‹ Le moineChapitre 23 sur 58 · DE MEUIVIER DEVENU ÉV*QUE · texte numérisé non relu

DE MEUIVIER DEVENU ÉV*QUE

Le très-révérend abbé de Charroux» dom Claude, muni d'une bonne ordonnance épiscopale qui le constituait roi spirituel à Charroux, mieux que ne le firent souvent, pour beaucoup de rois, des chartes constitutionnelles, avait songé, au sortir du palais épiscopal de Poitiers, à une importante affaire.

Il loi fallait les insignes de sa nouvelle dignité : la crosse, la niitre abbatiale, T anneau. Rentré à son hô^el, avant le départ du train pour Givray, d'où l'omnibus du chemin de fer le ramènerait à Charroux, il prit exactement la mesure de sa longue tête chenue, la hauteur de ses épaules pour que la crosse fit un effet majestueux, la largeur du doigt qui poi*terait l'anneaui; puis» prenant la phime, il écrivitàunorfévredeia rue du Yieux-Colombier, à Paris^ dpnt.il avait l'adresse, par précaution, depuis plus de dix ans, pour faire la commande de ces préi* deux insignes en vermeil émaillé, style moyen âge

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de la plus belle époque. Ce vieillard enfant se fan sait ses cadeaux de noces, s'achetait sa corbeille; argent le moins regretté qui soit dépensé dans la vie. D'ailleurs le vieux moine espérait bien que quelque âme pieuse aurait un jour ou l'autre avec lui ce dialogue :

— Ohl mon Très-Révérend Père, cela est bien beau et a dû vous coûter bien cher?

— Oui, ma chère fille, assez cher.

— Quatre mille francs au moins?

— A peu près.

Et, ôtant un gant parfumé, la plus délicate des mains sortirait d'un porte-monnaie élégant quatre de ces petits papiers chiffonnés qui valent millp francs l'un, et il serait dit, à lui dom €laude :

— Mon Très-Révérend Père, faites Une neuvaine à mon intention.

Le renard, enfant de saint Benoît, comptait sur cette rentrée, peut-être avec un courtage de cinq à six cents francs. Il n'avait pas oublié de mentionner dans sa lettre qu'il payerait sur facture en remboursement, mais bien entendu avec l'escompte. Les moines du moyen âge ne connaissaient pas ce progrès.

Parti de Charroux pauvre vicaire, Glatïde y rentrait abbé crosse et mitre. Descendu de l'omnibus devant l'auberge de la Croix-Blanche ^ il trouva deux hommes, bien modestes, bien obséquieux, et qui s'étaient stylés mutuellement pour garder invariablement, dès ce jour, le physique de l'emploi; c'étaient le sacristain Biaise, le fossoyeur Simon, qui, désertant la paroisse pour l'abbaye, devenaient,

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dès ce moment, frères convers. Ils attendaient Sa Paternité.

— M(m Très-Révérend Père a fait un excellent voyage? dit d'une voix mielleuse rex««acristain frè^ Biaise.

Ah ! que ce < TrèfihRévérend Père > chatouilla rame de éxn Claude!

— Simon, portez le sac de Sa Paternité I dit Biaise conservant le ton de commandement» vis-àvis des inférieurs, qui se prend dans les sacristies.

Ainsi solennellement accompagné des deux pre • miers frères convers dont il s'était assuré à Favance» le moine suivit magistralement la Grand' Rue près de la halle, et, tournant à gauche, il monta la rue qui conduit à l'église. U salua tous ceux qu'il rencontra, avec un air de jubilation qu'il ne pouvait plus contenir.

** Arrivé en face de l'église, il entra dans sa, mai^ son, suivi des deux estafiera.

— Mes chers enfants, mettez-vous à genoux et recevez ma bénédiction,

J.es deux hommes, décidés à tout, ne se le firent pas dire deux fois, et s'agenouillèrent devant dom Claude, qui murmura gravement son Benedicai

Vùtt.

— 'Demain, mes enfants, il faudra prendre eongié de M. te curé. Je suis abbé maintenant, supé* rieur institué par Mgr l'évêque de Poitiers. Vous emploierez une portion de la journée à préparer les chambres de l'abbaye. Nous nous y installerons imibédiateraeot pour commencer la vie régulière.

— Ce que voudra Votre Révérence, fut l^uniqae réponse des nouveaux frères.

Le vieillard, on le voit, comptait les instants.

Un modeste souper attendait la Révérence. Il allait donc la quitter, cette maison de bois où, cin quante ans, il av9.it rêvé la gloire dont il jouissait enfin dès ce jour. C'était Theureux jour, le grand jour de sa vie l II eut un moment où il fut obligé de porter la main à son front On peut mourir de joie.

Et vous, touristes, vous, amateurs des œuvres du moyen âge, qui vont disparaissant du sol de la France, soit de vétusté, soit par le marteau du démolisseur, si vous voulez voir la maison de bois de dom Claude, hâtez-vousl Prenez le chemin de fer ; gravissez, à Cliarroux, la rue de TÉglise. En face de l'entrée se présentera à vous une vieille maison en bois du quinzième siècle, avec son in>mense toit sur la rue et ses étages en encorbellement; les fenêtres ont encore ces fines moulures creusées profondément dans le bois, qui donnent à ces constructions T aspect de grands reliquaires ouvragés.

La façade de cette maison vous offrira un joli croquis ou une photographie splendide.

N'entrez pas au dedans, à moins que, depuis l'installation de dom Claude à l'abbaye, quelque Hercule poitevin n'ait nettoyé cette écurie d'Augias. La seule pièce un peu décente de ce respectable Louvre des rats était la grande chambre du preAier étage, qui servait à dom Claude de salon et de chambre à coucher. Trois grandes armoires, de nombreuses étagères, plus un vieux lit à la du-

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-diesse» meubliûeQt seuls, avec deux fauteuils garnis

de jonc et quelques chaises, cette chambre efifumée»

Pourtant il. y avait là des trésors. En véritable Bénédictin, avec. Finstinct collectioimeur des an- :ciens rooines, j'allais dire de ses ancêtres, dom Claude, depuis son retour de Tânigration, avait acheté tous les parchemins, tous les vieux papiers qae les peillers du pays ramassent dans les an* ciennes maisons où ils vont acheter le chiffon^ et qu'ils revendent aux épiciers, aux débitants. Dom : Claude, payait deux sous par livre de plus que tous les autres les vieilles paperasses. Aussi tous les Auvergnats qui se livraient à cette petite industrie connaissaientrils dom Claude, jusqu'à Saint-Flour et Aurillac

Quand les liasses arrivaient, il ne faisait qu'une seule chose : envelopper chacune d'elles d'une^chemise de gros papier saupoudré d'une poudre des* •tructive des insectes, mettre une étiquette pour indiquer la provenance, puis laisser dormir cela paisiblement, entassé sur les larges étagères de la chambre et dans ses profondes armoires.

II devait y avoir bien du fatras dans ces immenses liasses; mais l'instinct avait bien servi le vieux mçine. Pour sa part, le digne homme n'avait jamais lu une ligne de tout cela ; il lui eût.été im* 'possible de déchiffrer une charte. Mais ce devait être un bonheur pour les érudits qu'il espérait atr tirer à Charroux, de trouver des archives toutes vierges. *

Dom Guillart en aurait la primeur.

Le lendemain, le sacristain Biaise et le fos^yeur

iâS LE MOinc

Simon se préseiitèrent à la cure, demandant le vé** liérable archiprâtre.

Gonde les fit asseoir à la cuisine.

Elle monta avertir M. le curé*

•— 11 y a quelque chose, se dît celui-cL Et il ise INpépara à descendre.

— Comme ça, mam^selle Gonde, dit Biaise^ à qui la f^ouveiiiante du curé avait quelquefo» donné quelque petit verre d*eau-de-vie, il se paratt que nous quittons M. le curé.

•~ Vous nous quittez! Pas possible? Dans queUè paroisse allez^vous donc?

— Mais à Gbarroux, mam^selle.

— Vous ne voulez donc plus servir à Tégliae?

— Ohl pardon, mam'selle, au contraire; mais nous allons frères à Tabbaye.

