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BOISSIER

Après avoir reçu la lettre de son ami, l'abbé

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Guillart se rendit à Févéché. Monseigneur le reçut assez gracieusement. Sa Grandeur avait quelquefois besoin de lui pour des recherches historiques, et, en raison de cela, elle accordait à Faumônier cette considération à laquelle un prêtre placé dans une condition inférieure ne doit pas se croire des droits.

— Eh bien I monsieur Tabbé, quelle est la bonne pensée qui vous amène à Tévêché? Avez- vous quelque chose à nous demander pour nos chères filles tes dames de la Grand'Muison ? Nous leur sommes tout dévoué : elles ne doivent pas en douter.

Uaumônier avait en effet à présenter une petite réclamation au nom des religieuses, et il comptait bien que cela lui servirait de prétexte pour entrer en matière. Après avjoir exposé Taffaire il ajouta :

— Il faut en convenir. Monseigneur, les dames de la Grand*Maison ont dans celles du Sacré-Cœur de terribles concurrentes, surtout depuis que les Pères Jésuites sont à Poitiers. Autrefois les familles nobles envoyaient leurs filles à la Grand'Maison pour y être élevées. A présent les Jésuites ont sur ces familles la haute direction, et ce n'est pas dans vos petits séminaires ni dans les maisons religieuses du diocèse qu'ils conseillent aux parents riches d'envoyer leurs enfants.

^^ Oui, cela est vrai. Les Jésuites ont de grandes qualités : ce sont des saints, mais ils ont un peu Tesprit d'envahissement. Les dames du Sacré- Cœur sont leurs associées : ils les soutiennent naturellement aux dépens de nos maisons religieuses.

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Mais, d'an autre côté, ce sont des hommes de talent, très-zélés ; ils font beaucoup de bien dans le diocèse.

— Je le crois. Monseigneur.

— Ils ont un giand avantage sur les prêtres séculiers : leurs sujets donnent à l'étude de longues années ; au contraire, les nôtres entrent dans nos séminaires sajchant un peu de latin, très-peu quelquefois, et au bout de trois ou quatre ans il faut les ordonner prêtres, pour combler les vides de nos paroisses. Là, absorbés par le ministère, ils n'ont plus le temps d'étudier ; les érudits comme vous et comme dom Claude de Charroux sont trèsrares dans le ctergé séculier.

Ce petit compliment flatta singulièrement i'abbé Cuillart.

— Je comprends alofs, .Monseigneur, ce que vous disiez, il y a peu de jours, chez nos bonnes sœurs de la Grand'Maison. C'est une grande do«^ leur pour votre cœur d'évêque lorsque des prêtres d'un talent et d'un mérite réels abandonnent votre diocèse pour se fixer soit à Paris soit ailleurs.

Il faut convenir que, pour un homme peu adroit, l'abbé Guillart ne posait pas mal la question.

— En effet, c'est un malheur, mon «her abbé, loi répondit l'évêquc.

— Ainsi, Monseigneur, vous verriez, revenir avec plaisir un ecclésiastique, très-distingué sons le double rapport de la vertu et du talent, qui n^aixrait quitté Poitiers qu'avec l'intention bien airrêtée de s'y faire rappeler un jour ?

— Certainement, dit l'évéqoe, mais en donnant

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à sa phvsioiîomie l'expression sérieuse que prend un supérieur quand il craint de trop s'avancer.

L'abbé Guillart n'était pas homme à saisir cette nuance, et il continua :

— Eh bien ! j'espère être agréable à Votre Grandeur en lui disant que l'abbé Boissier, cet, écrivain si distingué, ce prêtre si honorable sous tous les rapports, serait très-disposé à venir exercer le saint ministère à Poitiers.

— S'il en est ainsi, il n'a qu'à m'adrcsser une demande. Je verrai ce que je.dois y répondre.

Cela fut dit^ cette fois, d'un ton si glacial que' l'abbé Guillart commença à se douter que sa négociation était plus difficile à conduire qu'il ne l'avait supposé. Toutefois il n'était pas homme à se décourager ; et, pour un éaiidit, il se tira assez habilement d'affaire : l'amitié le rendit diplomate.

— Peste ! se dit-il à part loi, ne nous enferrons pas.

Eï U dit à l'évéque :

— Monseigneur, l'abbé Boissier est mon ami ; mais» avant de lui donner 1k conseil de faire une démarche auprès de Votre Grandeur, il me faudrait connaître positivement ses intentions, et avoir la caiitude que sa ctemande serait bien accueillie icL

— Alors, mon cher aumônier, vous n'avez donc pas été chargé par l'abbé B<HSBier de soiider le terrain ?

Cette question déconcerta Tabbé Guillart.

— • Bah ! se dit-il, bien que nous e^mions peu la moiaie d'Escobar, nous ne ferons pas mal de

nous en servir. Pour le quart tfheure, soyons Je- ! suite.

Et il répondit avec beaucoup d'assurance.

— Monseigneur» ma démarche est toute per* sonnelle.

