‹ Le moineChapitre 1 sur 58 · A. LACROIX, VERBOECKHOVEN & C*, ÉDITEURS · texte numérisé non relu

A. LACROIX, VERBOECKHOVEN & C*, ÉDITEURS

04 Bruxelles, à Leipzig & à Livoume

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Les moines ont trouvé, dans la civilisation moderne, depuis trois siècles, des adversaires et des apologistes ardents, qui se sont renvoyé les uns aux autres le reproche de n'avoir été que des appréciateurs passionnés.

Éviterai-je à mon tour cette accusation?

Ce livre est écrit très-franchement contre les moines. Il est^le résultat d'études sérieuses et faites en conscience, non-seulement avec les grands et les beaux livres de nos bibliothèques, écrits pour ou contre les institutions monastiques, mais encore d'après le* dépouillement minutieux des archives manuscrites que possède la France, dans chaque chef-lieu de nos préfectures. J'ai aimé à prendre en quelque sorte dans le vif cette question du moyen âge, qui est \6n^

jours vivante, toujours capitale, qui est encore la grande question du dix-neuvième siècle, s'agitant sous toutes les formes dans les jour-^ naux, dans les revues, à la tribune des grandes assemblées, et au sein même des conseils des empereurs et des rois.

Le génie de Grégoire VII, le grand ami dés moines, l'incarné de la théocratie, devra-t-il triompher? Echapperons-nous, tout meurtris, hommes qui voulons la grande liberté pour les peuples et pour toutes les consciences humaines, à ces mailles épaisses et durement tissées, qu'une encyclique célèbre vient de jeter, comme le coup de filet hardi d'une coterie audacieuse, ennemie de la liberté humaine?

La question est donc toujours là, aussi terrible, aussi vivace que jamais ; et elle durera, cela est dans la loi de l'équilibre des forces morales, tant que les grandes clartés, faites par l'éducation universelle des âmes, ne seront pas venues montrer, dans Tordre religieux et intellectuel, une série d'axiomes adoptés de toute raison humaine, comme sont adoptés par elle les axiomes des sciences mathématiques et physiques.

Il faut avoir bien peu étudié ce siècle, pour ne pas comprendre que la résurrection des maisons monastiques, telle que nous la voyons se faire sous nos yeux depuis vingt ans, ne s'opère que comme une machine à e^plosion,

comme une mine sourde pratiquée sous la citadelle nouvellement élevée de la civilisation par le progrès, par conséquent comme un pro- " cédé de guerre, afin de gagner la grande bataille de la puissance absorbante de la papauté sur le monde civil.

Cette œuvre colossale, commencée sous Grégoire Vli, arrêtée, même au milieu des splendeurs du moyen âge, par le génie de la liberté civile, interrompu sous les grandes terreurs du protestantisme, reprise à la sourdine pendant le pacifique dix-septième siècle, arrêtée encore par l'effrayante explosion de la révolution soc'ale de 1789, se continue, sous le règne du ponlifcr roi Pie IX, avec la même ardeur, la même ténacité, la même espérance de renverser la liberté humaine, pour établir sur ses ruines la théocratie.

Cela est bien singulier, après tant de secousses, tant de révolutions terribles, tant d'éclatantes leçons; et, disons-le, ce serait grand, s'il n'y avait pas des obstinations si stupides, des prétentions si insolentes que ceux qu'elles menacent ne leur doivent rien de l'admiration qu'on accorde à un noble et Joyal ennemi.

Le lion qui dévaste les troupeaux est un adversaire avec qui l'on est fier de se mesurer; on ne se vante pas des taupes arrachées du sol, . qu'elles minent et dévastent.

Le travail des nouveaux moines ne ressem-

ble pas aux incursions vigoureuses du lion ; il nous rappelle l'œuvre silencieuse de la taupe.

Et d'abord, soyons très-franc.

Que des hommes fatigués du monde, ou attirés par le besoin de mettre en commun leurs forces, pour des œuvres intellectuelles et morales, vinssent paisiblement s'associer, et, au milieu du monde moderne, modestes et humbles, sans une parole de haine contre la civilisation, sans un regret rancunier du passé, n'ayant en rien la pensée de se dire des héritiers de la Congrégation de Saint-Maur, parce qu'on a eu l'idée bizarre de s'affubler, comme des personnages de théâtre, d'un habit de bénédictin ; que de tels hommes incapables de donner une inquiétude à l'esprit nouveau de civilisation et de progrès par la liberté, se missent ensemble, formassent des sociétés où tout serait en commun pour la vie aisée et libre de tous, si ces associations se réalisaient autour de nous, quel esprit mal fait, quel fanatique ennemi de la hberlé de conscience viendrait proscrire ces familles de frères?

