LB SUPPLICIE
— Oh! du premier coup d'œîl, j'ai bien vu que Frère Simon avait été garrotté.
— Que dira le docteur? Et le secret! Mon Dieu sauveur, que faire?
— Il ne faut pas attendre une minute, ou c'est un homme perdu.
— Je vais donc envoyer chercher le médecin.
Mais, avant de lui montrer le malade, Frère infirmier, vous me l'amènerez ici. J'ai à lui faire préalablement son thème.
— Oui, Révérence.
Pendant que le Révérendissime et le Frère infirmier devisaient ensemble sur le cas grave. Frère Biaise, Tancien sacristain de Charroux, l'ami de Frère Simon, apprit, par l'un des Pères, que ce pauvre Simon se mourait à l'infirmerie. Il demanda à ce Père, qui était un des dignitaires du couvent, la permission d'aller veiller ce pauvre malade.
Quand Biaise entra, Simon était dans des douleurs atroces.
— Ah! mon ami! quel malheur d'avoir mis le pied dans ce couvent infernal !
— Que t'est-il donc arrivé, pauvre Simon? Tu auras, fait quelque chute?
— Jolie chute! regarde mes jambes. Ah!
ah! ah!
Biaise vit les contusions horribles, les traces des cordes qui avaient, en tirant, enlevé des lambeaux de chair.
— Mais c'est affreux! qui a pu te garrotter ainsi ?
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— Le Révérendissîme !
— Le Révérendissîme?
— Oui, le Révérendissime !
Biaise crut que Simon était en délire.
— Mais, du bout de ton petit doigt^ ki jetterais le Révérendissime par terre, en te défendant,
— Oh I le vieux monstre, il ne m'a pas touché ; mais il m'a fait saisin Ah! ah! £t voilà, pauvre Biaise, Tétat où ils m'ont mis.
Tout cela était un rêve pour l'innocent saciîstain, qui trouvait le pain de l'abbaye très-bon et qui, moins ivrogne que Simon, se contentait des petits restes du vin blanc des messes, chaque matin, à la sourdine, quand nul des Pères ne pouvait le voir,
— Oui, c'est cet horrible dom Qaude qui m'a fait mettre en cet état. . . Et dire que nous avons aimé ce monstre, que nous l'avons écouté, que nous l'avons suivi dans ce repaire ! Ah 1 Biaise, je te pardonne : tu avais de bonnes intentions. Mais à. lui, à ce grand vilain donî Claude, notre ancien vicaire, jamais !
Biaise abasourdi ne trouvait plus de paroles.
— Que je guérisse seulement de manière à me traîner, et il en aura de mes nouvelles l Oh ! pour UD ancien fossoyeur, nous ne sommes pas si idiot Nous connaissons nos droits ! Et nous avons un procureur impérial à Civray.
Ces horreurs^à, ça crie vengeance ! Le frère infirmier, de la porte, avait entendu la piiil{ppk{ue de frbce Simon,
Il entra, examina les jambes, le mal empirait*
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Les douleurs arrachaient des cris terribles au raa- i
lade. De plus il était dans un état d'exaltation pro- 1
voqué probablement par la fièvre. 1
— Oh ! le vieux misérable ! Je le dénoncerai à la justice ! Il ira aux galères !
— Frère Simon, monsieur Tîvrogne, mon ami, parlez autrement du Révérendissime.
— Tiens ! vous aussi, vous trouvez qu'il a bien fait, pour une malheureuse bouteille de vin, de me martyriser ?
— Frère Simon, je ne suis pas votre supérieur ; je n'ai pas de leçon à vous faire. Seulement je dois • vous dire ceci : que vous êtes un imprudent, que vous avez été, de votre aveu, coupable d'avoir manqué à nos saintes règles ; que le Révérendisfiirae a des moyens de vous faire taire , et que si vous ne vous repentez pas, si vous résistez à ses saintes remontrances, si vou^ faites des menaces et que vous paraissiez incorrigible, vous serez traité selon nos saintes règles, en insubordonné et en incorrigible, et qu'il y a là-bas pour eux un souterrain, avec une forte porte et une grosse serrure. Entendez-vous cela, frère Simon ? Vous feriez mieux de prier la très-sainte Vierge, la Mère de " Dieu, toute pure, que vous avez offensée par votre péché, de vous pardonner votre ivrognerie.
Ces paroles, surtout celles qui faisaient allusion au terrible in-pace, firent frissonner frère Biaise et réfléchir frère Simon.
— Garde ta langue^ dit à demi-voix l'ancien sacristain à Tancien fossoyeur*
â&O L£ BfOINli; '
— Il guérira ? dit-il en sortant au frère infirmier.
— Nous l'espérons, dit celui-ci.
— Mon ami, dit le frère infirmier à frère Simon quand ils furent seuls, pardonnez-moi de vous avoir parlé un peu durement. Mais, croyez-moi, c est pour votre bien. Nous sommes dans un couvent, c'est-à-dire que les choses ne se font pas ici comme ailleurs. Nous n'avons pas la justice telle qu'elle se pratique dans le monde. Nous sommes ;ci pour faire notre salut. C'est pour cela que nous avons fait des vœux. Frère Simon, croyez-moi, courbons la tête, et remettons tout à Dieu.
