LA TERRE CLASSIQUE DES MONASTÈRES
Lorsque quittant Paris, pour aller chercher les tièdes brises des contrées méridionales , vous avez traversé le plateau monotone de la Beauce, et longé ce vallon de la Loire que nos pères avaient appelé c le jardin de la France , » vous arrivez dans de vastes plaines, dont le sol calcaire est très-favorable à la production du froment, et qui se trouvent parsemées çà et là de* petites forêts. Vous êtes à peu près au centre de la France.
Les peuples qui habitent ce pays descendent des anciens Pfctaves, Tune des quatorze nations situées, au temps des Romains, entre la Garonne et la Loire.
La race poitevine, pacifique comme toutes celles qui habitent des pays de plaine, a conservé, mal-
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gré le mouvement des âges et les secousses des révolutions, ses vieilles mœurs patriarcales et sédentaires. De toutes les contrées de la France, c'est celle où les haWtudes sont le plus casanières. Le Poitevin, laboureur et pasteur, ne connaît de ce monde que la limite de son immense paroisse. Il n'aime pas à franchir les bois qui la séparent des paroisses voisines. Les grands monuments, les seuls qu'il ait vus, sont l'église de son village et la gentilhommière de son ancien seigneur; et souvent beaucoup d'adolescents, surtout sur les frontières de la Vendée' et des Deux-Sèvres, pourraient demander ce que c'est que la France.
Si, de ces plaines habitées par la race poitevine, vous continuez votre course vers le midi, vous entrez dans la Marche, petit pays plus remuant, plus belliqueux autrefois, qui vous rapproche des vallées accidentées et des premiers contre-forts du plateau central.
La nature ici devient plus rude , les vallées se creusent plus profondément. Vous êtes réellement dans une marche, c'est-à-dire dans une contrée de transition, où, touchant du côté de l'ouest aux pays calcaires qui bordent l'Atlantique, vous n'avez plus que quelques lieues à parcourir pour atteindre la région pittoresque, mais froide, formée par le graîid soulèvement granitique, auquel nous devons ,1e premier émergement des terres, avant' la création d'aucun être vivant sur ce globe.
Laboureurs et pasteurs, les Marchois ont les mœurs des Poitevins. Seulement ils en diffèrent par leurs habitudes d'émigration, particulièrement dans
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la partie haute et montagneuse, ou le sol est pauvre et nouiTÎt difficilement ses habitants.
Ce qui domine dans ces deux pays, c'est le sentiment religieux.
C'est évidemment un héritage du passé. Aussi pouvons-nous appeler ces contrées la terre classique des monastères. Nulle part les abbayes d'hommes et de femmes, les prieurés, les prévôtés, les bénéfices de toute espèce ne furent aussi multipliés. On peut dire que le moine a pris possession de ce sol, du moment que, sur les ruines de l'ancien monde romain, s'implanta ce monde nouveau, ardent et barbare, que l'histoire a nommé le moyen âge.
Nous pouvons citer quelques-unes des fondations religieuses de cet honnête et paisible Poitou.
L'abbaye de Sainte-Croix de Poitiers fut l'une des plus célèbres, dès les premiers temps de notre ancienne monarchie. L'histoire nous apprend que la reine sainte Radegonde, femme de Clotaire, fils de Clovis, y vint chercher un asile contre U^s brutalités de.son époux, et qu'elle y mourut Tan 587. On voit encore son tombeau, dans la crypte de régUse.
L'abbaye de Fonte vrault n'était pas moins célèbre. C'était elle qui avait le privilège de faire l'éducation des filles de la maison royale de France. Elle était, au moment de la grande Révolution, dans un tel état de ferveur, qu'à la suppression des ordres monastiques, cinquante religieux de Fontevrault epousèrçnt, le même jour, cinquante religieuses du même ordre.
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C'était une abbaye chef-d'ordre onoee par le célèbre Robert d'Arbricelle, qui avait voulu que ses couvents fussent composés d'hommes et de femmes , séparés par un mur de clôture , mais que le supérieur de ces couvents des deux sexes fût toujours une femme. Les bons moines de Fontevrault avaient trouvé ce joug aimable , et l'histoire nous dit que le saint homme Robert se donnait la plus singulière, mais la plus terrible des mortifications, celle de coucher entre de jeunes sœurs (1), afin de s'accoutumer à vaincre les révoltes de la chair.
Venait ensuite l'abbaye de Saint-Maixent, dont la masse imposante subsiste encore sur une éminence, et ressemble à un palais de roi. Elle avait été fondée en 507, dans un ravissant pays arrosé par la Sèvre niortaise. Louis-le-Débonnaire l'avait restaurée. Elle était immensément riche, et, au dixseptième siècle, elle valait seize mille livres de rente à son abbé, somme considérable pour cette époque.
Je dois mentionner encore la Merci-Dieu {S. Mariœ de Misericordia Dei), fondée en 1151 sur les bords de la Gartempe, à trois lieues de Châtellerault; Nanteuil-en- Vallée (rfe iVan/o/îo), une des plus belles par ses constructions et de laquelle dépendaient vingt-deux bénéfices; Bonnevaux {Bona Vallis)^ fille de Cadouin, bien bâtie en un petit vallon entouré de bois, à deux lieues de Poitiers ; elle valait à son abbé sept mille livres de rente ;
(1) « Et cum ipsis eiiam et inier ipsas noctu cubare non erubescis, Novum el inaudUum, sed infrvctuosum martyrti genus. » (Litl. Godefrid. Yindociuensis dilecto suo Roberto.)