FROC QUE L*ON QUITTE PAR HUMILITÉ
de Bossùet âédiiit toujours. Mais les moinies su sou- * cieht peu de Bossuet. Ils sont intraitables, et avec ' raison, sur rinfailHbilîté papale. Pour eux, comme, pour un journaliste excentrique fort célèbre dé: notre temps, le pape c'est l'Église. Ces malheureux prêtres séculiers, gâtés par l'esprit moderne^ s'obstinent à penser que la tête n'est pas le corps. Les. moines ne font pas ces distinctions trop subtiles. Ils vont hardiment au feu, guerroyant pour le cher, ultramontanisme. Voilà pourquoi Rome, qui entend si bien ses intérêts, les attire, les caresse, les exalte. Un moine, mes fils, c'est un fragment de la papauté.
« Mais aussi, je ne vous le dissimulerai pas, il . est bien dangereux pour certaines âmes de se trouver si nécessaires dans TÉglise. Il faut être des saints pour ne pas être éblouis de se sentir les puissants appuis de cette colossale grandeur appelée un pape.
t Pour vous, mes chers fils, vous continuerez à marcher^ sans craindre aucun vain orgueil, dans cette voie si brillante. Choisissez parmi vous,! pour abbé, un homme capabla Vous avez dom, Buge* teau qui est instr'uit et qui ira bien. Il portera, majestueusement, au chœur, la mitre et la crosse. Cela donne du prestige, aux yeux dès frères convei» *et des bonnes femmes qui viennent assister aux officesJ ll:serâ sage que vous hii dbnniei vos voix.
« Il y a des embarras -d'argent; dans l'abbaye. Je pense, bien ^qùè vous ne vous eii. effrayez pas. Les chais et les mmnes tombent toujours sur leurs pieds : lès ûnseontrâe.Ies autres ont la vie dure. Je eonseille à mon successeur de se mettre aux quêtes.
C'est très-fructueux. Avec de la patience, Tescarcelle des moines se remplît encore de ville en ville, malgré quelques rebuts, comme dans les beaux siècles du moyen âge. Je ne me suis jamais expliqué pourquoi feu dom Claude, mon prédécesseur, de sainte mémoire, vrai type du moine providentiellement conservé jusqu'au delà de la moitié de ce siècle, tf avait jamais voulu y recourir. Il se défiait trop de la générosité de beaucoup de gens. Combien de belles âmes donnent une pièce d'or à un moine, lesquelles ne pensent pas à de pauvres enfants nus et mourant de faim auprès d'elles I
€ Mais je reconnais que, pour relever Timmense basilique de Chatroux, dont le chœur seul est un peu réparé, il faut des sommes plus considérables que celles que peut fournir la quête.
« J'ai laissé, dans le petit laboratoire de l'abbaye, tout ce qui regarde la fabrication de la précieuse liqueur la Karrofiné. Dom Rugeteau a quelquefois travaillé avec moi. Il trouvait la liqueur divine, bien supérieure à la Trappistine et à la Cliartreuse. J'ai laissé, en cas de besoin, par écrit, la recette pour la confectionner, ainsi que la pâte de l' Umbiliciis.
« Avec l'argent des quêtes, vous aurez bientôt la première mise de fonds pour entreprendre cette exploitation en grand. Ne croyez pas que ce soit une innovation. Autrefois nos Pères, les moines, vendaient sans trop de scrupules des agnus^ des reliques, des indulgences accordées par le pape. Vous ne ferez que suivre les bonnes traditions des beaux siècles du moyen âge. Le peuple de Dieu, en quittant TEgypte, fit bien mieux encore, il em-
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prunta tout Targent de ce monde impie et idolâire et ne le lui rendit jamais. N^ayez sur votre industrie aucun scrupule.
« L*eau même du puits miraculeux de Charroux à envoyer par toute la catholicité, en petites bouteilles cachetées du sceau de Tabbaye avec cette étiquette : Pour les maladies des petits enfants^ ne serait pas une trop mauvaise spéculation, et je ne comprends pas qu'on n'y ait pas songé d'abord, sous le saint homme dom Claude. Cette eau était renommée au temps du moyen âge, et je ne vois pas pourquoi elle n'aurait pas aujourd'hui la même vertu.
