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Le Mois

Au 1" février 18i8, la France ei l'Europe étaient à peu près dans la même situation où les avaient laissées les traites de Vienne.

Jetons les yeux sur la carte du monde. Voyous ce que chaque grande puissance a gagné ou perdu depuis cent ans.

L'examen sera rapide : il est d'ailleurs nécessaire à rintelligcnce des événements qui vont se dérouler sous nos yeux.

Les grandes puissances européennes sont :

L'Angleterre,

La Russie,

L'Autriche,

La Prusse,

L'Espagne,

La Sartiaigne,

La France.

Puis, nous jetterons un coup-d'œil sur les puissances secondaires, satellites, qui gravitent autour des planètes principales.

Parmi ces puissances, deux oui poursuivi depuis cent ans avec une implacable persévérance :

L'une, son accroissement colonial;

L'autre, son accroissement conlinenlal.

Ces deux puissances sont l'Angleterre et la Riisiie.

Commençons par elles.

Comptons les colonies de l'une ;

Mesurons les limites de l'autre.

L'Angleterre qui, il y a cent ans, n'avait que cinq comptoirs dans l'Inde : Bombay; Bejapour, Madras, Calcutta et Chander .

nagor;

L'Angleterre, qui ne possédait dans l'A ] mérique du nord :

Que Terre-Neuve et cette bande de littoral qui s'étend comme une frange de l'Acadie aux Florides ;

Au banc de Bahama :

Que les îles Lucayes;

Aux petites Antilles :

Que Barboude.

Dans le golfe américain :

Que la Jamaïque ;

L'Angli'tei re, qui n'avait pour toute station dans l'Océan atlantique équinoxial :

Que Sainte-Hélène, de meurtrière mémoire.

L'Angleterre, aujourd'hui, comme une gigantesque araignée des mers, a accroché sa toile aux cinq parties du monde.

En Europe, elle possède :

L'Irlande, Malle, Ileliogoland.

En Asie :

La ville d'Ad^n, qui commande Id mer Rouge, comme Gibraltar la Méditerranée;

Ceyian, la grande presqu'île de l'Inde,

{' , M. Alexandre Dumas, ayant voulu faire un journal "a la portée de ions, a mis le prix de ce journal h QiAT«E riu5C$ par an. — S'adresser, franco rigoureusement, U M. Risigxier, 26, rue Neuve-Vivienne.

le Népaul, le Lahore, le Siiid, le Belouichiswii el le Caboul ;

Les îles Sincapouo, Pinang el Sumatra.

C'est-à-dire, cent viiigi-deux mille trois cent ireule-trois lieues de territoire, nourrissant cent viagi-U'ois millions d'hommes.

En Afrique ;

Baihurst, les îles de Loss, Sicrra-Leone, une portion de la côte de Guinée, Fernando-Rio, les îles de r.4sceusion et de Sainte-Hélène, la colonie du Cap, le port Natal, l'île de France, Rodrigue, les Séchclles, Socotara.

En Amérique :

Le Canada, tout le continent septentrional depuis le banc de Terre-Neuve jusqu'à l'embouchure du fleuve Makmisie, presque toutes les Antilles, la Trinité, une partie de la Guyane, les Malouincs, Balise, Ruattan et les Bermudes.

Dans rOcéanie :

La moiiié de l'Ausiralie, la terre de 'Van- Dienien, la Nouvelle-Zélande, Norfolk, Hawai et le protectorat général de la Polynésie.

Elle a tout prévu, elle est prête à tout.

Peut-être percera-t-on un jour l'isihme de Panama;

Elle a Balise, sentinelle qui attend.

Peut-èue ouvrira-t-on l'isthme de Suez;

Elle a Aden, factionnaire qui veille.

Le passage de la Méditerranée à la mer des Indes sera à elle.

Ce sera à elle le passage du golfe du Mexique au grand océan Boréal.

Elle aura, dans une arn>oire de l'Amirauté, la clef de l'Inde et la clef de l'Océanie, comme elle a déjà celle de la Méditei^ ranée.