— Nous avons du regret tout de même, parée que M. le curé n'est point un méchant homme et que vous, mam'selle Gonde, vous étiez si honnête pour nous. Mais que voulez-vous? Je suis veuf ; je vais vieillir. II. faut sauver sa pauvre âme.

— Oh ! 1 on n*a pas besoin de se mettre avec des moines pour faire son salut.

Le pasteur descendit à point pour empêcher Gonde d'aller plus loin. La malicieuse, fille songeait déjà comment elle pourrait, sans trop paraître faire tme personnalité, parier des fils de moines; c'eût été mauvais, pour le quart d'heure.

Le curé fut plus mocfêré et plus habile*

— Ces messieurs nous quittent, dit Gonde, pre*nant la parole, même avant les deux ofiiciers de FËglise.

DB MEUNIER BBTZKU lévÊQUE |S3

^^ Oui, monsieur le curé, nous venons vous donner notre démission. Nous allons à Fabbayei avec dom Claude.

— Ah I M. le vicaire va à raU>aye? Gommait cela?

— Monsieur le curé sait ïàen qu*il a acheté l-abbave.

— Oui, on en a parlé ; mais je ne le sais que par le bruit public.

— Il vous le dira bien lui*méme, lécher homme* lltmseigneur lui a donné son titre ; et il va tenir des moines à Tabbaye ; et nous serons frères con-vers, si toutefois, monsieur le curé, cela ne vous fâche pas de notre part»

— Pas le moins du monde, mes braves gens. Je n*ai que du bien à dire de vous. Soyez de bons chrétiens où vous irez.

Dans le mcmient on entendit le pas de quelqu'un* Dom Claude venait aus^ porter son uitienae. à son ancien supérieur.

— C'est le Très-Révérend Père, dit le sacristain Biaise- Cette parole fut un éclan*pour M. Tarchiprétre;

il allait naïvement appeler dom Claude : — Mon cher 'aU)é. Il se ravisa, et prenant son ton le plus affectueux, sa vdx la plus caressante ; ., >.^ Mon Très-Révérend Père, quelle délicieuse nouvelle on nous apporte I Ce n'était donc pas un vain bruit? notre ancienne et illustre maison de Bénédictins va renaître de ses cœdres, et Dieu vous avait résa^é l'honneur de cette belle restau^ ration!

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— Oui, f en bénis Dieu, mon cher et respectable curé,

— Ah ! croyez bien à toute noa joie de ce grand événement. Vous me Taviez caché, pour me donner une heureuse surprise.

— Je pouvais échouer dans un projet de cette importance. J'ai donc dû agir avec une extrême réserve. Vous serez assez bon pour ne pas m'en vouloir...

— Comment donc, mon Très-Révérend Père !

mais pas le moins du monde.

— Comptez toujours, cher monsieur le curé, surle dévouement de nous tous.

— Oh ! je n'en doute pas, mon Très-Révérend Père. De son côté aussi, le curé de Charroux vous appartient tout entier, cœur et âme. Disposez de lui, quoiqu'il puisse peu. Il se croira trop honoré de vous aider dans une œuvre aussi sainte.

— Oh ! monsieur le curé, je connais bien votre grand zèle.

Après cet échange de dévouement officiel, le très-révérend se leva, priant le curé de l'excuser de lui faire une aussi courte visite.

— Mais, mon Dieu ! j'oubliais la chose essentielle, de vous montrer l'ordonnance épiscopale de Sa Grandeur Monseigneur de Poitiers qui m'institue supérieur d'une communauté régulière de Bénédictins à Charroux.

— Votre Révérence n'a besoin de rien mé montrer. Je la crois parfaitement sur parole, et je la conjure de nouveau de compter sur mon étemel dévouement*

DE MEUNIEa DEVENU lÉVÊQUB 135

Le moine partit. Il avait son émancipation définitive.

— Je sais bien, dit-il en sortant de la cure, que le vénérable archiprétre est furieux, dans le fond du cœur ; mais il rongera son frein et se taira toujours. Je suis, en définitive, maître à Charroux. Je commanderai mieux par la crainte. Comme il m*a distribué du t Révérend Père ! »

Le curé, demeuré seul, se frotta les mains.

— Je ne m'en suis pas trop mal tiré, se dit-il. Lui en ai-je donné du « Révérend Père ! » Pourvu que je vive en paix avec lui, que m'importe le reste ?

parole, tu as été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée I

* UN AaCHITBCTfi RESTAURATEUR

Oh ne parlait, k Charroux et dans toute la contrée« que de la grande aSaire de la restauration de Tfibbaye,

On avait vu arrivef successivement dom Boissier, dom Guillart, dom Rugeteau, dom Gargilesse et trois autres comparses dont les noms nous sont indifférents pour le quart d'heure; religieux de chœur, comme on les appelle, total: huit, y compris Sa Paternité. On avait recruté deux autres pauvres diables, de Tétoffe du sacristain Biaise et du fossoyeur Simon ; autre total pour les frères convers : quatre. Dom Claude avait habillé tout cela, flambant neuf, du froc bénédictin. Il y avait là douze bouches à nourrir, et l'on avait entamé les cinquante mille francs des Grenier avec les frocs, avec les insignes de la dignité^abbatiale, avec le premier mobilier des dortoirs, du réfectoire, de la salle du chapitre. 11 avait fallu encore garnir le cellier, se ^

vu ARGHmCTB USTAURATBUA 1S7

procurer les bois de chauffage et tout ce qui corn- ' pote le train d'une grande famille religieuse.

Mais notre Claude avait dans les veines du sang des moines, et il se disait, avec Timperturbable assurance d'un fataliste, que jamais couvent n'avait péri faute d'argent

C'était là pourtant la grande préoccupation de tous les honnêtes bourgeois de Charroux, hommes rangés et fins calculateurs s'il en fût. On se faisait partout ce raisonnement.

— Les cinquante mille francs des Grenier, — car on avait su définitivement que le fondateur de la communauté était bien réellement Abel Grenier — les cinquante mille francs, si bien placés qu'ils fussent, et sur bonne hypothèque, à cinq, ne donneraient jamais que deux mille cinq crats francs de rente. Or c'eût été à peine de quoi fournir le né« cessaire aux onze premiers moines.

Comment fermt dom Claude ?

Les uns disaient :

— Il y aura des fondations.

— Merci, répondaient les autres, pour que tout s'en aille ainsi ea fumée.

— Quand on fonde, messieurs, ajoutait grave* ment lé personnage qui raisonnait sur ces matières, on assure d'abord le capital, et on ne laisse que la libre disposition du revenu & des hommes inexpéri* ment&, qui attendent toujours, comme au temps de saint Paul le promis ermite, qu'un corbeau apporte, chaque matin, dans son bec, le petit pain nécessaire à chaque religieux.

D'autres répondaient :

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— Ne vous préoccupez pas l laissez seuiement réparer assez Tégiise pour qu'on y. pontifie^ et vous verrez que dom Claude aura ses corbeaux qui apporteront, non du pain tout pétri, mais de bons gros sous qui pourront payer le boulanger et le marchand de vins.

— 11 serait bien fâcheux que tout cela se terminât par un fiasco. Dom Claude est un honnête homme ; mais il n'a pas les premières notions d'une administration. Il faudrait là-dedans un procureur entendu en affaires, et s'en trouvera-t-il un?.

Toutes ces inquiétudes, toutes ces pensées contradictoires préoccupaient le petit monde karrofin, quand arriva à Poitiers un homme fort connu dans le départem^ït de la Vienne et dans celui des Deux-Sèvres, M. Charles Dubigant, architecte re^aurateur des égUses, des châteaux, et qui depuis dix ans jouissait d'une grande réputation comme habile homme et comme homme habile.

