‹ Le moineChapitre 38 sur 58 · GUSTAVI PAULULUM MELLIS · texte numérisé non relu

GUSTAVI PAULULUM MELLIS

C'était un samedi soir.

Dom Boissier, le prieur de l'abbaye, avait été envoyé à Poitiers par dom Claude, dès les premiers jours de la semaine, pour chercher, aux archives, des papiers qui permissent de compléter la généalogie des Grenier.

M. Abel Grenier, l'intéressé dans cette recherche importante, n'avait pas pu y tenir ; et dès la veille, sous prétexte de quelques visites de convenance qu'il devait à Poitiers, il avait pris le chemin de fer et s'était rendu auprès de dom Boissier.

Il avait dit à Bose-Sylvie :

— Je passerai le dimanche en ville, et je ne reviendrai que lundi soir.

Dom Gargilesse, pour qui Bose-Sylvie avait une passion de plus en plus dévorante, avait pas§é toute la soirée à confesser les blanches âmes qui

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se réunissaient d'ordinaire, pour cette action sainte, dans la chapelle des Dames bénédictines.

C'était dans la belle saison. Le soir arriva. La cloche appela les moines à la prière, de là au coucher dans les cellules. Dom Claude présida à tout. Le saint troupeau alla prendre son sommeil.

Dom Gargilesse n'avait pas paru au dernier exercice spirituel. Mais le samedi, il était coutumier du fait, le nombre des pénitentes le forçant quelquefois de prolonger son pieux ministère dans la soirée. On ne s'en inquiéta pas. Toutes les portes de l'abbaye furent fermées avec soin. On savait que dom Gargilesse avait la clef de la petite porte de l'enclos, pour rentrer dans sa cellule, sans troubler le sommeil des Frères.

Jamais ni dom Claude ni sa chère famille, pour laquelle il faisait les plus beaux projets de prospérité, dans l'avenir, n'avaient si paisiblement dormi. Aucun bruit ne fut entendu de personne, lorsque dom Gargilesse entra le soir.

Seulement, quand sonna l'heure de l'office de la nuit, quand les religieux se réunirent pour chanter en chœur les Matines, dom Gargilesse ne parut pas.

Il était malade immanquablement.

Le Révérendissime appela le Frère infirmier. 11 lui donna ordre d'aller dans la cellule du Père, probablement malade.

Le Frère monta, frappa à la porte. Silence.

Il frappa encore. Toujours silence.

Dom Gargilesse n'était-il pas rentré dans le monastère? Impossible.

Il était peut-être évanoui.

Le Frère, peu rassuré, ouvrit vivement la porte.

Que vit-il? Un homme se débattant dans une mare de sang, lequel jeta un regard d'affreux désespoir sur le Père et lui dit d'une voix étouffée : Gustavi paultdùm mellis et ecce morior (1)!...

Saisi d'horreur, plus mort que vif, le pauvre Frère descendit en toute hâfe et alla annoncer au Révérendissime l'affreuse nouvelle.

Les chants s'interrompent, les Pères sont atterrés, les Frères crient. Tous perdent la tête,, dom Claude le premier.

On monte chez l'infortuné Père. Il avait cessé de lutter contre la mort, dont le Frère, muni de sa lampe, lui avait paru Tapparition funèbre.

L'infirmier l'emporte hors de la cellule. On examine. Dom Gargilesse a été frappé de trois coups de poignard dans le flanc et dans les reins.

Un assassin a-t-il pénétré, la nuit, dans l'abbaye?

On regarde partout : nulle porte n'a été ouverte; nulle effraction aux fenêtres des lieux claustraux. Le meurtrier serait-il parmi les religieux eux-mêmes ?

Horreur I

Que penser? Que faire?

Naturellement on interroge les Frères convers.

Ils n'ont rien vu, rien entendu la nuit.

(i) J'ai goûté un peu de miel, et je meurs. (Jonatbas, dans le Liwe des Rois.)

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Dom Gargilesse n'avait eu nulle querelle avec aucun d'eux. Sa grande occupation était le soin exclusif des chères brebis qui composaient le troupeau virginal des sœurs de la Sainte- Vertu.

Ce saint Père ne s'était pas misérablement suicidé lui-même dans un moment de fièvre cérébrale, ce qui s'est vu quelquefois.

Nul instrument tranchant n'était autour de lui.

Dom Rugeteau, le plus calme de tous les Pères, examina les visages, et à part la pénible impression d'un si hideux spectacle, rien parmi les Pères et les Frères ne trahissait un assassin.

Le Révérendissime était atterré. Nulle parole n'était proférée par personne, nul avis n'était donné par les premiers, par les plus graves.

Quel parti prendre ?

Envoyer chercher un médecin? Mais la mort était évidente. La mare de sang le disait assez.

Prévenir la justice ? Mais si le coupable était l'un des membres de la famille bénédictine, il n'était ^as possible de donner le spectacle d'une telle cause portée devant les tribunaux laïques.

D'ailleurs, on le savait, la règle était formelle. Le Révérendissime s'en était expliqué nettement.

Il entendait bien, conformément aux anciens privilèges accordés par les Souverains Pontifes, ne soumettre nul de l'abbaye, quelque coupable qu'il fût, au jugement d'une cour laïque. Dom Claude était intraitable sur ce point : il tenait aux immunités ecclésiastiques garanties par les conciles et les constitutions des Papes. Il eût accepté d'être

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martyr pour lés immunités de l'Église, comme le célèbre saint Thomas Becket.

Quand la première impression, la plus terrible sans aucun doute, fut un peu passée, que la question des immunités claustrales qui se présenta naturellement au Révérendissime l'eut un peu réveillé de sa prostration, on fit placer le défunt dans une cellule inoccupée, avec deux cierges allumés ; deux Pères furent mis là pour prier ; et la communauté futconvoquée en chapitre.

La délibération, dans une situation si étrange, fut longue et tumultueuse. Naturellement l'avis de l'abbé l'emporta. •

Il fut convenu :

1° Qu'il serait gardé sur l'événement un silence rigoureux ; et qu'en aucun cas, en vertu de la sainte obéissance, il ne serait permis à aucun Père ni Frère, devant quelque autorité que ce fût, de répondre une parole, dans un interrogatoire quelconque, autre que celui du Révérendissime, qui allait, dès le jour même, en vertu de son pouvoir de haute et de basse justice, établi par les Chartres de l'abbaye et renouvelé par le pape régnant, constituer dès le jour rîiême une cour de justice;

2° Qu'une enquête serait faite, au nom du susdit Très-Révérend abbé, pour rechercher le corps du délit.

A cet effet, et sans quitter le chapitre, la cour de justice fut constituée.

Trois juges d'instruction furent nommés, avec un greffier pour recevoir juridiquement le témoi-*

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gnage de chacun des Pères et des Frères, au sujet de l'étrange événement.

Cette commission se transporta auprès du corps, le fit examiner devant elle et dressa le procèsverbal.

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