LA COURSE AD CARDINALAT
tf énergumènes qui semblent un défi à la raison, à l'expérience et aux conditions étemelles de la vie au sein des sociétés humaines, conditions qui se résument dans cette formule : Respect pour le passé, quand il a été hoijorable ! Aspirations vers l'avenir, pour qu'il soit plus glorieux encore que le passé !
« Nous avons compris, vous et moi, ainsi que notre cher Guillart, ces belles lois du progrès qui sont la gloire de la famille humaine.
t Travaillons à les populariser au sein d'un clergé intelligent et bon qu'on élève sous Tétouffoir! Notre tâche d'amie et d'émancipateurs auprès de lui aura été belle. Au lieu des édifices matériels si coûteux, nous aurons élevé l'édifice radieux de l'avenir. L'humanité un jour saluera nos noms, comme des noms de guides intelligents et hardis, au milieu des extravagances d'une époque surexcitée et entraînée aux extrêmes. Dieu nous aura bénis et aura déposé une joie pure au fond de nos consciences.
« Adieu, cher et illustre ami. Vous pouvez maintenant quitter le capuce. Il me faut encore un an ^ ou deux pour mener à bien mon entreprise bizarre. Mais j'aurai mon heure.
< Tout vôtre, « Dom BorssiEB, O. S. B. o
CONFECTION d'uNE GÉNJÊALOGIE
L'entretien, interrompu par la cloche naalencontreuse, fut repris une heure après, dans la chambre du révérendissime.
— Vous me parliez, dom Boissier, de flatter une vanité nouvelle dans notre cher et pieux fondateur. J'ai pensé à cela tout le temps du chapitre. Vous avez voulu, sans aucun doute, faire allusion à cette sotte parole qu'il m'avait dite une fois : — Je donnerais un de mes doigts pour avoir la particule et signer : de Grenier !
— Précisément. C'est par là qu'il faut le prendre.
— Oui, mais je n'ai pas, dans les chartes contenant nos privilèges, celui de faire des nobles.
— Vous avez mieux que cela, vous avez l'honneur de posséder des titres de noblesse tout faits, àl'usage de M. Grenier et de tous les autres qui auront la vanité de désirer la particule.
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— Je ne vous comprends pas.
— Mais, mon révérend Père, vous savez bien coniment se confectionnent les généalogies?
— Un peu ; j'ai mis le nez là-dedans.
— On prend une série de titres portant des noms semblables, ou le même nom. Cela s'accole tant bien que mal.
Pierre, de la Charte de 1520, est nécessairement le fils de Pierre, de la Charte de 1492. Par le même procédé^ en remontant ou en descendant, on aligne toute une généalogie.
— Certainement cela a du se faire quelquefois. Il y a d^s lacunes dans les titres. Les guerres, les incendies, Tincurie même des familles sont causes de ces interruptions. Je sais que souvent les généalogistes comblent ces lacunes comme ils peuvent.
Mais quel rapport cela a-t-il avec notre ami Grc* nier, que je liens pour le plus honnête roturier de tout Charroux ?
— Révérence, vous pourriez vous tromper.
D'abord le nom de Grenier est très-fréquent dans
les anciennes chartes : Ranierus^ Graniems^ Greniervs. Tous ces Ranicr, Granier, Grenier ont eu des successeurs. Pourquoi le brave Abel Grenier ne serait-il pas de ce nombre ?
— Oh ! je ne m'y oppose nullement.
— Un généalogiste un peu retors ferait aussi bien un arbre généalogique à notre Grenier que, pendant deux siècles, les d'Hosier, les ClairambauH en ont arrangé à l'usage de beaucoup de familles, du reste complètement honorables, auxquelles il fallait un nombre voulu de quartiers pour
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avoir le droit de monter dans les carrosses de la cour.
C'était alors acte de charité ; ce serait la même chose aujourd'hui. Quel bonheur pour le pauvre homme ! Et puis ce serait une action de soi fort peu dangereuse au repos de la société que notre bienfaiteur eût le droit de s'appeler de Grenier.
— Mais voyons, dom Boissier, où voulez- vous en venir? A vous entendre, on dirait que vous avez sous la main une généalogie toute prête pour notre digne fondateur,
— Non, mais j'en ai les éléments. Un peu de bonne volonté et de patience ferait le reste.
— Ce n'est pas possible !