Voilà mes réserves prises, et elles sont nettes. Qu'on ne vienne pas nous dire que, libéraux passionnés, nous commençons par violer la première des libertés, celle de s'unir pour travailler et pour prier ensemble. Ce ne sont pas vos travaux en commun, ni vos prières,

que nous venons proscrire ; ce n'est pas votre association qui nous déplaît, à nous qui comprenons si bien la puissance de l'agrégation des forces; mais ce que nous proscrivons, c'est ce que vous rendez redoutable; ce qui nous épouvante, c'est ce que vous affichez hautement et imprudemment, la prétention, bien coupable à nos yeux, de détruire le premier des biens de la race humaine, sa liberté de conscience. Voilà ce que nous combattons à outrance en vous, parce qu'à nos yeux c'est le meurtre prémédité de l'ordre social moderne.

Nous ne vous repoussons ni pour votre foi, digne de tous nos respects, si elle est sincère dans votre conscience, ni pour votre association, si elle est inoffensive vis-à-vis de la grande • association générale; vous êtes sacrés pour nous, tant que vous n'attaquez pas, d'un mot ou d'un signe, nos saintes conquêtes de liberté de conscience.

Mais, prenez garde, les temps ont changé ; l'humanité est adulte ; l'honmie n'a plus peur. Le jour oii nous avons, sortant de votre bouche, par les organes accrédités de vos plus puissants meneurs, qui s'appellent le Monde, la Civiltà cattolica, un aveu bien clair, bien explicite, sur lequel il nous est impossible de nous tromper, que vous avez pour but de reprendre le thème théocratique de Grégoire VII, que votre idéal social est devenu l'absorption

de rhumanité dans ce fétiche façonné par vous, en dehors du plan de la pacifique institution chrétienne du pontificat centre des Églises, que vous appelez un pape roi-pontife, ce jourlà vous êtes des ennemis avoués ; il y a, de

' par la loi suprême de la conservation de Thumanité, obligation pour la société de se défendre contre vous : salus populi suprema lex.

J'ai donc, contre la résurrection des moines au dix-neuvième siècle, ce grief terrible qu'ils sont des instruments de la vieille politique théocratique, qu'ils sojit des agents insidieux et habiles, pénétrant dans toutes les demeures, saisissant, par le confessionnal, les consciences timorées et faibles, troublant la sainte harmonie

, de la famille, semant des terreurs dans les esprits peu éclairés, par les plans imaginaires d'une prétendue impiété qui a déclaré la guerre à Dieu et à son Christ ; hommes par conséquent dangereux au premier chef, au sein d'une société qui se ressent encore des agitations de ses grandes crises politiques, et qui aurait besoin de la douce quiétude, avant de se mettre en marche vers ses destinées nouvelles.

Maintenant, que, parmi les hommes qu'une pensée religieuse porte à relever les anciens ordres tombés de leur belle mort, par la loi fatale de la décadence qui atteint les institutions humaines, il se trouve des hommes de bien, des hommes honnêtes et purs, cela peut être.

cela doit être. Nous n'avons pas à nous occuper de leur vertu. Qu'ils soient des saints, que leur sainteté fasse des miracles , ce n'est pas ce qui est en question entre nous. Toute justice sera rendue à cette sainteté, avec réserve peut-être sur les miracles, et à ces vertus que nous n'avons nul intérêt à contester.

Mais à côté des vertus privées se trouve le but ostensible; et les moines nos contemporains ont eu la langue trop libre pour nous le cacher. Ils n'ont pu passionner leurs adeptes, préparer une véritable croisade au sein du monde occidental moderne, qu'en levant leur drapeau, qu'en y inscrivant leur mot de guerre.

Là j'ai lu ce mot : Théocratie; et, dans mon double amour pour la civilisation de mon temps et pour rÉglise, qui doit passer paisible à travers toutes les civilisations, sans en maudire, sans en opprimer aucune, je m'élève, au nom de ma conscience d'homme, au nom de ma foi religieuse, contre les nouveaux organes des erreurs, des superstitions, des violences du passé.

