un faible crépuscule éclairait les dalles qui, selon la tradition, couvraient des

sépulcres où dormaient depuis cinq siècles les premiers moines de Chàalis.

Le ciel était calme, une légère brume baignait l'atmosphère, et la lune voilée ne laissait tomber qu'un pâle rayon sur cette enceinte, dont chaque pierre était un tombeau. Les carrés de gazon du préau ressortaient entre les allées droites et couvertes d'un sable blanchâtre , comme de vastes linceuls noirs bordés d'argent. C'était un tableau plein d'un charme mélancolique, d'une sombre poésie, et qui eût frappé quiconque avait l'âme assez ferme pour se trouver sans vaines terreurs en pareil lieu à une pareille heure. Estève l'éprouva ; il s'arrêta, en proie à une émotion indéfinissable, et se recueillit un moment dans cette impression qui n'était pas sans douceur; ensuite, traversant le préau, il se trouva de l'autre côté du cloître, a l'entrée d'une longue galerie dont la porte donnait dans I église. En approchant de celte

porte, Estève s'étonna de ne pas entendre la psalmodie des moines. Il l'entr'ouvrii cependant, et passa le seuil. Alors, à la lueur de la lampe qui veillait dans le sanctuaire, il vit que les slalles étaient vides et Toglise déserte : évidemment ni les novices ni les religieux n'avaient quitté leurs cellules, et le frère sacristain seul s'était levé pour sonner matines.

Après une courte pause, Estève revint sur ses pas, presque confus de son excès de zèle. Telle était sa soumission, sa pieuse indulgence, qu'il s'accusait, au lieu de blâmer la dévotion commode de ces moines, qui laissaient sonner les cloches [)our l'édification du prochain et disaient roffice de la nuit en songe. Tandis qu'il retournait i en le ment au quartier des novices, un bruit étrange retentit tout à coup dans réloignement ; c'était comme une clameur, une plainte prolongée, (juelquc chose de semblable aux gémisse-

ments furieux d'une voix humaine, ou au cri d'une bête fauve. Ces lugubres accents paraissaient s'élever d'un corps-de-logis enclavé dans les cours intérieures et séparé du reste de Tédifice par l'enceinte qu'on appelait le troisième cloître. Estève s'arrêta surpris, frappé peut-être de quelque crainte.

En ce moment, une forme humaine, longue , élancée , vêtue de blanc , entra dans le cloître par le côté opposé à celui où était Estève et descendit dans le préau. Les portes restèrent ouvertes derrière elle, et alors les cris sauvages qui s'élevaient par delà le troisième cloître se firent entendre plus distinctement. Estève demeura immobile, sans haleine et le regard fixe ; il eut un instant de stupéfaction, mais non de frayeur. C'était la première épreuve h laquelle se trouvait son courage , et il la soutint vaillamment. Des instincts inconnus s'éveillèrent tout à coup <lans cette âme si douce , si humble, (ju'on

aurait pu la croire faible. Le sang d'une noble race bouillonna dans le cœur d'Eslève, et, par un naïf mouvement d'intrépidité, il porta sa main sur sa poitrine comme pour chercher une arme ; mais, revenant aussitôt à des sentiments plus pacifiques, il demeura tranquille, et se borna «h observer le spectre qui se promenait lentement dans le préau.

Cette figure étrange portait la coule des bénédictins, sansaumusse ni scapulaire; le capuce, avancé sur son front, cachait ses traits et sa chevelure, mais ses deux longues mains décharnées sortaient des manches de la coule dont les plis traînaient sur ses pieds entièrement nus. Sa démarche était lente et s(m pas silencieux ; de temps en temps, elle se baissait comme pour respirer le parfum de quelques fleurs tardivement écloses dans les gazons du préau. Estève C(»mprit que ce n'était pas là un fantôme, une apparition surnaturelle, mais une créature vivante, un re-

ligieux sans doiile, et , s'en approchant avec précaution, il dit doucement : — Mon frère !

A cette voix, le spectre jeta un cri de terreur et prit la fuite ; son vêtement blanc le rendait visible au milieu des ténèbres, Estève put le suivre du regard; il traversn rapidement le quartier des novices et disparut à l'entrée du troisième cloître. Un sentimeiU de curiosité, de courage instinctif, fut près d'entraîner Estève à sa poursuite ; mais, réprimant aussitôt ce mouvement, qu'il se reprochait comme une folle audace, il regagna à la hâte sa cellule et se jeta sur son lit , où il passa dans un pénible sommeil le reste de la nuit.

