‹ Le moine Guibert et son temps (1053-1124)Chapitre 58 sur 64 · Pn-luc-o · texte numérisé non relu

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l'œuvre de l'Anonyme, « écrite en termes plus négligés que de raison, qui souvent olTensent les règles de la grammaire et sont capables par leur insipidité de dégoûter fréquemment le lecteur ». Le public « s'endormira ou se moquera » devant un récit « peu soigné », lorsque « l'histoire qu'on raconte se traîne péniblement », en présence « d'un méchant discours où l'on reconnaît qu'il eût fallu traiter le sujet d'une tout autre façon ».

Sa forte culture, la parfaite connaissance de la langue latine qu'il avait acquise au couvent de Saint-Germer en dépouillant toute la littérature ancienne dont il avait les manuscrits sous la main, lui permettaient de prétendre faire mieux que l'Anonyme; il aurait regretté « de ne pas raconter, non comme il aurait dû, mais comme il aurait pu, la gloire de son temps et d'en abandonner l'histoire à la rouille d'un écrit tout à fait mal rédigé ».

Que fallait-il donc faire pour accomplir une

œuvre parfaite, « dans laquelle il eût pu offrir un modèle pour réformer les autres »?

La plupart de ses amis lui conseillaient d'écrire en vers, « sachant que dans sa jeunesse il s'était livré à ce genre d'exercice, plus peut-être qu'il n'aurait dû ». Mais, « plus avancé en âge et en expérience », il a compris « qu'il ne fallait point dire ces choses en un langage sonore ni employer le retentissement de la poésie' », mais prendre « un ton plus grave, pour écrire convenablement sur un pareil sujet ». Qu'est-ce que ce « ton plus grave »? et, puisqu'il adoptait la prose, quel style lui semblerait « convenable pour traiter un pareil sujet »?

Tout pénétré encore de la conception rhétoricienne et romaine que s'étaient faite de l'histoire les auteurs latins, il était tenté d'y voir une œuvre d'art, un exercice oratoire plutôt qu'un travail d'érudit; il considérait

1. Plusieurs passages do son livre sont d'ailleurs écrits en vers.

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que, dans certains sujets, « la narration doit être fleurie » ; que, dans d'autres, « il faut mettre de la faconde et une ingénieuse variété». De ce que Tite-Live avait fait un ouvrage de style brillant et soutenu, dans lequel les personnages prononcent les discours qu'ils auraient pu tenir et non ceux qu'ils ont tenus, Guibert, ignorant la sténographie, prête de même à ses héros des discours imaginaires et voudrait faire une œuvre à la fois épique et oratoire. « Il faut, dit-il, raconter les faits de la guerre avec l'àpreté de paroles qui convient et les choses divines avec un style sublime afin que l'œuvre satisfasse à cette double condition : que le dieu de la guerre ne trouve rien dans ces récits qui soit indigne de ses exploits et que la sagesse de Mercure n'y rencontre rien de contraire à la gravité du sujet traité. »

Heureusement, Guibert n'a pas tenté d'exécuter cet audacieux projet; il ne put, de son aveu, réussir à mettre en pratique ces pré-

ceplcs de rhéteur. Tout ce qu'il espère réaliser, c'est une perfection de forme suffisante pour ne pas ennuyer le lecteur; il l'acquerra « en évitant une diction commune et négligée » , au risque de tomber parfois dans l'obscurité ou la préciosité. Il poussera le souci de la forme jusqu'à faire rimer ses fins de phrases. Enfin, s'il ne parvient pas « à offrir dans cette histoire un modèle pour réformer les autres », il l'écrira du moins « comme il aurait voulu qu'un autre l'eût écrite pour lui ».

S'il n'a pas réalisé l'idéal qu'il s'était proposé, il demande au lecteur « quelque indulgence pour les négligences qu'on rencontrera dans son style, car il n'a eu pour composer que le temps ' qu'il fallait pour écrire », parce qu'il « n'a pu corriger ses tablettes » ; et qu'enfin « ce parchemin est écrit dans l'état où il s'est trouvé, honteusement couvert de ratures ». Cette modestie est feinte. Son style

1. Guibert exafiTiT. 11 a mis assez longionips à éirirt' sos Gcsla.

est plus poli et recherché qu'il ne le dit, et l'aveu de ces nomhreuses ratures infirme ses déclarations sur « la négligence » avec laquelle il aurait composé son livre.

