‹ Le moine Guibert et son temps (1053-1124)Chapitre 15 sur 64 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La tendresse de la mère de Guibert pour son fils fit écrire à celui-ci les pages les plus touchantes de son autobiographie. Il avait survécu grâce à son dévouement, et durant tout son séjour sur cette terre, elle lui prodigua ses soins et lui témoigna une tendresse (comme une mère, ajoute4-il, le fait toujours avec plus de complaisance envers son dernier-né), que la mort même ne devait pas interrompre. Du haut du ciel, elle veillait toujours sur le cher petit sur lequel elle avait fait reposer ses dernières espérances. Sa bonté trouvait en lui un

champ d'action où son amour pouvait se développer à son aise : l'amour maternel lui semblait plus facile que l'amour conjugal à concilier avec la pureté de l'amour divin. Elle avait d'ailleurs voué son fils à Dieu : n'était-ce pas accomplir une œuvre sainte que d'en faire, à force d'affection, de soins et de dévouement, un fils digne du Glirist? C'était en Dieu, [)Our Dieu, qu'elle voulait l'élever.

Après les jouets des premières années, les hochets et les hallons, elle s'occupa d'abord seule de son éducation. « Tu sais. Dieu toutpuissant, disait-il plus tard, dans quelle pureté, dans quelle sainteté elle m'a élevé selon toi; combien elle prit de soin à choisir ceux (|ui me portèrent dans ma première enfance, ceux qui m'élcvèrent et m'instruisirent quand j'étais encore un tout petit garçon; combien de conseils, de prières, ma mère fit entendre chaque jour à mes oreilles pour que je ne cédasse point à l'attrait de la corruption. Elle m'enseignait de quelle ma-

nière et pour quels objets je devais te prier. De quelles angoisses elle était saisie, quand elle craignait que les commencements d'une vie que tu semblais promettre brillante et distinguée ne fussent pervertis par une âme corrompue !» Et il s'excuse naïvement de dire tant de bien de sa mère, qu'il vénère avec un tel respect, non parce qu'elle est sa mère, mais parce que véritablement c'est la plus sainte femme que Dieu ait jamais envoyée sur terre.

Cependant l'âge était venu d'instruire le futur clerc autrement que par la tendresse d'une femme. Pour l'initier à ses premières études, sa mère avait choisi le jour de la fête de saint Grégoire, ce saint qui avait « surpassé son siècle par son admirable sagesse et son savoir infini ». Elle venait implorer sa protection, « afin que celui à qui Dieu avait accordé la science inspirât au cœur du petit Guibert le désir d'acquérir la science ». Dès lors, il fut occupé par sa mère à étudier les

lettres, et à peine en eut-il appris les premiers rudiments, que, désireuse de l'instruire, elle se disposa à le confier à un maître de grammaire.

Mais ce n'était pas une petite affaire que de trouver à cette époque un maître de grammaire. « On n'en voyait pour ainsi dire aucun dans la campagne, à peine en pouvait-on trouver dans les grandes villes. » Encore étaient-ils d'une si faible science, que leurs enseignements n'avaient guère de portée.

Pourtant la jeune veuve avait vu chez ses parents un pédagogue attaché à un enfant si peu studieux, si indocile, si menteur et si voleur, qu'au lieu de rester à l'étude, il passait ses journées caché dans le verger. Fatigué d'avoir à élever un enfant si pervers, et gagné par l'amitié de la mère de Guibert, le maître de grammaire abandonna son triste élève pour se consacrer à l'éducation du futur clerc. Celui-ci nous en fait un portrait à la fois peu flatteur et touchant.

Vieux, ayant appris la grammaire à un âge déjà avancé, il n'était pas très familier avec la science qu'il enseignait. Mais il était d'une si grande modestie que tout ce qui lui manquait en savoir, il le remplaçait par la vertu. — 11 hésitait cependant à quitter le cousin de Guibert, lorsqu'une vision le décida.

Pendant son sommeil, un vieillard aux cheveux blancs, à l'allure respectable, lui apparut sur le seuil de sa porte, tenant par la main le jeune élève qu'on désirait lui confier. Le vieillard, lâchant la main de l'enfant, lui dit : « Va vers cet homme, car il doit t'aimer beaucoup ». — Et aussitôt le petit garçon courut au lit du vieux pédagogue qui crut se réveiller sous ses baisers.