Il faisait jour lorsque la cloche de l'église fit entendre de nouveau ses sons graves et prolongés ; cette fois un caquelage confus annonça que chacun s'éveillait dans le dortoir

des novices. Un moment après, le père-maître enlr ouvrit la porte d'Estève.

— Dieu soit avec vous , mon cher fils ! dit le moine d'un ton amical. Avez-vous entendu la cloche ? Elle a sonné le premier coup de la messe ; vous avez encore une demi-heure devant vous avant de descendre au chœur.

— Me voici déjà prêt, mon père, répondit Estève en s'inclinant ; mais, avant la messe, je voudrais entretenir un instant votre rêvé • rence ; qu'elle daigne m'écouter avec bonté. Ce que je vais lui déclarer sera peut-être considéré par elle comme une vision, une erreur de mes sens.

— Parlez, mon fils , dit le père Bruno en souriant, parlez; nous serons indulgents pour vos faiblesses d'esprit.

Alors Estève raconta comment il s'était levé à minuit pour aller au chœur, et l'étrange rencontre qu'il avait faite dans le petit cloître. A mesure qu'il parlait, le maître des

novices devenait sérieux; sa physionomie, ordinairement si ouverte et si gaie, n'exprimait plus qu'une attention soucieuse. Il laissa Estève achever son récit sans l'interrompre par aucune marque d'étonnement ou de désapprobation, puis il lui dit gravement : — Vous avez bien agi , mon cher fils, en me révélant ce que vous avez vu. Toutes les l'ois que votre esprit sera frappé de quelque frayeur, de quelque doute, il faudra venir me trouver ainsi, et bientôt je vous aurai rassuré et convaincu . L'apparition que vous avez eue n'a rien de surnaturel ; c'est un homme et non un esprit que vous avez aperçu dans le petit cloître. Il est heureux pour lui, et peut-être pour vous, qu'une dangereuse curiosité ne vous ait pas entraîné à sa poursuite, ou que , saisi de terreur à son aspect, vous n'ayez pas jeté des cris qui eussent éveillé tout le monastère. A Tavenir, ce fantome ne se montrera plus, soyez-en bien

assuré. Mainteii«int, tout est dit a ce sujet, et moi, voire supérieur, je vous défends de parler à qui que ce soit au monde de ce que vous avez vu cette nuit ; je vous le défends sous peine de désobéissance et de péché mortel.

— Je ne l'oublierai pas, mon père, répondit Eslève avec soumission.

Il garda le silence en effet ; jamais il n'essava de savoir s'il y avait au delà du troisième cloître quelque endroit habité par des religieux auxquels l'entrée des autres bâtiments claustraux était interdite. Il ne se permit aucune question, même indirecte, sur les clameurs effrayantes qu'il avait entendues. Pourtant ce souvenir lui laissa un vague sentiment de curiosité et une secrète compassion pour la triste créature qu'il avait vue errer au milieu de la nuit, comme une âme échappée du purgatoire.

C'était le père Anselme qui disait la messe conventuelle, et aucun des religieux n'était

dispensé d'assister à cette solennité de chaque jour. Le plus léger prétexte suffisait pour ne pas paraître aux offices ; mais chaque matin, quand le prieur montait à Fautel, il fallait que la communauté tout entière fût agenouillée dans le sanctuaire. Les religieux infirmes, les malades même , accomplissaient ce devoir tant qu'ils avaient la force de se traîner jusqu'à Téglise , et lorsqu'une des soixante stalles du chœur demeurait vide, on faisait des prières pour celui qui l'occupait ordinairement, car il devait être en danger de mort.

Estève avait repris sa place entre les novices; mais, sur un signe du père-maître, il se rapprocha de l'autel et vint se mettre à genoux devant un prie-Dieu sur la tablette duquel il y avait un livre fermé.

— Mon cher tils , lui dit à voix basse le père Bruno, sa paternité va dire la messe à

votre intention^ alin que Dieu vous donne une bonne vocation et la grâce de faire votre salut sous l'habit de saint Benoît.