La réforme du seizième siècle et la révolution de 1789 ont détruit un grand nombre d'églises et de monastères. Les excès appellent les excès. Abyssus abyssum vocal. Après les envahissements de l'élément monacal au sein de malheureuses populations tenues en tutelle, a dû venir une demande brutale de comptes. Les fraudes pieuses avaient duré trop longtemps; trop longtemps on avait battu monnaie avec les superstitions de toutes sortes favorisées dans le peuple, pour qu'au moroent du réveil il n'y eût pas de douloureuses représailles, pour que les petits -enfants des i^oliés pendant tant de siècles ne vinssent pas» le fer et la

UN ARCUineTB HSnrAURATEUR I9è

torche à la main, envahir ce qu'ils appelaient des r^aires de sap^rstition, réclainer contre les longs vols faits à leurs pères et demander vengeance de ces industries des moines, comme les a appelées Tun des plus saints évéques du seizième siècle, qui avaient entassé, dans les couvents, le produit des sueurs de vingt générations. Les luttes de la Réforme, l'explosion de la grande Révolution arrivèrent au même résultat

Il y a un phéncnnène historique dont on n'a pas assez tenu compte.

Le quatorzième et le quinzième siècles furent des époques d'horrible décadence. C'est l'aveu des historiens les plus favorables aux institutions rein gieuses. Le moyen âge, qui avait eu son efflorescence et. une espèce de virilité hâtive, au temps de saint Bernard et au temps de saint Louis, environ deux siècles d'énergie et de nobles sispirations, c'est-à-dire à peu près toute la durée des croisades, s'affaissa tout à coup, en raison même de ce qu'il y avait de superficiel dans cette civilisation de transition pure. Or, ce qui arrive aux époques de la décadence des institutions se produisit alors. Plus elles perdent de leur puissance morale, plus elles s'attachent à s'asseoir matériellement, à régulariser une brillante position financière, à s'assurer enfin de beaux revenus. Mais l'ostentation accompagne la richesse. Et c'est le moment où aux édifices bâtis par la foi, aux églises monumentales, mais souvent rudes et d'une architecture grossière, succèdent des monuments d'un autre ordre, de vastes corps de logis pour les usages de la famille

religieuse, des etoltres splendklest ea pierre ftien ment scalptée, où d^m^eiileux abbés multipliai leurs écus8(Hi8*

La fin du quinzième siècle et le cmnmencemeiit du seizième virent danis F Europe catholique se déve* lopper cette seconde époque de Tart, devrau presque mondain jusque dans les maisoDs religieuses elles^ Bornes* L'imprimerie venait d*étre découverte, le siècle de la Renaissance était à son aurore ; partout on bâtissait des châteaux qui étaient des mer<« veilles; et il n'y avait pas de villes où la bour* geoisie, riche et ennoblie par les charges ded hôtels de ville, ne rivalisât de magnificence archi^ tecturale avec la noi>tesse des châteaux et les grandei^ abbayes.

La violente secousse de la Réforme arriva au moment où cette activité de construction était dms toute sa force. Ce fut la tempête , imprévue pour les privilégiés de FÉglise^ qui s'abattit tout à coup et ne fit de tant de maisons conventudles, multi* plié^ outré mesure, qu'un anoas de ruines.

Ces ieçmis de la Providence, qui peuvent profiter aux individus pour leur vie personnelle, ne prditent jamais aux corporations» A peine le pas lourd du taureau fougueux a écrasé une fourmi-^ Mère sur le talus d'un sentier, que la famille mu^ titée recommence à relever ses fétus^ à rebâtir ses cellules* et à combler de nouveau ses petits greni^^.- C'est une loi de la nature. L'homme, être social par excellence, n'y échappe pas. Il ne peut se faire aux conséquences d'une défaite, et fût^il vaincu par des dieux, il reprei»hrait dans la main des dé^

UN AaCHlTMTB ABSTAUEATBDR fàl

brisxle ses édifices écrasés pour les lancer contre le etel et lui dke : je te brave et je recommence I

Il semble que le monde** monastique du dix*hui« tième «ècle n'ait eu qu'une seule pensée : bâtir. Se redressant contre ce qu*il appelait < la préten-* due Réforme » , il avait hâte de faire disparattare du sol les traces viables de sa terrible défaite. 11 n'avait plus à exploiter la foi naive des pc^ulations du moyen âge; mais la révolution du seizième siècle, en abattant des murailles^ en détruisant les beauK cloîtres, en brûlant les reliques vraies ou fausses entassées dans leurs châsses, n'avait pas touché aux dr<Mts terriens des maisons conven* tueUes. C'étatt une guerre plutôt qu'une révolution faite par des institutions nouvelles et représentée dans ses conséquences pratiques par un Gode. Les abbayes reccHivrèrent leurs bi^is, lews domaines, leurs anciens.droits seigneuriaux ; c'était encore une immense fortune qui surnageait au cataclysme; et Ton se souvient que, par l'étrange abus des commandes, de grands dignitaires de l'Église avaient encore, au moment du réveil de 1789, jusqu'à deux cent mille livres de rente.

De même que le monde religieux du seizième sièele fat surpris au milieu de ses fureurs de bâtirt de même celui du dix*huitième siède se livrait à ce luxe de construction, malgré les menaces de l'esprit ralionàliste du temps, malgré Voltaire et les encyclopédistos. Le vcHcan était sur leurs têtes, ses grondements sourds annonçaient l'inévitable et terrible explosion, et toute cette génération obstt* née à reconstnâre se cramponnait à ses nouveaux

MM: MOOiM

ëcUfioes, comme les pâtres des flancs de TËtna, qui pensent que les fleuves de lave, aux épcxpies <f éri^on, n'atteindront pas leurs cabanes de roseaux.

Il y a donc eu deux leçons, deux tembles le^ cens, données, à la distance de moins de trois sièctes, au monde naonacal, à cette idée tenace de réaliser Fidéal chrétien dans ila prison appelée le cloître. Ces deux grandes protestations n'ont servi à rien. Tant que le principe régénérateur, qui a créé le 1789 sérieux, s'est maintenu daps la génération qui avait tant souffert du régime étouffant restauré auprès les secousses de la Réforme, le moine ne pouvait pas. apparaître parmi nous. Par une singulière antinomie, la vie nouvelle de liberté qui péné^ trait. le siècle enlevait la liberté au moine, comme des habitudes nouvelles de propreté dans une maison ôtent aux araignées innocentes , comme aux parasites dangereux, leur droit de dresser leur toile ou de se blottir dans les interstices des parquets. C'est que l'humanité a cette conviction d!instinct, À jamais indestructible en elle, que les grands parasites de la vie sociale sont les reclus, c'est-à-dire les hommes qui se renferment dans la ruche, avec des moyens habiles pour que les travailleurs leur apportent le miel.

Le couvent ne pouvait donc se rétablir sous l'œil des hommes. de la première génération qui avait fait si péniblement la conquête du monde nouveau. Mais cette génération devait descendre dans la •tombe, et les enfants, moins soudeux que les pères^ parce qu'ils avaient la jouissance des bienfaits de

UN ARCHirBCn RBSTAURATEUR l&â

la grande Révolution, n'ont plus gardé de ressentiment contre le passé, ilevenants d'un autre kge^ plaoez*vous auprès de nous, si le goût vous en prend; nous vous regarderons faire. Si vous accar* parez trop, nos petits-fils sauront bien, comme Yoni lait nos pères, abattre vos toiles d'araignées. Allez I

£t sur cette parole, le génie monacal a reparu ; il s'est reconstitué dans toutes les formes de son passé, il a recommencé les mêmes errements. Exploitant, avec une incroyable habileté, le sentiment pieux qui est dans rame humaine et qui descend quelquefois jusqu'à la superstition , il a apitoyé les âmes tendres; il s'est substitué, par une subtilité dont tout le siècle est dupe, à l'Église même, dont il n'est qu'une excroissance, et, dans le court espacé de vingt-cinq ans, nous avons vu l'or affluer dans rescarcelle des nouveaux moines, les donations se multiplier pour ramener les anoiennes familles religieuses, et toutes nos grandes villes de France se remplir d'édifices aussi vastes, souvent plus somptueux que ceux dont la Révolution avait fait des écoles, des musées, des casernes.

