T. II
soigné du troupeau dont il était le pasteur. Sa gaîté d'esprit, son inaltérable sérénité, ranimaient le jeune novice, qui accourait auprès de lui dans ses heures d'abattement et se soumettait à ses conseils avec une tendre confiance, un amour presque filial.
De loin en loin Estève recevait des mains du père-maître une lettre décachetée dont il reconnaissait l'écriture avec une indicible émotion : c'était sa mère ou Tabbé Girou qui lui écrivaient. La marquise imposait, par un sublime effort, silence à sa fendresse, à ses douleurs, et n'adressait à son fils que des paroles graves et pieuses. Cette femme, brisée par de si grandes souffrances, par de si terribles sacrifices, cette mère séparée à jamais de son fils et réduite au plus affreux isolement ne laissait déborder aucune larme de ses yeux, aucune plainte de son cœur, de crainle d'éveiller une angoisse, un regret
dans l'âme de cet enfant si cher dont l'absence la faisait lentement mourir.
L'abbé Girou avait moins de force ; il laissait voir sa tristesse, et le style de ses lettres était comme trempé de pleurs. Le vieux prêtre pleurait, en effet, quand il parlait à Estève de madame de Blanquefort. Son dévouement s'était continué ; après avoir consacré au fils dix années de sa vie, il était resté près de la mère, non pour la consoler, mais pour l'aider à mourir, et il assistait d'un cœur navré à cette longue agonie de l'âme qui devait enfin tuer le corps. Jamais Estève ne trouva dans cette correspondance un mot relatif au marquis de Blanquefort ; Tabbé lui parla seulement une ou deux fois du comte Armand, qui depuis plusieurs mois voyageait à l'étranger.
Un matin le père-maître fit appeler Estève, etlui dit mystérieusement :
— Mon fils, quelqu'un vous fait demander ; allez bien vite au logis des hôtes.
— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! qui donc vient me voir? s'écria Estève tout tremblant.
— Allez, et vous le saurez, mon cher fils ; faites bien les honneurs de notre maison surtout, et offrez au nom de notre prieur l'hospitalité que peuvent donner de pauvres religieux tels que nous. Si c'est un de vos parents ou un de vos amis qui arrive, vous pouvez l'introduire dans le monastère et lui faire visiter les cloîtres, la bibliothèque, tout ce qui est digne ici de quelque curiosité. Si c'est une dame, elle ne peut entrer dans les bâtiments claustraux sous peine d'excommunication; mais vous la prierez de visiter notre église, où il y a des tableaux qui méritent quelque attention. Allez, allez promptement, mon cher fils.
Estève courut au logis des hôtes : c'était madame Godefroi qui l'attendait. Selon sa promesse, elle venait le voir après l'année révolue. La bonne dame ne put retenir ses larmes en apercevant Estève vêtu de la coule blanche et de l'aumussc, ses beaux cheveux
blonds à moitié rasés et formant autour de sa tête une couronne chatoyante et dorée. Elle lui tendit la main et dit avec un soupir :
— Eh bien ! mon enfant, comment avezvous passé cette année ? Êtes-vous aussi heureux que votre mère l'avait espéré en vous envoyant ici? Persévérez- vous dans votre vocation?
— Dieu me fait cette grâce, répondit Estève; il a adouci pour moi les amertumes d'une séparation à laquelle mon âme ne s'était pas soumise sa^is révolte. En me privant de tout ce que j'aimais dans le monde, auquel j'ai renoncé pour lui, il m'a donné une nouvelle famille.
— Vous avez trouvé ici des frères, des amis selon votre cœur? dit madame Godefroi avec une satisfaction mêlée d'incrédulité; il y a donc dans ce couvent des hommes qui vous valent?
— Tous me surpassent en sagesse, en piété, répondit humblement Estève.
— Et vos supérieurs, mon enfant, sont-ils justes et indulgents? L'autorité du prieur ne vous a-t-elle jamais paru trop sévère, trop absolue ?
— Je n'ai pas encore eu à m'y soumettre, répondit Estève : depuis le jour de mon arrivée ici, il ne m'a plus adressé la parole. Sa paternité en use ainsi à l'égard de tous les novices, et les abandonne entièrement à la direction de notre révérend père-maitre.
— Il est sûr de les retrouver plus tard, pensa madame Godefroi, qui avait gardé dans sa mémoire l'éloge que M. de Blanquelort avait fait devant elle du zèle inflexible et des sévères vertus du père Anselme.
Elle continua d'interroger Estève sur tous les détails de la vie monacale, 1 écoutant sajis manifester ni approbation ni blâme, et, réfléchissant à cette destinée dont le néant,
lui faisait horreur, à l'avenir de cet enfant qu'elle eût voulu sauver d'une existence qui, dans ses idées, était le dernier terme de la misère humaine. Depuis longtemps, une pensée , un généreux projet préoccupait son esprit ; la fortune du fermier-général Sébastien Godefroi était immense ; sa femme avait pu, dans une seule année, amasser une somme considérable, et dont elle pouvait disposer à son'gré. C'était une fortune suffisante pour faire vivre en quelque endroit du monde que ce fût celui qui la posséderait : en prélevant cette part sur ses richesses, madame Godefroi avait songé à Estève. Mais il était dangereux, presque impossible, de le lui dire ouvertement ; une question directe eût épouvanté sa conscience et peut-être jeté son esprit dans une perplexité inutile. Elle se hasarda seulement à l'interroger d'une façon détournée. Quand il lui eut raconté les occupations, les amusements des novices,
quand il lui eut parlé longuement de la piété iudulgente, de la douceur d'àme et de la sagesse aimable du père Bruno, elle lui dit en le regardant en dessous pour observer l'effet de ses paroles : — Vous auriez donc un bien grand regret, mon cher enfant, s'il fallait quitter ce bon père et l'abbaye de Cbâalis?
— Pour retourner à la Tuzelle, près de ma mère et de M. l'abbé! s'écria Estève en pâlissant d'émotion à cette question imprévue, et qui lui sembla renfermer quelque intention.
— Mais non, non, cher enfant, dit madame Godefroi en affectant un air tranquille ; ceci est une supposition. Je vous demandais simplement si, après cette première année d'épreuve, vous ne ressentiez ni regret ni dégoût, si vous n'aviez aucun retour vers le monde ?
— Aucun, répondit Estève sans hésiter.
— Ainsi vous ne voudriez pas connaître ce
monde dont vous n'avez guère d'idée ? Vous; êtes sans désirs, sans curiosité? La liberté ne vous fait pas envie? Pour me répondre, il faudrait vous flgurer un moment que vous ne portez plus cet habit, que vous êtes hors du couvent, que vous demeurez loin d'ici, dans une grande ville ou bien dans quelque jolie maison de campagne, au milieu d'un beau pays; il faut vous figurer que vous y, êtes maître de votre temps, de vos actions, libre enfin.
— Et seul ? demanda Estève.
— Oui, pour longtemps du moins.
— Eh bien ! alors, j'aimerais mieux rester ici, répondit-il vivement; oui, quand même je n'aurais pas en vue la crainte de Dieu et. mon salut éternel, je resterais. Ici j'ai trouvé un père indulgent et tendre, des frères unis par la charité, par le saint amour ; ici j'ai une nouvelle famille selon Dieu, dont il ne faudra pas me séparer.
A ces mots, au souvenir des déchirements qu'il avait éprouvés naguère dans une autre séparation plus cruelle, ses yeux s'emplirent de larmes. Après un moment de silence, il ajouta : — Du moins je ne serai pas obligé de quitter cette nouvelle famille, comme j'ai quitté ma pauvre mère ; je pourrai vivre près de ceux que je me suis habitué à aimer et qui m'aiment aussi.
— Pauvre âme abusée! pensa madame Godefroi.
Elle n'osa poursuivre l'hypothèse devant laquelle Estève venait de reculer presque avec effroi. Ses intentions restèrent les mêmes, mais elle résolut d'attendre, pour les faire connaître, que la seconde année d'épreuve fut écoulée, et qu'Estève fût près de prononcer ses vœux.
Selon la recommandation du père -maître, le jeune novice s'empressa de faire visiter l'église à madame Godefroi; ils y entré-
rent par la porte de la grande nef, après une promenade autour de Tabbaye. La vieille dame eut grand'peine à fléchir le genou sur les parvis sacrés; pour rien au monde, elle n'eût fait acte de dévotion, car elle se le serait reproché comme une faiblesse, une manifestation hypocrite ; elle se borna donc à une espèce de génuflexion, et, tirant bravement ses lunettes, elle se mit à regarder les tableaux qui ornaient la nef principale, tandis qu'Estève, prosterné devant la grille du chœur, faisait une courte oraison.
L'esprit d'examen et de critique, le scepticisme amer de l'école philosophique du dernier siècle, n'avaient point altéré la bonté d'âme, les généreuses qualités de madame Godefroi, mais ils avaient complètement détruit en elle le sentiment poétique. Elle ne se recueillit pas, saisie d'une mélancolique admiration, en entrant dans la vieille église <lc Chûalis; elle n'éprouva aucune émotion à
l'aspect de ces bannières, de ces trophées saints ou guerrriers, de ces tombeaux, de toute cette poussière des temps passés éparse sous ses yeux ; au lieu de s'abandonner à une religieuse contemplation, elle se prit à raisonner en elle-même sur l'orgueilleuse opulence du clergé régulier, et sur la vie fainéante et inutile des moines. Tandis qu'absorbée dans ses réflexions, elle remontait lentement la nef, un religieux entra par une des portes latérales et traversa l'église; quand il fut à quelques pas de madame Godefroi, il s'arrêta, lui donna gravement sa bénédiction, et dit ensuite avec une politesse pleine d'onction et de pieuse gravité : — Que Dieu soit avec vous, ma très chère sœur !
La vieille dame resta un moment interdite ; elle n'avait de sa vie hanté les dévots ni les moines, et elle ne savait comment répondre à ce salut mystique. Elle se remit bientôt cependant, et ses antipathies de vieille femme
philosophe reprenant le dessus, elle flt une profonde révérence au moine, en attachant sur lui de grands yeux encore vifs, et qui en ce moment avaient une expression indéfinissable d'étonnement, d'ironie, de froide curiosité. Le religieux comprit ce regard ; il se retourna vers l'autel, s'inclina profondément et sortit le front baissé, les mains jointes sous son scapulaire. Cette petite scène avait duré une minute.
— Ah ! ma chère tante, c'est dom prieur qui vient de vous donner sa bénédiction, dit Estève en se rapprochant de madame Godefroi; comme il ne portait aucune marque de sa dignité, vous n'avez pu le reconnaître. C'est singuher que vous l'ayez rencontré ici à cette heure de la journée ; sa paternité ne descend ordinairement qu'à l'heure de vêpres, elle ne quitte pas sa place au chœur; jamais je ne l'avais aperçue dans l'église.
— Apparemment le révérend père a eu
la curiosité de me voir, murmura la vieille dame en souriant; une femme de mon âge, il n'y a pas de péché à cela.
Une heure plus tard, elle remonta en carrosse en promettant à Estève de 'revenir Tannée suivante à pareil jour.
Tandis que ceci se passait dans le logis des hôtes, le prieur, rentré chez lui, avait mandé le maître des novices. H faudrait avoir vécu parmi des moines pour comprendre l'importance qu'ils attachent à des faits qui paraissent insignifiants aux yeux du monde, pour savoir quelle finesse, quelle pénétration, ils apportent dans les petites choses, dans les incidents mesquins de la vie monacale. Le père Anselme avait jugé d'un coup d'oeil l'effet de sa présence sur madame Godefroi ; il avait deviné ses dispositions hostiles, sa dédaigneuse aversion pour tout homme qui portait le froc, et il songeait avec un sourd ressentiment à la rencontre qu'il t;vait faite
dans réglise. C'était par suite de cette rencontre qu'il avait mandé le maître des novices.
— Je me rends aux ordres de votre paternité, dit le vieux moine en s'inclinant avec le respect que lui commandait le rang du père Anselme dans la hiérarchie monastique.
— Que l'esprit du Seigneur soit avec nous, mon père ! répondit le prieur ; ce que j'ai à vous dire est d'un grave intérêt pour l'honneur de notre maison en général et pour le salut d'un de nos frères en particulier. Depuis dix ans que, par la grâce de Dieu, je gouverne l'abbaye je m'en suis entièrement remis à votre sagesse pour la conduite des novices, et vos œuvres ont toujours répondu à ma confiance. Aujourd'hui cependant, je crains que vous n'ayez manqué de prudence et de prévision. Vous avez autorisé le frère Estève à recevoir une visite, la visite d'une femme !
— Ah ! mon révérend père, il n'y avait pas ombre de danger, la moindre occasion de péché, répliqua le père Bruno en souriant; cette dame est la proche parente du frère Estève, c'est une personne respectable par son âge.
— Et non par ses vertus peut-être, interrompit le prieur; mais ne médisons pas sans nécessité du prochain. Dites-moi, mon père, cette dame, cette parente a-t-elle parfois écrit, à votre jeune novice ?
— Jamais, mon révérend père.
— Vient-elle le visiter souvent? •
^^ C'est la première fois, mon révérend père, que le frère Estève est appelé au parloir.
— Alors le mal n'est pas si grand que je l'avais craint, murmura le prieur. Et après un moment de réflexion, il ajouta : — Et cette dame a-t-elle annoncé qu'elle reviendrait?
— Oui, mon révérend père, l année prochaine à pareil jour, a\ant la profession de son neveu ; elle l'a promis en le quittant.
— Ah! père Bruno, père Bruno! dit le prieur avec un soupir, comBien d'influences maudites nous disputent ces pauvres âmes entrées à peine dans les voies du salut ! combien de vocations perdues lorsque nous les croyions si sûres ! Nous vivons dans un siècle d'abomination et d'impiété ; l'esprit de révolte pénètre jusque dans les cloîtres ; c'est à nous de veiller au maintien des saintes doctrines, d'arrêter la décadence qui menace les ordres monastiques. Des temps meilleurs viendront, sans doute; ce n'est pas la première lois que la religion est attaquée ; elle a triomphé déjà de l'hérésie, elle triomphera encore de hi philosophie, de l'athéisme, de toutes les sectes impies que ce siècle a eni'antées. Dieu nous a choisis pour lutter pendant ces jours d'épreuve; que sa volonté soit faite !
Je sens que mes forces ne sont pas au dessous de la tâche qu'il m'a imposée.
Pendant cette sortie, le père-maître hochait la tête en signe d'assentiment. Ses idées étaient les mêmes au fond, mais il ne les formulait pas avec tant de passion, et même, dans ces questions irritantes, il apportait la tolérance et la modération de son caractère.
— Mon révérend père, dit-il, ce n'est pas la vocation du frère Estève qui doit vous donner de l'inquiétude; cet enfant sera pour la communauté un exemple d'édification ; il n'a pas chancelé un seul instant pendant cette première année d'épreuve. Je reconnais en lui des signes qui ne m'ont jamais trompé : il est à nous pour toujours.