Ce pieux témoignage d'affection et de sollicitude toucha vivement Estève; la vague impression d'abattement et de tristesse que lui avaient laissée les émotions de la nuit se dissipa entièrement, et il retrouva au fond de son cœur la foi, les saintes espérances qui l'animaient la veille, lorsqu'il avait fléchi le . genou pour recevoir la bénédiction pastorale du prieur de Châalis.

Les cérémonies du culte avaient dans les monastères un caractère particulier de solennité et de grandeur. Celles même qu'on y pratiquait journellement étaient imposantes. La messe conventuelle, quoiqu'elle ne durât guère qu'une demi-heure, ne ressemblait pas à une de ces messes basses qu'un pauvre prêtre dit à la hâte au fond d'une église déserte; peut-être, chez les moines, n'y avait-

il pas en réalité plus de ferveur, mais l'habitude des exercices religieux leur donnait du moins l'apparence du recueillement, d'une pieuse gravité. Les splendeurs qui rayonnaient autour de l'autel ajoutaient encore à la pompe du sacrifice, et même pour une âme frivole, livrée à toutes les préoccupations mondaines, c'eût été un grand spectacle que celui qui frappa les regards d'Estève lorsque le prieur de Châalis monta les degrés de l'autel. Le soleil levant inondait le chœur d'une tranquille lumière; les tentures, les bannières suspendues aux piliers tremblaient sous le souffle matinal qui apportait jusqu'au fond du sanctuaire le sauvage parfum des bois. Aucun bruit ne se faisait entendre au dehors ni dans l'intérieur de l'église ; la voix seule du père Anselme s'élevait avec des accents mystiques et profonds au milieu de ce silence. Les moines, en habit de chœur et

la tête couverte de leur capuchon blanc, étaient agenouillés et immobiles dans leurs stalles, comme ces morts qui attendent le jour de la résurrection dans les caveaux du couvent des cordeliersde Toulouse.

Après la messe, tous les moines défdèrent devant le grand-autel en faisant une profonde génuflexion, et se retirèrent à pas lents. Le maître des novices dit en passant à Estève :

— Mon cher fils, restez pour faire vos actions de grâce ; dans un quart d'heure, vous viendrez nous retrouver au réfectoire.

Estève baissa la tête sur ses mains jointes et demeura plongé dans un recueillement mélancolique. En ce moment, son esprit pouvait à peine formuler une prière ; mais toute son âme s'élevait vers le ciel avec des élans de désir et d'amour. Le sentiment mystique s'était exalté en lui ; il commençait à éprou-

— iOl —

ver ces mouvemenls d'une chaste passion, ces emportements d'une foi ardente qui mettaient sainte Thérèse aux pieds mêmes du Dieu qu'elle adorait. Tandis qu'il était absorbé dans cette sorte d'extase, quelqu'un le toucha au bras, et une voix jeune lui dit tout bas : — Mon frère, est-ce que vous n'ouvrez pas le livre des psaumes ?

Estève releva vivement la tête. Celui qui venait de parler était un enfant de seize ans, dévot et simple d'es|)rit ; la veille, ils avaient été placés l'un près de l'autre au réfectoire, et ils avaient lié conversation. — Mon cher frère, répondit -il , j'ai manqué peutêtre sans le savoir h quelque obligation, je vous prie de m'expliquer ce que je dois faire.

— Ceci n'est pas une chose d'obligation, cher frère, dit le novice; c'est seulement une pratique de dévotion bonne pour les âmes qui viennent ici se donner à Die^.

Après la messe que sa paternité dit a notre intention le jour de notre arrivée, nous avons tous ouvert le livre des psaumes : le premier verset sur lequel s'arrêtèrent nos yeux fut comme une prophétie de notre vie future, une marque certaine que le Seigneur nous rejette ou nous ouvre ses bras.

Après ces avertissements, le novice se hâta de s'éloigner, car il ne lui était pas permis de rester au chœur après les autres, et sa bonne intention, l'esprit de dévotion et de charité qui l'avaient fait agir, n'eussent pas excusé sa désobéissance.

Estève prit le livre posé sur l'appui du prie-Dieu et l'ouvrit avec quelque émotion. Les premiers mots qui frappèrent ses regards furent ceux qui commencent le lxxxvii*' psaume : « Seigneur Dieu, mon Sauveur, je crie vers vous nuit et jour.