N'est pas Jésuite qui veut ; entre la question posée et la réponse il y eut un intervalle. Le prélat vit rhésitation. Puis le bon abbé ne put s'empêcher de rougir un peu. Ces hommes qui pâlissent sur les vieux livres ou sur les problèmes de la science sont souvent, hors de leur cabinet, de véritables enfants : ils en ont la naïve franchise et mêake un peu la niaiserie.

Le prélat ne fut donc pas dupe du proprio motu; mais il n'en dit rien, et reprenant son air le plus affable; il dit à Tabbé Guillart :

— Mop docte abbé, ce que vous me dites là me met à Taise* Du moment que nous traitons cette

• question entre nous, elle sera bientôt résolue.

Voyons, quel poste pourriez- vous désirer pour votre ami ?

— Votre Grandeur sait mieux que moi celui qui pourrait convenir à Tabbé Boissier. Quel. qu'il soit, il y fera toujours beaucoup de bien.

— Ma Grandeur désire que vous vous expliquiez plus clairement. Tenez, voici un état des paroisse3 où il y a des nominations à faire. Parcourez-le du regard, et puis nous verrons. Je suis tout disposé à recevoir l'abbé Boissier, pour vous être agi^ble. Ainsi parlez.

— Eh bien ! Monseigneur, il me semble que la citre de Saint- Hilaire.*. qui se trouve vacante dans

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ce moment • • ne pourrait être confiée à un meilleur prêtre qu*à l'abbé Boissier.

— Mon cher abbé, c'est une plaisanterie que ' vous faites là ?

— Moi, Monseigneur, je ne plaisante pas du toirt.

— Vous voudriez que je donnasse la cure de Saint-Hilaire à Tabbé Bois^er ?

— Monseigneur, il me semblait que, si les vertus*. . si les talents. •• Tabbé Boissier... devrait •• pourrait

— Mon cher abbé Guillart, avec ses talents, avec ses vertus, je ne ferais pas de votre ami le vicaire d'une cure de canton. J'ai dans mon diocèse deux cures vacantes, une de trois cents et une de quatre cents âmes ; elles sont situées dans un pays assez sauvage ; les communications ^vec les grands centres de population y sont difficiles. Du reste, vous connaissez le pays. Choisissez une dé ces cures pour votre ami. Là il passera quelques années de solitude : elles lui seront utiles, après l'agitation de la vie. parisienne, qui lui a été plus funeste qu^il ne se l'imagine.

— Monseigneur, interrompit l'abbé Guillart, je connais assez mon ami pour répondre que ses mœurs sont exemptes de tout rejH'oche.

— Et qui vous parle de ses mœurs , mon cher àbbé? Je ne les attaque pas. Après tout, nous savons bien que la chair est faible. Si nous devions faire sortir de notre diocèse tous les prêtres qui ont manqué à leur promesse de garder la chasteté» le vide serait grand autour de nous* Tout ce que nous

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leur demandons, à nos prêtres, c'est de se relever après leurs chutes. L'abbé Boîssier aurait fait une faute qu'il n'en vaudrait peut-être que mieux. Il serait plus humble, plus soumis : il se défierait de lui-même. Ce n'est pas la luxure qui est le chef des péchés capitaux, ce n'est pas elle qui a perdu les anges rebelles, c'est l'orgueil. Au reste, dans quelques années, quand l'imagination (te votre amî sera réposée, on lui donnera un autre poste.

Le pauMre Guillart restait confondu : il ne trou* vait pas un mot à répondre. L'évêque le regardait en souriant

— Mon ch«r abbé , je le vois, je vous étonne un peu.

— Monseigneur, j'avoue.», il me semble...

— Que je ne rends pas justice au mérite de votre ami ?

. — Cela est vrai. Monseigneur.

— Parce que vous ne jugez pas au point de vue de mes devoirs d'évêque. Eh bien ! je vais condescendre à vous donner les raisons de ma con-duîte.

— Je vous remercie, Monseigneur.

— D'abord M. l'abbé Boissier a le tort d'être resté à Paris, comme aumônier dans une institution libre et laïque, au lieu de venir, en sortant du séminaire, demander un -poste dans notre diocèse.

— - Maia, Monseigneur, vous me le disiez il y a un infant, les prêtres séculiers se trouvent, par la rapidité forcée de leurs études, placés dans un ^t d'infériorité réelle vis-à-vis des réguliers, les Je-

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suites, par exemple, qui ne produisent leurs sujets qu'après de longues années passées dans de aérieujses études.

— Ouï, je vous Tai dit, et je suis prêt à le répéter.

— L'abbé Boissier a compris cela, Monseiglieur, et c'est pour travailler qu'il est resté à Paris.