— Très-possible, Révérence. Seulement reniarquez bien ce que je dis : avec un peu de bonne volonté. Mais, mon Dieu I en casuistique, ne peuton pas permettre une chose indifférente de sa nature, par conséquent innocente, pour faire plaisir h un ami, pour que cet ami, devenu heureux du service qu'on lui a rendu, vous ouvre les cordons de sa bourse, ou, ce qui est la même chose, vous donne sa signature ?
— Ce n'est pas absolument contre ia conscience.
— Eh bien I voici le cas :
Parmi les nombreux papiers que dom Guillart, avant son départ pour Rome, avait mis en ordre avec moi, il s'en est trouvé un certain nombre, mentionnant plusieurs fois des Ranieri, des Grenieri, des Granierî.
A l'exemple des généalogistes de tous les pays, nous avons fait de cela une seule liasse, intacte
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encore, je le reconnais, mais pouvant fournir les éléments d'une généalogie.
La pièce capitale est un acte départage de 1560, qui dit nettement que les Granieri^ venus de Florence avec Catherine de Médicis, s'étaient établis en Poitou et y avaient acheté quelques biens.
Plus tard ces Granieri s'appellent Granier, quelquefois Grenier. J'ai trouvé, sous ce nom, des actes de 1708, de 1751, de 1754. Il y a bien, vous comprenez, des lacunes, mais cela s'arrange. Puis M. Abel Grenier ne serait pas difficile sur les preuves.
— Au fait, dit le vieillard, que l'exemple des Bénédictins de Normandie, des Chartreux de Grenoble et des Trappistes tentait sérieusement, et aux oreilles de qui résonnaient déjà les deux cent mille francs à palper chaque année, pour réaliser son rêve de soixante ans, relever l'abbaye, on pourrait bien tenir par là ce digne M. Grenier.
— Tentez, Révérence, tentez.
— Vous n'en aurez pas le démenti.
Et prenant son bâton , le vieillard se rendit au couvent des dames de la Sainte-Vertu , dont était supérieure, nous le savons, madame Hermance- Octavie Grenier, sœur du financier Abel Grenier.
Le chemin qui conduit les moines à tout, c'est la femme.
— Chère et révérende Mère, dit le vieillard, accueilli toujours chez les saintes filles avec la plus profonde vénération, je viens vous consulter sur une affaire d'une extrême gravité pour nous tous, à laquelle tient l'avenir, l'existence même de l'ab-
baye, par conséquent votre existence même, votre honneur dans ce pays. Nous partis, vous le sentez, votre position ici, livrées à deux pauvres prêtres séculiers, serait bien triste. Nous tenons les uns aux autres par les mêmes intérêts.
— Sainte Vierge ! oh ! certainement , mon bon Père. Mais cela n'est pas possible! Dieu n'abandonnera pas ses chers Bénédictins. D'ailleurs tout le pays sait. ce que la sainte Vierge a dit dans sa lettre : « Il faut aimer ces bons Pères ! » Vous serez soutenus; c'est moi qui vous le dis.
Dom Claude ne demandait que dételles paroles.
— Nous aurions besoin, avant peu, d'un secours, non pas heureusement en pièces sonnantes, les offrandes, les honoraires, les dons pieux, nous soutiennent pour vivre dans la pauvreté de notre sainte maison, mais d'une signature honorable pour répondre d'un prêt qu'il nous est avantageux d'obtenir afin d'assurer à l'abbaye, à l'exemple de nos autres frères les Chartreux, les Trappistes, les ressources immenses que demande l'achèvement de nos travaux.
— Mais on devi'a être bien heureux , mon trèscher Père, d'aider en cela les vénérables serviteurs de Dieu et les enfants de saint Benoît.
Et il raconta à la révérende Mère de la Sainte- Vertu comment les essais faits en petit par dom Boissier, dans son laboratoire, l'avaient amené à l'heureuse découverte de \a,HQrrofine et de la pâte d' Umbilicus.
Mère Hermance se pâma presque devant ce que le prospectus, lu à dom Claude, avait appelé pom-
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peusement le chef-d'œuvre de la chimie végétale du dix-neuvième siècle. Ce mot de « chimie végétale » avait fait une impression profonde sur la cervelle un peu molle de la sœur d'Abel Grenier.
— Pour cela, dit enfin le Révérendissime , qui avait à présenter sa supplique , croyez-vous que M. votre frère, si bon, si généreux, à qui déjà nous devons tant, consentît à nous cautionner pour cent cinquante mille irancs ?