Touché par cette vision, déjà ému par l'afTection qu'il devinait chez l'enfant, il vint s'installer dans le château de Dame Evrard pour instruire son fils. C'était certes un saint homme que ce vieux pédagogue, mais aussi un piètre professeur. Son élève l'avoue can-

didement; sans doute, « il l'instruisit dans une telle pureté, écartant de lui tous les vices qui accompagnent d'ordinaire le bas âge, qu'il le préserva des dangers les plus fréquents » (quels vices un enfant si jeune était-il exposé à contracter?). Il ne le laissait aller nulle part sans l'accompagner, ni prendre aucun repas ailleurs que chez sa mère. Il exigeait que l'enfant ne fît rien qu'avec précision, attention, effort, et qu'il se conduisît non pas même comme un clerc, mais comme un moine. Mais à cet âge si tendre, il était dur pour Guibert de voir ses petits cousins courir çà et là suivant leur plaisir, jouir de leur liberté, tandis que lui, « retenu dans une contrainte perpétuelle, affublé comme un clerc, regardait de loin les bandes de joueurs sans se mêler à eux ». Même les dimanches et les jours des fêtes des grands saints il subissait cette dure règle sans avoir jamais un moment de repos.

Au moins aurait-on pu espérer que ce

travail assidu porterait ses fruits, que cette application aiguiserait son esprit. Mais cette espérance disparut : car le maître était « aussi peu capable de réciter des vers que d'en composer » ; bien plus, Guibert se plaint de ce qu'il l'accablait presque tous les jours « d'une grêle de coups et de soufflets », comme pour le contraindre à savoir ce qu'il n'avait pu lui enseigner lui-même.

Pendant six ans, l'enfant s'épuisa ainsi en inutiles eff'orts, sentant lui-même « combien il est mauvais pour l'instruction de se tenir sans relâche appliqué à l'étude ». Certes, à la modestie, la pudeur, l'élégance des manières, à toute l'éducation extérieure, le pédagogue apportait ses meilleurs soins. Mais qu'est-ce qu'une instruction dont un élève peut dire : « J'étais d'autant plus injustement battu que si mon maître avait eu véritaldement le talent d'enseigner, j'étais tout aussi capable qu'un enfant peut l'être de comprendre clairement ce qu'on m'aurait enseigné avec méthode. Mais

comme il ne parlait pas avec autant de facilité qu'il l'aurait désiré, et ne comprenait lui-môme aucunement ce qu'il s'eflbrçait d'expliquer, il roulait dans un cercle d'idées confus et resserré, s'épuisant vainement à discourir. 11 avait une intelligence si malheureuse que ce qu'il avait une fois mal appris, il y demeurait invariablement attaché. S'il lui arrivait de lâcher quelque sottise, comme il tenait ses sentiments pour infaillibles, il la soutenait et la défendait au besoin avec des coups. Lorsqu'il me traitait si durement, parce que je ne savais pas ce que lui-même ignorait, il aurait dû prendre garde qu'il est difficile de disserter sur ce qu'on ignore; et que ceux qui, ne sachant point une science, veulent en instruire les autres, rendent leurs discours plus obscurs à mesure qu'ils s'efforcent de se faire mieux comprendre; et qu'enfin surtout il y a un grave inconvénient à exiger du faible esprit d'un enfant ce qu'on n'y a point mis! » Malgré cette étrange éducation et cette

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méthode d'instruction qui ne sauraient que nous indiiïner, le petit Guihert avait déjà une ùme fortement trempée : reconnaissant pour les soins réels que son maître avait apportés à le préserver de toute défaillance morale, il avait pour lui une si grande amitié que, quoiqu'il, fut lourd et timide, et que sa peau délicate fût souvent marquée de coups de fouet, loin d'avoir peur de son maître, il oubliait toute son injuste sévérité, et lui obéissait avec je ne sais quel sentiment naturel d'amour. Si bien que sa mère, à le voir si attentif et docile, ne savait à qui, de son maître ou d'elle-même, il obéissait avec plus de respect.