Ce n'est pas tout.

Par son titre de proleclrice des îles Ioniennes, elle jette l'ancre à la sortie de l'Adriatique el à l'entrée de la mer Egée. Elle pose un pied sur la terre des anciens Epirotesetdes modernes Albanais. Quand l'Irlande lui refusera ses paysans, l'Ecosse ses montagnards ; quand les marchés d'hommes que liennenl les princes allemands se fermeront pour elle, elle recrutera parmi ces peuplades guerrières. Elle aura une escadre à Corfou, qui, en quelques jours, pourra arriver aux Dardanelles. Elle aura une armée à Céphalonie, qui sera en une semaine aux sommets de l'Hémiis, De là, elle balancera en Grèce

l'influence de la Russie, et il lui suffira de quelques bateaux armés pour détruire le commerce de tout le liitorai autrichien.

Voilà pour l'.^ngleterre.

Passons à la Russie.

La Russie, il y a cent ans, s'étendait de Kiew à l'île Saint-Laurent, des grands monts Altaï au golfe de Tenise'i; el peutêtre avait-on le droit de croire que c'était pour lui marquer une limite, que Behring avait découvert le détroit auquel, en mourant, il légua son nom.

La Russie ne s'est point arrêtée là.

Elle a rompu celte vieille limite de Kievr.

Le serpent Scandinave, qui enveloppe de ses replis les deux tiers du globe, a déroulé ses anneaux. D'une des mâchoires de sa gueule entr'ouverte pour dévorer la Prusse, il louche, à l'occident, la Vistule, et de l'auire le golfe de Bothnie ; à l'orient, il a franchi, en s'allongeani, le détroit de Behring, et ne s'est arrêté qu'en rencontrant l'Angleterre au pied du monlSaint-Élie et des monts Buchiand. Comme une arête qui se serait dressée sur son dos, il porte aujourd'hui toute celle plage dentelée, qui, dernière limite du monde, se découpe sur l'océan Glacial , depuis le fleuve Piasina jusqu'aux îles des Ours, et depuis le lac Piasinskoé jusqu'au cap Sacré.

Ainsi, depuis cenl ans, la Russie a gagné :

Sur la Suède :

La Finlande, Abo, Wiburg, l'Esihonie, la Livouie, Riga, Revel ei une partie de la Laponie.

Sur l'Allemagne :

La Courlande et la Samogitie.

Sur la Pologne :

La Liihuanie, la Volhinie, une partie de la Gallicie, Mohilew, Vitepsk, Polotbk, Minsk, Byalistock, Kaminietz, Tarnopol, Wilna, Grodninsk, Varsovie.

Sur la Turquie :

Une parlie de la petite Tariarie, la Crimée, la Bessarabie, le littoral de la mer Noire, le protectorat de la Servie, de la Moldavie, de la Valachie.

Sur la Perse :

La Géorgie, Tlfflis, Erivan, une partie de la Circassie.

Sur l'Amérique :

Les îles Aleutiennes, et la partie nordouest du continent septentrional de l'archipel Saint-Lazare.

Sa plus grande longueur est de trois

mille huit cents lieues, sa plus gi-ande largeur fie quuorze cents.

Elle compte soixanle-Sx millions d'habitants.

De l'antre côté de la mer Noire, elle regarde !a Tuiquie qu'elle s'apprête à envahir, aussi lôi que la France ei l'Angleterre, ou menu- l'une on l'autre de ces deux puissances lui en donnera la permission.

Puis, si un jour elle s'adjoint la Suède, elle fermera le détroit dn Sund à l'occident, le détroit des Dardanelles à l'orient, et nul ne pénétrera plus, qji'à son plaisir, dans la mer Noire et dans la Baltique, ces deux miroirs qui réfléchisseni déjà, l'un Pétersbourg, l'antre Odessa.

Maintenant examinons l'Autriche.