— Je ne vois pas la nécessité d'être une exception dans le corps dont on fait partie. Il y a beaucoup d'orgueil dans cette prétention. Pour le bon ordre, pour le maintien de la discipline, il est bon que les prêtres soient tenus sous un même niveau d'études. L'intelligence, l'aptitude à se pénétrer d'un enseignenient, même restreint, suffisent pour faire des prêtres distingués, et nous en avons qui sortent de nos séminaires diocésains. Les ordres religieux renaissent partout de leurs ruines. A eux la science, à eux d'écrire des livres, de faire des missions. Les prêtres peuvent et doivent se renfermer dans les labeurs du ministère, jusqu'à ce que, les vocations ecclésiastiques devenant plus nombreuses, on puisse entreprendre de faire rivaliser, pour la science, sinon pour la vertu, le clergé séculier avec le clergé régulier. Et quant à votre ami, s'il voulait étudier sérieusement, ce n'est pas à Paris qu'il devait rester.

— Comment, Monseigneur ! mais Paris n'est-il pas le centre où toutes les lumières scientifiques et philosophiques viennent converger?

— Ajoutez les lumières diaboliques, et vous serez, dans le vrai. Quand on veut apprendre la

véritable science, la science de Dieu, ce ne sont pas les cours des libres penseurs qu*il faut suivre, et votre ami n*en manquait guère, je le sais. Saint Thomas était un savant qui valait bien tous ceux de notre temps : il étudiait, lui, au pied du crucifix.

Et, se levant. Sa Grandeur indiqua au pauvre aumônier que Taudience était terminée.

L^abbé Guillart se retira. *^

Nous avons vu le grand succès de dom Claude auprès de Tillustrissime et révérendissime évêque de Poitiers, et nous venons d'assister & la scène dans laquelle ce personnage avait déclaré quMl n'aurait pas un vicariat à donner, dans une grosse bourgade, à Técrivain de cœur et de ta:lent qui avait nom Boissier. L*abbé Guillart avait été dou- , blement froissé et des théories dédaigneuses de révêque, à Tendroit du clergé inférieur, etduj*efus qu'il en avait essuyé. Il ne voulut pas écrire à son ami, et, prenant le train dès le soir même, il se rendit à Paris. On devine Tentretien qui eut lieu entre les deux amis. Tout se résumé dans ce mot : Espérances trompées.

Aujourd'hui nous les rencontrons chez un de leurs amis de séminaire, l'abbé Cabrier, sixième vicaire au Gros-Caillou ; ils avaient accepté l'invitation à dîner de cet ancien camarade.

A six heures sonnantes ils frappaient à sa porte. On ne tarda pas à se mettre à table. C'était un trio d'honnêtes garçons se sentant cette exubérance de vie concentrée qu'amène le célibat et qui, ne pouvant, en raison de leur vœu de chastel^é, connaître les joies de la famille, cherchaient, par un instinct secret, à dépenser le trop plein de leur âme dans les travaux du ministère sacerdotal.

Si nous classions, ces trois hommes par ordre de sérieuse valeur, l'homme éminent était, sans conteste, ce pauvre diable de sixième vicaire du Gros- Caillou. Il se sentait le mens divinior : il était né orateur. Déjà familiarisé avec tous les écrivains qui avaient fait l'anatomie de l'âme humaine, il élevait réloquence sur le solide fondeioent de la pUlosophie. HomiBe de son temps., il en avait toutes les nobles idées, toutes les grandes aspiratioas.; il ea parlait admirabl^oent la langue. Il avait suivi les orateurs éminents du barreau contemporain, Berryer, Jules Favre, Chaix d'Ëst-Ange; il avait suivi les cours des grandes facultés. L'ora-^ , i&ar était prêt : il lui fallait son théâtre.

Le Gros-Caîllott ne lui offrait pas un auditoire à la baut^ir des graves sujets qu'il se sentait de force à aborder dans la chaire. 11 avait à son prône, le dimanche quand venait son tour, les bonnes femmes du quartier, et toute cette popu^ lation de petits industriels qui vivent de leur voisinage avec le personnel nombreux de i^bêtel des Invalides. Devant ce public la haute éloquence n'était pas possible; et te digne gai^çm, ^capable

du contre-sens de débiter des discours de philosophie religieuse à des oreilles qui n'en eussent pas même saisi la langue, se contentait de dire à ce peuple, comme Jean-Baptiste : « Ne faites de mal à personne et contentez-vous d'un gain honnête. • . Les prônes du sixième vicaire, roulant toujours sur ce thème très-pratique, le seul* que le sens oratoire lui imposât de traiter, n'avaient dans la pa* roisse qu'un succès d'estime. Lepremieret le second vicaires, qui étaient des mystiques, trouvaient que leur humble collègue ne parlait pas assez de la vie intérieure, qu'il n'attirait pas à la communion fré* quente les âmes pieuses, cpi'il ne prononçait jamais le nom de Sacré-Cœur de Jésus, et que pas une fois il n'avait prêché la dévotion à la Vierge. M. le curé du Gros-Caillou, excellent homme, était content au fond de son sixième vicaire, et le trouvait le plus raiswnable de son perscmnel sacerdotal; mais il ne soupçonnait même pas la valeur sérieuse de cet humilié du sacerdoce, à quiv partout, à la taUe du curé, comme dans les stalles du chcexir, appartenait de droit la dernière place.

