TROIS SINGULIERS MOINES
Le siiième vicaire du Gro&-CailIou n'avait pas pu dornndr, après l'entretien que nous avons rapporté. Un monde nouveau s'ouvrait devant lui. Pour tout dire, bien loin de songer jamais à se revêtir d'un froc, il avait pour l'habit monacal une invincible répugnance, et, tels nous sommes faits, ce bizarre accoutrement à se mettre sur le corps entrait, pour les trois quarts, dans son opposition au projet singulier de son ami.
Quand il réfléchissait à la chose en elle-même, toute bizarre qu'elle fût, toute contradictoire même avec les goûts, les instincts des trois amis qu'elle parût d'abord, il ne pouvait s'empêcher de reconnaître que c'était sage. Il y a en nous une force impétueuse qui nous jette dans les extrêmes. Plus que tout, les extrêmes sont l'inconnu ; et l'attraction de l'inconnu pour l'âme humaine, c'est la puissance du vertige sur le bord des abîmes.
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L'abbé Cabrier se promena longtemps sur les cimes dangereuses de l'idéal. Cet enfant de la Provence n'était orateur qu'en raison d'une puissance d'imagination exubérante. Il se laissa aller à cette imagination, qui le conduisit dans le monde des chimères.
Passant tour à tour des grandes et nobles aspirations aux applications triviales, occupé d'abord de ce rôle divin de l'orateur qui tient suspendue à ses lèvres, du haut des grandes chaires, toute l'élite d'une civilisation ; puis songeant à l'âpre et secrète vengeance de voir à ses pieds , honorés d'être à une place réservée, devant lui, les mêmes honmies qui l'avaient regardé du haut de leur dédain, et qui le reconnaîtraient maintenant comme un des rois de l'éloquence, il se racontait à l'avance sa nouvelle histoire. Il quittait déjà son nom méridional et peu poétique de Cabrier, pour commencer une personnalité plus brillante. Il passa bien une grande heure à fouiller dans sa mémoire, pour y choisir le nom sous lequel il cacherait l'homme, jusque-là obscur, qui avait fait les petits baptêmes et les enterrements des pauvres à la vulgaire église du Gros- Caillou. Il s'arrêta enfm à l'un des plus éclatants, et avec la joie enfantine d'une mariée de seize ans qui se dit : — Je serai madame, — notre grand orateur ai herbe se dit : — Je serai le révérend Père Athénagore.
L'habile Rouergat, nouveau serpent tentateur, avait insinué dans ces deux âmes l'immense désir d'une haute position dans l'Église. Le serpent avait dit à Eve : — Vous serez des dieux ! — Le Rouergat
avait dit aux deux condisciples, grands joueurs de quilles dansl'âllée de la Quarantaine, à Issy : — Toi, tu seras Lacordaire, tu auras la chaire de Notre- Dame. Toi, tu auras le chapeau rouge.
L'abbé Guillart, logé à l'hôtel du Bon La Foft^ taine, n'eut pas le sommeil agité du sixième vicaire du Gros-Caillou. Il n'eu pensa pas moins, avant de s'endormir, à l'avenir merveilleux queBôissier avait fait miroiter devant ses yeux. Il n'avait aucune répugnance radicale contre le froc. Habit pour habit, qu'importe? Ce qui protège du froid défend contre le chaud. Nos climats sont pluvieux, les grandes salles des couvents sont fraîches l'été. La robe monacale est un préservatif contre les fluxions de poitrine. Moine, il se livrerait tout entier à ses chers travaux.
Puis, enfin, être un jour le cardinal Guillart, c'était quelque chose.
Le paisible Poitevin s'endormit sur cette jolie espérance.
, Le lendemain, les trois futurs moines étaient à table, nie Honoré-Chevalier, près de Saiht-Sulpice, dans le modeste appartement qu'occupait là, depuis trois ans, l'homme ambitieux que ses espérances déçues jetaient dans la vie claustrale.
Le chercheur de liberté dans le préau d'une prison avait pris nettement son parti. La détermination lui avait coûté immensément. Tous ses instincts d'homme du monde nouveau, toute sa pudeur de Français émancipé /des langes du moyen âge, étaient profondément froissés. 11 fallait maintenant, comme un roi de théâtre, prendre l'habit
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d'empsunt d'un autre temps; et, Tun des triomphateurs de ce vieux régime écrasé enfin par une civilisation plus grande et plus prospère, il fallait consentir à aller vivre avec les ennemis avoués de cette civilisation, avec les adorateurs de ces longues périodes d'esclavage, où l'humanité se divisait en deux hommes : le maître et le serf. C'était dur au cœur, dur à la logique, dur à la foi même, qui est dans son principe une loi d'émancipation.
Notre rude homme avait accepté tout cela. Il allait prendre un froc pour être indépendant et pour braver des maîtres d'autrefois qui n'avaient pas voulu le comprendre. Un peu de vengeance autant qu'aspiration vers Un meilleur avenir avaient fait l'étrange vocation de cet homme qui allait frapper à une porte de n'importe quelle maison d'ordre, pour s'y faire bien petit d'abord, mais pour arriver, avant peu,* à y être le premier.
