‹ Le moineChapitre 56 sur 58 · PAX · texte numérisé non relu

PAX

^Fr. Auguste-Théodore Boissier^ abbé de Saint- Sauveur de Çharroux^ de tordre deSaint-Benùtt, à ses chers fils les religieux de cette sainte Abbaye.

« C'est le cœur rempli d'une joie surabondaiite que je vous écris pour vous apprendre les consolations qui ont inondé mon âme depuis que je suis dans la ville éternelle, pour prendre part aux grandes solennités catholiques auxquelles, quoique indigne, nous étions invité, en notre qualité d'abbé d'une abbaye exempte, élevé par là au rang des prélats de la catholicité.

« Je n'ai pas de paroles pour vous rendre la

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beauté des cérémonies qui se sont passées dans l'insigne basilique vaticane. Cela surpasse toute imagination. Vous en jugerez par un seul détail : il a fallu dix-huit mille mètres de draperies pour tapisser le monument ; et pendant la solennité il s'est brûlé pour quarante mille francs de cierges.

« Jugez un peu de l'effet que ces quarante mille francs de cierge auraient produit dans notre belle église de Charroux, si sa nef était entièrement relevée.

« Il y a des impies, comme partout, hélas ! qui ont dit que l'argent* mis à tant de draperies et de franges dorées, à tant de milliers de cierges, eût été mieux employé à soulager les pauvres dans leur détresse , à leur donner des vêtements, des couches, du pain. Mais ce sont des ennemis de la splendeur de la cour de Rome qui tiennent ce langage. Est-ce que régulièrement, chaque jour, la distribution de soupe ne se fait pas à la porte de chaque monastère? Que peut-on demander de plus à la cour de Rome ? Le pape donne de superbes indulgences, et les couvents distribuent la soupe.

« Mais je reviens aux consolations dont a été inondée l'âme de votre humble et indigne abbé.

« Quand je réfléchis à ce que j'étais, pauvre prêtre oublié dans le siècle, à ce que je suis devenu, en cinq ans à peine, je suis confondu des miséricordes du Seigneur. Mais j'attribue surtout cette exaltation rapide dans la voie des honneurs, au privilège insigne d'être moine, et moine bénédictin. Quand j'étais prêtre séculier, mon évêque me regardait à peine. Moine aujourd'hui et abbé

FROC QUE l'on QUITTE PAR HUMILITE 38S

exempt de rillustre abbaye de Charroux, j'ai été à côté de lui, mitre et crosse, son égal, non en dignité d'ordination, mais en dignité de préla* ture.

« Quand Sa'Sainteté nous a parlé, elle a toujours eu l'attention délicate, contrairem«it à l'ancien usage dans l'Église, où l'on disait : « Le clergé séculier et le clergé régulier, » d'intervertir cet ordre et de placer toujours le clergé régulier en première ligne. Sa Sainteté continue, dans ses brefs et ses encycliques, cette sage et juste innovation (1). Nous, moines, nous sommes les colonnes de l'Église : il y aurait contradiction dans les actes du pontife infaillible de nous mettre en dernière ligne, après ce pauvre clergé séculier, perdu dans la vie des presbytères.

« Mais ce qui doit être pour vous tous une consolation exubérante, c'est que ce même pontife, illustre et immortel comme vous savez, a à peine adressé la parole à notre évêque de Poitiers, venu à cette solennité, malgré son grand âge, et qu'à

(1) La terrible encyclique Quanta cura qui a fait tant de bruit parce qu'elle a été un superbe défi jeté à la civilisation moderne par la papauté temporelle armée du glaive spirituel, est adressée « au clergé régulier et séculier. »

C'est là évidemment une flatterie intentionnelle à l'adresse des moines, que les anciens papes jusqu'à ce jour, les conciles, les documents religieux officiels, plaçaient toujours au second rang dans l'ordre biérarchique.

« Tam sœculanhus quam regulûribus sacra Congregatio mandat. y> C'est la formule universellement adoptée par toutes les Congrégations romaines. Celle que je viens de citer est tirée d'un décret de la Congrégation des cardinaux interprètes du concile de Trente du 21 juin 1625,

moi, votre abbé, il a adressé les plus chaijdes félicitations dé ce que « notre sainte maison, comgae^ une cellule aromatisante, peuplée d'abeilles spirituelles, avait produit l'une des gloires du sacré collège, le savant cardinal Guillart. »

« 11 a voulu que je lui contasse en détail la belle apparition de la sainte Vierge dans le clos des sœurs bénédictines de la Sainte- Vertu. Il envoie sa bénédiction apostolique à ces saintes filles. Jl m'a parlé aussi de la miraculeuse, découverte de nos précieuses reliques. Il savait tous les détails p^r notre bon cardinal Guillart, qui pense sans cesse à vous, et reconnaît bien humblement, avec moi, que lui aussi, prêtre séculier, aumônier d'un couvent, il n'eût jamais reçu les honneurs de la pourpre, s'il n'eût pas été d'abord revêtu d'un saint froc de moine.

