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LE PRESBYTÈRE MENACÉ

les unes, ne tenaient pas pour le curé, les autres pour le vicaire. Les deux confessionnaux, assez peu fréquentés du reste en dehors du petit troupeau des philothées, recevaient à peu près en portions égales ces âmes de blanches colombes. Le confessionnal de M. le curé, celui de gauche en entrant à Téglise, était naturellement le plus confortable; il était toujours le moins humide. Le grand monde des dames allait là de préférence : c'était mieux porté. Le confessionnal de droite, adossé au cimetière, cofnposé de planches mal jointes, était une ruine du vieux temps, exactement comme son illustre possesseur dom Claude. Les femmes de la campagne, les artisanes de Charroux s'y rendaient généralement pour les grandes fêtes. C'était, en fait, le confessionnal du prolétariat. Mais, disons-le, à l'éloge de tous, la bonne entente régnait dans ce petit royaurtie spirituel. On n'était pas d'ailleurs d'un rigorisme outré» On donnait l'absolution, à Pâques, aux jeunes filles qui s'accusaient d'avoir trop dansé, exactement comme aux plus sages, aux filles de la confrérie placées spécialement sous la direction de l'honnête dom Claude.

M. le curé avait obtenu de la commune que son vieux presbytère, presque aussi ancien que l'abbaye, fût rebâti à neuf. Ceci avait été une grande affaire. Les conseils municipaux ne se composent pas souvent d'hommes bien disposés pour le pasteur ; et une maison à bâtir, c'est une charge pour un canton qui a sa gendarmerie, son école communale, son prétoire.

Les femmes s'en mêlèrent. Elles firent honte à

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leurs maris. Dans une ville conmie Charroux, laisser* tomber le presbytère^ cela criait vengeance. Et les honorables conseillers municipaux, par orgueil pour « une ville comme Charroux, » votèrent les dix mille francs que devait coûter la nouvelle cure.

Ce fut là un grand triomphe pour M. le curé et une grande joie. Gonde, sa gouvernante, s'installa «n reine dans ce palais en pierres blanches qui avait coûté dix mille francs : et les curés du canton qui venaient dîner deux fois par an au presbytère, pour la fête patronale et pour la distribution des saintes huiles, jetaient un œil d'envie sur le presbytère de leur doyen.

— Quelle bonne chose, se disaîént-ils, quelle gloire que d'être curé inamovible et d'avoir une si belle maison curiale !

Restait encore l'église à réparer. M. le curé y pensait, il y pensait même beaucoup., Il avait ténu cinq ou six fois son conseil privé, le soir, l'hiver, au coin du feu de sa cuisine, avec Gonde, qui prenait si bien les intérêts de M. le curé» Avant l'érection du presbytère le digne pasteur avait eu des velléités de saint homme, il s'était dit que la maison de Dieu devait passer avant celle du curé. Gonde, moins céleste, avait été plus positive en affaires, elle croyait de toutes ses forces que Dieu pouvait attendre. Elle ne voyait nul péril en la demeure qu'on mît plus tôt ou plus tard des vitres à l'église, où l'on ne reste qu'une heure, le dimanche, et où l'on s'enveloppe par précaution. Mais il y avait urgence pour le presbytère. L'éloquence de Gonde l'avait emporté. Le bon Dieu

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ti;ttendait en effet, et le presbytie réclamé si impé- TÎeusement pat Gonde, qui avait pris haut la chose, avait été accordé à cette personne si prudente. Il fallait attendre de nouveaux fonds pour Féglise*

Les choses en étaient là quand éclata dans la ville la nouvelle, la grande nouvelle, la nouvelle extraordinaire, dont on s'entretint, le premier jour, longtemps, jusque sur Toreiller, et dans les plus petit ménages des hautes rues derrière Téglise, que ce jour-là, le matin, par-devant M* Brouillet, notaire impérial en résidence à Gharroux, il avait été vendu à dom Glaude Batailler, lui prenant et acceptant, Tabbaye dé Ghairoux, le grand corps de logis, les jardins et autres appartenances, tel que le tout se tient et se comporte, sis à Gharroux, entre la Grande-Place, la halle et les terrains du cimetière, pour la somme de dix-huit mille francs, versés par 1 ui dom Glaude entre les mains du vendeiir.

Quelques petits bruits avaient circulé déjà à ce sujet, et le percepteur, l'ami intime du curé, l'avait prévenu de cette grande affaire, qui n'était encore, disàit-on, qu'à l'état de projet.

On avait même su que dom Glaude, qui ne sortait pas de chez M. Grenier, en avait obtenu, à force d'obsessions prudentes, une grosse somme, dont on ignorait le chiffre, pour rétablir les. moines à Gharroux.

Dom Glaude avait été impénétrable. Il avait fallu quelques indiscrétions pour que ce grand secret eût été divulgué ainsi. On ne saura que dans la fameifee vallée de Josaphat, au grand jour de l'ouverture du compte courant de toutes les con-

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sciences humaines, quelle fut la langue féminine qui ébruita l'affaire. Etait-ce la femme du notaire^ ou la fille du vendeur ? Qui avait pu surprendre le secret des cinquante mille francs destinés par les Grenier au rétablissement des moines? Madame Abel Grenier, née Rose-Sylvie de la Futaie, avaitelle confié cela à quelque amie?