Le chiffre parut fort à Hermance. Elle avait déjà puisé dans la bourse du frère pour la fondation du couvent de la Sainte-Vertu. Elle y avait puisé encore pour achever la somptueuse chapelle de T Apparition. Et c'était de droit, la belle Sylvie Grenier ayant fait, dans la circonstance, les fonctions de la sainte Vierge. Elle hésita.
— Peut-être! Vous pourriez essayer.
Cela fut dit avec une certaine tiédeur qui encouragea peu le vieillard.
Enfin , déterminé à pousser jusqu'au bout l'aventure, obstiné comme un moine, et ayant foi en lui-même, dom Claude exhiba le grand argument.
— Nous rendrions, en échange, à votre si bon frère, un service qui, je le sais, le comblerait de joie.
— Vraiment ! Et quel service ?
— Ma chère mère, de même que je n'ai pas eu de secret pour vous au sujet de l'affaire qui nous regarde, je n'en aurai pas davantage pour tout ce qui touche aux intérêts de l'honneur et de la distinction de votre famille.
— Quoi donc, cher père ?
— Savez- vous que ce serait bien beau, le jour où madame Grenier aurait des enfants, de pouvoir leur donner l'ancien nom de leur famille? Votre frère pourrait dès .ce moment, comme descendant d'une très-illustre maison de Florence établie chez nous, Tiu temps de l'alliance de nos rois avec la maison des Médicis, s'appeler de Grenier.
Ces noms ^magiques, Florence, Médicis, rois de France, faisaient sur l'esprit de la supérieure de la Sainte- Vertu, aussi ambitieuse que son frère, une impression que nous ne saurions rendre. Les Grenier étaient mêlés à de si grandes choses! Quel honneur !
Le cautionnement de cent cinquante mille francs parut moins difficile, dès ce moment, à mère Hermance.
Elle appela une sœur converse et lui dit tout bas quelques paroles.
• Dix minutes après monsieur et madame Grenier, mandés pour affaire grave par la supérieure, entraient au couvent.
Ils arrivaient un peu inquiets. Le visage rayonnant de la mère Hermance les rassura tout de suite.
— Mon frère, arrivez ! Il s'agit d'une grande chose.
— De quoi donc?
— Ah ! si vous saviez ce qu'on a trouvé sur notre famille dans les vieux papiers de dom Claude?
— Une trouvaille... dans des papiers... sur notre famille?.,.
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Grenier se crut un Montmorency.
— Oui, notre cher bienfaiteur.
— Et si bien, dit mère Hermance, qu'en attendant votre arrivée, le Révérendissime me donnait des détails dont je suis ravie. Ce serait sous Catherine de Médicis, en 1560, que nos ancêtres se-* raient venus de Florence en Poitou.-
— C'est bien cela, dit le vieiljard.
— A telle enseigne encore que notre écusson aurait une vache d*or sur champ d*azur. Cela doit être bien beau et le signe d'une grande noblesse !
— Certainement, dit dom Claude : un champ d'azur, une vache d'or !
— Oh ! ma sœur, dit Rose-Sylvie, serait-il possible? Abel, quelle grande chose!
— Vous comprenez, dit le vieux moine, que c'est une affaire grayQ, qu'elle demande du temps pour dresser votre arbre généalogique. Mais les faits sont là : les actes existent. Il n'y a qu'à coordonner les filiations.
Rose- Sylvie n'en revenait pas : Abel et sa steur Hermance avaient tant désiré cette particule, qui en eût fait les égaux de la famille de la Futaie ; mais Rose-Sylvie la convoitait plus ardemment qu'eux, et son amer désespoir, lorsque lui naîtrait un fils, était de voir, disait-elle, qu'il serait Grenier tout court.
Or le Révérendissime venait apporter cet heureux prolongement de nom ; on allait s'appeler de Grenier. Même le vieillard, en devisant avec mère Hermance, lui. avait dit qu'il était d'usage, quand on tenait à des familles illustres, de signer par
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exemple : A bel de Grenier , des Grenier de Florence j pour indiquer la filiation bien constatée.
C'était féerique !
. Abel Grenier, ' qu'en bonne conscience nous ne pouvons plus appeler que M. Abel de , Grenier, se croyait transporté dans un monde inconnu. Il voyait les beaux palais de Florence ; tous les souvenirs de la cour des Valois se présentaient en foule devant lui. Ses aïeux avaient probablement paru à fcette cour brillante. Il était là, en puissance, comme ies chênes des forêts dans les glands qui les produisent.