— Dieu le veuille pour son salut et pour l'édification du prochain. Mais vous savez, mon père, que jusqu'au dernier moment la vocation des novices est en péril. Parfois un seul mot a changé les meilleures dispositions
et rejeté dans^les voies du monde des âmes que nous avions cru sauvées. Il ne faudrait peut-être, pour perdre celle de notre jeune novice, qu'une seconde visitede cette femmes de cette parente qui m'a tout l'air d'un esprit fort, d'une personne sans dévotion et sans foi.
— Lorsqu'elle reviendra, mon révérend père, le frère Eslève sera près de prononcer ses vœux ; elle n'attendrait pas ainsi le dernier moment pour le détourner de sa vocation, pour tenter de le ramener au monde.
— A ce dernier moment qui sait ce qu'elle oserait? murmura le prieur poursuivi par un vague sentiment de défiance. Enfin laissons aller les choses, il n'y a pas de péril à présent ; quand il en sera temps j'aviserai.
Celte seconde année d'épreuve s'écoula pour Estève encore plus rapidement que la première . Son esprit et son âme s'était comme assoupis dans Téternelle monotonie de la vie claustrale. Sa piété était plus calme, des rêveries moins ardentes préoccupaient son
imagination ; il était tombé dans une quiétude mélancolique, dans une sorte d apathie sereine et douce. A mesure que ses facultés morales s engourdissaient ainsi, un développement physique très remarquable s'opérait en lui ; le irêle adolescent devenait un homme, un homme qui fut bientôt dans tout l'éclat de la force, de la grâce, de la beauté virile. Dans le monde, de tels avantages eussent peut-être inspiré à Estève quelque vanité ; mais dans le cloître il dut ne pas s'en apercevoir, personne n'eut la vaine et frivole pensée de l'y faire songer ; seulement les novices, frappés de l'élégance, de la fierté de ses traits, le surnommèrent Tarchange saint Michel.
Les jours s étaient accumulés semblables à un seul jour ; la seconde année allait finir ; on était à la veille de Notre-Dame de septembre. Un matin, à l'issue de la messe, le prieur fit dire au maître des novices de se
rendre dans la sacristie avec le frère Estève. A cet ordre, le père Bruno baissa la tète d'un air attristé, sa figure joviale et débonnaire s assombrit, et, prenant à part le jeune novice, il lui dit :
— Mon cher fils, le message de sa paternité m^nnonce que vous devez bientôt me quitter; ce n'est plus sous mon autorité que vous allez vivre ; après votre profession , vous ne devrez plus obéissance qu à Dieu et à notre révérend père prieur. Je me sépare de vous à regret, mon entant, car cette séparation est réelle, bien que nous restions tous deux aux mêmes lieux. Le grand et le petit cloître communiquent par une galerie dont les portes ne se ferment jamais, et pourtant il y a là comme une barrière que personne n'oserait franchir : nous nous verrons chaque jour, mais nous ne serons plus ensemble.
— Mon père, il me semblait cpie je ne devais jamais vous quitter, s'écria douloureu-
sèment Estève. Eh quoi l même ici, je dois me séparer de ceux que j'aime et que je vénère du tond de mon cœur!
— Il Faut se soumettre à la volonté de Dieu, mon cher fils, dit le vieux moine avec une expression amère d'abnégation et en serrant les mains d'Estève dans ses majns froides et ridées; allons!
Ils marchèrent silencieusement jusqu'à la porte de la sacristie. Le père Bruno serrait le bras d'Estève avec une sorte de crainte et de pénible agitation. Quand ils furent près de la porte, il s'arrêta par un brusque mouvement; il tremblait et hésitait, comme troublé par quelque combat intérieur; enfin, se rapprochant encore davantage d'Estève, qui le regardait inquiet et agité aussi, il lui dit à voix basse : ~ Mon fils , les vœux que tu dois faire sont terribles, irrévocables... songes-y tandis qu'il est temps encore... Il y a de mauvais moines... des hommes qui
gardent l'habit malgré leur volonié.,. î! y en a ici... Mon fils, recueille-toi, descends en ton âme, y trouves-tu une ferme et sincère vocation ? «
Estève était tombé à genoux , il appuyait son front sur les mains du père Bruno, et les pressait de ses lèvres avec un élan de tendresse et de gratitude; car il comprenait le sentiment de profonde affection, d'extrême sollicitude, qui suggérait ces paroles, ces questions au bon vieux moine.
— Oui , mon père, lui répondit-il avec calme, ma vocation est ferme et sincère ; ma mère m'a voué à Dieu dès ma naissance, et je veux être à lui, je le veux de toutes les forces de mon âme et de ma volonté.
— Viens alors, murmura le vieux moine en le relevant et en le serrant sur sa poitrine avec une joie triste.
Ils entrèrent dans la sacristie, où le prieur les attendait. Le maître des novices ne s'é-
tait pas trçmpé dans ses prévisions : déjà le jour de la cérémonie était flxé.
— Mon cher flis , dit le prieur , mettezvous à genoux . et rendez gitace à Dieu. Le moment est enfin venu où vous serez à lui sans partage et sans retour. Aujourd'hui même vous entrerez en retraite. C'est demain la fête de la nativité de la glorieuse Vierge Marie; le dernier jour de l'octave, vous prononcerez vos vœux
Estève reçut cette nouvelle sans trouble. Prosterné devant le crucifix, il priait humblement et demandait à Dieu les secours de la grâce pour s'élever au sentiment de son bonheur, car il était effrayé en lui-môme de la tiédeur de sa reconnaissance et de sa joie à cette heure solennelle. Tandis qu'il se recueillait et s'exhortait ainsi à une vocation plus l'ervente, le prieur donnait à mi-voix ses instructions au père-maître pour le temps de la retraite.
— Mon père, lui dit-il en finissant, il est inutile d'inviter des étrangers à la cérémonie , le novice n ayant pas de famille qui doive y assister. J'écrirai de ma main à M. le marquis et à madame la marquise de Blanquelort pour leur annoncer la profession du frère Estève, afin qu'ils s'unissent d'intention à nos prières et à tous les actes de ce grand jour.
— Et la parente de notre jeune novice , madame Godetroi, sera-t-elle aussi prévenue? demanda le père-maître; votre paternité sait qu'elle doit venir sous peu de jours, selon sa promesse, revoir le frère Estève.
— Je ne l'ai pas oublié, répondit le prieur avec un sourire qui eût dévoilé toute sa pensée au père-maître, si celui-ci ne l'eût depuis longtemps devinée ; la veille de la cérémonie , la veille seulement vous écrirez à cette dame.
Chez les bénédictins de Chàalis, le novice
qui allait Caire profession était obligé à des austérités qu'il n'avait point pratiquées pendant ses deux années d'épreuve, et qui ne devaientjamaissô renouveler. 11 passait huit jours en retraite dans une cellule plus triste et plus nue que celle d'un» moine de l'étroite observance. Ses regards, habitués à l'élégance modeste, à l'aspect riant d'un autre séjour, ne s'arrêtaient plus que sur des objets lugubres. Deux tréteaux recouverts d'une natte lui servaient de lit. A côté du sablier, il y avait une tète de mort, et sur les murailles blanches on avait écrit en lettres noires de lunèbres paroles, des allégories menaçantes, des sentences qui rappelaient lt3 jour du jugement, les tortures du purgatoire, et les tourments éternels de l'enfer. La fenêtre de cette cellule donnait sur le cimetière, et celui qui l'habitait temporairement se trouvait, pour ainsi dire, placé sur un terrain neutre entre les vivants et les morts. Le no-
vice, une fois en retraite, ne pouvait parU r qu'au père-maître, qui était son confesseur, et au prieur, si celui-ci jugeait convenable devenir le visiter. 11 ne sortait de sa cellule que pour descendre au chœur, où il avait une place à part. Au milieu de la nuit, il devait se lever, et aller dire l'office seul dans l'église. Après quelques jours d'une telle vie, lorsque le jeûne, la méditation, les longues prières, et surtout le sombre isolement où il s'était trouvé, avaient agi sur les sens et sur l'imagination du novice, il désirait ardemment le jour de sa profession, qui était aussi celui de sa délivrance , de son retour à une existence dont il venait d'apprécier par comparaison la douceur et les tranquilles félicités.
Le père-maître conduisit Estève à cette fatale cellule. 11 avait si souvent accompli le même devoir envers d autres novices, qu'il s'était accoutumé à l'aspect de ce lieu sinis-
ire. Il était d'ailleurs si peu porté aux idées mélancoliques, il y avait en lui une si grande disposition in contentement d'esprit, qu'aucune influence ne pouvait l'attrister et l'abattre longtemps.
— Mon cher fils, dit-il à Estève, cette cellule n'est pas si riante et si tien ornée que celle que vous quittez, mais le dénuemti;nt de cette chambre n'affligera pas longtemps vos yeux. Allons, point de faiblesse, point d'abattement. Priez Dieu, lisez votre formulaire, et songez que bientôt vous serez hors d'ici.
— Mon père, répondit E tève, je ne sens ni frayeur ni regrets ; mais mon âme est triste jusqu'à la mort.
— Cela passera, mon cher fils; c'est l'horreur de la solitude où vous allez rester qui vous trouble ainsi. Rassurez-vous, je ne vous abandonnerai pas, je serai prés de vous souvent.
— Combien de grâces je vous dois, mon
père, dit Eslève avec attendrissement; après Dieu, vous êtes mon soutien, mon rel'uge, mon espoir. Quand je souffre, vous avez des paroles qui guérissent mon âme; voire voix seule me ranime et me console. Oui, je suis calme à présent; cette angoisse qui me serrait le cœur est passée^
— Bien, mon fils, voici la nuit, allumez votre lampe et tachez de vous arranger ici. Dans une heure, vous ferez collation avec ce que vous apportera un frère convers, puis vous vous coucherez, car à minuit il faudra descendre au chœur pour les matines. Que Dieu reste avec vous, mon fils !
Selon l'usage, le père-maître ferma la porte en dehors et emporta la clef, mais une seconde clef resta entre les mains d'Eslève ; de cette manière, il était libre de sortir à l'heure des offices, et personne ne pouvait entrer dans sa cellule ni communiquer avec
lui, si ce n'était par un vasistas pratiqué dans la porte.
Il alluma la lampe de terre posée sur le prie-Dieu, entre un sablier et une tête de mort : une faible lumière éclaira la cellule, et lutta contre les derniers rayons du jour qui s'éteignait. Li fenêtre ouverte laissait apercevoir, à travers un nébuleux crépuscule, l'enceinte du cimetière, et au delà les cimes touffues de la forêt de Perthe. Estève s'assit au pied du lit et demeura plongé dans de tristes méditations. Jamais il n'avait compris comme en ce moment la brièveté de notre vie ici-bas et le néant de sa propre existence. Les mystères terribles que la pensée humaine ne saurait pénétrer^, le commencement el la fin des jours que la main de Dieu nous mesure, épouvantaient son imagination. 11 regardait d'un œil fixe ce sablier dont la poussière s'écoulait avec un bruit presque insensible, cette tête où l'intelligence et la
vie avaient régné naguère ; et, frappé de la marche rapide du temps, du pouvoir souverain de la mort, il sentait s'élever dans son âme un désir âpre et confus, le besoin de vivre avant de mourir. Il oubliait les promesses de la religion, les récompenses éternelles, les supplices de l'enfer, toutes ses croyances, toutes ses résolutions; il oubliait Dieu même, dans cet élan involontaire vers des voies inconnues.
Bientôt, cependant, il s'éveilla saisi de remords, au milieu de ces songes funestes; son âme revint à Dieu par un vif et prompt retour, et, prosterné sur les dalles humides de la cellule, il répandit des larmes améres.
Pendant qu'il priait ainsi, un léger bruit annonça que quelqu'un s'arrêtait à la porte et ouvrait le vasistas. C'était le père Bruno qui revenait, poussé par une secrète inquiétude. En apercevant Estève agenouillé, le visage couvert de larmes et comme abîmé
dans un affreux désespoir, il ouvrit la porte et entra brusquement.
— Qu'est-ce donc, mon cher flls, et comment vous trouvé-je! s'écria-t-il. Pourquoi ces terreurs, ces défaillances? Revenez à vous, mon enfant, et regardez de sang-froid tout ce qui vous environne. Pour un esprit comme le vôtre, il n'y a rien ici d'effrayant ou de terrible.
— Oh ! mon père ! murmura Estève en montrant d'un geste énergique la tête de mort et les lugubres emblèmes qui décoraient la cellule.
— N'est-ce que cela? reprit le père-maître avec une douceur indulgente ; mon cher fils, je ne pensais pas que vous y prissiez garde ; quoi ! vous avez eu peur!
— Peur de la mort? non, mon père, répondit Estève avec une sourde exaltation ; au contraire, j'ai eu peur de la vie, de la vie telle qu'elle s'écoule dans cette cellule. Toute
mon âme s'est révoltée contre les mortifications que je dois pratiquer pendant ma retraite. Ah ! pour supporter l'isolement, la solitude, il faut être un saint.
— Ou un moine abruti par l'oisiveté d'esprit et de corps, murmura le père Bruno : allez, mon fils, je conçois vos répugnances, et je ferai tout ce qui dépendra de moi pour voussoulagerpendanlcettedernière épreuve.
D'abord, je vais reculer les limites de votre séjour; vous serez libre de sortir, de descendre et de vous promener, pourvu que vous ne dépassiez pas l'entrée du troisième cloître ; toute cette partie du monastère est inhabitée, et je puis rigoureusement en concéder la jouissance aux novices en retraite. Quand vous aurez plus d'espace autour de vous, votre réclusion vous paraîtra moins pénible. Ensuite je vous donnerai des livres.
— Ah ! mon père, avec des livres, il me
semblera qne je ne suis plus seul, s'écria Estève consolé.
— J'oublie prés de vous le reste de mon troupeau, reprit gaîment le père-maître.
Voilà la cloche du réfectoire qui sonne; mes pauvres agneaux sont déjà réunis dans le petit cloître, et, les yeux tournés vers la porte, ils attendent impatiemment, car c'était aujourd'hui jour de jeûne pour toute la communauté. 11 faut que je vous laisse, mon fils; restez en paix.
Quelques instants après, un frère convers entra et déposa silencieusement sur la table des légumes cuits à l'eau, une belle assiette de fruits et un de ces pains bien blancs et à croûte dorée qu'on ne voyait guère alors que sur la table des moines et des gens riches. Estéve toucha à peine à cette légère collation, et se mit tout habillé sur son lit d'anachorète pour attendre l'heure des matines. A minuit, il se leva et descendit au chœur.