« Car mon âme est accablée de tris-

lesse, et je suis près de descendre au tombeau.

c( Déjà l'on me considère comme ceux que vous avez éloignés de votre mémoire et que votre main a retranchés du nombre des vivants.

ff Mes ennemis m'ont précipité au fond de l'abîme : ils m'ont enseveli dans les ombres de la mort. Seigneur, écoutez mes cris ! »

Ces paroles sinistres, ce cri de détresse, troublèrent Estève. Il referma le livre avec un mouvement d'effroi ; mais cette impression s'effaça promptement. Cette fois la raison vint en aide à la foi , l'élève de l'abbé Girou, loin de s'abandonner à une crainte superstitieuse, se repentit de la vaine et dangereuse curiosité qui l'avait poussé à chercher dans les livres saints une sorte de présage, et, après avoir achevé ses actions de grâces, il sortit du chœur, tranquille et recueilli dans de pieuses pensées.

Ce fut ainsi qu'Estève entra dans la vie religieuse. Deux jours plus tard, il reçut Thabit des mains du prieur, et commença ses deux années de noviciat.

La vie que menaient les novices sous l'autorité immédiate du père-maître était douce et monotone. Les exercices religieux et de longues récréations prensÉfent tout leur temps ; les études étaient nulles chez eux ; la science théologique même n'y était pas en

grand honneur. L'entrée de la bibliothèque leurétaii interdite, et ils ne lisaient guère d'autre livre que le formulaire, qu'ils savaient par cœur.

Dans les commencements de son noviciat, Estève éprouva, malgré sa ferveur, un secret ennui ; ses heures d'oisiveté lui pesaient; il regrettait le travail aride auquel Tavait accoutumé Tabbé Girou. Mais lorsqu'il s'adressa au père-maître pour lui demander des livres et la permission d'étudier pendant les récréations, celui-ci répondit : — Ah! mon cher enfant, la vraie sagesse n'est pas dans ces gros livres ; laissez le troupeau noir des moines de Cluny fouiller les vieux in folios et déchiffrer des parchemins moisis; nous autres, qui avons le bonheur de porter l'habit blanc de saint Benoîl, nous n'avons pas besoin tît^oute cette science pour bien vivre et pour bien mourir.

— Je le crois, mon père, dit docilement

Estève ; mais, si votre révérence le permettait, j'emploierais le temps des récréations à quelque autre travail qu'elle-même me choisirait.

— Pointdu tout, mon cher fils, s écria gaîment le père-maître ; il faudra vous amuser par esprit de pénitence ; les récréations de Noël approchent, ce sera une l)elle occasion devons mortifier. En attendant, faites comme les autres novices, jouez aux échecs et au tric-trac dans le chauiïoir, et promenez-vous au soleil dans le préau les jours de beau temps.

Les moines n'étaient point cloîtrés comme les religieuses ; ils pouvaient, avec la permission de l'abbé ou du prieur, sortir du monastère pour des journées entières, et même s'en éloigner pendant quelque temps. Les bénédictins de Châalis obtenaient rarement cette dernière faveur depuis que le [)ère An selme gouvernail la communauté; mais ils

sortaient souvent pour laire de longues promenades aux environs, le père-maître accordait volontiers cette récréation à ses disciples, et chaque dimanche ils visitaient quelqu'un des admirables sites au milieu desquels s'élevait l'abbaye de Châalis.

Ces promenades furent pour Estève un plaisir vif et nouveau. On était aux premiers jours d'automne quand il entra dans le monastère, et bientôt les vents t-lacés dépouillèrent les arbres et séchèrent l'herbe des prés; les bruits qui égaient la solitude des bois cessèrent de se faire entendre • il n'y eut plus dans l'air ni chants ni murmures, mais il y avait encore d'austères beautés dans l'aspect de ces campagnes nues et muettes.

Lorsque la neige couvrait la terre, et que les branches des grands arbres se détachaient comme de sombres arabesques sur la teinte blafarde du ciel, lorsque les novices frileux,

enveloppés de leur large manteau et la tête ensevelie dans leur capuchon, hâtaient le pas dans les chemins déserts, Estève aimait à rester en arrière et à se recueillir un moment en présence de ce deuil universel. Debout sur quelque tertre isolé, il suivait du regaid les novices qui s'en allaient comme une procession de fantômes, tandis qu'au dessus de leurs têtes tourbillonnait une bande de corneilles aux ailes noires. Il écoutait les sons clairs et pressés de la cloche du petit cloître qui semblait rappeler les frères dans le bercail bien clos où ils ne sentiraient plus la fatigue ni le froid ; puis, h la voix du pèremaître, il sortait de sa rêverie et regagnait avec les autres le chemin du couvent.