« Tels sont ici mes triomphes, je dois dire plutôt vos triomphes, car c'est vous qui avez été honorés dans mon humble personne. Qui eût songé, pour une si grande fête, à un pauvre prêtre du nom de Boissier, confondu dans la foule sacerdotale ? Jouissez, mes bien chers fils, jouissez de ces honneurs, de ces distinctions dont la gloire vous revient tout entière. Les moines prospèrent maintenant. On les élève au pinacle à Rome. Selon le mot si juste d'un prédicateur missionnaire, M. l'abbé Combalot, le pape a fait venir ici, à cette solennité, les évoques du monde entier pour être ses enfants de chœur. Nous, moines, nous représentions, à côté de lui, l'esprit immobile et infaillible de ce catholicisme du moyen âge, faisant

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triompher les moines par Timplacable vigueur cTun sa^nt Grégoire VII.

« Maintenant j'ai à vous annoncer une chose qui pourra être pour vous une contrariété momentanée, mais qui, avec T esprit de détachement des choses de ce monde dont vous êtes si animés^ ne fera pas & vos cœurs une douleur sans remède.

€ Après y avoir bien réfléchi, sur les tombeaux des saints apôtres Pierre et Paul, fondateurs de notre sainte Église romaine, je me suis décidé à me démeltre, comme je me démets par ces présentes, de ma charge de votre abbé.

« J'ai pensé que tant d'honneurs qui m'environnent, tant de compliments reçus de Sa Sainteté, cette préférence ostensible accordée à nous, moines, par le vicaire du Christ, à la face de Tépiscopat, qui sait? peut-être cette grandeur de la pourpre que mon ami trop •indulgent, S. Em. le cardidinal Guillart voudrait me voir partager avec lui, et qu'il travaille, j'ai pu en juger par quelques paroles, à obtenir pour moi de Sa Sainteté ; j'ai pensé que tout cela était pour ma faiblesse une trop forte tentation d'orgueil, et que, dans le monde de la sainteté, trop honoré de tous, trop exalté par Timmortel pontife, la vanité, hélas! qui se glisse si facilement dans nos âmes, pourrait bien compromettre mon salut.

• Je me suis donc déterminé à m' arracher aux grandeurs du cloître. Je redeviens ce que j'étais, pauvre prêtre obscur, oublié dans le monde. Il n'jf a plus là ni gloire ni distinction pour nous. Consoler et visiter de pauvres paroissiens, être au service

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de tous, devenir les intermédiaires entre le riche et. le pauvre, ne rien demander pour nous, voilà notre lot, à nous prêtres dans le monde. Celui qui prend là de Torgueil n'est pas exigeant. J'y serai donc à l'abri des grandes tentations.

« Telle est ma décision irrévocable. Si j'eusse douté de la grandeur, de l'influence des moines, des facilité^ que donne le saint froq pour arriver, ma , propre expérience me* convaincrait aujourd'hui. Je sui$ ^ l'apogée des distinctions et des honneurs que puisse rêver un homme dans l'Église ; et si je m'ar- . rête, c'est parce que je redoute le vertige au sommet de ces grandeurs. . : ,.

« Je ne me reconnais pas assez de vei:tu pour supporter le poids de tant de gloire. Tout a changé dans ce siècle- Autrefois on quittait le monde et son éclat pour aller se cacher dans l'humilité du cloître. Je serai l'un des premiers exemples des moines quittant les splendeurs de la vie des monastères, pour aller fmiiç humblement leur vie dans la simplicité et la pauvreté du sacerdoce séculier.

« Les révolutions ont fait ces choses. Qui se serait douté, il y 5oixante-dix ans, quand on fai-» .sait évacuer les monastères, que tout cela bientôt renaîtrait plus glorieux, plus puissant?

« La papauté, mes chers fils, a produit ce miracle* Elle a mieux compris que par le passé que les moines sont pour elle une armée déyp^^Q et active. Elle a vu que le clergé séculier serait toujoui^s bien tiède, pour soutenir, devant le&peiiplas« ses magnifiques privilèges d'infaillibilité. Toutpr^r^ séculier est malgré lui un peu gallican. L'ef ecnpi^

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