NAISSANCE DE GUIBERT - SA FAMILLE
Le 10 avril 1053, dans un château voisin de Glermont en Beauvaisis, la femme du noble Evrard mettait aa jour, avec l'aide de Dieu, un enfant chétif qu'on appela Guibert. « Les couches de ma mère furent difficiles, raconta plus tard son fils; durant tout le carême, elle avait été en proie à des douleurs d'entrailles extraordinaires, comme elle avait coutume de me le rappeler lorsque je m'écartais de la bonne voie. Enfin, le samedi, veille de Pâques, ses souffrances ayant augmenté, elle crut le moment décisif arrivé, lorsque tout à coup, je remontai jusqu'à l'estomac! » Toute
la famille réunie autour du lit de la jeune châtelaine se lamente : le père, les amis, les proches, déplorent d'assister impuissants à la mort de la mère et à la mort de l'enfant, fatalement destiné à périr, « faute de savoir trouver par où sortir ».
Pourtant un dernier espoir leur reste : on court à l'autel de la mère de Dieu, implorer celle qui sut « enfanter en demeurant éternellement Yierge », lui promettre de consacrer à Dieu l'enfant à naître, si elle lui prête vie. Aussitôt ce vœu prononcé, naquit, de son propre aveu, une espèce d'avorton languissant, qui paraissait si dénué de la faculté de vivre, qu'on ne se réjouit que de la délivrance de la mère. Le petit être était si grêle qu'il semblait « l'informe squelette d'un enfant avorté; et les joncs frêles qui poussent au printemps dans le Beauvaisis eussent paru gros à côté de son corps ». Le petit gnome ainsi venu au monde avait un aspect si grotesque que, le passant de main en main, tous
les assistants plaisantaient et se refusaient à croire qu'il pût continuer à vivre. Mais la Vierge Marie et Dieu, le Père tout-puissant, veillaient sur la famille d'Evrard, et puisqu'on avait d'avance consacré au Christ le petit nouveau-né qui, somme toute, devenait leur bien, n'était-ce pas leur intérêt même que de lui prêter la vie, afin qu'il pût accomplir sur terre l'œuvre à laquelle il avait été destiné? La mère de Guibert avait été, par les soins de son aïeule, mariée fort jeune, à peine arrivée à l'âge nubile, au jeune chevalier Evrard. C'était une très jolie personne, au maintien grave et décent. Fort pieuse, depuis sa plus tendre enfance, l'amour de Dieu lui avait inspiré une répulsion instinctive du péché, et la crainte d'une mort soudaine qui ne lui aurait pas permis de se présenter en état de grâce devant le Souverain Juge. Le mariage ne fut pas d'abord heureux. La jalousie d'une belle-mère qui avait sept filles d'un placement difficile, vint jeter le trouble
dans le jeune ménage. Devant l'échec de ses projets matrimoniaux, elle avait entrepris, par de malicieux artifices, sorcelleries et envoûtements, de rendre stérile la couche conjugale ; et, avec l'aide du Malin, avait si bien réussi, qu'Evrard ne pouvait même pas se flatter d'être le mari de sa femme. Apres avoir très dignement « enseveli ce grand malheur dans le silence », poussé à bout par ses parents, il finit par avouer. Aussitôt, de tous côtés, on entre en campagne pour obtenir d'Evrard qu'il se décide au divorce; et comme il tenait, par respect pour celle à qui il avait donné son nom, à lui conserver son foyer, ce fut, autour de la malheureuse jeune femme, de perpétuelles tracasseries, de la part de proches et d'étrangers, des insultes et des outrages, «aboiements de chiens avides », pour l'amener à abandonner sans divorce la maison conjugale.
Elle, cependant, supportait tout avec patience, « opposait la fermeté de son âme aux paroles dures qu'on lui lançait » et.
devant les injures, semblait tout ignorer. Alors, autour de cette femme, épouse et vierge à la fois, belle de' sa prime jeunesse, commença, de la part de tous les jeunes hommes riches du voisinage, hobereaux désœuvrés et libertins, une cour assidue : tentatives de séduction, excitées par les bruits qui couraient sur le jeune ménage et les secrets du lit conjugal à moitié devinés. Mais, à ces entretiens pervers, à ces indécentes sollicitations, elle répondait avec une dignité et une pureté qui montraient assez que Dieu la guidait, et préservait de la corruption la chasteté de son cœur.
Elle sut résister à toutes ces tentatives, et pourtant, « Dieu sait combien il est difficile et rare que les femmes suivent un tel exemple » ! Pendant sept années, elle eut à livrer les plus rudes combats, à se défendre contre les sollicitations de la famille de son mari, contre la lâcheté de ceux qui cherchaient à profiter de son malheur.