Tandis qu'il traversait les bâtiments claustraux, il se souvint du trajet qu'il avait fait deux ans auparavant, par une nuit semblable, et du spectre qu'il avait rencontré dans le petit cloître. Personne ne lui avait donné Texplication de ce tait étrange, et il en était venu à penser que quelque père, par esprit de mortification, avait eu l'idée bizarre de rôder ainsi la nuit, vêtu d'une mauvaise coule, les pieds nus et la face voilée. II songeait encore à cette apparition lorsque les mêmes accents plaintifs et furieux qui l'avaient frappé naguère s'élevèrent des profondeurs du troisième cloître. Estève se retourna vivement ; il était près de revenir sur ses pas, mais un scrupule le retint, il ne voulut point cédera une vaine curiosité et gagna rapidement le chœur.
La grande nef et les bas-côtés de l'église étaient dans les ténèbres ; mais la lampe suspendue devant l'autel baignait le sanctuaire
d'une blanche et vive clarté. Le chœur était paré pour la fête du lendemain , les moines avaient dépouillé leur riche parterre pour cette solennité, et les fleurs qui environnaient l'image de la Vierge répandaient des parfums ravissants.
Ces douces odeurs, ces clartés, l'aspect de ces saintes splendeurs, ramenèrent l'âme d'Estève dans les régions sereines de l'espérance et de la foi ; il ouvrit son formulaire et commença l'office de la Nativité de la Vierge. La leçon qui suit le premier nocturne est un chapitre du Cantique des Cantiques. La poésiereligieuse emprunte, dans ce'morceau, les accents passionnés de la lyre profane, et le sens mystique s'y cache sous des images tendres et gracieuses. Estève frémissait, saisi d'un trouble inconnu, en répétant à demivoix ces paroles ardentes; une exaltation étrange succédait à son abattement et à ses angoisses; les images de la mort et du néant,
les Iroides ténèbres de sa cellule, ne l'épouvantaienl plus ; il lui semblait qu'il venait de découvrir en son âme un foyer lumineux dont les rayons éclairaient et viviflaient tout ce qui l'environnait. Ce l'ut sous l'impression puissante de cette réaction qu'il rentra dans sa cellule, et, le lendemain matin, lorsqu'au premier coup de l'angelus le père Bruno ouvrit sa porte, il dormait encore d'un sommeil calme et traversé par des rêves heureux.
— Eh bien! mon fils, dit le père-maître en ouvrant la fenêtre, il paraît que vous n'avez pas trop mal dormi sur cette couche aussi dure que celle du bienheureux saint Jean de Dieu, qui réservait pour se faire des matelas tous les vieux balais de son couvent. Comment avez-vous passé le commencement de la nuit? vous êtes-vous éveillé à temps pour descendre au premier coup de matines?
Estève confessa sincèrement au père-mai-
tre toutes ses impressions. — Ah 1 mon père, dit-il, hier j'ai été faible jusqu'à la lâcheté ; mais aujourd'hui je suis tranquille et fort. Ces funèbres emblèmes ne m'attristent plus; je puis voir sans horreur l'image de la destruction et du néant, car je sens en moi une âme puissante et immortelle.
— Je vous avais prédit tout cela, mon cher fils, répondit le père-maître : je savais que vous ne resteriez pas sous cette première impression de tristesse et d'effroi, parce que vous n'êtes pas accessible aux imbéciles terreurs de ces pauvres novices, qui croient voir des fantômes passer devant la fenêtre, et entendre des voix dans le cimetière.
— Mais moi, mon père, j'ai réellement entendu une voix cette nuit, une voix lamentable, dit Estève. — Et il raconta cette circonstance de sa course nocturne à travers le monastère.
— Mon cher fils, ceci n^a rien de surnatu-
rel, pas plus que le fantôme qui se promenait, il y a deux ans, dans le cloître des novices, répondit le père Bruno. — Et après un silence, il ajouta d'un ton plus bas : — Il y a ici de tristes créatures dont vous ignorez l'existence, et qui sont ensevelies pour le reste de leurs jours dans ce vieux bâtiment, qu'une cour toujours fermée sépare du troisième cloître.
— Quoi! mon père, s'écria Estève, des religieux?
— Des malheureux, répondit le père Bruno d'une voix encore plus basse, des prisonniers, des fous...
— Est-il possible, grand Dieu ! murmura le novice consterné.
— Hélas î mon cher fils, reprit le vieux moine, dans nos maisons comme dans le monde, il y a des crimes. La justice ecclésiastique punit le coupable sans scandale et sans bruit, au lieu de le livrer à la justice se-
culière. Les novices et la plupart des religieux ignorent le sort de ces malheureux ; peu de personnes ici savent quels habitants renferme l'enceinte du troisième cloître. Gardez, mon fils, un silence absolu sur ce que je viens de vous dire. J'ai pu vous apprendre ceci sans pêcher contre Dieu ni contre le prochain, mais non sans danger pour moi, car sa paternité pourrait considérer cette révélation comme une faute.
— Ah! mon père, s'écria Estève, j'aimerais mieux mourir que d'attirer sur vous, par mon indiscrétion, !e plus léger châtiment.
Le même soir, Estève eut des livres choisis dans la bibliothèque; c'étaient le Guide des pêcheurs, le Chemin de la perfection chré-tienne, et d'autres ouvrages mystiques que l'abbé Girou n'avait jamais mis entre ses mains.
Les jours suivants s'écoulèrent plus paisiblement. Eslève s'était créé un ordre d'occu-
pations qui semblait abréger le temps; les lecteures pieuses succédaient à la prière, et, le soir, après les offices, il se promenait un moment dans la cour étroite et sombre qui précédait le cimetière. Cette partie du monastère était depuis longtemps abandonnée 5 le toit menaçait ruine, et il pleuvait dans l'escalier qui conduisait à la cellule. Au rez-de-chaussée, il y avait une salle dont le mur, percé d'une porte à vantaux sculptés, s'étendait sur toute la longueur de la cour. Une fois Estève osa pousser cette porte et franchir le seuil. Un air humide et frais frappa son visage comme s'il se fût placé à l'entrée d'un souterrain, et il distingua dans l'obscurité les murailles et la voûte d'une vaste salle entièrement démeublée ; les croi^ sées à colonnettes étaient fermées par de lourds contrevents, le jour pénétrait à travers les ais disjoints et sillonnait les ténèbres de lumineux fllets.
Estève comprit, parla disposition des lieux, que ces croisées s'ouvraient sur la fatale enceinte d'où s'élevaient, la nuit, les lamentables voix qu'il avait deux fois entendues. Poussé par un sentiment douloureux de compassion et de curiosité, il avança encore, et, s'appuyant à la croisée, il colla son visage contre les fentes ; son regard plongea dans une cour environnée de hautes murailles et où croissaient, parmi les pierres, de grandes touffes d'herbes d'un vert obscur, mais il n'aperçut aucune créature vivante dans ces lieux désolés. Seulement, il lui sembla qu'une forme humaine se levait derrière le grillage d'une fenêtre qui était presque au niveau du sol.
— Grand Dieu ! murmura-t-il en se retirant, voilà donc le dernier terme de la misère humaine !
Enfin, la veille de l'Octave arriva. Le pèremaître connaissait trop bien la discipline
monastique pour manquer aux ordres du prieur : il ayait attendu le dernier jour pour annoncer à madame Godefroi qu'Estève allait prononcer ses vœux ; mais ce jour-là, dès le matin, il écrivit. Cette lettre arriva le même soir à Paris ; madame Godefroi n'était point chez elle; un souper chez madame d'Épinay la retint jusqu'à quatre heures avec Grimm, Duclos, et quelques autres personnages célèbres de l'époque. En rentrant, elle trouva la lettre du père Bruno sur sa toilette, parmi plusieurs autres lettres, et, tandis qu'on la coiffait pour la nuit, elle se mit à parcourir sa correspondance.
— Andrette, des chevaux! une chaise de poste ! s'écria-t-elle tout à coup en repoussant la soubrette et en se levant impétueusement; il faut que j'arrive àtemps!.... Il faut que je parle à cet enfant avant qu'il ait prononcé ses vœux... et c'est demain, demain.
grand Dieu ! .... Ah ! j'ai trop tardé ! . . j'ai trop attendu!....
Ces ordres précipités mirent tout l'hôtel en rumeur. Le bruit en vint jusque dans la chambre du fermier-général. Au moment où il s'éveillait, sa femme entra et lui remit la lettre du père-maître.
— Ces moines ont deviné votre opposition, dit Sébastien Godefroi en refermant la lettre; vous ne vous êtes pas assez méfiée d'eux. A présent, vous n'avez plus rien aménager; parlez, et cet enfant fùt-il déjà devant l'autel, dussiez-vous l'aller chercher jusque là, tentez sa délivrance ; je double la somme que vous lui destinez.
Avant cinq heures , Madame Godefroi monta dans sa chaise de poste ; les chemins étaient affreux ; neuf heures sonnaient quand elle arriva à Châalis.
Les cloches carillonnaient et rempHssaient l'air de joyeuses volées, l'orgue mêlait ses
sons graves et puissants aux voix qui s'élevaient dans l'église. C'était un chant universel de triomphe et d'allégresse.
Madame Godefroi était descendue à la porte même de l'église. En pénétrant dans la grande nef, elle se trouva au milieu d'un groupe de villageois qu'avait attirés la solennité de ce jour. Les moines étaient dans le chœur; un nuage d'encens voilait l'autel ; la flamme légère des cierges vacillait à travers la fumée blanche des encensoirs d'argent. Madame Godefroi regarda sans rien voir.
— Ma bonne mère, dit-elle en tremblant à une vieille femme agenouillée à l'écart, que fait-on là-bas dans le chœur ? où en eston de la cérémonie?
— Elle est finie, vous arrivez trop tard, répondit la vieille femme sans se déranger et sans tourner la tête.
Madame Godefroi pâlit sous son rouge, et les larmes lui vinrent aux yeux . En ce mo-
ment, elle aperçut Estève debout au milieu du chœur, le front calme et rayonnant, le regard tourné vers le ciel, et comme perdu dans les espaces infinis où sa toi cherchait le Dieu auquel il venait de donner sa vie.
— Oh 1 triste victime, ton sort s'est accompli î murmura madame Godefroi en s'éloignant ; maintenant ne t'éveille pas à la lumière, à la vérité : reste à jamais enseveli dans les ténèbres de ton ignorance, meurs sans avoir vécu ; c'est le seul vœu que puissent désormais faire pour toi ceux qui f aiment !
Onze heures du soir sonnaient à l'horloge de r abbaye de Châalis ; toutes les lumières s'étaient successivement éteintes derrière les fenêtres qui donnaient sur le grand cloître ; les moines dormaient dans leurs cellules, et le plus profond silence, le silence d'une nuit
d'hiver sombre el pluvieuse régnait sous ies voûtes du monastère. Pourtant un religieux n^avait pas regagné le dortoir avec le reste de la communauté, et veillait encore assis devant la cheminée du chauflbir.
Cette immense salle, lambrissée jusqu'à la voûte de boiseries auxquelles le temps avait donné des tons obscurs approchant de ceux de l'ébène, était Taiblement éclairée. La seule lampe qui fût restée allumée sur la longue table autour de laquelle s'asseyaient les moines jetait une lueur vacillante qui laissait dans une demi-obscurité les détails de l'ameublement et faisait ressortir seulement les angles luisants et polis des bois sculptés en relief; mais parfois de soudaines lueurs, jaillissant du foyer, effaçaient pour un moment ces clartés débiles et projetaient sur le mur des effets bizarres d'ombre et de lumière. Un des chiens familiers de la maison était accroupi près de Tâtre et reposait sa
lète intelligente sur les genoux du religieux ^ qui le caressait d'une main distraite et restait courbé devant le feu dans l'attitude d'une' pénible méditation.
C'était Estève qui veillait ainsi seul et abîmé dans ses réflexions ; c'était le pauvre oblat, maintenant religieux profès h l'abbaye de Châalis. Quelques années seulement s'étaient écoulées; il était dans tout l'éclat, dans toute la force de sa jeunesse, et pourtant sa mère elle-même eût hésité à le reconnaître. Il ne ressemblait plus au bel adolescent dont les traits purs et calmes avaient les contours arrondis, l'expression douce et sereine d'une tête d'ange. Son front semblait s'être agrandi sous l'effort continuel d'une pensée ardente ; ses yeux ,d'un bleu plus foncé, étaient couronnés de sourcils saillants entre lesquels des habitudes d'esprit méditatives avaient déjà laissé une ride profonde. La nuance dorée de ses cheveux s'était assom-
brie, et son teint avait cette pâleur unie et suave qui décèle, non un affaiblissement physique, mais l'exaltation des facultés morales et la prédominance des puissances de l'âme sur les forces du corps. Cette transformation donnait a son visage un caractère de beauté grave et sévère qui rappelait les admirables têtes de saints de l'école espagnole, les sublimes martyrs, les célèbres fondateurs peints par Zurbaran ou Ribera .
Peut-être ce soir-là avait-il eu l'intention de consacrer sa veillée à quelque occupation studieuse, car il avait posé sur une petite table, dans l'angle de la cheminée, des livres et une lampe qu'il oubliait d'allumer. Son imagination l'avait entraîné dans les espaces défendus qu'il ne pouvait aborder que par la pensée ; il songeait à l'immensité de l'univers, au monde, qu'il avait découvert du fond de sa retraite, a tout ce qu'il avait appris pendant ses heures d'étude^5, pendant les
heures douces et fatales qui s'étaient si rapidement écoulées pour lui dans la riche bibliothèque de l'abbaye. Puis, revenant à des images plus tristes, plus présentes, il soupirait, s'agitait, et prêtait au moindre bruit une oreille inquiète.
Le léger grincement de la clef qui tournait dans la serrure fit retourner Estève;la porte s'ouvrit brusquement, et un vieux moine entra en grommelant et en criant : — Niger, es-tu par là? Niger! ici, Niger!
A cette voix, le chien secoua ses longues soies et bondit au devant du moine, qui le flatta et dit à Estève d'un ton courroucé : — Ah! c'est donc vous qui gardiez Niger? c'est vous qui voulez me priver de mon seul ami!
— Pardonnez, mon révérend père, répondit Estève avec douceur, ce chien est resté près de moi quand vous avez quitté le chauf- Ibir ; je n'ai pas songé à le retenir, et si j'eusse
pense que vous le cherchiez, je l'aurais conduit moi-même à la porte de votre cellule.
— Vous m'auriez rendu service, père Eslève, dit le moine d'un air radouci, car depuis une demi-heure je cherche dans la maison cet ingrat auquel je donne un gîte toutes les nuits, et que je croyais trouver dehors, mouillé et morfondu comme je le suis en ce
moment.