C'est donc la troisième fois que le phénomène s'accomplit, et l'accélération du mouvement est si rapide, les ressources enlevées à la piété des peuples se sont tellement accumulées que des ordres très-puissants, tels que la Compagnie de Jésus, qui avaient poussé jusqu'au-dessus des fondations des monuments immenses dans les grandes villes, ont cru prudent, vers 1854 et 1855, d'enrayer ce mouvement de constructions colossales^ qui eût

montré d*une manière trop éclatante Tinfluence nouvelle qu'ils avaient acquise, au sein d'une civilisation dont ils avouent assez franchement être les ennemis.

Bien n'arrêtera ce mouvement.

Deux révolutions sont en présence de nous :

Tune, lente et pacifique, s'opérant au moyen *des lois et par la force même de la civilisation ; Tautre, brusque et violente, cinnme elles arrivent quand il y a accumulation de colères sociales. Avec la jg;rande force de Topinion, devenue aujourd'hui une puissance, la révolution pacifique est la plus probable dans l'avenir, parce qu'elle redresse les griefs et qu'elle ne froisse pas d'intérêts. Mais, dans l'un ou l'autre cas, les envahissements de ^esprit monacal se trouveront en présence de la révolution, et il y aura lutte.

Cette troisième fois encore, la vieille idée aura reproduit exactement les folies du passé ; elle aura bâti, incessamment bâti; elle aura exploité la foi des âmes croyantes; elle aura, autant qu'il aura dépendu d'elle, ramené ce moyen âge où le moine était tout et faisait courber, devant lui, jusqu'aux têtes des rois et des grands.

Quant à l'issue de la troisième lutte, elle est écrite dans l'histoire du passé. Aux mêmes causes les mêmes effets.

Dom Claude, comnie tous les restaurateurs d'abbayes, n'entendait rien en philosophie de l'histoire. En sa qualité de Bénédictin, il connaissait un peu les chroniques de son ordre; il avait lu les faits marquants de l'histoire générale. Sa science

UN ARGHITBCTB Û9rAIJllATBD& 1&5

n'allait pas plus loin. Gomme il avait une prodigieuse mémoire, sa tête était un armoriai vivant Il y avait peu de familles anciennes, ' nOn-seuIement dans le Poitou, mais en France même, dont il ne connût Torigine, les lignes généalogiques et le blason. C!était sa spécialité.

Relever Charroux était pour lui reconstruire la maison de ses pères^ Il avait une invincible horreur des révolutions dont il était le vaincu. En recommençant la famille bénédictine, dans le lieu même qui avait vu son enfance, il entendait bien remettre exactement chaque chose à la place où il Tavaitvue lui-même avant Témigration. G* est dire qu'il avait à cœur de relever le cloître, Téglise, et de remettre le nouveau couvent à la splendeur des plus beaux temps de Texistence de Tordre de Saint- Benoît.

Ceci nous explique Tarrivée, à Cbarroux, d'un architecte qui avait la spécialité des monuments religieux et des châteaux du moyen âge.

M. Dubigant était appelé pour la restauration de r immense église de Charroux. Il passa deux joiirs avec dom Glaude à examiner, à faire des devis.

Dubigant sonda d'abord son homme, et il ne lui fallut pas longtemps pour deviner que les premiers fonds dont il avait pu disposer pour la restauration de r abbaye filaient rapidement et qu'il n'y avait pas là de quoi suffire aux sept à huit cent mille francs que demanderait la grosse œuvre de l'église.

Il fallut pourtant s'expliquer*

Un noUTeau couvent était une magnifique pratique pour un architecte. Et celui-ci, qui avait rexpérience des moines, savait que, d*ici à dix ans, il y aurait là un bon million, procuré il ne savait pas trop comment, mais procuré par Findustrie des moines, qui passerait par les mains de Tarchi*tecte, de* Fentrepreneur, s'entendant toujours pour partager la plus large part du gâteau, puis par les mains des maçons et des fournisseurs.

On ne lâche pas une proie comme celle-ci.

Cependant dom Claude était dévoré d'une sainte impatience. Il voulait bien savoir à quoi s'en tenir, mais il était à l'avance effrayé du chiffre ; on le flattait en mentant un peu.

Dubigant mentit beaucoup.

— Eh bien! enfin^ monsieur l'architecte,, à combien se montera le devis total des travaux?

. — Mon Très-Révérend Père, je crois qu'avec cent ou cent vingt mille francs, peut-être cent dix, nous rétablirons la grosse œuvre du qplendide monument. Le reste, les travaux fins de détail pourront attendre.

Dom Claude respira. Il mianqua embrasser Du^ bigant, qui n'était pas accoutumé à ces sortes de tendresses de ses clients, dans les vieux châteaux du Poitou ou dans les cathédrales qu'il restaurait.

Le très-révérend abbé n'avait pas le tiers de ces premiers cent vingt mille francs, mais il comp^ tait sur les corbeaux.

L'affaire capitale était que l'église fût ouverte au culte le plus tôt possible, que des cérémonies pompeuses, où viendraient des cardinaux, des ar-

UN ARCHITECTB HHSTAURATEUR 1&7

chevéqoes, des évêqoes, des cnrés de tout le pays, attirassent le peuple de dix lieues à la ronde, qui reprît, comme autrefois, F habitude d'apporter ses offrandes au digne vceti de Gharroux.

Ses calculs étaient tout faits, mais il fallait se hâter : il fallait exploiter le bruit fait, dans toute la contrée , par l'arrivée des premiers moines. On avait besoin de l'église immédiatement, au moins d'une notable partie du merveilleux chœur, dont le centre seul subsistait en un débris si imposant.

L'architecte devina toute la position. Ce que les usuriers recherchent, ce sont les fils de famille dissipateurs. Notre homme eut bientôt fait son calcul.

— Je vous promets, mon Très-Révérend Père, le chœur de l'église, en très-grande partie restauré, d'ici à six mois.

Dom Claude était aux anges.

— Je puis même faire mieux ; au moyen de briquetages et de vitraux provisoires, je puis disposer immédiatement, pour les premiers besoins du culte, la coupole centrale.

C*est ce que voulait par-dessus tout dom Claude. Pontifier là devant ses religieux, en mitre et en crosse, leur donner son anneau à baiser était sa volupté suprême. Officier pontificalement, comme il se souvenait d'avoir vu faire au dernier abbé de Charroux, et mourir!

— Maintenant parlons d'arrangements, dit l'architecte.

C'était le quart d'heure de Rabelais.

-^ Vous pouvez, avec les immenses dépenses

IH^ XE Momis

que vous avez à faire d'autre part, avoir besoin de quelque temps devant vous.

— Oui, dit timidement dom Claude.

— Nous savons ces choses, mon Très-Révérend Père. J'ai un entrepreneur qui est parfaitement dans ses fonds. Il vous donnera du temps, et je vous réponds pour lui.

Nous diviserons les travaux en trois séries :

Restauration du chœur,

Restauration de la nef,

Restauration du grand portail et du cloître.

L'embellissement intérieur, vitraux , autels , chaire, balustrade, confessionnaux, viendra en«siiite.

Vous prendrez des époques avec l'entrepreneur. Avec sa signature et la vôtre, vous auriez, s'il le fallait, un million de crédit chez les banquiers.

Pour le moment, pouvez-vous fournir les premières dépenses pour les échafaudages, Tachât des mortiers, l'extraction des pierres?

Dom Claude se hâta de répondre affirmati-vement.

— Tout est conclu, mon Très-Révérend Père. Dès la semaine prochaine, mon maître charpentier fera conduire les bois des échafaudages. Mon maître maçon ira, avec des ouvriers, commencer l'extraction des pierres pour les voûtes, et faire l'acquisition de la chaux et du sable.

— Pensez-vous que cela aille loin ? dit timidement encore Sa Révérence;

— Je ne crois pas^ dit l'architecte, toujours sur ses gardes pour ne pas effrayer la pratique. Avec

UN ARGHITSGTB RJBSTAURÂTBDA 1A9

vingt mille francs on a immensément de matériaux. . •

Il vit rimpression que ce chiffre produisait sur le révérend abbé.

— Mais, Révér^pce, les bois des échafaudages ne sont qu'une avance ; ils serviront aux charpentes de réglise et du clottre.

Dom Claude pensa aux cinquante mille francs, déjà fortement ébréchés, qui avaient formé sa première mise de fonds. Mais, en fin de compte, on pouvait bien prélever sur le reste une vingtaine de mille francs.