S. Ém. le cardinal Morlot, archevêque de Pa* ris, était venu, le dimanche qui précéda Ten* trevoe des deux amis, donner la confirmation à Téglise du Gros-CaiUou^ 11 avait accepté le déjeuner de M. le coré après la cérémonie. Tous les vicaires étaient naturellement du festin. Le bon cardinal, qui est mort à temps et à pris sa place dans son caveau funèbre et dans cette autre nécro^ pôle qui s'appelle l'histoire, pour (koner aux hk

manciers lé droit de parler en toute sécurité d^un prince de l'Église, était bien Tune des plus remarquables médiocrités que Rome eût habillées de rouge et qui eussent gouverné le premier diocèse de France. Homme doux et charitable, de plus complètement inoffensif, il avait dû à ces qualités, surtout à la derrière, son étonnante fortune dans r Église. C'était la prudence incamée. . Aussi ne faisait-il rien, de peur, disait-on trivialement dans son entourage, de se noyer dans un crachat.

A la table du presbytère du Gros-Caillou, le curé, en sa qualité d^ amphitryon , le cardinal, comme personnage principal, parlèrent un peu. Le premier et le second vicaires prirent quelquefois la parole à propos, avec habileté, pour pousser leur petite pointe dévote et pour se faire remarquer. Le troisième vicaire, le quatrième, le cinquième, toujours dans la gradation descendante, prononcèrent à peine quelques mots ; ils avaient le droit du sourire devant toutes les choses dites par ces premiers interlocuteurs. Lé sixième et dernier vicaire avait le droit du silence : il se tut.

L'abbé Cabrier n'était point blessé de ce dernier rang. Il était trop modeste pour ignorer que quelqu'un doit toujours occuper ce rang, n'importe où ; et l'Évangile, à défaut d'autre leçon, lui avait appris, dans une allégorie pleine de profondeur, que les derniers seront les premiers. Mais il avait la modestie fière et le noble sentiment de sa valeur. Quelque chose lui disait qu'il y avait une criante injustice, involontaire sans doute, par incapacité ou par système de favori-

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tisme, de la part de ses chefs, h laisser dans Tombre tout homme qui avait ie sage orgueil ou la maladresse de ne pas se pousser,

A cette table, au salon, pendant qu^on prenait le café, il songea et il songea beaucoup. L'Éminence.eut pour lui unjroid salut quand elle quitta le presbytère. Il rentra chez lui F âme bouleversée. Il se dit :

— Je suis un fou d'espérer un avenir. On n'ar^ rive ici à quelque chose qu'en se poussant soi« même ou en étant poussé. Je suis trop peu habile pour intriguer, et je ne saurais arriver à avoir des amis assez puissants pour qu'ils prennent à tâche de me faire parvenir. Il faudra donc suivre la longue filière hiérarchique, arriver premier vicaire à soixante ans, curé peut-être à soixante* dix, après quarante ans d'efforts, de précautions pour se maintenir et ne pas déplaire. Je ne me sens pas ce courage. Il y avait quelque chose là. £t, si je n'arrive qu'à l'âge où toute imagination sera éteinte en moi, adieu mes joies, mes triomphes d'orateur tant rêvés I

Sous l'impression de ces idées, cet artiste, qui avait foi dans sa puissance de création , éprouva l'une de ces heures douloureuses d'affaissement que tous ne comprennent pas, mais que connaissent les natures élevées, trompées, au milieu de ce monde, dans leurs plus généreuses aspirations.

Cabrier se vit un de ces vaincus de la fatalité. Le découragement s'empara de lui, et il se demanda si la vie, commencée tristement de la sorte, valait la peine d'une préoccupation, et s'il n'était

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pas plus sage de ne voir dans le sacerdoce, comme tant d'autres, qu'un métier donnant le pain du jour, moins péniblement que par le travail dans quelque atelier ou dans quelque usine.

Il en était là le jour même où ses deux amis le Poitevin et le Rouergat devaient venir dîner chez lui. Il avait voulu faire bien les choses : un chapon gras et tendre fumait à la broche ; lin vin de Bor* deaux moelleux et plein d'un doux arôme était là, et un pétillant vin de Champagne de la maison Moëtte allait donner aux convives cette gaieté qu'il semble renfermer dans sa mousse légère.

A table donc, nos joyeux compères ! à table, • anciens amis I Oubliez quelques moments ce que vous vous êtes faits dans le monde sacerdotal, pour vous retrouver hommes dans les joies honnêtes d'un festin 1

Ils furent fidèles au programme, ces trois méconnus de leur caste, ces incompris, ces oubliés de ceux qui distribuent les hautes positions dans l'Église et savent si mal connaître les véritables aptitudes. Us furent hommes en effet, et bien hommes. Us firent Jionneur à plusieurs bouteilles de ce vin si doux que Lacordaire avait déjà appelé le lait des prédicateurs. *

Nul d'eux certainement ne perdit la tramontane» mais tous reçurent de ce jus divin de la vigne les doux ressouvenlrs , la pénétration prompte et les soudaines illuminations qu'il inspire.