L'hiver s'écoula ; un souffle humide et tiède se répandit dans toute la nature, et fit éclore les germes cachés dans le sein de la terre. Estève salua le retour du printemps avec un indicible sentiment de joie ; pour ceux dont

le cœur vit de peu et qui n'ont que des éléments de bonheur insuffisants , il y a , dans ie spectacle de la nature , des influences bénies, des émotions inconnues aux âmes dont la vie est plus puissante , mieux remplie , et dont les forces égalent à peine l'activité.

Le cœur du novice se réjouit, comme au retour d'un ami , quand reparut le beau soleil de mai. Toute la saison rigoureuse s'était écoulée pour lui avec la rapidité que donnent au temps des habitudes uniformes : Il n'avait pas senti passer les jours ,.et, hormis quelques moments de ferveur intérieure et de vague exaltation , il avait végété comme les autres moines. IMais lorsque l'haleine du doux printemps eut fait remonter le sang à son front pâli , il lui sembla qu'une nouvelle vie circulait dans ses veines et débordait de son cœur ; il se sentit tout à la fois plus heureux et plus triste.

Le père-maître , auquel il déclarait ingé-

nument toutes ses impressions , connaissait ces dangereux symptômes ; il savait ce que présagaient ordinairement ces langueurs d'âme , ces alternatives de contentement et de soutîrance, et il se hâta d'y porter remède. L'expérience lui avait appris comment il fallait combattre cette activité fatale qu'augmentaient la prière , la solitude et l'oisiveté forcée du cloître. En pareil cas, il avait recours à toutes les distractions que permettait la règle , et h d'incessantes et matérielles occupations. — La mesure fut générale : les novices ne firent plus de méditation ; le matin ils quittèrent 'leur cellule une heure plus tôt, le soir ils y rentrèrent deux heures plus tard , et ils sortirent chaque jour pour de longues promenades.

Estève eut alors des jours de placide allégresse. Le spectacle de la nature lui causait de tendres et religieuses admirations. Ses yeux , accoutumés aux teintes grisâtres , à

la végélation chétive et brûlée des environs de la Tuzelle , se reposaient charmés sur les vastes ombrages de la forêt d'Ermenonville et sur les traîches prairies que baigne la Launette. Il aimait les plaines verdoyantes, les lignes onduleuses et estompées par de légers brouillards , les vaporeux horizons des paysages du Valois. La sérénité mélancolique et comme voilée de cette nature sur laquelle le soleil jette de plus pâles rayons parlait davantage à son imagination que les splendeurs du ciel méridional. Le silence et la fraîcheur des bois , les harmonies du vent, les parfums de la végétation naissante , lui causaient une sorte d'attendrissement, de mélancolie qui pénétrait son âme sans Taccâbler.

Ces iniluences donnèrent le change aux besoins qui commençaient à le tourmenter ; elles s'accordèrent avec son genre de vie [)()ur arrêter l'essor de son esprit , de ses in-

stincls, de ses passions, de toutes les facultés qui devaient se révéler plus tard. Privé de tout élément d'activité , forcé de réprimer les élans de sa pensée , les vagues besoins de son intelligence , les goûts confus qui parfois s'éveillaient en lui, il s'abandonna aux secrètes exaltations de la vie contemplative , il chercha les voies mystiques où

marchèrent les saints, et, dans la pureté , la naïve dévotion de son cœur, il crut les avoir trouvées. Son imagination n'entrevoyait encore rien au delà de l'horizon borné ouvert à ses regards , et il demeura persuadé que celui qui se vouait à Dieu était destiné à l'existence la plus heureuse et à la meilleure fin queThomme puisse avoir ici-bas.

Le père-maître secondait puissamment cette vocation par sa continuelle sollicitude. Estève était devenu promptement son disciple bien-aimé, son enfant de prédilection, et, comme il le disait sou vent, l'agneau le mieux

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