Dubigant se retira. Les travaux allaient commencer immédiatement.

Huit jours après, deux brigades de charpentiers et. de maçons arrivaient à Gharroux sous la con* duite de deux ouvriers-mattres.

Le dix*neuvième siècle est un travailleur rapide. Une machine à vapeur allait être installée au pied de la grande tour pour élever les matériaux des voûtes. Le travail se ferait à vue d'oeiL

xin

DOM 6ARGILESSB

Nous avons notaimé , panni nos Bénédietins de GharrouXy le Père dom G^rgUesse. Il faut, pour la clarté de notre récit, que ce personnage sait un peu connu de nos lecteurs.

Voici en quelques mots son histoire.

En 183*, il y avait parmi les élèves des Jésuites, au collège de Brugelette, un enfant qui appartenait à l'une des plus anciennes familles du Poitou, celle des Gargilesse. En 1785, Taîné de cette maison mourut sans enfants. Il courut à son sujet d'étranges récits , mais la tradition s'en perdit au milieu des bouleversements politiques; ce ne fut plus qu'une légende dont le peuple seul garda le souvenir. Encore aujourd'hui, dans le pays, les anciens la racontent aux veillées, et les jeunes femmes s'attendrissent sur le sort de la belle châtelaine victime de la fureur d'un mari jaloux. Le mari de Claudia avait un jeune frère qui prit après

DOM GABGaSSSE 151

lui le titre de comte de Gargilesse. II ne le conserva pas longtemps; mais comme il était très-partisao des idées nouvelles, quand la révolution triom* pha^ il n'émigra point, et nous Tavons vu, à San-Germano, faire fusilier, après un jugement assez sommaire, dom Pierre de Lussac, abbé de Charrpux. Ea 183^, le commandant Gargilesse était le général comte de Gargilesse, et il faut convenir qu'il avait repris son titre avec une certaine satisfaction. Il faisait profession de détester les moines et tous les ordres religieux, et cependant son iils unique, Raoul, fut envoyé, à Brugelette, au collège des Jésuites. Cela d'abord semblait étrange; mais quand on connaissait la comtesse de Gargilesse et Finfluence qu'elle avait sur son mari, on ne s'étonnait plus. Elle était aussi calme que^ son mari était violent, et elle savait comment^ avec de la persévérance, on usait les résistances du vieux général et comment ses emportements mêmes devenaient un moyen de domination sur lui. Il arrivait toujours un instant où, honteux de sa violence, il se rendait à mercL 11 est trèshabile aux Jésuites de concentrer tous leurs efforts pour s'emparer de la direction de la femme; peu leur importe d'avoir les maris pour adversaires, les femmes se chargent de les vaincre , et c'est toujours elles qui décident, en dernier ressort, quand il s'agit de l'éducation des enfants. Et voilà comment un beau jour, au grand étonnement de tous ceux qui connaissaient le général, on apprit que la comtesse de Gargilesse avait conduit son fils chez les bons Pères de Brugelette.

152 tB KOms

Raoul de Gargilesse , élevé par une mère trèsdévote, fut tout de suite au ëollége clasisé parmi les parfaits. Il devint chevalier de Marie, fut de toutes lès congrégations. Et il ne parlait que de se faire Jésuite. Chose singulière, les Jésuites n'encourà» geaient pas les pieux désirs de leur élève; et, quand le jeune homme sortit de leur maison, ils I!enga* gèrent à passer quelques années dans le monde pour éprouver sa vocation.

Il est assez facile d*expliquer cette prudence des révérends Pères. Raoul de Gargilesse n'avait d'autre mérite à leurs yeux que celui d'avoir un nom illustré. Mais un beau nom ne suffit pas , il faut, même sous la robe du Jésuite, savoir le porter, et Raoul était d'une médiocrité désespérante ; de plus il ét§.it vaniteux. Il avait une certaine facilité pour dire peu de chose avec beaucoup de pa* rôles, qu'il prenait volontiers pour de l'esprit. II manquait de tact, de prudence, et sa crédulité dévote et superstitieuse allait jusqu'à l'absurde. Il ne croyait pas qu'on pût sans péché retrancher un iota de la légende des saints. Non-seulement il croyait à tous les miracles opérés par les Pères Jésuites, mais encore à ceux des moines de toute couleur, et ses mattres trouvaient qu'il allait un peu loin dans cette voie-là. De plus, Raoul avait le tempérament énergique des Gargilesse. C'était un grand et gros garçon, au visage blanc et rosé, aussi vulgaire que possible, bien que ses traits ne manquassent pas de régularité. Le tempérament sanguin dominait là fortement. La matière, développée aux dépens de l'intelligence, pouvait avoir, sous l'empire de sur-

aeitatkms imprévues, des moments de fougoe teiv ribles et réclamer alors trop impérieusement ses droits. C'est tout un travail pour les supérieurs que de maiuteoir de tels hommes dans un milieu qui les calme. Ce qui rendait Raoul plus difficile à diriger qu'un autre, c'était son pmchant au mysticisme. L'union d'une nature pasaonnée portée à toutes les choses de la matièfre et d'une imagination constamment tendue vers les spéculations du mysticisme est, pour le religieux, le phis grand de tous les dangers. Les Jésuites ne l'ignorât pas, et ils furent assez sages pour refuser le jeune Gargilesse» Ils lui conseillèrent même de se marier. Il ne tint pas compte de ces sages avis; et son père et sa mère étant mwts & peu de distance l'un de l'autre, ne lui laissant qu'un patrimoine ^evé de dettes qui l'absorbèrent presque enti^ement, il entra au séminaire. Après avoir été ordonné prêtre, on l'envoya cornme vicaire dans une petite paroisse. I«a modestie n'est pas précisément la vertu des mystiques ; et Raoul de Gargilesse , qui s'élevait jusqu'aux plus hautes régions de la spiritualité, souffrait de se trouver dans un milieu où tous ses dons extraordinaires devenaient inutiles. Il n'avait autour de lui que de bonnes paysannes, peu amoureuses du mysticisme. L'abbé de Gargilesse se sentait mourir dans ce terre-à-terre; il se croyait la vocation de diriger les âmes dans la vie intérieure; et là c'était impossible.

Mais un jour il apprit que dom Claude de Charroux restaurait Tabbaye, et alors il se dit :

— Moi aussi je serai Bénédictin.

Et û alla trouva dom Claude.

Dom Claude D'avait pas oublié le drame terrible de San-Germaao : il savait bien que Raoul de Gargiles$e était le fils de celui qui avait fait fusiller le malheureux dom Pierre de Lussac Pendant les vacances du séminaire, le jeune Raoul était v^ou, quelr quefois, à Charroux, pour y voir une de sea tantes. Il se plaçait dans le choeur avec sa soutane^ sur laquelle il mettait un surplis ; il chantait au lutrin, et le curé était pour lui très4>ienveillant. Quaat à dom Claude» il adressait à peine la parole à cet enfant, qui lui rappelait de si douloureux souvenirs. Et voilà que Raoul , prêtre depuis trois ans , était là prosterné devant Sa Paternité, lui demandant de le recevoir dans sa maison. Dom Claude eut un moment d'hésitation ; il y eut en lui un combat intérieur ; mais il vit dans la vocation de Raoul de Gargilesse un fcoup de la Providence : c'était elle qui conduisait, à T abbaye, le fils du meurtrier du dernier abbé de Charroux; il s inclina devant la volonté de Dieu, et il dit à Gargilesse :

— Mon fils, vous. serez Rénédictin : votre vocation ne saurait être douteuse pour moi.

LA FAMILLE Bl^N^DIGTlNE

De leur côté, dom Boissier et dom Guillart avaient été reçus, par le révérendissime abbé de Gharroux, avec de véritables démonstrations de joie. Il avait là, au fond, deux hommes d'un mérite supérieur; et de tels hommes, comme les fleurs avec leurs parfums, ne vont nulle part sans qu'on s'occupe d'eux, sans qu'on les remarque. Le reste des religieux de chœur se composait d'hommes assez médiocres ; le pauvre dom Gargilesse, avait pour lui son blason et l'ancien souvenir de sa famille dans le pays ; les Bénédictins ramassaient ainsi les restes des Jésuites.