On était à peine à table, que l'important sujet d'entretien de la veille recommença. LeB premières paroles des deux convives de Boissier lui firent comprendre que la nuit avait porté conseil. Il avait vaincu. Dans le même moment, une grande et épaisse lettre soigneusement cachetée lui était rmiise. Elle était timbrée de Charroux.
— Vous permettez, messieurs?
— Oh ! certainement.
Et retournant le verso pour voir la signature :
— C'est de dom Claude I Voilà qui est curieux*
— Dom Claude ? dit le Poitevin.
— Oui, lui-même.
112 LE MOIIVE
Et Boissier lut la missive suivante.
tPAX!
« Abbaye de Gharroux, le 185...
« Monsieur et respectable abbé, »
— Tiens! dit-il, me voilà déjà respectable!
— Lisez donc, bavard. Pas de commentaire !
Il continua :
« Monsieur et respectable abbé,
« Je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous, mais vous appartenez à notre diocèse de Poitiers ; cela me donne le droit de faire appel à votre générosité et à votre courage. Vous êtes un homme de talent, et j'ai un attrait tout particulier pour les hommes de talent. Vous avez pu apprendre peutêtre que, par la grâce de notre très-saint évêque de Poitiers, je relève l'ancienne et illustre abbaye bénédictine de Charroux. Nous avons les belles ruines du grand moqastère fondé par Charlemagne, et si célèbre, pendant tant de siècles, que son insigne basilique a vu dans son sein plusieurs conciles. Le monument va être rélevé avec l'aide de Dieu, ainsi que le cloître qui a protégé si longtemps la pieuse famille de Saint-Benoît.
c Mais, monsieur l'abbé, il ne suffit pas de rendre à l'abbaye matérielle son ancienne splendeur, il faut encore la peupler de bons et de savants religieux, qui la rendent florissante et ramènent les plus beaux jours de i^on passé.
TROIS SINGULIERS MOINES lia
c Vous comprenez déjà le but de ma lettre :
soyez des nôtres. Je ne suis qu^un débris d'un autre âge. Ma tâche sera bientôt remplie et je laisserai à d'autres le soin de la continuer, tempus resokuùmis meœ instm. J'espère que Dieu m'accordera encore assez de jours pour voir se réaliser mon rêve de plus de cinquante ans, rêve formé déjà au temps de l'exil, de mourir en paix dans l'abbaye restaurée où se passèrent mes plus jeunes années, au milieu d'un essaim de nouveaux religieux tout aussi fervents, tout aussi érudits que ceux qui furent (^ligés de fuir devant la tourmente révolutionnaire.
fl Je n'ai pas voulu avoir d'autre appui auprès de vous, pour mon instante demande, que celui de votre pieuse mère, que j'ai vue ces jours-ci à Poitiers et qui doit vous écrire.
f Je- compte sur Dieu, je compte sur elle pour influer sur votre détermination.
« Que j'aie bientôt la consolation de recevoir de vous cette simple parole : Je suis des vôtres ; je pars.
« Veuillez agréer, monsieur et respectable abbé, l'expression de mon entier dévouement. .
€ Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
c f Fr. Claude Batailler,
c Abbé de Charroax. »
— Providence I s'écria après cette lecture Tabbé Boissier; ô Providence I' on a raison de compter sur toi l
Eh bien! messieurs, que dites-vous de C:^la?
114 UB KOINE
Me voilà religieux bénédictin de la célèbre abbayede Charroùx. Qui m'aime me suit I
— Je vous aime et je vous suis, reprit le Poitevin. Dom Gttillart ne se séparera pas de dom Boissier.
Et les deux amis se jetèrent dans les bras Tun de l'autre.
-— » A la vie et à la mort l se direnHls. Bon clergé séculier, adieu !
— Et vous, mon ami, dit celui que nous n'appellerons plus maintenant que dom Boissier, en s'adressant au sixième vicaire du Gros-Caillou, n'êtes-vous pas des nôtres? Voyons! luttons ensemble ! Triomphons ensemble I Lâche qui se sépare de ses amis.
— Je vous, suivrai de mes sympathies les plus vives. Mais, déterminé à endosser le froc comme vous, je veux choisir l'ordre qui me mettra le plus en évidence au milieu des populations. Vous allez vous enterrer dans les ruines d'une abbaye ; moi, je veux l'air des grandes villes, la vie nomade des frères de Saint-François : je me fais Capucin !
— Bcavo, Provence I dit dom Boissier* Nous vous regretterons au milieu de nous. Mais nous nous écrirons : emportés hors . du clergé séculier par le même besoin, par les mêmes aspirations de liberté, nos cœurs ne se sépareront pas. Nous assisterons pendant toute notre carrière d'hommes à cette rapide déchéance du clergé séculier, que les ordres religieux envahissent déjà et qu'ils vont annihiler de plus en plus. 3i nous voyons le com-