A ces mots, il se rapprocha du feu et promena sur la flamme ses mains ridées. Ce religieux était le même qu Estève, le jour de son arrivée à Châalis, avait vu avec tant de compassion accomplir une pénitence humiliante, et prendre son repas à genoux au milieu du réfectoire. On l'appelait le père Timolhée. C'était un vieillard taciturne et morose qui se tenait toujours à l'écart et séparé de tous par son silence et son attitude dans la communauté. Ceux qui se souvenaient de sa profession, dont la date remon-
lait à une quai aiilaine d'années, disaient qu'il avait été dans les cominencemenls de sa vie religieuse un exemple de ferveur, un sujet d'édification, mais qu'après un certain temps il était tombé dans l'indifférence, dans le dégoût des devoirs de son état, et peut-être dans de secrètes hérésies, de coupables révoltes et une haine intérieure contre l'autorité de ses chefs spirituels. Par suite de ces bruits, sans doute, le prieur était d'une inexorable sévérité à son égard, et lui imposait, eous le moindre prétexte, des pénitences rigoureuses. ,
Le moine avait longtemps soutenu une lutte sourde contre cette autorité despotique à laquelle le vœu d'obéissance le soumettait corps et âme ; mais, las enfin d'une résistance inutile, il s'était amendé, du moins en apparence, et depuis longtemps il ne donnait plus prise contre lui par d'imprudentes manifcsT tations. 11 remplissait exactement ses devoirs
religieux et s'isolait autant que possible dans tous les exercices de la vie monacale. A la promenade il marchait toujours seul, au chauffoir sa place était dans un coin, et pendant les repas il gardait un silence absolu. Les seuls êtres auxquels il témoignât quelque affection, étaient ce bel épagneul à robe noire qu'il appelait Niger, et une autre pauvre créature aussi dépourvue de raison que le chien, une espèce d'idiot qui venait mendier sa subsistance à la porte de l'abbaye.
Les jeunes prof es se divertissaient aux dépens du vieux moine ; ils riaient entre eux de sa figure hâve et distraite, de ses yeux hagards, de ses manières sauvages, et ils l'avaient surnommé V ermite, Estève seul ne s'était pas moqué de ses bixarreries ; il n'avait jamais témoigné ni aversion ni sympathie au père Timolhée, et, depuis plus de cinq ans qu'il le voyait chaque jour, il ne lui avait pas adressé deux (ois la parole. Ce soir-là il se
serait tenu dans la même réserve si le vieux moine n'eût repris l'entretien.
— Que faites- vous donc ici, père Estève? dit-il brusquement ; accomplissez-vous quelque pénitence?
— Non, mon révérend père, répondit tristement Estève, c'est le chagrin et l'inquiétude qui me tiennent éveillé cette nuit : vous savez que le maître des novices, le bon père Bruno, est fort mal.
— Oui, j'ai entendu dire cela aujourd'hui.
— La nuit dernière, j'ai veillé près de lui, et je ne l'ai pas quitté de la journée ; mais ce soir il a exigé que je vinsse prendre un peu de repos, il a fallu lui obéir ; je me suis retiré l'âme navrée. Depuis hier le père Bruno s'affaiblit de moment en moment. Qui sait, grand Dieu ! le malheur qui pourrait arriver cette nuit? un funeste pressentiment me tient éveillé. Je suis venu ici pour être plus à por-
tée de savoir ce qui se passe dans ]e quartier des novices et pour accourir au premier bruit.
— Vous êtes donc sincèrement attaché au père Bruno? demanda le moine.
— Oui, mon père ; c'est un homme que je révère et que j'aime, un ami que Dieu m'avait donné.
— Vous avez trouvé ici un ami? interrompit le père Timothée d'une voix amère et avec un sourire incrédule.
— J'avais trouvé plus qu'un ami, répondit Estève avec l'expression d'une affliction profonde ; celui qui va mourir était pour moi un père indulgent et tendre auquel j'osais confier mes fautes, mes faiblesses, mes tourments, toutes les agitations de mon âme. '^
— C'était un confesseur indulgent, dit froidement le père Timothée ; il vous passait volontiers les petites fautes dont s'eifraie voue conscience, il compatissait à la fragilité*
humaine, et vous soutenait dans les tiédeurs passagères, dans les langueurs de votre dévotion. Mais si une seule fois votre esprit s'était laissé aller à certains doutes, si votre âme, au lieu d'être tourmentée par des scrupules puérils, se fût révoltée contre ce joug pesant et continuel qu'on appelle la règle, vous auriez vu ce que serait devenue l'indulgence de votre père spirituel .
— Je l'ai vu, mon père, répondit Estève ; j'ai éprouvé cette sainte indulgence d'une âme croyante, ferme dans sa foi, pour les souffrances d'un esprit tourmenté par le doute, accablé de dégoût et épouvanté de son propre endurcissement.
Une espèce de sourire dérida le visage du vieux moine, il hocha la tête et dit, en rapprochant son siège de celui d'Estève, comme s'il se sentait disposé à une plus intime causerie : — Jeune homme, vous avez trouvé ce que je cherche inutilement ici depuis qua-
rante ans : quelqu'un à qui vous avez pu, sans péril et sans crainte, dévoiler toute votre pensée.
— Pourtant, mon père, vous avez connu bien avant moi celui près duquel j'ai trouvé de si grandes consolations.
— Oui, il est entré dans cette maison quelques mois après ma profession ; je Tai toujours tenu pour un homme simple et animé de bonnes intentions, mais il me semblait trop pieux, trop orthodoxe pour être tolérant. Je pensais qu'il n'y avait personne ici avec qui Ton pût s'expliquer sans danger sur certaines questions, et f ai renfermé en moi-même mes opinions, mes sentiments, les irrésolutions de mon esprit, les troubles de mon âme, enfin tout ce que j'ai pensé et souffert pendant plus de quarante années.
— Je comprends, mon père, vous avez redouté la stupide indignation des uns, les interprétations pei'lides, la commisération
hypociile des autres, et peut-êlre quelque lâche délalioii.
— Oui, voilà ce que j'ai craint. Pour me soustraire aux trahisons, à la persécution de ceux qui m'entouraient, je me suis isolé de tous, j'ai tracé autour de moi comme un cer* cle fatal où je roule éternellement seul, et pourtant on ne m'a pas toujours laissé tranquille dans cette affreuse solitude morale où je me suis réfugié. J'ai subi plus d'un châtiment, j'ai été puni pour mon silence, pour des fautes purement négatives, et j'ai scandalisé, sans le vouloir, ces hommes qui n'ont rien à me reprocher que ma persistance à me taire. Grand Dieu! qu'eût-ce été si j'eusse une seule fois dit devant eux ce que je viens de dire devant vous !
— Combien je suis touché de votre confiance, mon père! s'écria Estève avec sympathie. Hélas! ces peines qui vous affligent depuis si longtemps, je commence à les éprou-
ver ; moi aussi j'ai souffert, j'ai désespère dans les horreurs du doute.
— Des doutes, je n'en ai plus, répondit froidement le vieux moine. Quelque jour je vous ferai ma profession de foi, et je vous dirai ma vie dans le monde, cette vie qui a fini ici lorsque j'avais à peine vingt-cinq ans !
— La mienne a été plus courte encore, murmura Estève.
— Mon fils, — permettez-moi de vous don* ner ce nom entre nous, — mon fils, pourquoi êtes-vous ici? reprit le père Timotliée en arrêtant sur le jeune profès des yeux caves et expressifs ; comment vous êtes-vous enseveli, comme moi, à la fleur de votre âge, dans cet horrible tombeau? Est-ce volontairement que vous avez fait ce sacrifice insensé?
Estève raconta brièvement le vœu de sa mère, les premières années de sa vie, les disi)ositions avec lesquelles il était entré à
i'abbave de Chàalis, les sentiments où il était encore en prononçant ses vœux, et ce qu'il avait éprouvé à mesure qu'une lumière nouvelle avait graduellement pénétré les ténèbres de son esprit. Le vieux moine l'écouta, recueilli dans un vif sentiment d'intérêt, en faisant parfois un geste d'assentiment, comme s'il reconnaissait quelqu'une de ses propres impressions dans le récit d'Estève. Ensuite, il lui dit en soupirant :
— Lorsque je me séparai autrefois du monde, mon cher fils, j'en emportai des souvenirs plus vifs: j'y avais laissé des objets d'amour et de haine.. . Vous n'éprouvez pas, vous, ces retours, ces regrets?
— Je songe souvent à ma mère, répondit Estève ému de ce souvenir. Je songe à ma pauvre mère, qu'un affreux malheur a frappée. Elle avait donné un de ses fils à Dieu, et Dieu lui a retiré l'autre. Mon frère, le comte Armand de Blanqueforl, est mort l'année
dernière, et mon père transmet son nom et sa fortune à un parent qu'il vient d'appeler près de lui. Je tiens ces détails du digne prêtre qui m'a élevé et qui n'a plus quitté ma mère.
— Ainsi vous êtes mort pour votre famille?
— Pour ma famille comme pour le reste du monde, répondit Estève avec une amère tristesse ; la sœur de ma mère, une digne femme, habite cependant Paris. Je reçois une ou deux fois Tannée de ses nouvelles ; elle m'envoie de petits cadeaux qu'elle suppose sans doute devoir plaire à un religieux, mais elle ne vient jamais ici. Je ne l'ai revue qu'une seule fois, la première année de mon noviciat.
— Oui, on nous oublie comme si nous étions réellement retranchés du nombre des vivants, murmura le vieux moine en appuyant son front sur sa main blême et des-
séchée. Y a-t-il encore quelqu'un au monde qui se souvienne du comte de Baiville?
Un triste silence suivit ces paroles. Les deux religieux, assis devant le foyer où il n'y avait plus que des cendres tièdes, étaient pensifs et immobiles. Dehors, le vent mugissait , et de larges ondées de pluie battaient les fenêtres du chauffoir.
Tout à coup le chien qui sommeillait aux pieds du père Timothée se dressa en poussant un hurlement plaintif et prolongé. Eslève frémit. — Mon père, dit-il, lorsqu'un chien fait entendre ce cri lamentable, c'est que quelqu'un va mourir... Certainement le père Bruno est plus mal... Je cours au quartier des novices.
— Je vous accompagne, dit le père Timothée.
Ils descendirent. Tandis qu'ils traversaient le grand cloître, la cloche de l'église sonna. — Ce sont les prières des agonisants, dit le
vieillard; combien de fois, î^randDieu! j'ai entendu ces sons funèbres.
Quelques novices priaient, agenouillés dans leur dortoir, devant la cellule du père Bruno; la porte était ouverte, et Ton voyait le mourant sur son lit, entouré de plusieurs frères convers. il s'éteignait paisiblement, avec une physionomie sereine, comme il avait vécu.
Estève entra tremblant et suffoqué par ses sanglots. Le père Timothée resta dehors, appuyé contre le mur, les mains sous son scapulaire, et la tête couverte de son capu chon.
— Sa révérence le père Bruno semblait sommeiller, dit un des convers à Estève ; tout à coup il lui a pris une convulsion, et il est tombé en agonie. D'un moment à l'autre il peut passer. J'ai pris sur moi de faire avertir sa paternité.
Estève vint s'agenouiller près du lit ; il
n'espérait pas que son vieil ami pût le voir ou Tentendre, et, prenant dans ses mains la main déjà froide qui pendait sur la couverture, il la couvrit de larmes. Mais le mourant reconnut encore son enfant de prédilection, et, faisant un suprême effort, il se souleva en murmurant : — Estève, écoutemoi...
Le jeune profès se pencha sur lui éperdu.
— Estève, reprit le moribond, ne va pas au delà des vœux que tu as prononcés... Quoi qu'on fasse, n'entre jamais dans les ordres sacrés... Refuse la prêtrise... On te persécutera peut-être... Sache résister ..., Il y va de ton salut .
— Oh! mon père! je n'oublierai jamais vos paroles, répondit Estève en pressant de ses lèvres la main qui essayait de serrer une dernière fois la sienne.
En ce moment le prieur entra, suivi de deux autres religieux, et commença les prié'
res (les agonisanls. Vers le matin, au premier rayon qui pénétra dans la cellule, le père Bruno cessa de vivre.
Lorsque tout fut fini, le prieur et ses deux acolytes se retirèrent lentement ; Estève sortit le dernier de la chambre mortuaire. Alors seulement il s'aperçut que le père Timothée avait veillé toute la nuit dans le dortoir. Le prieur avait aussi reconnu le vieux moine, et, arrêtant sur lui un regard sévère, il dit durement :
— Votre révérence a voulu voir comment on meurt chrétiennement ; qu'elle se souvienne à sa dernière heure de la fin édifiante du père Bruno.
Le vieillard écouta ces paroles d'un air impassible, et, lorsque le prieur et sa suite se furent éloignés, il se rapprocha d'Estève, qui s'en allait seul, la tête baissée sur sa poitrine, et il l'accompagna silencieusement
jusqu'à sa cellule. Cette marque de sympathie et d'intérêt toucha F âme affligée d'Estève , et acheva de vaincre le secret éloignement qu'il avait ressenti si longtemps pour le père Timothée .
— Ohl mon père! dit-il, vous comprenez ma détresse, mon désespoir, et vous venez à mon secours ; que votre charité soit bénie!
De ce moment datèrent de nouvelles relations entre le jeune proies et le père Timo- Ihée ; mais il fallut apporter dans cette intimité, qui s'accroissait de jour en jour, beaucoup de prudence et d'apparente réserve. Le pi icur s'immisçait continuellement dans la
vie des religieux soumis à son autorité; il surveillait d'une manière occulte toute leur conduite, et savait mettre un terme aux liaisons qui lui déplaisaient. Il haïssait et redou* tait le père Timothée, dont il soupçonnait depuis longtemps les secrètes et monstrueuses hérésies, et il n'eût reculé devant aucun moyen pour rompre les relations qui s'étaient établies à soninsçu entre ce réprouvé, comme il l'appelait, et le religieux qui donnait les meilleurs exemples à la communauté.
Au milieu de ses troubles d'esprit les plus amers, de ses alternatives les plus douloureuses de révolte et de résignation, Estève n'avait jamais commis une seule faute contre la règle, il n'avait trahi par aucune manifestation imprudente la transformation qui s'était lentement opérée dans ses sentiments et ses croyances, et il passait généralement pour une âme simple, pieuse, humble, et docile jusqu'à la plus entière abnégation. Il
avait dû à cette opinion bien accréditée dans Tesprit du prieur une certaine liberté d'action dont ne jouissaient pas les autres religieux. Il pouvait employer à son gré toutes les heures où il n'était pas dans l'obligation d'aller au chœur, et la bibliothèque du couvent était tout entière à sa disposition.