Sa Paternité eut hâte d'organiser la pratique régulière des exercices communs. Dès le second jour, oii le mobilier de sa petite maison de bois, y compris les énormes liasses de papiers et de parchemins, eut été déménagé et porté dans Tabbaye, l'un des nouveaux religieux fiit nommé régiemen*

LE UOVi^

taire, et la cloche du couvent sonna sans varier d'une seconde la série monotone des exercices claustraux : chant des matines, oraison , office du jour, repas, récréations, coucher, tout recommença exactement comme tout s'était interrompu en 1791, lors du départ des anciens moines ; il y avait eu une lacune de soixante-cinq ans.

Le révérendissime abbé tint un chapitre général dans la salle capitulaire, où chaque religieux de chœur et chaque frère convers vint recevoir son titre dans la nouvelle famille de saint Benoit. Dom Boissier eut la dignité de prieur claustral et de sénieur ; dom Guillart fut sénieur et archiviste ; dom Gargilesse fut cellérier; dom Paschal fut lecteur d'Écriture sainte; dom Bailly, maître des convers ; dom Rugeteau , doyen. Frère Simon, Tancien fossoyeur, devint jardinier et maître de la cave et du bûcher ; la sacristie fut confiée à Frère Biaise. Un ancien gâte-sauce, qui n'avait .pas pu rester chez les Jésuites de Poitiers, c'est-à-dire que les révérends Pères avaient expulsé, sans bruit, pour quelque misère monacale , devint cuisinier. Le portier fut un ex-maître d'école des environs de Charroux, qui trouva moins rude la vie de moine que celle de faire ânonner leur lecture à de petits enfants.

Telles furent les dignités dans l'abbaye. Tous étaien t dignitaires.

En sortant du chapitre, dom Guillart et dom Boissier se regardèrent, comme les augures antiques revenant de soigner les poulets sacrés. Ils se rendirent ensuite dans la salle des archives, où

LA FAMIUB BÉNJiDIGTINE 157

le révérendissime leur avait donné la tâche de dépouiller les liasses collectionnées par luL

-^ Eh bien ! mcMi ami, dit dom Guillart, nous voilà en charge* Tout va vite ici. Ce vieillard prend les choses dans le vif. Nous avons le froc ; les dignités sont divisées entre nous. La règle marche au son de la cloche. Les travaux matériels vont commencer au grand chœur de l'Eglise abbatiale. Et nous qu'allons-nous faire? Quels seront nos travaux intellectuels? Quand nous aurons fait le triage de ces papiers, ce qui sera une occupation de quelques mois, qu y aura-t-il pour remplir notre vie?

— Mon cher Poitou, ces paperasses doivent être l'origine de ta gloire future. J*ai mon projet, et je suis sûr qu'il sera adopté avec enthousiasme par la nouvelle Révérence.

— Quel projet?

— Vous avez bien apporté ici, avec votre bibliothèque, tous vos manuscrits?

— Sans aucun doute.

— Avez-vous là bon nombre de documents historiques ?

— Oh I des cartons entiers. Les archives du département de la Vienne sont les plus riches qui existent. Sans me douter que jamais je vêtirais Thabit de Bénédictin, j'ai dépouillé depuis dix ans ce riche trésor. Les précieux manuscrits de dom FcHiteneau sont là et ils sont une mine intarissable.

— Vous avez donc des documents curieux, des pièces inédites ?

ISB tE MOINE

— En noînbre considérable. Outre eela, f aï eu le bonheur de découvrir uii poème de Fbrtunat, évêque de Poitiers, qui n'a pas encore vu le jour.

— Mon ami, noua sommes forts ! Publiez te SiPiciLEGiuM jK^iJRROFENSE. Avec los cbartes curieuses tirées de dom Font^eâu^ avee votre poème inédit de Fortunat, avec les documents que les énormes liasses peuvent contenir, vous pôuve2 faire UB recueil précieux qui attirera , sur Tabbaye de Chàrroux eism le savant ctom Guillart, rattefttion du monde ecclésiastique. L'ouvrage aura un retentissement immense dans la grande famille de wint Benoît, en Italie, en Autriche, partout où notre ndmbreoise congrégation a des mcMaaâtères. La gloire va aujourd'hui aux producteurs de livres. Et je tiens pour vous le chapeau de cardinal l

— Laissons là le chapeau de cardinal ; mais parlons de votre idée. Elle me sourit de toutes manières, quand même il n'y aurait pour moi au bout de tout cela que le bonheur de m' être livré à mes chères études.

— Voyons I voyons ! point de fausse modestie entre nous. Vous le savez, il nous faut arriver. Eh temps et liai, vous me ferez le successeur de dom Claude. Je mie charge maintenant de vous'mettre le chapeau de cardinal sur la téte^

Nous avons un grand but. Hout nous seconde pour Tatieindre. Que dites«>vou6? .

— Eh bien I j- accepte le chapeau de cardinal crt; je fais le Spicilegium Karrofense.

— ^ Moî^ j'accepte k future succession de dom Claude. Vous préparerez les voies. Nous nous serons

LA FAMILLB B^NioiCTINB 159

poussés Tun l'autre. On n'arrive nulle part que par cette bonne camaraderie : soyons chauds camarades !

— Soyons chauds camarades !

— Prouvons à nos ex-frères du sacerdoce séculier qu'à l'aide du froc on arrive, et démontronsleur qu'ils se perdent parce qu'ils ne savent pas se soutenir entre eux.

A la prochaine récréation, dom Boissier amena l'entretien, entre le révérendissime et tous les Pères, sur la précieuse collection dont le dépouillement était commencé.

— Ah ! Très-Révérend Père, que Votre Paternité a été sagement inspirée en faisant ainsi, peu à peu. cette riche colleotion ! Save2*vous que ce sera la gloire du nouveau Charroux ? Je eonseille à dom Guillart de se mettre iimnédiatement à la publia ^Gation d'un SfdcUe^tn Karrofeme.

*^^ ChOT Père, roos avez eu là une idée d'or. Mais j'approuve de tout cœur un si beau projet* A Toaivrel TravaiileE l'un et l'autre à cette pubii^ catioB, qui, je le pense, aura de l'intérêt pour le monde savant.

— Grâce à Votre Paternité, qui aura sauvé de l'oubli des pièces uniques. Vous avez, mon Révérend Père, conservé intact te feu sacré. Vous le oommufiiquez à la nouvelle famille bénédictine.

Le rusé dcm Boissier comprenait qu'en flattant ie vieillard il arriverait toujours à ses fms ! Il disait souvent à. dom Guillart :

— De l'encensoir 1 de l'encensoir] C'est Tunique moyen de parvenir dans les couvents.

xy

l'idiîe dominante

Nous avons press^iti 4i^k que dom Claude ^taii sous Pinfluence d*une pensée unique : rétablir la famille bénédictine dans sa primitive ferveur.

Pour tout au monde^ il n'aurait ^as voulu con« venir qu'au mommt de la grande Révolution la n^aison de Charroux, comme tous les autres couvents< de rEurope» était dans un rel&chemeiit extrême» ou mieux, qu'elle n'avait de religieux que le nom. Mais, parndev^s soi, il se n^pelait les désordres de. ce. temps et Timmense scandale de ces hommes «rtrés, par. intérêt ou par lepi^ugé de leurs fàiiiilles, dans une vie pour laquelle ils n'avaient aucune vocation, brisant avec éclat les liens qui les enchaînaient aux autels et jetant le froc en lan^beaux, quand ils ne descendaient pas à une vie dégradée.