L'Autrich", il y a cent ans, vient presque d'échapper à Marie-Thérèse ; aussi, à la paix de 1768, se liâie-t-ellé d'assurer l'héritage impérial à sa fan)ille, en cédant :

La Silésie iiu roi de Prusse ;

Une partie du Milanais au duc de Savoie ;

Les duchés de Parme, de Plaisance et de Gnastalla à don Philippe, troisième fils de Philippe V.

Ce q.ii la réduit à la Gallicie et la Ladomerie au nord ;

A rAiiiiiclif proprement dite, à la Carinihie, à la Carniole, aux Etats de Venise et au Tyrol,à l'ouest;

A l'Esclavonie et à la Croatie au sud;

A la Transylvanie à l'est;

El au centre à la Hongrie.

C'est en cet état que l'Autriche atteint le traité de Campo-Forniio, traité qui la restreint encore, en donnant :

A la France :

La Belgique, Manhoim, Philipsbourg, Corfou, Zante, Céphalonie, Sainte-Maure, Cerigo et l'Albuuie.

A la républiipie Cisalpine :

La Lombardie anirichienne, les Etats de terre ferme de Venise.

Au duc de Modène :

Le Brisgaw.

Mais, au congrès de Vienne, l'Autriche reprend sa revanche, et on lui paye d'un seul coup, avec toutes ses défaites, la violation de la capitulation de Dresde.

On lui rend tout ce qu'elle a perdu au traité de Campo-Formio, moins les Pays- Bas.

Elle ressaisit tous les territoires auxquels elle a renoncé par les traités de Lunéville,

do Presbourget de Vienne; elle réunit de nouveau tous les Etals vénitiens sur les deux rives de rAiliiatique;,elle reii-onve Raguse, les vallées de la Valteline, de Bormio et deChiavenna ; le royaume d'Italie, et cette partie des Eiats du saint-père, située sur la rive gauche du Pô.

Ainsi lefaite, l'Autriche se trouve au grand complet, et n'aura à regretter que Parme, qui doit revenir au duc de Lucqites à la mort de Marie-Louise.

Sa popuiaiion est de trente-trois millions cinq cent mille individus, et sou territoire de douze mille deux cent soixante et une lieues e;irrées.

Etudions la Pi'usse à son tour: elle aussi, comme la Kussie, agrandi à vue d'œil ; elle aussi couve une immense auibiiion ; elle aussi est destinée à apporter dans la balance une épée plus militaire que guerrière, l'épée du grand Frédéric.

La Prusse est un royaume de fondation toute moderne. Au moment où FrédéricI", reconnu par l'empereur, se couronne roi, elle renferme seulement le margraviat héréditaire de Nuremberg, le margraviat de Brandebourg, cette portion des Marches que les chevaliers Teuloniqnes avaient arrachée à la Pologne, Clèves, Juliers, la Poméranie, les duchés et principautés de Magdebourg , Halberstadt , Mimlen et Cainin.

C'est celle réunion de provinces, s'appelant Electoral de Brandebourg , qui l'orme le royaume de Frédéric l'^eu 1701.

Voyons ce qu'il deviendra sous son jMilitfils, Frédéric II, qu'on appellera le grand •Frédéric.

Huit ans après que Frédéric II est monté sur le trône, c'est-à-dire à cent ans de nous, la Prusse comprend :

La Prusse orientale,

La Prusse occidentale,

La Poiiiéranie,

La n»arche de Brandebourg,

Le cercle de la Hauic-Saxé,

La Silésie.

Elle coïupie alors treize millions d'iiabitants , léparlis sur douze mille lieues carrées .

En 1792 , au moment où elle nous attaque, elle est bornée au nord par la Baltique, le Mecklembourg et le Hanovre; à l'ouest, par la Basse-Saxe et la Franconie; au sud par la Boliême, et à l'est par la Pologne.

En 1807, elle manque de disparaître de ,a surface du monde : elle a oublié que deux ans auparavant, par le traité de Presbourg, elle a reçu de la France l'Eleclorai de Hanovre, tlle vient de signer contre Napoléon une alliance offensive avec la Russie, l'Angleicrre et la Suède.