Des les premiers jours de sa profession, Estève s'était aperçu de l'espèce d'éloignement que les moines avaient les uns pour les autres. Ces hommes, confondus depuis longtemps, pour la plupart, dans une même exis' tence, étaient séparés dégoûts, de caractère, d'opinions; la règle ne les avait soumis qu'extérieurement à son joug inflexible. Les uns, — c'était le plus petit nombre, — vivaient dans les pratiques d'une dévotion outrée; les autres végétaient, n'ayant d'autre pensée que la satisfaction des besoins matériels ; d'autres encore avaient des manies innocentes auxciuclles ils se livraient avec
une incroyable ardeur ; ils se passionnaient pour les fleurs, pour les oiseaux, et consacraient leur vie à élever des serins ou à cultiver l'orangerie et le parterre.
Estève n'avait contracté aucune amitié parmi les religieux, et la mort du maître des novices l'aurait laissé dans un isolement absolu, si le père Timothée ne lui eût dès- lors témoigné tant de sympathie et d'affection. Ce vieillard farouche, endurci contre ses propres souffrances, et dont l'âme avait été si longtemps fermée à tout attachement humain, retrouvait pour le jeune profès les sentiments dont il avait été capable autrefois, l'amitié , le dévouement, une certaine tendresse de cœur. Mais cette amitié ne s'exprimait que par des témoignages secrets, presque furtifs, car le père Timothée sentait que le prieur en ferait un crime à Estève.
C'était le soir, dans la cellule de ce dernier, ([ue se passaient ordinairement leurs
entretiens et qu'ils raisonnaient en liberté sur toutes choses. Le père Timothée avait été un homme du monde; il acheva d'éclairer Estêve en lui racontant les orages de sa première jeunesse et les circonstances qui l'avaient jeté dans le cloître.
Avant sa profession, il s^était appelé le comte de Baiville, il avait vu la cour de Louis XV et la société du XVIÏP siècle; mais son âme était trop ardente, il avait des passions trop violentes, trop vraies, pour cette époque frivole et froidement corrompue L'infidélité d'une femme fut le malheur qui réloigna du monde, et une ferveur passagère le jeta au fond du cloître, où sa vie s'était lentement consumée dans de tardifs et inutiles regrets. Ce long désespoir avait étouffé toutes ses croyances ; il était tombé dans les derniers abîmes de l'indifférence et de l'incrédulité ; il niait l'immortalité de l'âme et l'existence de Dieu. Pourtant il n'essaya
pas de détruire l'étincelle de foi, la lueur d'espoir qui rayonnait encore dans l'âme de son jeune ami, et jamais il ne formula complètement devant lui ses fatales convictions.
Estève n'éprouvait pas pour le vieux moine r affection profonde que lui avait inspirée le père Bruno ; mais il se laissait aller avec lui à une indéfinissable sympathie, à un sentiment qui était, pour ainsi dire, dans le sang. Il y avait au cœur du fils de madame de Blanquefort quelque chose qui vibrait aussi dans celui du comte de Baiville ; parfois une même pensée faisait tressailltr sous leur robe de bénédictins l'élève du pieux abbé Girou et le gentilhomme cloîtré depuis quarante ans. Souvent aussi Estève exprimait les souffrances, les besoins de son intelligence, les désirs infinis de son cœur, dans un langage qui étonnait le père Timothée. Jamais, dans le monde où il vivait jadis, il
n'avait entendu parler ainsi. Une lois, il dit en souriant au jeune religieux :
— Mon cher fils, vous avez lu d'autres livres que V Histoire générale des Conciles, les Lettres des Missionnaires, et autres volumes très orthodoxes qui forment la bibliothèque du couvent?
— Il est vrai, mon père, répondit Estèvc avec quelque émotion ; j'ai lu un autre livre, un seul.
— Ah! un livre condamné en Sorbonne peut-être. Et lequel, mon fils?
— Le voici, dit Estève en tirant de dessous les in-quarto qui couvraient sa table un petit volume finement relief c'est le hasard qui Ta mis entre mes mains, un hasard funeste peut-être.
Le père Timothée regarda le titre.
— La Nouvelle Iléloise, par J.-J. Rousseau, dil-il ; c'est un roman sans doute, je n'ai pas lu le livre, mais je connais le nom de l'au-
teur. C'était celui d'im vieillard qui est mort à Ermenonville il y a quelques années, et qui a été enterré dans Tile des Peupliers.
. — Alil mon père, s'écria Estève avec une âpre tristesse, je ne saurais vous dire ce que j'ai éprouvé en lisant ces pages. Elles m'ont charmé et torturé ; elles ont jeté tour à tour mon âme dans des langueurs, dans des joies dans des tourments inexprimables. J'étais attendri, subjugué ; je pleurais sur cette belle Julie, sur son malheureux amant. D'autres fois, je repoussais le livre ; je me disais que cette histoire touchante n'était peut-être qu'une fiction. Ah! je sentais toujours cependant qu'il y avait quelque chose de vrai, d'éternellement vrai, dans ce livre : c'est la peinture des sentiments, des passions, c'est l'amour qui déborde de toutes ses pages.
A ces mots, il cacha son visage dans ses mains et se tut comme effrayé de sa propre
exaltation. Le père Timothée feuilleta le
volume et lut au hasard quelques lignes.
— De mon temps, dit-il, Tamour ne s'exprimait pas ainsi ; il avait un langage plus galant, plus leste, plus audacieux. Mais, ditesmoi, mon cher fils, comment ce livre est-il tombé entre vos mains?
— Par un hasard fort simple, répondit Estève; dans une de nos promenades à Ermenonville, je l'ai trouvé au bord du lac, en face de l'île où repose J.-J. Rousseau. Sans doute quelque étranger l'avait oublié là en faisant son pèlerinage au tombeau.
Quelques mois s'écoulèrent. Estève était tombé graduellement dans une sorte d'anéantissement moral. Il accomplissait avec une exactitude machinale tous les actes de la vie religieuse ; on le voyait assidu au chœur ; il assistait avec une contenance recueillie
aux assemblées capiliilaires que le prieur convoquait quelquefois. Aucun reproche, aucun soupçon ne s'élevait contre lui, et pourtant il n'y avait plus au fond de son âme ni ferveur ni croyances. Une morne apathie avait succédé aux luttes désespérées dans lesquelles sa foi avait succombé; il vivait dans un secret et continuel dégoût de ses devoirs et dans le sombre ennui d'une existence sans intérêt, sans espérance et sans but.
, Les lettres qu'il recevait de loin en loin de sa mère et de l'abbc Girou lui causaient encore plus de douleur que de joie. !l devinait, à travers la sainte résignation, les graves et pieux conseils de la marquise, les efforts d'un cœur désolé, les regrets d'une mère que la mort et un sacrifice volontaire ont privée de ses enfants. Jamais il n'avait maudit ce vœu qui le sépara du monde dès sa naissance, son respect, sa tendre résignation pour sa mère,
avaient survécu à ses sentiments rehgieux^
mais les soiivonirs qu'il chorissa t anîrolois, les souvenirs de son «ndolescence, lui étaient maintenant douloureux. Souvent il disait au père Timothée :
— Je tombe dans la crainte et le dégoût de moi-même, tout me blesse et m'irrite, j'ai horreur de la solitude de ma cellule, et la compagnie que je trouve au jardin, au réfectoire, auchauffoir, partout, m'est insupportable. Ohl mon père, que deviendrais-je sans votre amitié !
Sa seule distraction était de descendre quelquefois jusqu'à la grille de la cour d'entrée pour assister à la distribution qu'un frère convers faisait chaque jour aux pauvres mendiants du voisinage. Vers midi, cette troupe déguenillée arrivait tantôt nombreuse, tantôt réduite à quelques vieillards infirmes.
11 y avait parmi les malheureux qui recevaient Taumône à la porte de l'abbaye un homme auquel le père Timothée témoignait
depuis longtemps un intérêt mêlé de compassion. Ce mendiant était connu dans le pays sous le nom de Genest le vagabond. C'était une espèce de Samson aux cheveux crépus, à la face de léopard, un type accompli de la ibrce physique ; mais ce développement magnifique de la forme semblait s'être opéré aux dépens de l'intelligence; Genest le vagabond était un pauvre idiot, un fou tranquille et inoffensif, dont on reconnaissait au premier aspect l'infériorité morale. Son regard avait une expression inquiète et vague, ses traits étaient peu accusés, et ses épaules de géant supportaient une tête d'enfant.
Ce malheureux était né sur une des fermes de l'abbaye, et dès son enfance il ava it témoigné de singuliers instincts, l'instinct des espèces voyageuses qui changent de lieux selon les saisons. L'hiver, il demeurait volontiers dans les environs du couvent, où il était sûr
de trouver la nourriture et le gîte ; mais, les beaux jours venus, il s'en allait au hasard et vaguait jusqu'aux approches de l'hiver. Deux ou trois l'ois il avait été arrêté dans ses courses vagabondes, et comme on était parvenu à comprendre dans son langage obscur, presque ininteUigible^ qu'il venait de l'abbaye de Châalis, la maréchaussée Tv avait ramené comme un malfaiteur. Il arrivait les mains Uées, la figure hâve et bouleversée par une sorte de terreur instinctive ; on l'enlermait pour l'empêcher de repartir.
Alors il tombait promptement dans un dépérissement complet. Taciturne, accroupi dans un coin de la chambre où on le retenait, il se laissait mourir de faim. Le père Timothée avait eu assez de crédit pour le délivrer d'abord de cette réclusion et pour lui donner ensuite les moyens de s'abandonner au besoin de mouvement qui le tourmentait. Le printemps venu, il lui attachait au cou un rouleau de
lerblaiic qui contenait un certiDcal signi'' par le prieur de Chàalis el une permission de demander launiône. Avec ces papiers, il pouvait parcourir librement, non seulement tout e Valois, mais encore les pays environnants.
Estève en était venu à envier le sort de cette triste créature. - Que ne suis-je resté, comme ce malheureux, dans une éternelle enfance ! disait-il au père Timolhée, j'aurais pu vivre ici sans comprendre la misère de ma
condition !
D'autres lois, lorsque l'air était attiédi par les premières brises du printemps, il s'approchait de l'idiot qui, joyeux et comme épanoui sous ses haillons, regardait le ciel resplendissant, el il murmurait avec une amère Iristosse:-Va, lève-loi;, sms l'instinct qui te pousse hors d'ici, jouis selon les facultés bornées, inûmes: pauvre créature sans intclli-
gence et sans raison, tu es plus heureuse que moi !
Les dernières prévisions du père Bruno préoccupaient parfois l'esprit d'Estève , et il éprouvait un nouveau souci en songeant à l'espèce de persécution qu on lui susciterait peut-être bientôt. En effet, vers le temps de Pâques, le prieur lui dit un soir, en sortant du réfectoire : — Moucher fils, venezme trouver demain après la messe ; j'ai à vous parler de choses importantes et qui touchent à vos intérêts temporels et spirituels.
Le même soir, Estève rapporta au pèreTimothée ces paroles du prieur.
— L'intention est évidente, dit le vieux moine ; sa paternité vous proposera d'entrer dans les ordres sacrés, elle veut vous élever au sacerdoce.
— Je n'avais pas besoin des dernières recommandations du père Bruno pour repousser ce nouvel engagement, répondit
Estève avec une sombre décision ; quoi qu'il puisse en advenir , je le refuserai : c'est assez d'être un religieux sans ferveur, sans croyance, et qui en secret a mille fois renié ses vœux; je ne veux pas devenir un prêtre sacrilège.
Le vieil athée hocha la tête ; il était trop endurci dans son impiété pour être touché de semblables scrupules ; d'autres considérations le préoccupaient en ce moment.
— Mon fils, dit-il, je suis convaincu que le père Bruno, en vous parlant comme il Fa fait à son Ut de mort, n'avait pas seulement en vue d'empêcher que vous devinssiez un mauvais prêtre ; une autre pensée dictait sa dernière recommandation.
— Et cette pensée, vous l'avez comprise, mon père?
— Oui : un moine peut être relevé de ses vœux, mais un prêtre est à jamais lié. Sa consécration est indélébile.
Estève tressaillit à ses paroles comme si un éclair eût passé devant ses yeux.
— Un religieux peut donc quitter cet habit et retourner au monde? s'écria-t-il.
— Oui, cela est arrivé ; l'histoire même a constaté ces exemples : le roi don Ramire d'Aragon fut relevé de ses vœux après avoir passé quarante ans dans le cloître. Il sortit de l'abbaye de Saint-Pons pour monter sur le trône, et il se maria avec Agnès d'Aquitaine. Il y a encore d'autres exemples moins illustres du même fait ; on en a même vu dans le siècle où nous vivons.
— Et vous, mon père, vous n'avez pas tenté de les suivre ? interrompit Estève; vous n'avez pas essayé de soulever la pierre de votre tombeau, de sortir d'ici libre, libre à jamais? Mais quelles considérations ont pu vous arrêter ? Pourquoi portez-vous encore cet habit?
— Parce qu'il aurait fallu d'abord étreliors
d'ici pour solliciter et obtenir la permission de e quitter, répondit le vieux moine; on s'est douté de mon intention, et j'ai été étroitement surveillé. Les dignitaires qui ont successivement gouverné Tabbaye depuis ma profession se sont légué lun à l'autre le soin d'empêcher que, directement ou indirectement, je fisse des démarches en cour de Rome. J'osai songer à agir moi-même. Pendant des années, j'ai nourri des projets d'évasion, j'ai sourdement combiné les moyens de fuir , mais le plus puissant, le plus sûr me manquait; je m'en étais privé en faisant vœu de pauvreté.
— Il est vrai, dit Estève en paf^sant la main sur sa robe de laine blanche, celui qui sortirait d'ici n'aurait pas de quoi s'acheter un autre vêtement, ni les moyens de se procurer un abri. ^
— Voilà pourquoi l'on reste, reprit froidemeiit le père Timothée ; ce n est pas la voix de leur coiiscieace, ni la crainte de Dieu,
ni aucune considération semblable, qui retient la plupart de ces moines : c'est l'impérieuse loi de la nécessité. Qui oserait franchir cette porte ouverte au delà de laquelle tous les chemins nous sont fermés ? Depuis que je suis ici, deux religieux seulement ont tenté cette terrible chance : l'un est revenu de luimême, ne sachant où trouver un asile, et il en a été quitte pour faire amende honorable devant la communauté capitulairement assemblée ; l'autre a été arrêté à la frontière de Hollande, et ramené au couvent, du moins on Ta dit; ce qu'il y a de certain, c'est que je ne l'ai jamais revu. Sans doute ilasubi, ici ou dans quelque autre maison de l'ordre, le châtiment de sa faute.
— La séquestration , une prison perpétuelle! murmura Estève en frissonnant, car il s'était tout à coup souvenu du spectre qu'ai avait aperçu naguère, et de ce que le père Bruno lui avait dit des malheureux
enfermés dans l'enceinte du troisième cloître.