Gomment arrivera-t-il à accomplir cette œuvre? à triompher des obstacles qu'il rencontrera? D'abord, il se sent guidé par Dieu. Dieu, qui avait « daigné lui accorder la faveur d'écrire sur un tel sujet », saura lui permettre d'en faire un monument digne de lui; « Dieu, qui avait guidé ses serviteurs dans cette expédition à travers tant de dangers, saura bien lui faire connaître la vérité sur les événements passés, de la manière qui lui conviendrait le mieux S et lui accorder les convenances de

1. 11 ne faut pas voir dans celto cxprossion nnc intention de falsifier l'iiisloiie même nu profit de Dieu. Ce qui convient il Dieu c'est, avant tout, la vérité. Mais ici il se place au point de vue du style, et ■- la manière qui convient le mieux » signifie le style le mieux adapté.

langage selon les convenances du sujet ». Dès lors, que lui importe « d'être moqué de tous »? Il « dédaignera », en face de sa pieuse entreprise, « les éclats de rire et les plaisanteries du public ».

Il prévoit les critiques et répond d'avance aux objections. « Si quelqu'un rit de mon livre, dit-il, qu'il se garde de blâmer celui qui agit selon ses facultés et dans de bonnes intentions; » et il ajoute, avec fierté : « Si quelqu'un le méprise absolument, au lieu de s'en tenir à une vaine dispute de mots, qu'il refasse donc ce que j'ai fait et me donne un modèle pour bien écrire ». Il revient sur cette idée dans le courant de son ouvrage et propose alors au critique qui le dédaigne « ou de corriger ses écrits, si cela lui convient, ou d'écrire luimcme s'il est trop mécontent ». Comme il a reconnu avec une parfaite bonne foi ses imperfections et les défauts inévitables de son œuvre, il déclare que « personne n'a le droit de se moquer de l'entreprise qu'il a

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tentée ». Enfin, ce n'est pas sans une certaine vanité qu'il ajoute « que, si quelqu'un l'accuse d'avoir écrit d'une manière obscure, il craigne de signaler lui-même la nullité de son intellig-ence, car pas un homme versé dans les lettres ne peut lui faire ce reproche ».

D'ailleurs, que lui importe l'opinion d'autrui? Il écrit pour Dieu, qu'il veut glorifier, et pour lui-même. Il considère que ce travail, qui exerce son esprit, pourra « produire pour lui certains profits spirituels' », et, en écrivant, « il hannit les hommes de sa pensée, ne cherchant, dans ces» occupations, que son avantage particulier, sans se soucier du tout de plaire aux autres ». Il sait bien qu'il ne pouvait être ni parfait ni complet. Mais il a

1. 11 exposa la nièmc idée dans rilisloiro dosa vio à propos du traité di; théolo^io (ju'il avait écrit quand il était encore novice à Saint-Geriner. Son alibé avait vu d'un mauvais O'il ({u'il entreprit de coniinenter la Genèse, mais il s'attacha à ce travail à cause de !'« avanlajie i)ersonuel » (pril en tirait.

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une réponse toute prête pour ceux qui le lui reprocheraient : v- Que ceux (|ui le voudront, (lit-il, disent que j'ai omis plus de choses que je n'en ai rapporté; j'aime mieux être trop concis que trop long-. Si quelqu'un connaît d'autres faits, qu'il les écrive comme il le trouve bon ».

Ce dédain de la critique et du « qu'en dirat-on » est remarquable à une époque cii chacun écrivait pour défendre une politique ou flatter un protecteur. Il fallait du courage à un moine du xii** siècle pour appliquer une pareille méthode, sans se soucier de blesser ou de mécontenter les uns et les autres, depuis le pape jusqu'aux vilains, en passant par la royauté, la noblesse et le clergé. Mais Guibert s'en inquiétait peu ; il ne prenait en considération ni les richesses, ni la situation de ceux qu'il nous dépeint; et il termine avec une douce philosophie : a En conséquence, j'ai pris mon parti des opinions du monde; et, tranquille et indifférent pour moi-même, je m'at-

tends à être exposé à toutes sortes de propos et comme battu de verges. Je poursuis donc mon entreprise, disposé à supporter avec égalité d'humeur les jugements de tous ceux qui viendront aboyer après moi. »

Combien l'histoire serait plus impartiale, plus juste et plus complète si tous avaient suivi ces préceptes ! Il serait difficile de donner une règle plus sûre de morale, de critique et de méthode historique aux érudits de tous les temps. Si l'on songe à l'époque où Guibert écrivait et aux historiens de son siècle, on comprendra pourquoi nous le plaçons si haut.

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