Le vi^llfyrd qm avait tant vécu n'avait pas af^ris que le cœur humain est toujours le même et que;

l'idiîe dominante 161

si une vieille routine ne destinait pas comme autrefois les cadets de famille au cloître, de nombreux motifs, complètement étrangers au désir de servir Dieu dans une vie de retraite, feraient plus des trois quarts des vocations nouvelles. 11 n'avait pas * soupçonné cela. Par là même qu'on entre aujourd'hui librement dans un ordre religieux, il serait par trop naïf de croire que cette liberté de choix est un sûr garant de vocation religieuse. Ils sont nombreux les motifs purement humains qui font quitter le monde pour le cloître. Il y a les amourspropres froissés, les ambitions non assouvies, des affections trompées, la paresse, la triste et honteuse paresse, qui fait aimer le pain gagné par d'autres; Texallation du cerveau en matière religieuse, qui va quelquefois jusqu'à la folie; l'ennui de Tisolement ; voilà, entre beaucoup d'autres, des causes multiples qui rempliront les monastères, dans un siècle, où la population ira s' accroissant de plus en plus.

Mais la vocation idéale rêvée par le vieux dom Claude, avec de grandes et saii>tes âmes, venant apporter le parfum de leurs vertus sous les voûtes du cloître et rivaliser de grâce et d'innocence avec les natures Angéliques, où la trouver?

Ce n'était pas la vocation de nos deux amis, qui entraient là par une espèce de dépit, — par une gageure à trois, — afm de se donner, à la hsiibe du clergé séculier, un rôle éclatant qu'ils croyaient mériter autant que d'autres.

Ce n'était pas la vocation de Tascétique dom GargilessCi qui n'avait pas voulu rester vicaire

parce que cela dérogeait à sa dignité de descendant des comtes de Gargilesse» Singulière piété, on en conviendra !

. Ce n'étaient pas deux ou trois imbéciles de la force de dom Rugeteau, qui croyaient naïvement qu'il y a une sainteté dans un habit religieux, une vertu * particulière pour protéger l'âme contre le péché, comme un vêtement d'amiante protège contre le feu.

Et, pour descendre plus bas, ce n'étaient pas les deux anciens ivrognes Biaise et Simon, qui feraient bien encore quelque petite visite frauduleuse aux tonneaux de la cave du couvent, dont l'un d'eux -^.vait la clef, et qui, s' entendant comme larrons en foire, échapperaient ainsi à la vigilance du révérendissime.

Viendrait-il là quelque nature privilégiée, quelqu'une de ces âmes dont le nionde n'était pas digne, pour emprunter l'expression mystique? Cela n'était pas impossible. Mais on ne bâtit pas de vastes couvents pour ces exceptions si rares. On laisse ces belles âmes à Dieu, à leur place dans le monde, à leur paix intérieure au sein de la famille, au parfum de vertu qu'elles y répandent.

Si dom Claude n'eût pas atteint T extrême vieillesse, s'il eût été à- l'âge d'homme, ^rtout avec rexpérience que la vie du monde donne de notre temps aux esprits sérieux, il n'eût pas tardé de s'apercevoir que son idéal était une chimère et que, s'il y avait des couvents possibles, ce serait avec les saints de l'autre monde, et nullement avec les ambitieux, les fous, les paresseux, les illuminés de celui-ci.

l'idée dominante 165

A cette première idée fixe du révérendissime dom Claude s'en joignit une qui n'était, il faut l'avouer, qu'un corollaire de l'autre, mais qui avait à ses yeux une importance extrême : c'était la restauration de tous les us et coutumes de l'Ordre, dès les temps les plus reculés. Dom Claude, dont la science, nous l'avons vu, était médiocre, avait réuni tous les règlements des diverses congrégations régulières de son ordre, et, puisant là dans le trésor des prescriptions monacales, il avait entassé tout cela dans la nouvelle règle de Charroux. Et, de même qa'en faisant sonner la cloche par le réglementaire, le premier jour qu'il commença les exercices claustraux, il fit abstraction complète du demi-siècle passé, pendant lequel ces exercices monastiques avaient été supprimés à l'abbaye, il entendit très-bien supprimer les six ou sept siècles qui le séparaient de Tépoque du moyen âge, où le moine était tout-puissant, où nul seigneur, nul comte de province, nul roi même ne pouvait s'ingérer, en quoi que ce fût, de ce qui se passait dans l'intérieur de ces oasis monacales, fermées à toute autorité de la terre par les privilèges des papes.

Sa Paternité était farouche à ce sujet. Elle n'entendait pas que rien de sa maison eût de contact avec l'autorité temporelle; et il avait un plan tout fait pour ne pas même dépendre longtemps de l'évêque, ami des moines, qui lui avait si gracieusement octroyé le droit de s'établir religieusement, avec une compagnie de moines, à Charroux.

L'évêque de Poitiers saurait bientôt des nouvelles de ce fougueux restaurateur du passé.

I6k LE MOIXE

Les règlements les plus contradictoires avec nos idées, avec notre civilisation, que le onzième et le douzième siècle avaient pu élaborer, devinrent donc, aux yeux du révérendissime, les plus précieux et furent proclamés par lui les plus sages. Il exhuma du cartulaire de dom Fonteneau les privilèges accordés, pendant cinq siècles, à l'abbaye de Charroux par les souverains pontifes, depuis sa fondation par Charlemagne jusqu'au pontificat de Clément VII et à celui d'Alexandre V.

A peine les travaux de restauration furent-ils commencés qu'il fit fouiller partout pour découvrir l'ancien in-pace^ prétendant très-bien que la bulle du pape qui lui donnait droit de justice, en cas de délit et de crime, sur les membres de la communauté, fût appliquée dans toute sa rigueur, et déclarant à qui voulait l'entendre qu'un couvent régulièrement établi, en raison de ses anciens privilèges, malgré les lois, le Code et toutes les institutions politiques, ne relevait d'aucun autre tribunal que de celui de l'abbé.

Les abbés de Charroux au quinzième siècle, à l'époque de la plus grande richesse de l'abbaye, s'étaient trouvés trop grands seigneurs pour habiter ce que Ton appelle les lieux réguliers, c'està-dire pour vivre en commun avec leurs moines et n'avoir pas une habitation séparée de la leur. Us avaient bâti un délicieux petit manoir, au flanc du coteau méridional de Charroux, attenant à l'abbaye et placé entre le grand corps de logis des moines et l'église paroissiale, située au sommet du coteau. Ce manoir était un carré long, b&ti en petit appa-

l'id£s dominante 16$

reil régulier, à 1 extrémité duquel une tour pentagone s'élevait et contenait un escalier en pierre sculpté avec luxe, selon le goût du temps.

Le rez-de-chaussée de cette charmante Habitation, qui s'appelait encore la maison de l'abbé au moment où dom Claude comment ses travaux, formait une salle, haute en cerveau et spacieuse, de laquelle on dominait Tabbaye. Cette belle salle, depuis le départ des moines, était devenue un petit théâtre où la bourgeoisie de Charroux jouait la comédie, presque toujours, il faut le dire, au bénéfice des pauvres.

Ce théâtre de société, le plus innocent du monde, où les messieurs de Charroux, pour parler le langage du pays, menaient leurs femmes et leurs filles, était, depuis cinquante ans, le grand cauche- . mar du vicaire de Charroux, dom Claude, qui regardait la représentation du Bourgeois genlil" homme ou des Plaideurs sur une terre sainte comnoe une profanation aussi sacrilège que celle d'un autel. Aussi, dans Tannée, il ne faisait pas dix prônes qu'il n'y eût quelque sortie contre ce malheureux petit théâtre. On avait fini par savoir cela par cœur et par en rire ; et comme, au fond, dom Claude n'était pas un méchant homme, lorsque trois ou quatre fois dans l'espace de ce demisiôcle on avait joué le chef-d'œuvre de la scène comique, Tartufe^ on avait épargné dom Claude, et nul n'avait songé à dire : Notre vicaire ne veut pas qu'on le joue*

On comprend qu'un sacrilège, dans une cervelle monacale, est un crime au plus haut chef.

i66 LE MOINE

Dom Claude n'avait jamais descendu les vingt escaliers par lesquels on se rend du plateau où est bâtie Téglise de la paroisse à la rue qui est audessous et qui conduit dans Tintérieur de la ville sans jeter un regard de colère sur cette maison de l'abbé, devenue à ses yeux le sanctuaire de Satan, le lieu de perdition des âmes. Il avait donc dès lors médité une vengeance éclatante contre le gracieux monument, le seul morceau d'art, après la grande église abbatiale, qui eût une véritable valeur et qui méritât d'être précieusement conservé, nonseulement comme utilité de construction, mais encore comme effet pittoresque dans Tabbaye, par sa situation coquette, par la beauté de son architecture, sa toiture en tiers-point et sa gracieuse tourelle pentagone.