D'autres déboires rattendaient : son époux, pénétré de respect pour celle à qui il avait associé sa vie, mais probablement, comme tous les chevaliers de cette époque fougueuse et rude, d'un tempérament exubérant et ardent, sous l'influence de mauvais conseillers qui savaient exploiter sa jeunesse, se lia avec une autre femme. Il en eut môme un enfant, qui mourut en venant au monde, avant d'avoir reçu le baptême, et fut dans la suite, pour l'âme d'Evrard et pour la tranquillité de sa veuve, une source de tourments.
Sa femme pourtant, bien que fatiguée par cette lutte importune, attristée par la connaissance de la trahison conjugale, trouvait, grâce à Dieu, une force admirable pour tout supporter : car c'était la vertu divine plus encore que la sienne qui la soutenait. Enfin, les sept ans révolus, par la science d'une vieille femme, sorcière amie de Dieu et non de Satan, l'artifice disparut, artifice monstrueux, mais dont personne ne pouvait douter, diabolique malice
qui avait durement fait souffrir le jeune couple. Et son fils nous déclare naïvement qu'elle s'acquitta des devoirs de la couche nuptiale « avec autant de fidélité qu'elle avait conservé avec constance sa longue virginité, malgré les agitations de tant de souffrances ».
Tout ce drame de famille, toute cette histoire intime des malheurs de sa mère, Guibert nous la conte avec une charmante simplicité. Il nous fait connaître toutes les intrigues et les méchancetés dont vivait la haute société, la noblesse du Beauvaisis, et, toujours plein d'une tendre vénération pour celle qui fut sa mère, c'est dans le secours de Dieu qu'il trouve l'explication naturelle de tant de vertu et d'abnégation. L'idée religieuse qui soutenait ces âmes, encore primitives, mais déjà si délicates, devait être bien forte pour permettre aux plus désespérés de garder le droit chemin et de résister au mal.
Guibert termine ce curieux et naïf récit de la vie conjugale de ses parents, en nous
racontant que, dans cette union enfin consommée, la jeune femme trouva encore une source infinie 4e misère, « car, elle si bonne, mit bientôt au monde un fils qui fut toujours mécbant, et encore plus pervers que ne le fut jamais Guibert lui-môme ».
La noble dame Evrard n'était d'ailleurs pas au bout de ses peines. Cette vie d'amour conjugal, si tard commencée, si tristement continuée par la naissance de ce fils indigne, devait être brusquement interrompue par de nouvelles infortunes. Henri I", alors roi de France, guerroyait contre le comte' de Normandie Guillaume, Evrard, chevalier dans l'armée du roi de France, fut, au cours d'une bataille malheureuse, pris par les ennemis et emmené prisonnier. Le comte Guillaume avait, paraît-il, coutume, au lieu de laisser ses prisonniers se racheter, de les condamner
1. Guillfiumo (Hait duo cl non conitc de Normandie. Le mot fomlc Cï<t iin lernic fronéial dont se sert Giiiljcit piuir désigner un possesseur de grand flef.
à la prison perpétuelle. Sitôt que sa femme eut connaissance de sa captivité, du destin qui l'attendait, elle défaillit, « succombant à sa douleur extrême, refusant de boire et de manger, [>rivée de sommeil par l'inquiétude et le désespoir ».
Sa désolation fut encore aggravée par le démon, qui, pendant que, en proie à la plus déchirante angoisse, elle baignait son lit de larmes, vint « selon sa coutume d'assaillir surtout les cœurs déchirés de tristesse », s'offrir à ses yeux, et « l'oppresser d'un poids étouffant ». Heureusement la sainte femme eut l'idée d'invoquer la Vierge Marie. L'Esprit divin accourut à cet appel. Il se trouve en présence du « démon incube » qui tourmentait l'infortunée; il se précipite sur lui; le démon incube se dresse alors sur le lit, mais il est saisi par le bon ange, qui, fort du secours de Dieu, le renverse avec un tel fracas que sa chute ébranle la chambre et réveille les servantes. Avant de quitter celle qu'il avait si miracu-
leusemcnt sauvée, le bon ange se tourne vers elle et lui dit distinctement : « Attache-toi à être une femme de bien ! »
Les servantes accourent dans la chambre où s'était passé tout ce drame diabolique, trouvent leur maîtresse pâle, moribonde, inerte, et s'efforcent de la calmer. Mais c'étaient surtout les paroles de l'Esprit qui versaient un baume divin sur son âme : toute hantée du souvenir de cette scène terrifiante et du conseil venu d'en haut, elle se promit de se consacrer à Dieu dès qu'elle le pourrait.