C'est comme ami de l'Église, que je redoute pour elle ces dangereux auxiliaires ; c'est dans l'intérêt de sa paix et de son action bienfaisante au sein des peuples, que je lui signale ces revenants d'un autre âge, qui commencent, par les menaces et l'anathème, l'œuvre reli-

gieuse qu'ils se croient appelés à réaliser dans le monde moderne.

Si, en relevant quelques ruines échappées au temps et aux révolutions, vous, moines nouveaux, vous veniez nous dire :

— Nous n'acceptons de nos pères que ce qui est bon et pur ; nous repoussons les folles prétentions d'un temps qui ne saurait revenir; nous voulons paisiblement vivre au milieu d'une civilisation que nous aimons et dont nous faisons partie. —

Si vous teniez ce langage, celui qui écrit ces lignes, où il vous épargne peu, serait pour vous.

Ayez donc ce courage ; et, pour arrêter nos légitimes craintes, venez nous affirmer clairement que vous répudiez le passé dans ses souillures, dans ses faux miracles, dans ses fausses légendes,, dans son esprit misérable de captation pour tout attirer à lui. Dites hautement que vous repoussez l'esprit de violence en matière de religion, et que l'inquisition est une institution horrible dont vous rougissez pour le catholicisme.

Mais voilà ce que vous n'avez jamais fait !

Et, au moment où je trace ces dernières lignes, moines de notre temps, je vous vois peser sur la conscience d'un vieillard affaibli par les années et irrité par les malheurs d'une

politique impuissante, pour obtenir de lui, à la face d'un siècle qui a horreur de l'inquisition, la canonisation solennelle d'un inquisiteur fameux, d'un des émules de Torquemada. Vous vous servez de cette puissance, si respectable à nos yeux, mais si compromise par vous, pour jeter de nouveaux défis à la raison humaine.

Plus que jamais disposés à favoriser les superstitions, à laisser croire aux apparitions miraculeuses, au besoin, à vous faire marchands de liqueurs, et, ce qui est plus lucratif encore, à vendre l'eau des fontaines de guérison, vous ne pouvez être à nos yeux qu'une superfétation inutile désormais et dangereuse dans l'Église.

Par respect pour de vieilles institutions qui ont eu leur gloire, mais qui ont fait leur temps, et n'ont pas su se maintenir à la hauteur des prétentions de sainteté et de services rendus à l'humanité, affichées par elles, le monde nouveau n'ira pas enrayer le char du progrès, et se mettre à votre suite pour reconstruire le moyen âge.

Ne vous étonnez donc pas de ses résistances, de ses répulsions même. Yous n'en triompherez pas ! Vous vous êtes trahis avant le temps. Vous n'avez pas eu la longue patience de vos pères. Les peuples adultes ne se prennent pas comme les peuples enfants. Quand une grande civilisation a la foi, qu'elle se sent attirée au pied des autels, qu'elle veut manifester la

puissance d'adoration et de prière qui est en elle, ridée ne lui vient pas de constituer des moines qui adorent et prient pour elle ; elle adore et prie, sans ces truchements encapuchonnés, qui marmottent du latin à matines, au milieu de la nuit. Elle se souvient de l'Évangile qui a recommandé l'adoration en esprit et en vérité, en même temps que la courte prière. Elle s'en tient à l'Évangile, et déclare qu'elle n'a pas besoin de moines.

Le cadre trop restreint de ce livre ne nous a pas permis d'embrasser notre sujet dans toute son étendue. Nous n'avons fait qu'indiquer la tendance passionnée des moines modernes à recommencer le moyen âge, avec ses errements les plus odieux et ses plus stupides théories.

Nous n'avons mis en scène, pour employer le mot de l'évêque de Belley, que quelques-unes des industries des moines.

Nous aurons bientôt à les voir à l'œuvre dans leurs autres rapports, particulièrement avec le clergé séculier, qu'ils arrivent à supplanter partout où ils s'établissent, ou dont ils annihilent rinfluence, quand ils ne trouvent pas des évêques dociles qui leur livrent les populations.

Maintenant, à qui nous a lu déjà, nous ne dirons qu'une seule parole.

Dans cette question si grave de la résurrec-

PRÉiFACE 11

tion parmi nous des âtnciennes institutions monastiques, nous avons cherché le vrai. Tant pis pour le moine, si nous l'avons trouvé un ennemi dangereux à introduire dans notre civilisation moderne. C'est sa faute. Il dépendait de lui d'y prendre sa place, comme un ami sympathique et intelligent.

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