Les amis se racontèrent tout leur passé , l^ir bon passé» quand ils étaient dans la lune de mie! des premiers sacrifices» des premiers engagements

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an pied des autels. Us parlèrent de ce bon séini^ naire de Saint^alpioe où s* était noaée leur étroite amitié.

— Vous souvenez -vous de nos pr<»nenadas chaque semaine dans la maison d'Issy?

— Si bien que nous étions les habitués de Tallée de la Quarantaine oii se trouvait le grand jeu de quilles. Si bien encore, comme nous étions passionnés pour le jeu, qu'on nous appelait les trois joueurs.

— Allons I trinquons à ces bons souvenirs !

— A toi, Provence !

: — A toi, Rouergue !

— A toi, Poitou !

C'étaient les trois surnoms qu'ils se donnaient dans Targot du séminaire. Cabrier était de Har* seille^ Boissier était Rouergat^ Guillart était du Poitou. Beau trio de natures vives, intelligentes, prime-sautières, avant que l'écrasante monotonie de la vie claustrale, si malheureusement transplantée dans les maisons d'étude du clergé , eût rogné les ailes à touâ ces enthousiasmes, bâillonné toutes ces franchises, comprimé toutes ces raisons!

Mais il avait surnagé, dans ce naufrage, un vif sentiment d'énergie et de force. Le plus puissant de tous pour la volonté était le Rouei^at , le montagnard. L'enfant de Marseille, le descendant des Grecs, était plus impétueux de désirs, mais moins tenace dans ses projets. Le Poitevin, pacifique et mou, se sentait né pour être conduit Le- fier et fin Bouergat était né pour commander : il alliait l'éner* f;ie au savoir-faire. £t si , jusqu'à ce moment , M

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n'avait pas mieux marqué sa place au soleil, c'était inexpérience des moyens , peut-être même imprudence dans la hardiesse. L'abbé Boissier avait fait ce premier calcul que, le jour où un écrit sérieux, un * peu bien façonné, de son style cokiré et énergique, aurait vu le jour, tous les évoques se disputeraient un homme de cette force. Il avait compté sans son hôte, et nous savons son histoire avec l'illustrissime Victor-Armand, évêque de Poitiers.

L'abbé Guillart, plus pacifique, avait un grand tact des choses de la vie. Se possédant beaucoup, accoutumé aux recherches, aux travaux de l'érudition , il ne demandait que sa part bien modeste au soleil ; mais, par un instinct auquel il cédait volontairement , il tenait à cette part. C'était son lot dans l'héritage commun : il le voulait. L'insuccès de sa démarche auprès de la Grandeur poitevine l'avait complètement déconcerté. Il avait parfaitement vu ïes tendances de l'évêque : supporter son clergé séculier, lui laisser le lot de la partie en quelque sorte mécanique du sacerdoce et réserver r éclat, la prédication, la direction des classes élevées, les travaux de l'érudition à ses bienheureux moines.

Appelons les choses par leur nom : nos trois amis, si heureux, pou^le quart d'heure, inter pocula, étaient en définitive des mécontents. Et, pour tenir en tout la balance juste, disons aussi que, si l'illustrissime Victor-Armand eût compris plus largement son rôle épiscopal, s'il ne se fût pas fait le devenant d'un autre âge, s'il ne se fût pas jeté, par système, dans la moinerie, il eût fait de deux de ces

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hommes aux aptitudes diverses, mais d'une sérieuse valeur y le noyau d'un nouveau clergé digne de représenter le catholicisme dans une ville éminemment religieuse, que Tesprit mystique» ravivé par les ordres monastiques restaurés, plongeait de plus en plus dans Tétiolement intellectuel.

Quand nos trois joueurs d'Issy eurent fait honneur au festin, et que, seuls dans le petit salon de M. le sixième vicaire du Gros*Caillou , ils se trouvèrent en face d'un bon café, l'entretien recoa>mença plus chaudement que pendant le dîner.

Le vicaire raconta bien naïvement & ses amis 6on aventure récente au repas où se trouvait l'Éminence, le désappointement qu'il éprouvait de se voir fermer pour jamais, sans des circonstances exceptionnelles qu'il ne faut pas mettre dans ses calculs, cette brillante carrière de la prédication, qu'il regardait avec raison comme sa vocation de choix.

— Voilà oii j'en suis, mes braves ! Me sentir appelé aux grandes luttes de l'éloquence et arriver à cette conviction cruelle que tout m'arrêtera, que je n'aurai qu'à végéter pendant mes belles années dans les vulgaires occupations de la sacristie I Avoir rêvé les grandes chaires et se consurmer à se faire petit pour être compris de quelques pauvres femmes, quelle torture I

— Nous en sonmies là aussi dans notre diocèse, reprit le calme abbé Guillart, qui avait beaucoup de choses sur le cœur depuis son échec à Tévéché de Poitiers. Vraiment, c'est à n'y rien comprendre. Il semblait que les évéques, chefs eux-mêmes du

clergé séculier, sortis des rangs de ce clergé, hommes de sens et d'expérience, dussent chercher à accroître l'influence de leurs prêtres, qu'ils dussent avoir pour eux les saintes ambitions des mères pour leurs enfants, et tout faire dans le but de provoquer le vol de ceux qui se sentent des ailes et de grandes aspirations. Et leur pensée unique, c'est de comprimer tout essor de l'intelligence, de passer le niveau sur toutes les jeunes têtes cléricales et de les mettre, au degré de l'échelle, immédiatement au-dessus des croque-morts jet des sacristains !