Le médecin va venir. Le Révérendissime va être très-embarrassé. Le digne horhme, s'il eût été aussi méchant que vous le supposez, n'eût pas fait appeler le médecin. Il vous eût laissé à l'infirmerie, sans autres secours que mes tisanes. Au bout de deux ou trois jours, la gangrène vous aurait pris aux jambes, elle eût monté, et, peu de temps çtprès, on vous eût porté au cimetière. Nous eussions répandu le bruit que vous étiez mort d'un anévrisme. Qui fût venu s'informer de la cause véritable de votre mort? qui pénètre dans cette infirmerie? Personne. Avouez donc que le Révérendissime est encore humain en appelant un médecin pour vous guérir.
Le singulier argument du frère infirmier toucha frère Simon; et comme, pour lui, guérir était l'affaire capitale, être soulagé, l'affaire urgente, la demande d'un médecin, qui en réalité pouvait gravement compromettre dom Claude vis-à-vis de
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Tautorîté, lui parut un acte de charité dont il devait tenir compte à son supérieur.
— Vous avez raison, frère infirmier.
— Prenons les hommes comme ils sont. Nous sommes pots de terre, n'allons pas nous briser contre le pot de fer.
— C'est bien sage.
— Vous pouvez dire au médecin que, descendant seul une barrique à la cave, la corde vous a saisi, s'est enroulée dans vos deux jambes, que vous êtes^ tombé, que le poids de la barrique vous a entraîné.
— Oui, frère, je dirai cela. Prévenez Sa Révérence et demandez-lui mon pardon.
Le frère infirmier courut, en toute hâte, prévenir dom Claude.
— Frère Simon vous supplie de lui pardonner, Révérence, De plus, je lui ai fait entendre raison. Il dira au médecin qu'en descendant une barrique de vin à la cave les cordes pour la retenir se sont enlacées dans ses jambes et l'ont traîné sur le sol.
Le Révérendissime était soulagé d'un grand poids. Le médecin aurait pu ne pas donner dans les raisons qu'il préparait pour obtenir son silence. Frère Simon arrangeait tout avec son officieux mensonge. La théologie du Révérendissime ne trouvait rien à y reprendre.
La visite du médecin se fit. L'infirmier raconta le malheur arrivé à frère Simon, en faisant rouler une barrique dans la cave. Simon confirma le récit. Le fait parut bizarre et inexplicable à l'homme de
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Tart. Les pieds, les poignets meurtris étaient pour lui un mystère. Mais la gravité du mal, le côté pratique de son art à exercer ne le laissèrent pas penser h autre chose qu'à un accident en dehors des accidents vulgaires* Le couvent, cette , fois, était sauvé, et n'aurait'pas maille à partir avec dame Justice, très-peu disposée, pour le quart d'heure, à trouver sage qu'au lieu des interrogatoires par devant un juge et un greffier on soit tiré à quartier sur un instrument de supplice.
UNE PROG^URE DU tfOlTEN AGE
Débarrassé de la dangereuse afiaire de la torture qui avait manqué finir par un homicide, dom Claude , dont l'exaltation avait été croissant , se trouva en face d*un cadavre.
Le mensonge, propagé habilement, que dom Gargilesse, ce saint homme qui avait reçu k visite de la sainte Vierge dans le clos des sœm's Bénédictines, était mort d'une hémorragie ayant été tout naturellement adopté dans la ville de Charroux, il n*y avait qu'une chose à faire : commander un cercueil pour le défunt au menuisier du couvent.
Cela eût été trop simple et n'allait pas aux principes du Révérendissime. Ses souvenirs du moyen âge Tobsédaient.
Un religieux 'mort ou vif, qui se rend coupable d'un crime prévu par le code crimind de la maison abbatiale, doit être jugé par la cour de justice de
Zkk LE MOINE
l'abbé. La règle est formelle. Et c'était à ce privilège de haute justice, confirmée dix fois par les bulles des papes, que dom Claude tenait comme à sa part de paradis.
S'il se fût senti assez de foi pour dire à ce cadavre : Lève-toi ! afin de pouvoir instruire mieux la cause du pauvre père, lui arracher l'aveu du crime, lui infliger la peine portée par son code, il eût eu une volupté suprême de ce miracle ; il eût béni Dieu d'être thaumaturge.
Dom Claude, moine fanatique, avait toujours été continent. Il avait pour la femme plus de répugnance que d'attraction. Aux yeux de ce moine, la femme, c'était le mal en chair et en os, visible, palpable. Celui qui se mêle à la femme se mêle à Satan.
Telle était la théologie de dom Claude,
Dans la pénaUté de son règlement, ce n'était pas seulement la prison perpétuelle avec le jeûne au pain et à l'eau qui était infligée au moine convaincu d'un péché grave d'incontinence, c'était l'horrible in-pace. Cet enterrement d'un homme vivant allait au génie extrême de ce moine. C'était pour lui l'idéal des châtiments.
Rendons cette 'justice à dom Claude, il n'en était pas arrivé au supplice du feu; l'i/i-pacc, dont les tortures pouvaient se prolonger des mois, même des années, lui aurait suffi, si dom Gargilesse eût vécu.
Rentré paisiblement dans sa cellule, le Révérendissime rendit l'ordonnance suivante :
C^E PROG^DORB DO MOYEN AGE S&5