On se préoccupa beaucoup de toutes ces choses au presbytère. Gonde recueillit par le sacristain Biaise, par le fossoyeur Simon, par la jolie lingère, beaucoup de cancans; mais cela n'apprenait rien de plus ; et le jour même où dom Claude triomphait à Poitiers et reprenait le chemin de Charroux, porteur de la pancarte constituante avec laquelle il avait le droit de réunir dans l'abbaye ce qui lui plairait de moines, le curé ne savait rien de positif que ce voyage, dont il ne soupçonnait même pas la portée. ^

Le percepteur dîna ce soir-là au presbytère.

Gonde avait fait un bon petit repas confortable. Elle servit, commeà l'ordinaire, son maître et le convive, et selon l'usage, quand il n'y avait à dîner chez M. le curé que cet ami de la maison, elle se mêla à l'entretien.

Evidemment on ne parla que de la grande affaire. C'était capital pour Charroux; c'était capital aussi pour le curé. Une voix intérieure, voix bien forte, celle de l'intérêt, de la conservation d'une position si douce et si bien faite, lui disait déjà qu'avec une maison de moines il allait avoir des maîtres, plus que cela, des ennemis.

Son ami, son chaud ami, lui plongea à plusieurs

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reprises le poignard dans le cœur. Rien n'est traître comme les amitiés qui, pour nous plaindre, nous étradent sur le gril de saint Laurent.

M. le percepteur n'y rauiqua pas.

— Oui, vous en verrez de belles I Us vous mèneront, les moines !

— Oh 1 peut-être. Ce sont souvent des hommes de Dieu.

— Bon ! raison de plus pour qu'ils soient plus haineux, plus intolérants.

— Mon cher, on ne doit pas parler ainsi des révérends Pères de tous les ordres.

— Oh ! je le sais bien ; vous les soutenez toujours dans vos conversations.

— Il le faut bien !

Gonde prit la parole.

— Vous verrez comme ils vous soutiendront, eux ! Je me souviens d'un capucin que Monseigneur nous envoya iF y a deux ans ici pour le carême. Vous avez été bien habillé par lui, à l'évêché, sur l'état de votre église. Nous aurons des espions; c'est, moi, Gonde, qui vous le dis.

-T- Eh bien 1 après ?

— Après ? Qu'il ne ffiut pas faire bon accueil à ses ennemis , les attirer chez soi I

— Je vous dis, moi, qu'il est prudent d'être

bien avec eux.

— Mais enfin, mon cher ami, dit le percepteur, je ne vous comprends pas. On dirait, à vous entendre, qu'on est perdu si l'on n'est pas favorable aux moines. .

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— Oui, mon ami, perdu! Pas tous, qui ^es laïque et qui avez votre franc parlar.

— N'étes-vous pas libre aussi, curé inamovible, ne dépendant de personne ?

— Oui, bien maître, dit Gonde.

— Non, mon ami, je ne suis pas libre. Avec notre évêque, plus moine que les moines, je serais bien venu, dites donc, s'il lui était rapporté de moi un seul mot sur cela qui choquât ses idées ! Je serais bientôt classé parmi les esprits indépendants, comme on les appelle, c'est-à-dire à jamais repoussé de tout.

— Un esprit indépendant ! un esprit indépendant ! Qu'on dise cela, que vous importe?

— Ah ! vous ne le savez pas? Je vais vous l'apprendre. On est noté d'infamie, entendez-vous, mon bon? Un prêtre indépendant est réputé un prêtre mal pensant et peu orthodoxe.

— A merveille ! je comprends. Mais, en défininitive, c'est de la faiblesse.

— Dites que c'est de la raison et dé la prudence.

-r- Avec ces hypocrisies honnêtes, jamais la vérité n'entrera dans le monde ; et vous verrez tout Charroux, qui enverrait les moines au diable, dire de tous côtés : Il faut accepter les moines, M. le curé est pour eux î

— Eh bien ! mon cher, tant mieux qu'on dise cela!

— Tant pis, parce que c'est une lâcheté; et je n'aime pas que mes amis soirnit des lâches , pas plus que je ne le suis, moi. Il faudrait plus de cou-

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rage que cela. Vous verrez comme ils voc» mène^ ront.

— Je m'y attends.

— Dom Claude a cinquante ans de Tengeance à exercer sur le clergé séculier. Il a eu la patience bénédictine. Gomme je l'ai vu toujours se courber devant vous, parce que c'était la nécessité ! Attendez un peu : vous le verrez redresser sa longue échine, tout vieux qu'il est, et vous dire : Ego sum papa !

Le curé, à la longue^ finissait par perdre patimce.

— Qu'il dise ce qu'il voudra, je n'y puis rien, je ne veux rien y faire, et je n'y ferai rien.