Franchement, cela me passe I

— Mes enfants, reprit l'abbé Boissier, je vous vois là vous prendre dans des toiles d'araignée. Cela vous passe ! Vous ne comprenez pas cela ! C'est pourtant bien intelligible. Nous avons peutêtre deux ou trois hommes de valeur dans l'épiscopat, que je pourrais nommer, qui, se sentant une véritable supériorité, ne redoutent pas d'être mesurés à l'aune, à côté de leur clergé, et le verraient grandir autour d'eux sans jalousie. Pour la masse des prélats elle veut régner sur des infériorités qui ne puissent pas leur être comparées dans l'esprit des peuples. Calcul odieux, je le reconnais, qui ne se fait pas avec aussi peu de vergogne, que je vous l'exposé ici, mais qui se réalise dans la pratique, en raison des frayeurs secrètes de l'épiscopat.

— Vous croyez cela ? dit i'abbé Guillart.

— Si je le crois? Et certainenient Mieux que cela, je le sais, c Nous ne craignons rien tant que des prêtres indépendants! > voilà ce que

disent les évêques. Et le prêtre qui a cultivé les connaissances humaines, le prêtre qui s'est développé intellectuellement au dehors du petit bagage de la théologie classique, le prêtre qui manie la parole ou la plume, cet homme est une force ; et quiconque dispose d*une force est indépendant. . C'est le secret des antipathies épiscopales à l'endroit du clergé qui veut échapper au goupillon. Avec des ignorants, on a bientôt des serfs, et avec des esclaves la paix. Servum pecus ! C'est si commode, ta houlette mène' tout. Cest une baguette magique. Pas n'est besoin de raisons. — J'ai dit cela : obéissez ! »

— Mais il me semble, dit l'abbé Cabrier, qu'ils auraient, par le système opposé, une force immense, La famille du clergé séculier, unie par un lien mutuel de fraternité, soutenue par les chaudes sympathies épiscopales, serait la gloire et Tappui de ces inspecteurs nommés par l'Église pour continuer les grandeurs de l'apostolat.

— Mes enfants, c'est là la poésie de la choèe. Vous êtes de charmants utopistes, et rien de plus. Les évêques veulent avant tout leur paix. Commander à des hommes libres, c'est beau, mais la tâche est rude; commander à des esclaves, c'est peu glorieux, mais le métier est facile. Dites sur cela les plus jolies choses, vous aurez raison ; mais nos seigneurs les évêques sont pour le plus commode. Vous ne les ferez pas changer de système.

— Que faire donc, mon Dieu? dit le doux abbé Guillïirt.

— Où ira-t-on avec ce système ? dit l'abbé Cabrier retombé dans son découragement.

— Où aller et que faire? Eh bien ! je vais vous le dire, moi, reprit le Rouergat, avec sa voix un peu rude. Vous ne vous sentez pas le triste courage de- traîner dans le clergé séculier une vie d'intrigue pour arriver à quelque chose ?

— Non, mille fois non ! répondirent à la fois les deux autres,

— Vous sentez en vous cette voix intérieure, ce pressentiment de l'avenir qui ne trompa jamais les hommes de cœur.

— Oui, nous le sentons, dirent-ils encore.

— Me croirez-vous si moi, qui ai votre fierté et vos chaudes espérances, je vous ouvre un port de salut, si je vous mets à même, et moi avec vous, d'être avant peu les égaux presque, en fait de dignités, et souvent les supérieur^ dans la considération des peuples, des superbes ou des oublieux qui nous méconnaissent?

-*- Parlez!

— Non, dites si vous en croirez ma parole?

— Il faut' sortir d'une situation intolérable. Parlez ! nous vous croirons.

— Eh bien ! mes braves, écoutez-moi maintenant. J'ai supporté plus de refus que vous encore. Vous n'avez à vous plaindre que d'un oubli injuste» J'ai à me plaindre déjà d'une persécution odieuse pour un pauvre livre d'une complète innocence* Tous ceux qui aboient dans les feuilles jésuitiques contre les honnêtes gens ont hurlé contre mon livre. Pas de place pour nous au milieu de ce clergé

séculier qu'on a plié au servage et qui a accepté ou le mutisme ou les hontes d'une littérature mystique, grossière et écœurante ! Pas de place pour nous avec des chefs qui, au lieu d'être fiers des talents que Dieu nous a départis, nous en défendent Tusage, nous appellent des Indépendants^ dès l'heure que nous nous tournons un peu vers notre temps, vers les hommes de notre époque, afin d'être avec eux dans la destinée temporelle et de les entraîner avec nous dans les aspirations de la foi !