Pourtant, un jour, elle apprit comment se passaient les leçons. Le pédagogue ayant un soir interrompu ses discours, après avoir douloureusement corrigé le pauvre enfant, celuici vint s'asseoir aux genoux de sa mère, « rudement meurtri, certainement plus qu'il ne l'avait mérité ». « Ma mère, raconte-t-il.

m'ayant demandé si j'avais été Itattu ce jourlà, moi, pour ne pas paraître dénoncer mon maître, j'assurai que non. Mais elle (un cœur de mère se trompe-t-il en voyant les yeux pleins de larmes de son petit garçon?), écartant bon gré mal gré ce vêtement (|u'on nomme chemise, vit mes petits bras tout noircis, et la peau de mes épaules toute bouffie des coups de verge que j'avais reçus. A cette vue, se plaignant qu'on me traitât avec trop de cruauté dans un âge si tendre, toute troublée, hors d'elle-même, pleurant d'indignation et de pitié : « Je ne veux plus désormais, s'écriat-elle, que tu deviennes clerc, ni que, pour apprendre les lettres, tu subisses un tel traitement. » Mais le jeune Guibert, avec un courage stoïque, repartit : « Quand je devrais en mourir, je ne cesserai pour cela d'apj)rendre les lettres et de vouloir être clerc. » Et repoussant avec mépris ses offres de devenir chevalier, d'avoir des armes et un équipement de noble, il persuada la sainte

femme, qui, toute fière de trouver en son fils une vocation aussi arrêtée et un zèle si ardent, s'empressa de tout raconter au pédagogue et de se réjouir avec lui des bonnes dispositions de son élève.

Heureusement Dieu récompensa ce zèle, et permit que, malgré les mauvaises leçons, Guibert apprît tout de même quelque chose; à son travail, il oubliait l'heure des repas, et bientôt il en sut aussi long que son maître. Il était en âge et en situation d'entrer en religion.

Il n'avait pas douze ans, et le plus simple était, en ce temps où tout s'achetait, de lui trouver un bénéfice. Or, un grand seigneur des environs, puissant et riche, qui avait contracté jadis une dette vis-à-vis de la famille de Guibert, fut pressenti par les parents de celuici, pour lui faire donner une prébende attachée à l'église qui se trouvait sous son autorité. Alors, en eflet, il n'était pas rare de voir un seigneur tenir en sa dépendance et tutelle une église ou une abbaye, avec les terres adja-

centes, et les traiter comme de simples fiefs à la tête desquels il nommait qui i)on lui semblait, sans tenir aucun compte du clergé. Cette investiture laïque, la simonie, ou trafic des bénéfices ecclésiastiques, qui en résultait, était précisément alors, avec l'immoralité des clercs, l'objet des inquiétudes du Saint-Siège, et le fond môme de la grande lutte pour la réforme religieuse qui remplit la deuxième moitié du xi" siècle. Mais un grand seigneur s'inquiète peu de Rome et du Pape. Le protecteur de Guibert lui-même, « contre tout droit et toute justice, était abbé », et avait reçu de l'évêque diocésain l'autorisation de nommer ses favoris aux bénéfices qui dépendaient de lui. Recommandé par un de ses oncles, libertin éhonté qui, à côté de ses débaucbes notoires, se faisait le champion des idées nouvelles de réforme contre le concubinage des clercs, Guibert, quoique non encore ordonné, reçut, de l'abbé grand seigneur, le canonicat demandé. Le possesseur dépossédé

de cette prébende se trouvait précisément être un de ces prêtres mariés, suspendu par application des décrets du Saint-Siège, et qui, dépouillé de son canonicat, parcourait les campagnes avec sa femme, et continuait à dire la messe, à prêcher et à remplir ses fonctions ecclésiastiques. Il se passa alors un événement extraordinaire, qui montre bien quel désordre troublait l'Église : ce prêtre, qui aurait mérité l'excommunication, et dont les sacrements n'étaient même pas valables à cause de la vie qu'il menait publiquement, dépossédé de sa prébende au profit d'un enfant, par là même involontairement simoniaque, ne trouve rien de mieux pour se venger que d'excommunier pour simonie, au milieu du saint sacrifice, la mère de Guibert et toute sa famille. La pauvre femme épouvantée lui fit aussitôt rendre sa prébende et renonça à faire entrer par ce moyen son fils dans l'Eglise.

Nous sommes arrivés à un tournant brusque de la vie du petit Guibert. Loin d'entrer dans

les ordres, il va mener une existence bien différente de celle que nous l'avons vu suivre jusqu'ici. Nous assistons aune transformation complète de ses relations avec sa mère, de ses idées, de sa vocation. On aurait pu croire que le pauvre enfant avait assez subi d'épreuves quand celte crise morale et maternelle le surprit à l'âge de douze ans. Ce fut sa mère qui semble être ici la plus coupable. Mais comment la blâmer lors(|ue, dans sa touchante tendresse, il l'excuse toujours? Il la comprend et l'approuve encore, quand nous-mêmes nous nous sentons révoltés au récit de certaines scènes.

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