Le lendemain, à l'issue de la messe, Estève monta à la cellule du prieur. Au moment de franchir la porte qu'ouvrait devant lui le même frère con vers qui jadis l'avait introduit dans l'abbaye, il se souvint de son arrivée àChâalis, de la confiance, du pieux espoir avec lesquels il était venu se remettre aux mains du père Anselme, et ce retour vers le passé l'attendrit douloureusement. Il regretta ses croyances perdues, ses jours d'innocence, les ténèbres où il avait marché tranquille jusqu'à ce qu'une lumière fatale lui eût fait voir des abîmes sous ses pas. Cette impression devint encore plus vive lorsqu'il se trouva en présence du prieur; les années qui venaient de s'écouler n'avaient laissé aucune trace de décrépitude ou de vieillesse sur le front du père Anselme ; c'était toujours la même figure grave et tranquille, le même port de
tête imposant, le même geste tout à la fois humble et absolu.
— Mon cher fils , dit-il en faisant asseoir Estève près de lui, voilà plus de sept ans que vous êtes dans notre maison, et je puis rendre témoignage de votre conduite. Elle a été un exemple édifiant pour la communauté et un sujet continuel de satisfaction pour vos supérieurs.
Estève ne put entendre cet éloge sans un secret malaise, une sorte de honte ; sa fierté, sa franchise naturelle, furent près de l'emporter sur sa prudence et sur une longue habitude de réserve et de soumission. Use contint pourtant et répondit au prieur d'une voix altérée et en baissant les yeux : — Votre paternité m'attribue des mérites que je suis loin d'avoir. Entre toutes les vertus chrétiennes, je n'en possède qu une : c'est le sentiment profond de ma faiblesse et de ma misère.
La pénétration du prieur ne vit rien dans ces paroles si amèrement sincères ; il les attribua à un sentiment exagéré d'humilité. Sans dévorer entièrement ses intentions à Estève, il lui parla longuement de l'autorité, des privilèges attachés au sacerdoce, et tâcha d'exciter son âme aux ambitions permises dans l'état religieux. Le père Anselme n'était pus un de ces hommes évangéliques qu'animent une foi simple et le pur esprit de charité. Il avait subi jusqu'à un certain point l'influence de son siècle. Au lieu de croyances, il avait des opinions, et, chez lui, la conviction religieuse empruntait la l'orme violente des passions politiques. Il voyait avec une indignation profonde les progrès de la philosophie, et il s'y opposait de toutes les forces dont il pouvait disposer. En d'autres temps, il n'eût peut-être pas maintenu si sévèremeiil la règle dans sa communauté et soumis la vie des religieux à une discipline
si rigoureuse ; mais les dangers qui menaçaient la religion le rendaient inflexible et prêt à tout pour la défendre. 11 attendait beaucoup d'Estève, bien qu'il le tînt pour un esprit froid et timide. Il pensait que le jeune profès, animé par la pensée de lui succéder un jour, le seconderait dans son œuvre, et ce fut dans ce but qu'il le combla, ce jour-là, des témoignages de sa bonne volonté. A la fin de cette longue ^entrevue, pendant laquelle Estève s'était borné à l'écouter silencieusement, il se leva en disant: — Réfléchissez à toutes les considérations que je viens de mettre sous vos yeux, mon cher fils, et que votre humilité ne recule pas devant une sainte ambition.
Ensuite, au moment de le congédier, il parut se souvenir tout à coup de quelque chose que lui avaient fait perdre de vue les graves questions qu'il venait de traiter, et, prenant une lettre parmi les papiers épars
sur sa table, il la remit à Estève et lui dit tranquillement : — Une personne de votre famille est en danger de mort ; elle voudrait avoir la consolation de vous embrasser une dernière fois.
Estève ouvrit la lettre en pâlissant et murmura : — Quelle douleur encore pour ma pauvre mère ! Dans un si court espace de temps, deux pertes si cruelles 1 son fils, puis sa sœur !
— Mon cher fils, continua le prieur, vous avez la liberté de vous rendre au vœu de cette femme mourante, je vous donne la permission de quitter le monastère pour deux jours. Allez voir quelle est la fin de ceux qui n'ont pas vécu chrétiennement, et leurs défaillances à ce moment suprême ; allez édifier votre famille par votre présence, et peutêtre sauver par vos exhortations une âme condamnée...
— Oui, j'irai, dit Estève d'une voix entre-
coupée; demain, puisque votre paternité m'y autorise, je partirai.
— Aujourd'hui même, si vous voulez, mon cher fils, répondit le prieur ; l'exprès qui a apporté cette lettre a amené un carrosse, et il vous attend dans le logis des hôtes.
Vers le soir du même jour, Estève arrivait à Paris et descendait à la porte d'un des beaux hôtels du quartier Saint-Honoré. La rapidité du voyage, le mouvement de la foule, le fracas de cette immense circulation au centre de laquelle il s'était trouvé en tra-
versaal ia grande ville, l'avaient jeté dm\^ une sorte de stupeur et de vertige. Ce ïnl presque machinalement qu'il monta le souîptueux escalier et qu'il parcourut les vastes salons de l'hôtel. En entrant dans le salon qui précédait la chambre de madame Godefroi, il entendit une voix dont l'accent ne lui élait pas inconnu. C'était celle d'Andrette, la camériste qui avait jadis suivi la vieille dame dans son voyage en Provence. La pauvre fille s'arrêta toute saisie à l'aspect du jeune profès, et murmura :
— Monsieur Estève ! Grand Dieu, qu'il est changé 1
Puis, revenant de ce premier mouvement de surprise, elle ajouta en s'approchant de
lui :
— Madame vient d'être prévenue. En apprenant l'arrivée de votre révérence, elle a
ressenti une grande émotion. Il faudrait lui T. I. ■ 20
laisser le temps de se remettre un peu , elle est très faible.
Estève s'assit en silence ; il se flgurait à quelques pas de lui un lit de mort, le lugubre appareil qui environne les agonisants, et son âme était pénétrée de cette tristesse mêlée d'épouvante qui saisit toutes les créatures humaines à T aspect des terribles images de la destruction et du néant. Ilf rémissait à la pensée du tableau qui frapperait ses regards lorsqu'il passerait le seuil de cette chambre où se mourait madame Godefroi. Un moment plus tard, Andrette revint.
— Entrez, dit-elle à voix basse et en soulevant la double portière de soie qui séparait le salon de la chambre.
Estève s'avança en recueillant toutes ses forces , mais il ne vit pas ce qu'il avait imaginé, et le spectacle qui s'offrit à ses regards n'avait rien de funèbre. Madame Godefroi était couchée sur une chaise longue , et sa
figure, quoique fort pâle et amaigrie , avait encore une expression vivante. Des flots de dentelles cachaient les lignes altérées, la teinte morbide de ses joues; un mantelet de satin , attaché par un nœud de rubans, couvrait ses épaules et ne laissait voir que ses mains encore belles et d'une blancheur de marbre. La chambre était faiblement éclairée par une lampe d'albâtre , mais les glaces et les dorures réfléchissaient cette douce clarté, et une tenture de lampas blanc et rose jetait sur tous les objets un reflet de couleur tendre.
La malade n'était pas seule dans cette chambre si riante , si fraîche, si ornée ; deux jeunes femmes, ses belles-filles, l'entouraient de leurs soins, et tâchaient de la distraire de ses soufl!rances. Près de la chaise longue, un vieillard et un enfant feuilletaient ensemble un volume de gravures ; ni l'un ni l'autre n'avaient la conscience du malheur qui était
près d'arriver. Sébastien Godelroi était tombé depuis quelque temps dans un affaiblissement moral qui le mettait au niveau de l'intelligence enfantine de son petit - fils. Après une vie active et surabondamment remplie , il végétait doucement pendant ses derniers jours, sans s'apercevoir du coup qui allait le frapper à la fin de, sa longue et heureuse carrière.
En voyant entrer Estève , madame Gode* froi , enfoncée dans ses oreillers de satin , releva lentement la tète et dit d'une voix faible :
— C'est vous, mon cher enfant? Approchez, je n'ai plus la Ibrce d'aller au devant de vous.
11 vint près de la chaise longue , et , se penchant vers la malade , il serra contre son visage et contre ses lèvres la main qu'elle lui tendait. Alors la lampe , l'éclairant en face,
montra ses traits dévastés , ses yeux éteints et la pâleur de son front. ^
— Oh! mon entant, est-ce bien toi? s'écria madame Godefroi avec un accent indicible de douleur et d'épouvante.
Puis , taisant signe aux deux jeunes femmes de s'éloigner, elle serra plus étroitement la main d'Estève et l'attira encore plus près d'elle.
— Mon fils , dit-elle à voix basse et avec cet accent bref particulier aux esprits sagaces et résolus dans les circonstances suprêmes de la vie ; mon fils , le couvent est , dit-on , pour ceux qui l'habitent , le paradis ou l'enfer en ce monde. Qu'a-t-il été pour vous? dites, répondez-moi sans scrupule et sans crainte.
— L'enfer ! répondit Estève.
— Ah ! je l'avais prévu ! s'écria douloureusement madame Godefroi.
Un silence suivit ces paroles. La malade,
épuisée , avait laissé retomber sa tête sur les coussins et ibinblait réfléchir. Elle entrevoyait la possibilité d'un changement dans l'existence d'Estève , et calculait les chances qu'il y avait pour lui dans l'avenir. Dès ce moment, elle résolut de mettre à sa disposition les moyens de sortir un jour du couvent, si le dégoût de la vie monastique l'emportait sur les scrupules de sa conscience et sur toutes les considérations humaines.
— Mon cher enfant , lui dit-elle , il faut que nous ayons ensemble un long entretien. Cette nuit , vous veillerez près de moi , et je vous parlerai.
— Hélas! pourquoi cette nuit, lorsque vous avez tant besoin de repos? répondit Estève. Pourquoi, lorsque vous êtes si souifrante , renoncer à vos heures de sommeil? Non, non ; je resterai près de vous, mais vous ne veillerez pas pour me parler.
— Mon enfant » il y a trois mois que je n'ai
dormi , répondit madame Godefroi avec un sourire triste ; ces heures que je veux employer à vous entretenir, je les passe ordinairement dans une cruelle insomnie. A cette nuit donc ; nous serons seuls , il le faut pour ce que j'ai à vous dire.
Les deux jeunes femmes se rapprochèrent, et la conversation devint générale. Les fils de madame Godefroi étaient absents , et ne devaient revenir à Paris que dans quelques jours , mais leur jeune famille était restée autour de la pauvre malade. Les brus, les petit-enfants , égayaient cet intérieur, dont sans eux la magnificence eût été bien triste pour les deux vieillards.
Un peu après l'arrivée d'Estève, trois ou quatre marmots, élevés à la Jean-Jacques, firent irruption dans la chambre de leur aïeule. C'étaient de beaux enfants blancs et roses vêtus presque aussi légèrement que des amoms. Un simple fourreau de bazincou-
vrait leurs formes potelées, et leurs cheveux blonds flottaient en grosses boucles naturelles autour de leurs visages épanouis. L'extrême simplicité de cette tenue contrastait avec la toilette bizarre et embarrassante des jeunes mères, qui, selon la mode du temps, avaient les cheveux poudrés et relevés en hérisson, et portaient des robes ouvertes et traînantes sur des jupes à falbalas.
Vers l'heure du souper, quelques étrangers arrivèrent : c'étaient les débris de la société de beaux esprits que madame Godefroi avait longtemps réunie dans ses salons. Les années précédentes avaient vu mourir les membres les plus illustres de ce cénacle, et quelques disciples des encyclopédistes restaient seuls de l'audacieuse phalange dont la vieille dame avait suivi l'étendard proscrit et victorieux.
Estévc, assis à l'écart et réfugié pour ainsi ùirii derrière la chaise longue de madame
Godefroi, écoutait avec une surprise et un intérêt indicible la conversation tour à tour frivole et profonde de ces gens accoutumés à traiter sous une forme légère les plus graves questions. Au premier moment, sa présence avait jeté parmi eux une sorte de contrainte; c'était une chose inouie que l'apparition d'une robe de moine chez madame Godefroi, et les plus zélés furent près de s'en scandaliser ; mais la physionomie timide et mélancolique d'Estève les désarma.
On se mit à discourir gaiment et librement sur toutes choses. Le vieux Godefroi, à moitié assoupi au coin de la cheminée, avait l'air de lire la gazette; les jeunes femmes faisaient de la parfilure, assises devant un guéridon, et les enfants jouaient autour d'elles sur le tapis. Ce tableau d'intérieur, cette scène tranquille qui environnait une femme mourante de douces et sereines -distractions, touchèrent vivemeni Eslè\e. il songea à une
autre personne bien chère dont les derniers jours s'écoulaient dans la douleur et l'isolement. — Hélas ! pensa-t-il le cœur navré , ma mère sera seule à ses derniers moments !
A onze heures, madame Godelroi congédia tout le monde. On passa dans la salle à manger ; mais Estève soupa seul dans l'appartement qu'on lui avait préparé. Les agitations de cette soirée l'avaient brisé ; toutes ses sensations étaient émoussées par la surexcitation qu'il venait d'éprouver. Il était comme ces plantes qui ont grandi dans les lieux sombres, et qu'un rayon de soleil, ,1e moindre souffle de vent, brûle et flétrit. Vers minuit , madame Godefroi lui fit dire qu'elle l'attendait.
La vieille dame n'avait pas quitté sa chaise longue ; mais les rideaux étaient baissés et les portes fermées, comme si elle venait de se coucher. La lampe de nuit veillait au coin
de la cheminée, et le chien tavori dormait déjà aux pieds de sa maîtresse. Andrette et deux autres femmes qui passaient ordinairement la nuit près de madame Godefroi se retirèrent dans une chambre voisine, et Estève resta seul avec la malade.
— Mon entant , lui dit-elle avec un soupir, ma fin approche, et je ne m'en irais pas tranquille si je vous laissais ainsi. Il faut que votre sort change ; il changera si vous le voulez.
— ruis-je le vouloir? mon Dieu! s'écria Estève ; vous qui êtes pour moi une amie, une seconde mère, éclairez-moi, guidezmoi. Depuis quelque temps, je m'adresse à moi-même des questions que je ne puis résoudre, et presque malgré moi j'ai conçu un espoir. Vous savez l'affreux malheur qui a frappé notre famille. Mon frère est mort , et c'est un parent éloigné qui est appelé à porter le nom et à recueillir l'héritage de la
maisonde Blanquefort. Pourquoi ne songeraiton pas plutôt à me les rendre ? pourquoi ma famille ne s'adresserait-elle pas à la cour de Rome pour me laire relever de mes vœux ? Sous l'influence de cette pensée, j'avais résolu d'écrire à mon père lui-même...
— Non, non, interrompit madame Godeiroi effrayée, gardez-vous d'y songer. Le marquis n'a jamais eu pour vous les sentiments d'un père ; il n'aimait que son fils aîné.