Pas de place pour nous au milieu d'une foule inintelligente qui a vendu son libre arbitre, et qui tremble devant la toute-puissance des maîtres que l'Église leur avait donnés pour pères I Rester là, c'est ou braver ces puissants, et ils ne le souffriraient pas, et ils nous briseraient comme le verre, ou jeter à nos pauvres frères, humiliés dans leyr servage, un reproche cruel de servilité.

Il faut nous ranger sous un drapeau qui, d'une autre façon, nous donnera notre indépendance. Faisons-nous moines !

— Me faire moine ! dit Tabbé Cabrier, me faire moine ! Mais vous êtes fou, mon pauvre Rouergue ! Aller me jeter avec ces nouveaux fanatiques, ces fauteurs de superstitions, plus coupables mille fois que ceux du moyen âge, qui avaient pour excuse leur ignorance ; ces mystiques exaltés qui poussent autour d'eux aux folies de l'illuminisme et de l'extase, et qui, avant un siècle, auront étouffé ce qui reste de catholicisme sérieux dans le monde sous les hontes du marianisme ! Jamais ! Je suis

prêtre. J'espère ne jamais déshonorer mon sacerdoce, mais je croirais le souiller en allant le cacher sous un capuchon.

— L'idée me paraît originale, dit l'abbé Guillart.

— Allons donc ! Vous ne voyez, mes amis, que le côté vulgaire du remède héroïque qu'on vous propose. Si vous vouliez bien m'entendre quelque peu, vous pourriez bien vite changer de sentiment. Voyez l'illustrei Lacordaire. Croyez-vous que le grand orateur de Notre-Dame sentît bien vivement le besoin de se vêtir du froc souillé par les souvenirs de r Inquisition ?

— C'était, dit le Provençal, une idée assez singulière et que je ne me suis jamais expliquée.

— Eh bien! je vous l'expliquerai à vous, mon cher futur orateur, qui sentez en vous l'étoffe d'un Lacordaire, Cet homme de génie se trouva, comme nous le sommes aujourd'hui, au milieu d'un clergé séculier qui ne sut pas le soutenir, qui souvent, par une basse envie, le critiqua misérablement, qui le harcela de mille manières ; et ce fut sous l'impression de tant de tracasseries, de tant d'injustices, de tant de délaifeements, qu'un jour cette nature hardie redressa la tête devant l'abandon injuste des uns et la haine stupide des autres, et dit hautement à ce pauvre clergé : — Adieu ! je vais chercher dans les fers de la servitude monacale ma liberté contre

vous!

Ce que Lacordaire a fait, je suis déterminé à le faire dès demain. Depuis quelques jours je me suis posé mille fois le problème; nulle autre solution

LES ÂflOS DU SÉMINAIRE lOS

ne s'est présoitée à moi que celle-ci : il faut imiter Lacordaire I

Le navire poursuivi par rnie tempête relâche dans un port étranger où il trouve un abri.

Le soldat tombé se relève et va panser sa blessure dans la cabane d'un pâtre ennemi, à qui il demande une généreuse hospitalité.

L'enfant délaissé se donne à la femme compatissante qui veut lui servir de seconde mère.

Il n'y a aujourd'hui de port pour nous que dans le cloître, nulle hospitalité ailleurs que dans le cloître, nul chaud amour pour les siens que dans le cloître l

Nous, prêtres du clergé séculier, nous nous jalousons, nous nous faisons les ennemis de nos frères ; et les rabaisser dans leur talent, dans leurs mérites, nous semble un moyen facile de nous rehausser nous-mêmes. Tombés dans le plus grossier individualisme, nous ne pensons qu'à nous, et par un juste retour, comme nous ne nous mettons jamiais, avec un chaleureux dévouement, au service de personne, personne ne nous sert et ne nous soutient. Le clergé séculier se suicide par son isolement et son égoïsme.

Chez les moines, mes amis, on se soutient, on s*exalte, on se pousse. On est une phalange; on se serre les uns contre les autres par esprit de corps. On peut ne pas avoir de sympathies pour vous ; c'est la robe que l'on voit en vous. Et pour que la robe triomphe, on vous vante du inoment que vous en êtes revêtu. Vous triomphez avec elle !

Voyez les Jésuites l

lOA. LE MOINE

Le moine a toute liberté. Quand il écrit, son titre de révérend Père est un bouclier contre la censure épiscopale; quand il prêche, il peut tout dire. Le révérend Père n'est pas sui^>ect. S'il va un peu loin, on tolère cela : — C'est excès de zèle, dit-on au palais de l'évoque.