Le 1" octobre, Kapoléon passe le Rhin, le 14 du même mois il livre la bataille d'Iéna, le 26 il prend, à Posidam, l'épée du grand Frédéric et son cordon de l'Aigle uoir : le 27 il entre à Berlin.

A la suite de cette campagne de 27 jours, le traité de Tilsitt sera signé entre la Fiance et la Prusse, qui devra sa conservation à l'intervention de l'empereur Alexandre.

La France rendra donc à la Prusse une portion du duché de Magdebourg , la marche de Priegniiz, la marche de Brandebourg, le duché de Pomérauie, la basse et la nouvelle Silésie, et le comté de Glalz ; mais l'élecieur de Saxe, dont IVapoléon vient de faire un roi, recevra, sous le liire de grand-duché de Varsovie, les anciennes provinces prussiennes prises à la Pologne. La Prusse reconnaîtra : Les rois de Kaples et de Hollande; Et de plus.

Ou formel a, pour le prince Jérôme Napoléon, le royaume de Westphalie avec des provinces cédées par la Prusse à la gauche de l'Elbe; en outre, la ville de Danizick, avec un rayon de deux lieues, sera r lablie dans son indépendance.

Aussi en 1815 la Prusse reprend-elle largement sa revanche.

Il lui manque onze millions d'âmes pour se mettre au niveau des grandes puissauces. Elle les trouve sur les deux rives du Rhin, et sur cette portion de la Saxe que l'on nomme les deux Lusaccs. La Pologne seule lui rendra 810,000 habitants; elle prend de la Westphalie et de la Franconie tout ce qui n'est pas à la convenance de l'Autriche, et qui peut être enlevé sans exciier de dangereuses réclamations, aux petits souverains et aux seigneurs féodaux de l'ancien empire germanique.

Ses bornes arrêtées aujourd'hui sont donc :

Au nord, la Baltique; A l'ouest, les Pays-Bas et la France ; Au sud, la Saxe et l'.iutriche ; A l'est, la Pologne.

Sa surface est de quinze mille lieues

carrées, sa population de quinze millions d'habitants.

L'Espagne, sans être d'une sérieuse importance dans la politique moderne, mérite cependant d'être compiée au nombre des grandes puissances européennes, plutôt par ce qu'elle a été que par ce qu'elle est. L'Espagne, qui sous Pelasge était réduite aux Asturies, qui sous Ferdinand chassait les Maures, qui au commencement du X'VI» siècle, par les découvertes successives de l'Amérique, du Pérou, du Mexique et de la route de l'Inde, possédait un royaume sur lequel ne se couchait pas le soleil ; l'Espagne qui , à partir de l'acceptation du tesiament de Charles II, penche à son déclin ; l'Espagne qui a successivement perdu son influe;ice dans l'Inde et sa puissance en Amérique; l'Espagne qui refuse de signer au congrès de Vienne, parce que les actes renferment des stipulations contraires aux préieniions qu'elle a sur les duchés de Parme, de Plaisance et de Guasialla ; l'Espagne qui présente toujours sur le continent européen une superficie de deux cent soixantequinze lieues du nord au sud, et de cent cinquante lieues de l'est à l'ouest, mais qui ne compte que treize millions d'habitants sur cette surface, égale à celle de la France; l'Espagne se déchire en changements de n)inisières, en révoltes partielles, en guerres civiles, en élévations subites, en exils inaitendus.

Elle n'aura probablement aucune influence sur les événements à venir.

Mais il n'en sera pas de même de la Sardaigne, avec ses forteresses sur les Alpes, sa Savoie qui descend jusqu'en France, son Piémont qui s'avance eu Italie, son île héréditaire qui semble attaquer la Corse à l'abordage.