Rien de tout cela ne put attendrir le moine. Un beau matin, à la stupéfaction du couvent, à la stupéfaction plus grande encore de la ville entière, cinq ou six ouvriers démolisseurs montèrent, la pioche à la main, sur le sommet de la jolie tourelle de la maison de l'abbé et sur les murs du manoir; un incendie, quelques mois auparavant, avait détruit une partie de la charpente, ce que <iom Claude avait pris pour un premier châtiment <iu ciel.

Dom Claude, pendant que les autres moines étaient à leurs emplois, se tenait avec dom Gargilesse, qui commençait à devenir son favori, à quelque distance de la jolie tourelle qui s'effondrait en poussière, et il assistait à la démolition avec un visage où rayonnait la joie du triomphe, comme

L'iDjSb ]M>1IINANT£ 167

Néron jouant de la lyre du haut d'une tour, à la vue -d'un incendie de Rome.

— Votre Paternité a bien eu raison de faire démolir ce lieu profané.

— Oui, cher Père, un lieu infâme.

— Ah! Révérence, que de péchés ce malheureux théâtre a fait commettre!

— Satan a régné là avec tous ses suppôts d'enfer.

— Aussi rheure de l'expiation est venue sur ces pierres souillées.

— Le feu du ciel les avait déjà atteintes.

Et je n'en laisserai pas l'une sur l'autre.

Même, pour que l'on n'ait pas à les employer dans la restauration de l'atibaye, je les ai vendues au maître maçon, à la toise. 11 doit enlever cela du sol sacré du couvent, à mesure de la démolition.

En effet, pendant ce beau dialogue, pendant que les oisifs de Charroux, sortant des cafés, s'assemblaient sur la grande place devant les auberges de la Croix blanche et du Lion d'or, et trouvaient pour le moins fort bizarre que le restaurateur de l'abbaye commençât son œuvre par une démolition en grand, des charrettes pénétraient dans l'enclos monacal et enlevaient les matériaux à mesure que les murs étaient démolis.

On se demandait tout bas dans la ville :

— Dom Claude n'est-il pas un peu fou?

A l'abbaye, où le mutisme était le premier moyen de faveur, on se regardait. Le joyau de l'abbaye s'effondrait avec fracas; et, dans huit jours d'un travail acharné qui poursuivit le gracieux édifice

166 LB IIOINB

jusqu'aux premières pierres des fondements, il ne resta pas une pelletée de ciment broyé qui eût appartenu à la maison de l'abbé. La justice du moine, le génie du moyen âge, avait passé là.

Si le révérendissime avait savouré dans toute sa volupté une vengeance méditée pendant près de cinquante ans^ il lui restait toujours à découvrir l'ancienne prison, dont les traces avaient complètement disparu depuis le seizième siècle.

Quoiqu'il ne fût pas homme à reculer devant rien, il avait de la peine à se résoudre h, faire bâtir à neuf un in-poce. La chose se serait naturellement ébruitée dans Charroux. La construction d'une prison aurait pu réveiller des soupçons de la part de l'autorité civile, et le moine, qui voulait restaurer complètement le passé, voulait cependant le faire avec assez de ménagements pour n'avoir jamais maille à partir avec M. le procureur impérial, personnage peu tendre, par ses fonctions mêmes, et qui n'eût pas plié devant une Révérence,

Mais, ô bonheur! pendant que les ouvriers enlevaient les dernières fondations de la tourelle pentagone, ils aperçurent une petite muraille qui se dirigeait vers le nord. Dom Claude ordonna que l'on suivît la trace de ce mur, qui paraissait de construction plus ancienne que la maison de l'abbé. Environ à la distance de deux mètres, les ouvriers arrivèrent à un angle d'un édifice souterrain, et, déblayé encore, ils atteignirent une à environ trois mètres au-dessous du erres. Cette porte était murée grossièierres mises à la hâte, mal cimentées,

l'idée dominaintë 169

et qui s'éboulèrent tout à coup lorsqu'elles ne furent plus soutenues par les terres environnantes. Les ouvriers virent devant eux un caveau antique d'environ quatre mètres en carré, qui ne prenait de jour» h travers la voûte considérablement surbaissée, que par une étroite ouverture ménagée en glacis. Les ouvriers reculèrent d'horreur. Des ossements humains étaient, çk et là, avec des débris de cruches et des détritus noirâtres, et, dans un coin, un squelette d'homme complètement entier, dont l'une des mains, saisie fortement par la mâchoire, indiquait la mort dans les horribles tortures de la faim.

Dom Claude avait suivi avec une anxiété fébrile les recherches des ouvriers ; il les arrêta.

— Mes amis, ceci est sacré; n'y pénétrez pas, n'y touchez pas.

Seulement il fit apporter une ancienne et forte porte de la dimension de l'entrée de ce funèbre caveau. Le serrurier fut appelé ; il mit des gonds, de fortes pantures, un énorme cadenas, dont le révércndissime triomphant prit la clef.

11 défendit aux ouvriers, sous peine de péché mortel et de désobéissance envers lui, révérendissimè abbé, de parler de cette découverte, qui regardait uniquement le régime intérieur des moines.

Tout se passa dans un profond secret ; les ouvriers, au nombre de quatre, très-peu par frayeur du péché mortel, niais pour ne pas perdre la bonne pratique de dom Claude, gardèrent avec soin le silence tant recommandé.

Le terrible in-^ace était retrouvé dans l'abbaye.

l'installation d'un tres-révérend abbé

Les fameux insignes de la charge abbatiale, en argent doré et à cloisons émaîllées, étaient déjà arrivés à Charroux depuis quelque temps. Toute la communauté, comme les jeunes sœurs d'une mariée devant lesquelles on étale une riche corbeille de noces, se pressa pour contempler ces objets d'art qui laissaient loin, sinon pour la naïveté et le faire général, du moins pour le fini du travail artistique, ce que le moyen âge avait produit de plus achevé. Dom Gargilesse manqua tomber à genoux, et les convers dirent tout haut que notre seigneur l'évéque de Pqitiers n'avait assurément rien d'aussi cossu.

Le vieux dora Claude jouit, comme un enfant, du spectacle de ces riches parures abbatiales qui allaient être à son usage,

Dom Claude avait à Rome un ami puissant; c'était S, Ém. le cardinal V***, un de ces ul-

l'installation d'un TRàs^R^VÉREND ABBÉ 171

tramontains ardents, dont Rome avait récompensé le zèle par l'octroi de la pourpre. C'était habile de la part de Rome; c'était dire à tout évêque français qui poun-ait avoir maille à partir avec son gouvernement, ou qui se compromettrait avec son clergé pour l'exagération de son dévouement « aux pures doctrines romaines, » qu'il n'aurait point affaire à des ingrats, et que ces honneurs tant convoités du cardinalat seraient le prix de son dévouement et derson courage. L'exemple de M. V***, qui a pu tenter d'abord, a fini par ne plus entraîner personne. On a su qu'à Rome ces cardinaux étrangers, simples pensionnés en quelque sorte de la cour pontificale, jouaient un bien petit rôle, qu'ils étaient absolument sans influence, et nos évoques français, à l'exemple de César, aiment mieux encore être les premiers dans leur ville épis- Gopale que les seconds h Rome.

A peine muni de la bienheureuse pancarte épiscopale, délivrée en forme par l'ordinaire Mgr l'évêque de Poitiers, dom Claude s'était empressé d'envoyer une copie de ce document au cardinal son protecteur, pour le prier d'obtenir du souverain pontife l'érection régulière de l'abbaye, en même temps pour obtenir des lettres d'obédience, en qifalité d'abbé de Charroux, de la maison mère de l'ordre des Rénédictins.

Tout cela avait reçu une solution prompte et favorable. Dom G***, abbé de Solesmes, supérieur général de la congrégation de France de l'ordre de Saint-Renoît, avait été chargé d'installer régulièrement le nouvel abbé de Charroux •

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