L'heureux couple, la béate, se perdaient dans les ,surprises d'une si importante découverte.
— Eh bien ! monsieur de Grenier, vous qui dteiez que vous donneriez un de vos doigts pour avoir la particule, pas n'est besoin de vous saigner à la phalange. Tous ces papiers si précieux, quand dom Boissier les aura classés, catalogués, quand votre arbre généalogique sera bien établi, — il lui faudra encore quelques recherches aux archivés de Poitiers, où nous l'enverrons passer une ou deux semaines, — tous ces papiers vous seront remis par moi en cadeau amical.
— Que ferons-nous pour vous, mon aimable père ? dit alors Rose-Sylvie transportée de recon* naissance.
— Disposez de moi, mon révérend père, dit Abel.
— Oh I très-oher père, que nous devons bien vous aimer! dit mère Hermance. Nos petits-
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neveux vous devront une brillante position dans le monde.
Restait cependant une grave question pendante.
. — Ma mère, il y avait une chose, vous savez... dit le Révérendissime, il nous faudrait...
La mère n'osait pas trop porter Tantienne.
— Vous devriez bien, ma mère...
Cette fois elle s'exécuta de bonne grâce.
— Mes chers, amis, ce n'est pas tout de dire au Révérendissime : — Que ferons-nous pour vous? Disposez de nous. — Il faut prouver une véritable reconnaissance.
Le Révérendissime etdom Boissier ont de grands projets. Il s'agit d'assurer à l'abbaye de magnifiques ressources. Mais on a besoin d'une première mise de fonds.
Abel de Grenier garda le silence.
Rose-Sylvie aperçut son hésitation.
— Eh bien ! monsieur, vous aiderez le Kévé- . rendissime, n'est-ce pas?
— Certainement, après un tel service... je ne puis pas être ingrat...
— Ce ne serait pas même de l'argent, dit mère Hermance, qui, se sentant appuyée par sa belle-
" sœur, avait maintenant plus de hardiesse. On de- ' manderait seulement que vous yous rendissiez caution.
— Qui cautionne paye, ma sœur, dit le prudent Abel, descendant des Granieri de Florence.
— Alors, monsieur, dit Rose-Sylvie, vous trouverez des fonds ! Je l'aime mieux. C'est plus digne de nous; c'est plus noble.
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— Voilà qui est bien parlé, dit le mari ; mais encore faut-il savoir la somme.
— Dom Boissier, dit timidement le révérendissime, demande seulement qu'on nous cautionne pour cent cinquante mille francs.
Grenier cette fois fit une grimace bien significative.
— Cent cinquante mille francs, cela ne se trouve point dans un pas de bœuf.
— Mon Dieu ! mon ami, dit madame de Grenier, qui depuis l'aventure avec dom Gargilesse s'était passionnée pour l'abbaye, est-ce qu'on raisonne ainsi quand on descend des Granieri de Florence? Abel, vous fournirez au Révérendissime ses cent cinquante mille francs ; c'est moi qui le veux. Il ne sera pas dit que le bonheur de l'abbaye aura manqué pour cela.
— A titre de prêt, bien entendu, dit alors Grenier', prenant ses précautions contre la générosité de sa chaste épouse.
— A titre de prêt, cher monsieur de Grenier, notre bienfaiteur.
— Nous aurons tout de suite un cachet avec notre sceau, dit Rose-Sylvie.
— Oui, madame, reprit Abel.
— Une vache d'or sur champ d'azur ! que c'est beau! dit mère Hermance.
Rose-Sylvie ajouta :
— Vous ferez mettre ces armoiries sur notre voiture. Toutes nos grandes dames de Charroux en crèveront de jalousie^
— Oui, madame.
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Abel était déjà dans Timpatience de posséder les parchemins des Granieri. Il insinua ceci à dom Claude.
Il fut convenu que dom Boissier irait, aux archives du département, consulter certaines pièces, destinées à combler quelques lacunes.
Dom Claude rentra triomphant à T abbaye.
On aurait la fabrique de Karrofine et de pâte d'Umbilicus. On payerait les entrepreneurs. Les travaux de la vaste basilique seraient terminés. Dieu venait miraculeusement au secours des enfants de saint Benoit.