Sa royauté, comme celle de la Prusse, est de création moderne; elle remonte à 1720. C'est Victor-Aniédée qui échange sa couronne de duc de Savoie contre celle de roi de Sardaigne. Sa politique est de marier ses filles tantôt à l'Autriche, lauiôt à la Fiance, et d'augmenter son territoire des concessions que lui font tour à tour ces deux puissances. A la révolution française, Victor-Amédée III prend paiii contre la République qui lui enlève la Savoie et le comté de Nice, et occupe le Piémont en 1802. Tous les états de Charles-Emmanuel IV, à l'exception de la Surdaigric qui

lui donne un asile, sont réunis;» la France, et fornienlcinq dëpnrlemenis. Le royaume conliuenlal (JcS'ictor-Amëdpe n'existe plus.

Eu ISlû, le irailé de Paris le reconstitue : il se retrouve tel qu'il était en 1792, à l'exception d'une partie de la Savoie que la France conserve. Mais en 1815, elle reprend ses anciennes limites et acquiert, en oulre,leieiritoirede l'ancienne république de Gènes et la suzeraineté de la principauté de Monaco.

Sa révoluiiou de 1820, comprimée par l'Autriche, a amené l'abdication deVicior- Etumanuel, au profit de Charles-Félix, qui meurt en 1831 et laisse la couronne au prince de Carignan qui prend le tiire de Cliarlcs-.\!l>ert.

Ses cials de terre ferme cl l'île de Snrdaigne réunis, présentent seulement une population de quatre millions cent cinquante-sept mille liabiianis. Mais ne nous arrêtons pas au chiffre des houimes, ne nous arrêtons pas à la supei ficie du terrain. Le l'oi Charies-.\lberi règne au pays des avalanches; un jour il roulera sur l'Italie et Dieu sait où il s'arrêtera.

D'ailleurs, un grand événement vient d'arriver en Italie. Grégoire XVI est mort et le sacré-coliégc a nommé à sa place un ancien lieulenaut que nous avons pu connaîire tous, en 181i, à la caserne du quai d'Orsny, qui,en 1815, a été incorporé dans l'armée aulrichienne, comme officier de Jiussards, qu'un chagrin d'amour a fait prêire, qui est devenu cardinal, et que le conclave a nommé pape, croyant purement et simplement élire un honnête homme.

Or l'honnôie homme s'est trouvé par bonheur être en même temps un grand homme, ce qu'ignorait certainement l'.Vutriche qui ne l'eût point laissé nommer, et dans le lieutenant Masla'i, l'Italie a trouvé l'éloffe d'un nouveau Giégoire VII, qui s'appellera Pie IX.

• Son premier acte est un acte d'amnistie complète.

Son premier décret introduit les la'iques à la place du clergé dans toutes les fonctions publiques.

Il donne les palais des moines oisifs au\ administraiion-., aux écoles, aux soldats.

Il prend ses uiinistras dans les prisous, ses conseillers dans le peuple.

Aussi chaque jour crie-t-on sous ses fenêlres :

• Saini-Père, prenez garde auchocohit. »

Ou sait que c'est dans leui chocolat qu'on empoisonne d'ordinaire les papes trop libéraux.

Achevons le tableau européen que nous venons de tracer, par un coup-d'œil sur la France. Puis, nous dirons quelques mots des peiiis princes d'Allemagne et d'Italie.

La France, il y a cent ans, avait la suprématie continentale et coloniale, elle possédait toute une ligne de forteresses bâties par Vauban, qui sont les clefs des Pays-Bas et qui s'étendent de Duiikerque à Philipsbourg ; depuis trois ans elle avait repris Minorque, ses armées occupaient la Corse et elle venait d"ac(iuérir par le irailé de 1748, une influence protectrice sur Gênes, Modène, Parme, Plaisance elGuastalla.

Comme puissance coloniale, elle tient presque toutes les Antilles. Les colonies il'Acadie, du Canada et de la Louisiane prennent de jour en jour plus d'étendue. Elle a Québec, I\Iontréal, Mobile ei la Nouvelle-Orléans, ce qui ne l'empêche pas de fonder chaque jour de nouvelles villes. Les forts de Fonienac, de Saint-Charles, de Saiul-Pierre et de Maurepas s'élèvent sur les lacs du Canada. Le fort La-Rcine domine la rivière des Assiniboines ; elle lient sur le lac Onipeg les forts Dauphin et Bourbon ; en Afrique le Sénégal et Gorée lui appartiennent , elle colonise Madagascar et elle a pour relais de l'Inde, où elle domine, l'Ile-de-France, de BuurDon, de Sainle-.Marie et de Rodrigue.