— Je le sais, hélas ! répondit Estève ; mais, à présent que je suis son seul enfant, s'il me revoyait, il m'aimerait peut-être.
— Jamais, Estève; renoncez à cette espérance, elle est vaine. J'ai songé à d'autres moyens, j'y ai songé il y a déjà longtemps.
Elle lui raconta alors ses premiers projets, et l'intention (fuelle avait eue de lui donner une fortune avec laquelle il aurait vécu à
rétranger sans rien devoir à son père, en renonçant même au nom de Blanquefort pour prendre celui de sa mère. — Mais j'arrivai trop tard , continua-t-elle , vous veniez de prononcer vos vœux. Maintenant je veux mettre à votre disposition les mêmes' moyens d'indépendance; vous en userez selon les circonstances et votre volonté. Point de refus, point de remercîments, c'est un devoir que je remplis envers vous, envers le malheureux enfant de ma pauvre Cécile.
A ces mots, elle remit une clef à Estève, €t le pria d'ouvrir un cabinet de Boule qui était derrière son lit. Au fond d'un tiroir fermé à secret, dans un coffret de bois des îles, il y avait quatre-vingt mille livres en or, et des bijoux d'une valeur à peu près égale à celle de la somme en espèces monnayées.
— Ceci est à vous, mon neveu, dit madame Godefroi ; c'est votre part de mon héritage ;
je puis vous la donner sans faire tort à mes enfants, et vous devez Taccepter sans scrupule.
Estève accepta ce don comme il était offert, avec la simplicité, la noblesse d'une bonne intention, et, serrant la main généreuse qui venait de le lui faire, il dit avec émotion:
— Ma chère tante, ma seconde mère. Je ne sais pas si j'aurai jamais la force, la volonté, d'user des moyens que vous mettez à ma disposition, si j'oserai tenter de reprendre ma liberté ; mais la fortune que vous me donnez servira au soulagement d'autres malheureux, si elle m'est inutile; je l'emploierai à faire du bien aux pauvres.
Madame Godefroi fit un signe d'approbation, et dit avec un faible sourire : — A présent, mon ami, puisque nous y avons pourvu, ne parlons plus de toutes ces choses, détournons notre esprit des pensées affligeantes, des
images tristes. J'ai besoin d'être distraite par des idées riantes, d'être soutenue par la sérénité d'âme, la gaîté de ceux qui m'entourent : c'est une faiblesse qu'il faut passer à une vieille femme qui se meurt. Cette nuit, mon enfant, vous remplacez Andrette ; prenez un livre sur ce guéridon, et faites- moi une lecture.
Ce fut le roman à'Esteîle, alors dans sa nouveauté, qu'Estève ouvrit au hasard. A ces mots qui commencent la célèbre pastorale de Florian : « Je veux célébrer ma patrie ; je veux peindre ces beaux climats où la verte olive, la mûre vermeille, la grappe dorée, croissent sous un ciel d'azur, où, sur de riantes collines parsemées de violettes et d'asphodèles, bondissent de nombreux troupeaux... » Estève et madame Godefroi se regardèrent frappés du même souvenir. Les larmes vinrent aux yeux de la vieille femme.
— Laissez ce livre , mon enfant, dil-eîle avec mélancolie ; parlons des lieux où a commencé notre vie et que nous ne reverrons ni l'un ni l'autre; parlons du passé.
Alors elle prit plaisir à rappeler plusieurs circonstances de ses premières années, et les peines d'enfant, les joies innocentes qu'elle partageait avec sa sœur. —Hélas ! continuât-elle, qu'il y a loin de ces beaux jours de ma jeunesse au terme où je suis arrivée ! Quelle différence entre cette jeune fille qui courait joyeusement dans le jardin de la Tuzelle et la vieille femme couchée sur ce lit de
douleur, d'où elle ne se relèvera plus!
Pourtant, c'est toujours la même àme dans le môme corps î Oh ! déplorable transformation que la science humaine ne saurait arrêter ! Mystère terrible que les plus grands esprits ne peuvent comprendre !
Elle s'arrêta comme épouvantée de ses propres réflexions, et, faisant un effort pour
repousser les terreurs involontaires qui ta gagnaient, elle reprit avec un sourire un et sérieux:
— Mon ami, la philosophie, qui nous éclaire pendant la vie, ne nous est bonne à rien au moment de la mort. Le plus sage serait de garder les croyances reçues , comme les anciens titres de famille, que l'on ne prend jamais la peine d'examiner, mais que Ion conserve daus ses archives pour s'en servir au besoin.
— Ainsi, dit Estève, Trappe de ces paroles, ainsi, vous dont l'àme est si ferme, vous dont la vie a été sans reproche, vous qui n'éprouvez pas les craintes, les repentirs d'une conscience tourmentée, vous regrettez aujourd'hui les consolations de la religion?
— Oui, mon cher enfant, répondit avec sincérité la vieille femme philosophe, mais ces consolations ne sont plus possibles pour moi ; la foi esta jamais éteinte dans mon àme,
Ne pouvant mourir avec joie comme une chrétienne, je tâche de mourir avec courage et résignation comme un esprit fort. Au lieu de me coucher sur la cendre et de revêtir le cilice, je m'entoure de toutes les jouissances qui embellirent ma vie, je réunis près de moi tous les objets de mon affection ; mes derniers regards s'arrêteront sur ces jeunes femmes, sur ces enfants dont les têtes d'anges me souriront jusqu'au moment fatal.
Mes fils, mes fils bien-aimés me manquent seuls.
— Bientôt vous aurez la consolation de les revoir, dit Estève.
Madame Godefroi secoua la tête : — Non, dit-elle, c'est moi qui les ai éloignés. Ils sont ce que j'ai ai le plus aimé, ce que j'aime encore le plus sur la terre, et leur tendresse pour moi est égale à l'amour que j'ai pour eux. Nous aurions manqué de courage en
nous quittant, et j'aurais trop redouté la mort en voyant leur douleur.
Cette fermeté sans ostentation inspirait à Estève une admiration mêlée de tristesse et d'étonnement. Les yeux fixés sur ce visage encore animé d'une si vivante expression, et dont les nobles traits étaient en ce moment comme éclairés par une flamme intérieure, il ne pouvait croire que madame Godefroi fût si près de sa fin, et il concevait une sorte d'espoir.
Le reste de la nuit s'écoula paisiblement, et au point du jour madame Godefroi renvoya Estève en lui disant :— Merci, mon ami ; grâce à vous, mon insomnie n'a pas été si douloureuse, et je me sens aussi bien que si j'avais dormi.
Le pauvre religieux regagna son appartement dans un état singulier de trouble et d'exaltation. Il déposa au chevet de son lit le coffret que lui avait remis madame Gode-
iroi, et, appuyant son iront dans ses mains, il tacha de recueilUr les idées qui flottaient vagues et confuses dans son cerveau. Mais il était sous l'influence d'une excitation trop vive pour que la volonté put dominer ses impressions. Ce monde qu'il venait d'entrevoir pour la première fois, les paroles de madame Godefroi, le tableau de sa jeune famille, le luxe splendide qui l'environnait, en* fln tout ce qu'il avait vu et entendu depuis la veille le frappait d'étonnement et le jetait dans d'étranges agitations. Il comprit mieux alors les privations, les renoncements de la vie monastique, et toute la rigueur de ses engagements. La fatigue apaisa enfin cette fièvre, et il s'endormit sous ses rideaux de soie, en face d^un groupe de bergères qui dansaient en rond dans un paysage de Watleau.
Estève devait être de retour à Châalis le lendemain matin, à l'heure delà messe con-
ventuelle. Après avoir passé la journée près de madame Godefroi, il avait soupe dans son appartement, comme la veille, et il se disposait à redescendre le soir, pour faire ses adieux à la vieille dame, lorsqu'elle lui envoya Andrette.
— Je viens de la part de Madame remettre ceci à votre révérence, dit la suivante en présentant à Estève un paquet cacheté.
tll l'ouvrit avec émotion, et trouva un petit portefeuille de laque sur la première page duquel madame Godefroi avait écrit au crayon :
« Adieu , mon enfant , l'enfant de ma bien-aimée Cécile! Ayez le courage de vivre enfin ; que de vains scrupules ne vous arrêtent pas. Dieu est bon, et il veut que ses créatures soient heureuses icibas. »
— Hélas! je ne la verrai donc plus, dit
Estève en serrant le portefeuille contre son cœur ; elle ne \eut pas recevoir mes adieux?
^— Elle a redouté l'émotion d'un pareil moment, dit tristement Andrette; elle sent bien que cet adieu est le dernier.':
— J'ai un meilleur espoir, reprit Estève ; non, il n'est pas possible qu'elle soit si près de sa fin. Elle est encore pleine de force; toute la nuit elle m'a parlé avec la même grâce , la même fermeté d'esprit qu'autrefois.
— Plût à Dieu qu'elle pût guérir! dit Andrette en soupirant, mais les médecins l'ont condamnée; ils disent que d'un moment à l'autre elle peut s'éteindre en nous parlant. Elle est au dernier degré d'un mal de poitrine. Ah ! s'il y avait un remède à ce mal, fallût-il l'aller chercher à cent lieues d'ici en marchant à genoux, j'irais !
XlXf
Le lendemain, Estève était de retour au monastère. A l'issue de la messe conventuelle, il se trouva sur le passage du prieur, qui l'arrêta d'un geste amical. Le père Anselme avait compté que le zèle religieux du jeune profès se manifesterait dans la visite
qu'il lui avait permis de rendre à celte vieille femme incrédule qui l'appelait près de son lit de mort.
— Eli bien ! mon cher fils, lui dit-il, quel a été le fruit de votre voyage ? Êtes-vous content de ce que vous avez fait et des dispositions où vous avez laissé votre parente?
— Oui, mon révérend père, répondit simplement Estève. Je l'ai trouvée l'âme pleine de bonnes intentions et résignée à la volonté de Dieu^
Le soir, lorsque tous les religieux se furent retirés dans leurs cellules, Estève entendit dans le dortoir le pas bien connu du père Timothée, et son chien Niger qui grattait doucement à la porte.
— Qu'avez-vous rapporté de votre voyage à Paris, mon cher fds? dit le vieux moine en souriant et en tournant les yeux vers un objet placé sur h table et soigneusement enve- M)p[K' ; encore (juchpie livre défendu ?
Estève prit le colfret et l'ouvrit en silence.
— De For ! s'écria le père Timothée, de Torl des diamants! Mais c'est une fortune qu'il y a là-dedans !
Alors Estève lui raconta ce qui s'était passé, et lui montra le portefeuille où madame Godefroi avait écrit sa recommandation dernière.
— Si je croyais à une providence divine, je verrais sa main en tout ceci, dit le vieux moine. Qu'aîlez-vous faire maintenant que ces moyens de salut sont entre vos mains? Quels projets avez-vous, mon cher fils?
— Aucun, répondit Estève avec une tristesse calme ; une force encore plus puissante que les obstacles matériels me retient ici. Peu m'importent le scandale que ma fuite causerait dans la communauté et les anathèmes que fulminerait contre moi le prieur; mais je frémis à la seule pensée du désespoir de ma mère, si elle apprenait (jue j'ai violé
— lu —
mes vœux. Ma mère , si pieuse ; ma mère, qui m'a voué à Dieu, hélas! ne se consolerait jamais de mon apostasie ; elle mourrait dans les regrets, dans la terreur des châtiments que la justice divine réserve aux impies. Ah ! plutôt mourir mille fois que de remplir ses derniers jours de telles angoisses ! Oui, j'aime mieux mourir, mourir ici!
Le père Timothée serra silencieusement la main d'Estève; sa propre conscience, sa conscience d'athée, comprenait ces scrupules et approuvait cette résolution.
— Mon cher fils , maintenant il faudrait cacher au plus tôt ceci, dit-il en montrant le coffret ; vous savez à quelle punition s'expose le religieux qui viole le vœu de pauvreté en gardant secrètement de l'argent? Jusqu'ici vous n'avez été l'objet d'aucune surveillance, mais on peut se méfier enfin. Le prieur a une double clef de toutes les cellules ; s'il avait l'idée de visiter celle-ci en votre absence,
et qu'il y trouvât ce trésor au lieu de la petite somme que la règle vous permet de posséder, vous seriez puni d'abord par la confiscation, ensuite par tel châtiment qu'il plairait à sa paternité de vous infliger.
— Mais où déposer ce coffret? A qui le confier, mon père?
Le père Timothée réfléchit, hésita un moment, puis il répondit :
— La terre qui couvre les morts est le plus discret et le plus fidèle dépositaire de ce qu'on veut cacher aux vivants ; allons enfouir ce coffret dans un coin du vieux cimetière, et soyez assuré que personne ne l'y découvrira.
En dehors des bâtiments claustraux et non loin de l'église, il y avait un édifice connu sous le nom de Chapelle du Roi. Ce monument, qui existe encore aujourd'hui, et dont l'architecture semble appartenir à la seconde moitié du Xlir siècle, était entouré alors d'un jardin
inculte qu'on appelait le vieux cimetière. A une époque déjà très éloignée, ce lieu avait servi de sépulture aux bénédictins de Châalîs, et Ton apercevait encore çà et là, sous Flierbe humide et grasse, des pierres tumulaires couvertes d'inscriptions effacées. Une fraîche végétation ombrageait ces tombeaux, et des massifs de lilas et de rosiers de Gueldres environnaient la Chapelle du Roi. Les moines ne fréquentaient guère cet endroit écarté ; ils préféraient se promener dans le préau du grand cloître ou bien dans leur vaste jardin ; mais Estève y venait quelquefois chercher un moment de solitude et de liberté. Cette nuit-là, bien que Tobscurité fût profonde , il m'eut pas de peine à reconnaître le terrain, et, s'arrêtant devant la Chapelle du Roi, il dit au pèreTimothée :
— Ici , contre le mur, j'ai remarqué une pierre sans épitaphe; certainement elle cou-
vre une lombe vide. Il serait aisé de la soulever.
— Essayons, répondit tranquillement le vieux moine.
La pierre n'était pas scellée, elle céda au premier effort. Le cœur d'Estève battait violemment, il n'osait explorer cette tombe ouverte ; mais le père Timothée y plongea une main hardie, et dit d'un ton calme :
— Rien, il n'y a rien... Donnez-moi le coffret... A présent, le legs que vous avez reçu est en sûreté .
Ils replacèrent la pierre ; puis, fatigués et le front baigné de sueur, ils s'assirent un moment pour reprendre haleine. Les lilas en fleur répandaient une senteur amère; on entendait au loin le cri des bêtes fauves qui vaguaient dans les profondeurs de la forêt de Perthe, mille bruits doux et confus s'élevaient dans l'ombre, comme si le choc d'atOïues invisibles eût troublé le silejice des
airs. Une chaleur humide baignait la végétation naissante, et la nature entière semblait frissonner sous le premier souffle du printemps. Estève contemplait les splendeurs de cette nuit sereine avec un sentiment inexprimable de mélancolie et de souffrance. Les magnificences de la vie universelle lui faisaient sentir plus vivement la misère et le néant de sa propre existence.
