II. — Guibert théologien
Cet esprit critique et scientifique, Guibert, le premier, a osé l'introduire dans le domaine religieux. Avec un singulier courage, s'attaquant à une coutume qui était plus qu'un usage dans l'Église catholique, mais presque un rite,
ce chrétien convaincu a non seulement condamné l'usage de. promener les reliques des saints, afin d'exploiter la crédulité des fidèles, mais n'a pas craint d'écrire tout un traité sur cette question, son De Pignoribus sanctorum. Toutes les fois qu'il a l'occasion de parler des reliques dans ses Mémoires, il raille ou condamne l'abus qu'on en fait. Lorsqu'il raconte comment les clercs de Laon s'en furent quêter en France et en Angleterre pour la reconstruction de leur cathédrale, en promenant avec eux les reli([ues qui avaient échappé à l'incendie de 4112, il les énumère, non sans raillerie : « Un reliquaire magnifique » placé dans « une châsse de grand renom », « enrichie d'or et de pierreries » avec une poésie gravée en lettres d'or, et célébrant les mystérieuses richesses qu'elle renferme ; « à l'intérieur », des morceaux de la tunique de la Sainte Vierge, de l'éponge dont on humecta la bouche du Sauveur, de la Vraie Croix, et peut-être bien aussi quelques cheveux de notre
304 l'œuvre de guibert.
Divine Reine ».... Est-ce ironie ou naïveté? — Quels miracles provoquaient ces reliques? Ils sont si étonnants et si nombreux que Guibert ne peut les citer tous : « Passons sous silence, dit-il, les guérisons ordinaires des malades; ne nous arrêtons qu'aux prodiges vraiment inouïs ». Et il en raconte un certain nombre, non sans mettre sa responsabilité à couvert en disant : Un clerc m'a raconté que..., le clerc de qui je tiens ce fait,... et les raille en s'écriant enfin : « Je n'écris pas une ode pyrrhique pour célébrer ces prodiges : que nos clercs les racontent en détail s'ils le veulent! y — A propos même « des plus extraordinaires, et qui méritent le plus d'être publiés », n'a-t-il pas, ailleurs, prévenu le lecteur qu'il écrit tout cela, « non comme ayant un fond de vérité, mais pour satisfaire au goût du vulgaire, qui aime les choses extraordinaires ». Remarquable aveu qui fait bien prévoir le futur pamphlétaire du De Pignoribus sanclorum.
Lorsqu'il parle de la tête de saint Jean-
Dapliste que se flattaient de posséder, et l'Empereur d'Orient, ^et les moines de Saint-Jeand'Angély, « tètes encore recouvertes de peau et de cheveux », il dit : « Il est certain d'une part qu'il n'a existé qu'un saint Jean-Baptiste; d'autre part, on ne saurait dire sans crime qu'un seul homme a pu avoir deux têtes ! » D'où mensonge évident ou à Constantinople ou à Saint-Jean-d'Angély. « A cette occasion, ajoutet-il, je crois devoir signaler une erreur pernicieuse et fort répandue en France, au sujet des anges, des saints. Tandis que les uns se targuent de posséder le corps d'un martyr, les autres prétendent aussi avoir ce môme corps. Et cependant un corps entier ne saurait êtpe en deux endroits simultanément. Ce mal vient du tort qu'on a de ne pas laisser les saints jouir en paix du repos qui leur est dû, dans une tombe immuable. Tout en croyant que c'est par un sentiment de piété qu'on recouvre leurs corps d'or et d'argent, je déclare que
l'étalage qu'on fait de leurs ossements, l'habi-
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tude de colporter leurs cercueils pour amasser de l'argent, sont des preuves d'une coupable avidité.... On aurait dû, comme pour le sépulcre de Jésus, sceller solidement les tombeaux qui renferment les corps des saints'. »
Les reliques des Anglais ne lui inspirent guère plus de confiance. Parlant du corps du saint martyr Edmond, il s'exprime ainsi : « Je ne dirai rien de son corps si bien préservé jusqu'ici des atteintes de la corruption, non par des onguents humains, mais par des baumes vraiment célestes, que l'on y admire des cheveux et des ongles qui poussent comme le feraient ceux d'un vivant. Mais ce qu'il est bon de rappeler, c'est que ce corps dont l'état est si miraculeux ne souffre pas que personne se permette de le regarder ».
Il fallait du bon sens et du courage à un religieux, bon catholique, ennemi de toutes les hérésies, pour lutter ainsi contre les cou-