Que le pauvre prêtre séculier se permette le quart de ces hardiesses, sur mille plaintes venues du monde dévot, il recevra ce poulçt épiscopal : t Monsieur l'abbé, en raison de vos imprudences en chaire, vos pouvoirs de prêcher cessent dès ce jour. Veuillez agréer, etc. »

Il y a peu de temps, dans une des riches églises de Paris, en plein faubourg Saint-Germain, le révérend Père C***, prêchant sur l'aumône, après avoir dit aux riches que le pauvre avait un droit sur leur superflu, s'écria : « Eh bien I si l'on vous dénie ce droit, Samsons des mansardes, descendez dans la rue et venez le réclamer I » Il risquait peu à parler ainsi devant un tel auditoire ; il n'y avait pas là un seul Samson des mansardes. Mais si vous, l'abbé Cabrier, aviez tenu ce langage révo^ lutionnaire, vous eussiez été cité ni plus ni moins en police correctionnelle, et les témoins à charge eussent été les pieux laïques qui ont admiré le bon Père ; et pour le sûr, pauvre prêtre séculier, jamais vous n'eussiez eu T honneur d'évangéliser des marquises.

N'est-il pas évident que le reste de la liberté humaine, j\our les petits du sacerdoce, s'est réfugié dans le cloître?

Voyons! ai-je raison? Qu'en dites^vous?

Il était difficile aux deux autres amis de ne pas comprendre la force de cette démonstration ; mais ils s*arrêtaient devant un inunense obstacle. Se fait moine qui veut; mais toujours est-il qu'on n'entre dans le cloître qu'en se croyant une vocation pour le cloître.

Ce fut la réponse de Cabrier et Guillart

— Vous êtes bien dans les préjugés de votre éducation première! répondit Boissier. On a, mes amis, la vocation qu'on se donne. C'est connu cela, c'est connu. Il n'y a pas d'évêché de France où de mystiques personnages ne viennent se présenter fréquemment et dire à l'évêque : — Monseigneur, je me sentirais de la vocation pour là vie religieuse.

Sî l'évêque répond : — J'ai une cure de canton que je vous réserve, — le mystique s'en retourne en se frottant les msdns. Il n'est plus question jamais d'entrer chez les capucins ou chez les carmes. On a un poste inamovible, une charmante petite ville, avec un bon presbytère; voilà où devait aboutir cette belle vocation. Je ne veux pas nier qu'il ne se rencontre des natures qui se sentent un attrait intérieur pour la vie religieuse ; mais c'est une bien petite minorité. Tout le reste, affaire d'intérêt, besoin de vie tranquille, espérances trompées, peines de cœur, avenir assuré. Il y a dans tous les couvents modernes une masse honnête et vulgaire qui fait sans nulle peine les simagrées extérieures et qui recueille, en retour, bon abri, bon vêtement, bon pain, sécurité jusqu'à l'heure dernière. Voilà ce qui remplit pour la

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grande majorité nos couvents. Pins nous irons, avec les mille gênes de la vie, plus augmentera le nombre de ces vocations de paix et de pain. Avant cinquante ans, si les révolutions n'y mettent ordre avec leur implacable niveau, toute la population s'y jettera.

— Mais enfin, dit l'abbé Cabrieir, faut-il encore ^aimer la vie commune dans un cloître, et je ne l'aime guère.

— On s'y fait, comme l'âne à son bât.

— Puis, dit l'abbé Guillart, il ne faut tromper personne...

— Oh ! pour cela, je vous donne l'absolution. L'ordre où nous entrerons, car je ne veux pas que nous soyons séparés, aura en nous d'honnêtes gens. Il n'en demande pas davantage ; très-souvent il a moins.

— C'est une détermination bien grave.

— Je l'ai bien prise, moi! Allons, Poitou! allons, Provence ! ayons du courage une fois dans la vie ! Il faut sortir d'une position qui n'est pas tenable.

Moines, nous sommes forts ! isolés, perdus dans le clergé séculier, nous nous condamnons aux luttes stériles, ou nous nous consumons dans l'oubli!

Ehl mes pauvres enfants, transportez-vous un peu dans l'avenir I

Avant dix ans, vous, sixième vicaire du Gros- Caillou, devenu le révérend Père Cabrier, vous aurez les grandes chaires de France et l'on ira entendre vos- conférences à Notre-Dame. Vous, bon abbé Guillart, devenu révérend Père, continuant

VOS travaux d'érudit, vous aurez \m avancement rapide grâce à votre ordre, et nous vous verrons appelé à Rome pour être cardinal. Pour moi, je sais mon avenir, abbé crosse et mitre, j'irai, la tête haute, me placer à côté de ce superbe évêque de Poitiers qui a repoussé si loin la pensée de me confier Tune des cures de sa ville épiscopale. Enfants, je vous le répète, voilà l'avenir!

Cet argument fut le meilleur. La nature humaine aime la gloire. L'espèce de ton prophétique pris par le Rouergat avait impressionné les deux autres.

— Avoir la chaire de Notre-Dame ! s'était dit l'homme passionné pour la parole.

— Voir au terme de mes travaux le chapeau de cardinal I avait peosé l'érudit.

Ces deux hommes étaient vaincus.

Il- fut convenc qu'on se verrait le lendemain k déjeuner chez le futur révérend Père Roiasier.

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