— Bon 1 bon ! bon ! Voilà bien trancher une question.

— Oui, dit Gonde, laissez-vous tondre comme un agneau!

Le percepteur continua :

— - Il y a toujours des moyens à prendre, au moins pour atténuer le mal.

— Je n'en connais pas quand il s'agit de moines. Heureux serai-je, tout en les favorisant extérieurement , s'ils ne devinent pas que je le fais par peur! Ils me perdraient bien vite.

— Vous pourriez toujours bien prévenir un peu ce pauvre Abel Grenier et sa niaise de femme, qui vont devenir la vache ^ lait du très-révérend Père.

— Oui, pour que la première parole de la belle Sylvie à dom Claude soit celle-<îi : — Monsieur le curé nous a dit telle chose. — Vraiment, mon ami, vous me donnez là un bon conseiL

— M. le curé a raison cette fois, dit Gonde.

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-— Que M. Grenier, dît le curé, se ruine pour doter des moines, c'est son affaire. Ma charité pastorale ne va pas jusqu'à me compromettre pour sauver cet imbécile. D'ailleurs dom Claude se met sur les épaules un fardeau plus lourd qu'il ne pense. Restaurer l'abbaye ! Ah ! toute la fortune des Grenier y passerait.

Puis, quand il sera une fois entre les griffes de l'architecte, il lui faudra du temps pour s'en tirer. On sait ce que c'est que les architectes. Pendant ce temps-là j'aurai un peu de paix.

— Que Dieu vous écoute ! Mais le très-révérend abbé s'en tirera. Tout réussit aux moines.

Prenez patience seulement, et qu'ils s'installent bien ! Nous comparerons, dans deux ou trois ans, l'église de l'abbaye à l'église de la paroisse. Vous ■ avez une misérable chaire de bois blanc soutenue par un grossier barreau de fer, et àh l'on monte par une échelle de planches. Et dans l'àbbaye, pour servir à prêcher les superstitions monacales et à soutenir les plus folles théories mystiques, s'élèvera une chaire sculptée qui sera une œuvre d'art. Votive sacristain met dés guenilles pour boucher, au midi de votre église, les panneaux de vitraux de plomb que le vent défonce. De splendides verrièf es achetées par les grandes dâme§, et portant des écussons armoriés ou les noms des donataires , jetteront un jour féerique dans Téglise de l'abbaye restaurée. Vos stalles sont défoncées, et, en me mettant à genoux dimanche, le plancher pourri s'est écrasé sous mes pieds. Je vois de là les largos et riches stalles sculptées qui serviront aux nouveaux moines. Vos

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confessionnaux mal jointe sontdans des encoignures^ verdâtres par suite de Thumidité^ où ma fille attrape un rhume ch^ue fois qu'elle va recevoir Tab* solution , et les moines auront des confessionnaux bien capitonnés, où les prie-Dieu seront recouverts de velours. Votre buffet d'orgues ne sera qu'un orgue de Barbarie, à côté des orgues magnifiques de r abbaye.

Et, encore, vous vous apitoyez sur eux, pauyres gens ! Ne craignez rien. Les nouveaux venus feront argent de tout; ils changeront le Merdenson en Pactole.

— Mon cher ami, finissons sur cela. J'aime pro* bablement les moines comme vous les aimez. Mais, ayant à les subir, mieux vaut encore paraître les soutenir que leur faire une opposition impossible. Avec les moines contre moi, je ne resterais pas deux ans curé de Charroux. Ce sera beaucoup de me maintenir, même avec toutes mes prudences.

. Quand le soir, vers les dix heures, le curé se retira dans sa chambre à coucher, Gonde l'accompagna pour préparer le lit.

— Nous sommes bien malheureux, dit- elle au curé. Vaudrait autant dire que la peste fût entrée dans Charroux que d'y voir arriver les moines.

— Allons I allons, Gonde! ce sont des prêtres.

— Vous direz ce que vous voudrez, mais j'en sais long sur les moines. On raconte tous les jours leurs histoires dans Charroux. Cela fait l'amuse* ment des veillées, au point qu'on en a honte quelquefois.

— C'est bon I c'est boni

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-~ Ah I je sais lÂen, vous n^ aimez pas qa*on dise sur cela la vérité. Hais laissez venir les moines, et voas Tarez* Ne savez-vous pas tons ceux d*ici qui sont fils ou petits-fils de moines ?

— AhIGondel

— Mais oui ; qu'on se gêne encore pour les nommer ! Il n'y a pas jusqu'à votre sacristain. ••

— Ce n'est pas sa faute.

~- Non, le pauvre diable.

— 11 faudrait que tout cela fût oublié.

— Ah l bien oui! cela se dira dans cent ans en-^ core. Et puis avec les nouveaux moines les nouvelles histoires I Yoy er-vous, monsieur le curé, ce n'est pas à moi qu'on &ï conte. Les moines sont des hommes, n'est-ce pas? Eh bien! vous me comprenez.

— Diablesse de femme ! Allez dormir, et laissezmoi. • • avec vos moines !. . .

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