Sur ces entrefaites, Evrard fut mis en liberté, malgré la coutume du comte Guillaume, et quelque temps après, comme nous l'avons vu, la réunion des deux époux fut suivie de la naissance du petit Guibert, qui devait consoler sa mère des douleurs que son mari et son fils aîné lui avaient causées.
A partir de ce moment, la pauvre femme, ébranlée par tant de malheurs, l'esprit troublé par ces visions surnaturelles, sans cesser d'être
une épouse fidèle et docile aux désirs d'Evrard, et d'aimer tendrement cet homme qui avait été parfois la cause de tant de déboires, ne prêtait plus qu'une attention distraite aux choses du siècle. Son âme ni son corps n'avaient jamais été portés vers les plaisirs communs et vulgaires dans lesquels d'autres font reposer le bonheur. La volupté, pour elle, résidait plutôt dans les saints offices religieux et dans une mystique union avec le Sauveur que dans les joies de la chair. Elle subissait avec abnégation et par devoir les obligations auxquelles la condamnait son état conjugal, mais elle ne pensait qu'à Dieu.
Un nouvel événement (fût-ce malheur, ou bonheur?) vint encore troubler son existence. A peine le petit Guibert avait-il atteint son huitième mois, Evrard mourut. Et cette mort fut pour sa femme la source de nouveaux ennuis. A cette époque, « jeune encore, elle brillait d'un grand éclat d'embonpoint et de fraîcheur » ; son dernier-né, son petit ben-
jamin, était l'unique objet de sa sollicitude. Elle se résolut à demeurer dans le veuvage, afin de se mieux consacrer à lui et à Dieu; mais, de tous côtés, ce furent de nouvelles luttes. D'abord les intrigues des parents de son mari, qui en voulaient à son héritage, et ne cédèrent dans leurs injustes revendications que quand elle les eut fait rougir de honte devant un crucifix; puis, des tentatives de mariage, des demandes intéressées qui affluèrent de la part de tous ceux qui convoitaient à la fois la belle jeune femme et le riche héritage. Par leurs propos insidieux et flatteurs, ses cousins même essayaient de la faire céder. Elle cependant, devant toutes ces vilenies, restait calme et simple, toujours digne, « la gravité de son maintien laissant deviner le mépris qu'elle avait pour toute vanité » . Son regard serein, son parler rare, son visage toujours tranquille n'étaient point faits pour enhardir la légèreté de ceux qui l'approchaient. La crainte de Dieu s'unissait en elle à l'aver-
sion de tout plaisir, et, chose qu'on voit rarement, ou même jamais, ajoute Guibert, chez les femmes d'un rang- élevé, autant elle fut jalouse à conserver purs les présents que Dieu lui avait donnés, autant elle fut réservée à blâmer les femmes qui en abusaient. Elle s'abstenait de prendre part aux critiques dont étaient l'objet les femmes de sa connaissance, et même était affligée de les entendre, comme si c'était à elle qu'elles s'adressaient.
Au milieu de cette famille dont Guibert traite les membres d'animaux ignorant la divinité, endurcis dans le crime, souillés de meurtres, elle sut rester pure, sainte, vivant dans un égal amour de ses proches, surtout de ceux qui étaient pauvres. Affable, miséricordieuse, libérale, ellerse dévouait aux autres; enfin elle était la seule maîtresse et directrice de son fils et de ses terres. Elle gardait un souvenir profondément ému de son défunt époux. La mort n'avait rien enlevé de la tendresse respectueuse, dej^b-jîtgl&^ 6^;pgal3a,que
i6 LA VIE DE GUIBERT.
cette femme austère avait toujours conservées à celui qui avait été son maître, et chaque jour elle s'efforçait par ses pratiques pieuses de venir au secours de son âme. Il occupait tellement ses pensées qu'elle prononçait son nom à chaque instant, en priant, en faisant l'aumône. Enfin, elle supprima tout le luxe qui l'entourait, cachant un cilice sous ses vêtements, vivant aussi frugalement que le permettait sa délicate santé, et sans manquer aucun office religieux de jour ni de nuit. C'est ainsi qu'elle commença sa vie nouvelle; deux devoirs l'appelaient maintenant : son fils et Dieu. Elle voulait se préparer à les remplir dignement'.
1. Il semble ressortir du chapitre 3 du livre I du De Vila sua que Guibert eut deux frères qui ne vécurent pas, et que sa mère ne conserva avec lui qu'un seul fils, celui qu'il déclare avoir été encore pire que lui. C'est celui dont il parle au cli. 7 du 1. I et qui faisait partie des chevaliers du Clermontois. Mais au ch. 4 du 1. II il dit qu'il avait un frère avec lui à Nogent. Est-ce le chevalier (|ui s'était fait moine ou un autre frère'?