— Mon Dieu ! murmura-t-il en élevant vers le ciel son regard animé d'une douleur ardente; mon Dieu ! puisque je ne peux vivre par toutes les facultés que vous m'avez données, faites que j'achève de mourir !
— Rentrons, mon fils, dit vivement le vieux moine ; Niger paraît inquiet, il grondé sourdement. Quelqu'un vient par ici peutêtre.
— Parlez plus bas, mon père, interrompit Estève; j'aperçois là-bas comme une clarté.
En ce moment, le chien se serra contre
les genoux du père Timothée, et hurla faiblement,
— Silence! silence, Niger ! dit le moine.
L'animal intelligent se tut et demeura immobile, l'œil fixe et le poil hérissé, à côté de son maître.
— Niger a peur, murmura le père Timothée à l'oreille d'Estève ; il se passe quelque
A^chose d'étrange.
— Regardez! dit Estève en frissonnant.
Une faible clarté paraissait entre les arbres,
et montrait un groupe arrêté près de la porte du vieux cimetière. C'étaient trois frères convers qui arrivaient ; Tun tenait une pioche et une lanterne, les deux autres portaient un brancard.
— Miséricorde! murmura Estève, un mort !
La fosse était déjà creusée ; les frères y déposèrent le cadavre roulé dans un linceul, puis ils se hâtèrent de la combler sans faire
aiirnne prière, comme s'ils eussent donné la sépulture à un païen ou à un chien. Les deux religieux, cachés entre les arbres, assistèrent en silence à cette lugubre cérémonie. Lorsque les frères convers se furent retirés, le père Timothée prit le bras d'Estève et lui dit avec tranquillité :
— Ce qui vient [de se passer est un fait fort simple. Le malheureux qu'on vient d'en*^ terrer secrètement était un fou ou un pri- . sonnier enfermé dans le troisième cloître.
— Rentrons, mon père, rentrons, s'écria Estève avec un tressaillement d'horreur; je ne puis supporter ces funèbres images... ma raison et ma force m'abandonnent... Je deviens lâche, un funeste pressentiment m'épouvante ; j'ai peur de mourir aussi prisonnier ou insensé.
Le père Timothée passa le reste de la nuit près du jeune religieux. Les paroles que lui inspiraient tour à tour sa tendresse d'âme et
sa froide raison finirent par être entendues. L'imaginalion d'Estève se calma, les fantômes qui l'obsédaient s'évanouirent, mais il demeura plongé dans]un abattement profond. Comme le père Timothée l'exhortait à subir sans révolte la loi suprême de la nécessité, il lui répondit avec Taccent d'une âme découragée : — Hélas ! mon père, je comprends cette nécessité fatale qui gouverne ma vie, et pourtant je veux en vain m'y soumettre. Que peut la volonté de l'homme contre ces mouvements intérieurs qui le troublent et le subjuguent ? Je succombe à de funestes impressions. Celte cellule, que je trouvais autrefois si riante, me parait aujourd'hui une prison obscure et glacée. Il n'y a plus pour moi de travail ou de distractions possibles ; je porte dans tous les actes de ma vie un invincible ennui ; je m'éteins dans le dégoût et la lassitude de moi-même.
Quelques jours plus lard, Estève reçut la
triste nouvelle à laquelle il s'attendait depuis; son retour de Paris. Le prieur, supposant que madame Godefroi avait fait une fin chrétienne, ordonna des prières pour le repos de son âme.
tJne année entière s'écoula. La santé d'Estèwe était gravement altérée, mais cet étatlde languenretde maladie lui procura une sorte de soulagement moral. A mesure que ses souffrances devenaient plus vives, les inquiétudes de son esprit s'apaisaient : un triste espoir
le soutenait, et rendait à son ame le calme et la sérénité.
Une fois le père Timothée, qui ne pénétrait point lacause de ce changement, lui dit avec satisfaction :
— Mon cher fils, ce que j'avais espéré arrive ; vous vous êtes résigné enfin.
— Oui, mon père, résigné à mourir, répondit Eslève avec un faible sourire.
Un matin, au sortir delà messe, à laquelle il assistait chaque jour malgré son état de faiblesse et de maladie, Estève rencontra le prieur, qui s'était arrêté pour l'attendre a la porte du grand cloître. Cette marque d'attention et d'intérêt, la physionomie froidement aflligée du père Anselme, lui causèrent un sentiment d'inquiétude ; il pressentit quelque nouveau malheur.
— Mon cher (ils, lui dit le prieur, quelqu'un vous attend dans votre cellule pour vous apprendre un triste évènemeni. Allez,
et souffrez d'un cœur soumis l'afflictioii que la volonté de Dieu vous envoie.
Estève franchit éperdu l'escalier du dortoir, et il jeta un cri sourd en reconnaissant celui qui l'attendait à la porte de sa cellule : c'était l'abbé Giron* La seule présence du vieux prêtre lui apprenait le malheur qui l'avait frappé.
— Ma mère ! s'écria-t-il d'une voix étouffée.
— Dieu Ta délivrée, mon enfant, répondit le vieillard en levant les yeux au ciel.
Dans le premier moment d'une telle douleur, la présence de l'abbé Girou fut pour Estève une grande consolation ; mais bientôt il dut apporter dans ces relations une réserve qui les rendait pénibles pour lui. Par un sentiment d'affection généreuse, de délicatesse prudente, ilcachaà son vieil ami ses regrets , ses souffrances, toutes les peines qui le dôvoraient. Il garda le silence parce qu'il liw
semblait que ses plaintes seraient un reproche à la mémoire de sa mère , une accusation contre celui qui l'avait élevé dans l'unique but de faire de lui un bon religieux, et dont les intentions et les soins avaient été si vains. L'abbé Girou prit aisément le change sur la situation d'esprit de son élève. Il attribua la tristesse d'Estève au malheur récent qui l'avait frappé, et il pensa que son existence dans le cloitre était sinon heureuse, du moins facile et paisible. Les discours du prieur confirmèrent l'abbé dans cette opinion. Le père Anselme lui peignit le jeune profès comme un élu, un prédestiné, l'exemple de toutes les vertus que doit avoir le parfait religieux.
— Monsieur l'abbé, lui dit-il un jour, j'ai fondé sur le père Estève de grandes espérances, et je demande tous les jours à Dieu de lui rendre la santé , pour que je puisse cnlrepremire bientôt tout ce que j'ai
résolu de faire en sa faveur. Les hommes d'une grande naissance et d'un mérite éminent sont rares aujourd'hui dans notre ordre : monsieur l'abbé, votre élève peut me succéder un jour.
L'abbé Girou ne passa qu'une semaine à Châalis ; la protection d'un ancien ami lui avait fait obtenir la place d'aumônier dans une des prisons de Paris, et il alla prendre possession de son nouvel emploi. Avant son départ, Estève, auquel il n'avait pas une seule fois parlé du marquis de Blanquefort, lui dit non sans hésitation et d'une voix troublée :
— Monsieur l'abbé, à présent que ma pauvre mère ei ma tante sont mortes, il semble que je n'ai plus de famille au monde... Pourtant mon père existe encore. Je ne demande rien, je n'attends rien de lui, pas même une marque de souvenir; mais dites-moi s'il vit heureux.
— Dieu Ta cruellement frappé d ms l'objet
unique de son affection, répondit le vieux prêtre en soupirant ; il ne s'est pas consolé de la mort de son fils aîné.
Quelque temps après le départ de l'abbé Girou, le père Timothée emmena un soir Estève dans l'enclos funèbre qui environnait la Chapelle du Roi. On était à la fin d'avril. Comme une année auparavant, les lilas fleurissaient autour des pierres tumulaîres, et les tièdes haleines, les parfums répandus dans les airs, annonçaient le printemps.
— Mon fils, dit le vieux moine en arrêtant sur Estève son regard froid et mélancolique, il y a un an, vous avez sacrifié à des considérations de respect et de tendresse filiale Tespoir de votre liberté; aujourd'hui aucun motif ne vous arrête plus, il faut partir.
— Oui, mon père, '[répondit Estève avec une tranquillité qui prouvait que sa résolulion n'était [)as spontanée, oui, j'y suis déter-
miné, et, si vous le voulez, nous partirons ensemble.
Le père Timothée songea un moment à cette proposition, qu'il était loin de prévoir ; puis, tendant la main à Estève avec un geste négatif, il répondit : — Non, mon cher fils ; le peu de temps qui me reste à vivre ne vaut pas la peine que je sorte d'ici. D'ailleurs, ma présence augmenterait le danger de votre entreprise. Assez de mauvaises chances vous menacent, n'y ajoutons pas celles que vous susciterait la compagnie d'un pauvre vieillard. Je vous connais ; vous ne m'abandonneriez pas dans un moment de danger, et nous péririons ensemble. Mon enfant , vous partirez seul.
Estève connaissait assez le père Timothée pour savoir que cette réponse était son dernier mol, et il n'essaya pas de changer une détermination qu'il avait si fermement exprimée. Seulement il lui dit :
— Mon père, si quelque jour je suis libre et en sûreté hors de France , auriez-vous quelque scrupule de me venir trouver ?
— Non, mon fils, répondit le vieux moine séduit malgré lui par cette vague espérance.
— Au moment de prendre un parti si violent, si décisif, continua Estève, je n'éprouve aucune crainte, aucune hésitation, mais je m'inquiète des obstacles matériels.
— J'y ai songé, et je crois avoir tout prévu. Les premières difficultés ne sont rien. Vous vous procurerez aisément un habit séculier ; il n'y aura qu'à aller chercher dans le vestiaire un de ceux que les novices ont laissés en prenant la robe de laine et le scapulaire : le vôtre môme doit y être encore, et, qui sait? le mien peut-être, l'habit de velours et l'épée (jne j'avais au coté en entrant ici vers la fin de l'année 1745. Toutes ces dépouilles gisent au tond des armoires sous la garde du frère
Prosper, qui n'y touche jamais. Je me charge de choisir là un habillement complet que je porterai pièce à pièce hors du couvent; — oui, hors du couvent, car vous sortirez d'ici en plein jour, avec votre robe blanche et votre manteau noir. Mais à la promenade, lorsque les autres religieux seront dispersés comme de coutume à l'entrée de la forêt, vous gagnerez la route qu'on appelle le Pavé Davesne, et vous irez jusqu'à cette maisonnette ruinée qu'on voit à gauche , au milieu d'un taillis. Là, sous les décombres, vous trouverez vos habits. La nuit venue, vous partirez sans autre bagage que le coffret qui est ici, sous cette pierre, et vous prendrez à pied le chemin de Senlis. Ensuite tout dépendra du hasard et de l'occasion ; vous monterez dans la première voiture publique qui passera, et vous vous laisserez conduire, n'importe où, pourvu que vous vous éloigniez de Chaalis. Cependant je suis d'avis qu'après
avoir fait une vingtaine de lieues vous n'alliez pas plus loin. L'ordre de vous arrêter serait arrivé plus tôt que vous aux frontières, car on supposera nécessairement que vous cherchez à gagner les pays protestants, et que vous allez vous réfugier en Allemagne ou en Hollande. D'ailleurs il vous faut un passeport , des papiers qu'on ne se procure pas aisément. Vous resterez donc aux environs de Paris jusqu'à ce que les premières poursuites se ralentissent. Ici, l'on ne soupçonnera pas d'abord que vous avez fui ; l'idée de quelque accident funeste sera la première qui se présentera; on explorera la forêt, on mettra à sec les étangs du monastère , on sondera les puits, et ce n'est que lorsqu'on aura la certitude de votre entière disparition (ju on verra la vérité. Cela vous donnera au moins deux jours de sécurité : vous les emploierez à chercher un asile où vous puissiez passer quatre ou cin(i mois à attendre que
les poursuites dirigées contre vous soient moins actives, mai^ il faudra repartir ensuite, car, si la police cesse de s'occuper de vous, l'autorité ecclésiastique ne vous oubliera pas; unie circulaire aura donné avis de votre fuite et envoyé votre signalement à toutes les maisons de l'Ordre, et, dans toute l'étendue des pays catholiques, il n'y a point d'endroit où vous puissiez demeurer en sûreté. .
— Mon pèce, ce n'est pas cet exil qui m'épouvante, hélas ! un religieux n'a point de patrie ; mais comment ferai-je pour me procurer les moyens de sortir du royaume ? Que deviendrai-je dans ce monde où je vais me trouver entièrement isolé , sans position que je puisse avouer, sans nom?
— J'ai réfléchi là-dessus aussi, mon cher fils ; et peut-être, moi, pauvre religieux, oublié, mort au monde, puis-je encore vous y faire trouver une puissante protection. La
plupart de ceux que j'ai laissés dans la vie du siècle n'existent plus, ceux de mes amis, de mes compagnons de plaisirs qui vivent encore, m ont oublié ; mais il y a une femme à laquelle mon nom seul doit rappeler un souvenir. C'est une grande dame, une dame de la cour; elle était âgée de vingt ans à peine quand je vins ensevelir ici la folle passion que j'avais pour elle. Aujourd'hui, ce doit être une vénérable douairière, tout à fait revenue des jolis péchés de sa jeunesse, dévote peutêtre ; je vous donnerai une lettre pour elle, je vous recommanderai comme un jeune homme, mon parent, qui, pour la première fois, quitte la province, et pour lequel je sollicite sa bienveillance. Quand vous aurez accès dans sa maison, personne ne vous prendra pour un aventurier, et vous obtiendrez aisément, avec un mot de sa main, les passeports nécessaires pour votre voyage.
Voilà le plan qui me paraît le plus simple, le plus facile à exécuter.
— Et où trouverai-je cette dame, mon père? demanda Estève.
— A Versailles. Cependant il est arrivé tant de changements depuis l'époque où je l'y ai vue pour la dernière fois, qu'il se pour, rait qu'elle n'eût pas les mêmes charges à la cour. N'importe, vous saurez facilement quel est l'endroit qu'elle habite, vous la trouverez dans son hôtel, à Paris, ou bien dans sa terre de Froidefont, aux environs de Meaux. Ces grandes familles n'aliènent pas leurs propriétés comme les gens parvenus et séjournent constamment aux mêmes lieux.
— Mais sous quel nom me présenterai-je ? Je ne puis, sans imprudence, reprendre celui de mon père, observa Estève.
— Sans doute; vous prendrez le nom de votre mère, c'est celui. d'une ancienne famille,
et il s'éteint en votre personne, m'aVez-vous (lit.
— Eh bien! mon père, je suis prêt et résolu, s'écria Estève en se levant^ à l'œuvre! Dans trois jours il faut que je sois hors d'ici.
FIN DU PREMIEll VOLUME.
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