« Quant à moi, voulant me mettre à l'abri des tentations de la vaine gloire qui assaillent l'homme dans le cloître plus que partout ailleurs, quand il a l'importante fonction de révérendissime abbé, je me trouve au-dessous de cette tâche glorieuse. Il me faudrait une perfection que je n'ai pas pour diriger de saints moines dans les voies exceptionnelles auxquelles ils sont appelés. Le lourd oison n'enseigne pas le vol de l'aigle aux aiglons. Et vous, mes chers fils de Charroux, vous êtes les aiglons.
D'un autre côté, j'ai toujours eu de la répugnance pour le commerce, quelque légitime que je le reconnaisse. Il me répugnerait souverainement de voir des traites tirées sur dom Boissier et C% liquoristes et fabricants de pâte à Charroux, par les grands négociants d'eaux-de-vie de Cognac et de Marmande. Dom Rugeteau n'aura pas une répugnance aussi stupide.
Îi90 LE MOINB
« Adieu, me3 très-chers fils, adieu. Je sais que vous deviendrez florissants de plus en pjus ; que tout vous réussira. Tâchez de nfe pas trop imiter vos coû frères qui écoulent beaucoup. de ttois-six adouci avec de Teau distillée, en guise de pur Cognac. Le sucre adoucit tout cela* Mais le poison de ces alcools violents se retrouve toujours dans les intestins de ceux qui, d'après Je. prospectus, pensent qu'il n'y a pas de fraude possible sur unp sainte étiquette^
€ Ce sera \h ma dernière recommandation et vous fiei'ez bénis de Dieu,
« Je ne vous demande pas de prier poui! moi, quoique la prière soit toujours bonne d'où qu'elle vienne. Mais je vous promets, dans ma vie, dorénavant si obscure et si oubliée, de prier pour que les étonnantes prospérités de votre abbaye, ne soient pas pour vous une occasion d'orgueil. Je demanderai à Dieu que la dîme que vous allez. prélever sur la sensualité des mondains ne soit pas un principe de relâchement dans votre sainte vie. La prospérité a toujours perdu les moines; et quand cette prospérité arrivé à un mona^tèro, c'est ailleurs qu'il faut aller faire, en plus de .sécurité, son salut.
« Adieu pour la dernière fois !
« Faites mettre cette lettre dans vos archives, pour que les archéologues futurs, quand on parlera un j.our la langue universelle, s'il s'en trouve qui aient quelque teinture de la langue morte apr pelée le français, comme nous connaissons le dialecte que parlèrent Mathusalem et Nemrod, puissent
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connaître Tétat de la civilisation monacale au dixneuvième siècle, et apprendre au monde savant de répoque, dans une séance de quelque institut, qu'un Bénédictin nommé Auguste-Théodore Boissier, nom bien barbare alors pour un monde vraiment civilisé et qui traversera l'Atlantique en ballon, ébloui des prospérités monacales, redoutant les faveurs du pape immortel alors heureusement régnant, quitta les splendeurs dangereuses du cloître, pour aller chercher, dans la vie pauvre et mortifiée du clergé séculier, des moyens plus évangéliques de faire son salut.
« Je prie mon successeur, dom Rugeteau ou autre, de m' expédier, à l'adresse du sacristain de l'égliâe de Saînt-Jacques-du-Haut-Pas, rue du Fau- ;bourg-Saint- Jacques, n* 48, ma caisse dé papiers et mes livres personnels. Il recevra en échange l'anneau, la mitre et la crosse portée par dom Claude et par moi indigne, laquelle a été admirée à Rome comme un chef-d'œuvre d' orfèvrerie.
« Adieu enfin, mes bien-aimés fils, surveillezr vous I Encore une fois, ne vous perdez pas dans les splendeurs de la vie monacale. Heureux ceux d'entre vous qui, suivant mon exemple, quitteront cette vie trop séduisante pour venir se sauver dans la vie humble et pauvre que mènent les curés et les vicaires des paroisses!
« Recevez ma dernière bénédiction.
« Fr. A. -T. BoissiBR, 0. S. B. »