Aujourd'hui, (ont au contraire des deux autres puissances qui se sont agrandies dans une proporiion eirrayanie, elle se trouve réduite, comme l'Iispagne.ù sa plus simple expression.

En Amérique, elle a perdu par le traité de 1763:

L'Acadie. le Canada, le cap Breton, les rives du Saiut-Laurenî, la Louisiane, — quinze cents lieues de terrain, effacées d'un seul Irait de plume.

A différentes époques, la plupart des Antilles, la Dominique, Saint-Vinceni, lu Grenade, Sainte-Lucie, Tabago, Saint- Euslache, Saint-Domingue.

Eu Afrique :

Madagascar, l'Ile-de-France, Fîie Rodrigue.'

En Asie :

Toutes ses colonies de l'Inde, sauf quelques points insigaifiauts.

En Europe sur le continent:

Toute sa ligne de forteresses du nord.

Dans !a Méditerranée :

Minorque et son influence sur l'Italie septentrionale.

Il est vrai que la Corse a été réunie à elle en 17G8, Avignon et Mulhouse en 1790.

Il est vrai qu'en 1830 elle a conquis Alger.

Il est vrai qu'elle a fait en trois jours une révolution qui a chassé une dynastie de près de trpis siècles.

Il est vrai qu'elle est la partie pensante de l'Europe, la tête ; mieux que la tête encore, le cerveau du monde.

11 est vrai qu'elle est comme la vapeur; plus on la comprime, plus elle est prête d'éclater.

En face de la Russie et de l'Angleterre, la France n'est qu'un atome.

Stroniboli aussi n'est qu'un point; mais il renferme un volcan.

On l'appelle le phare de la Méditerranée.

La France, comme Stromboli, est tour à tour phare et volcan.

Voilà donc où en est l'Europe à la suite du congrès deVienne, sauf quelques changements arrivés dans de petits états.

Le royaume de Grèce s'est crée, sous le protectorat de la France, de l'Angleterre et de la Russie.

Le royaume do Belgique est sorti de la révolution de 1830, sous l'influence de l'Angleterre.

Le roi de Bavière a donné une constitution à son peuple, le 28 mai 1818 ;

Le roi de Wurtemberg, le 25 septembre 1819;

Le roi de Portugal, le 29 avril 1826 ;

Le roi de Saxe, le h septembre 1831,

Et le roi de Hanovre, le 20 septembre 1833;

Enfin, le roi de Prusse a suivi leur exemple, dans le courant de l'année 1847.

Quant à tous ces petits princes de la confédération germanique, chacun a fait plus ou moins de concessions à son peuple; car tous sentent qu'un malaise universel résulte de la hàie qu'a mise le congrès de Vienne à remanier l'Europe; et qu'un jour viendra où toute cette Aliemaî^ne, qui n'est que faufilée, ou rompra son lien tout à fait, ou le resserrera de manière à ce qu'on ne voie pas même les coutures.

Maioieuani, les princes régnants au 1' février 1848, sont :

En Angleterre, la reine Victoria; elle est née le 24 mai 1819. Montée sur le trône le 20 juin 1 837, elle a épousé le prince Albert, le 10 février 1840.

C'est le modèle des reines constitutionnelles ; elle ne s'occupe qu'à donner des héritiers et des héritières à la couronne; elle a cinq enfants, et est prête d'accoucher.

Ceux qui régnent en son nom sont, tantôt sir Robert Peel, et tantôt sir John Russell.

Elle nous boude, ou plutôt son cabinet nous boude, depuis les mariages espagnols.

En Russie,

Nicolas Paulowich ; il est né le 6 juillet 1796. Il est monté sur le trône le 1" décembre 1825; il avait épousé le 15 juillet 1817, la fille de Frédéric-Guillaume III, roi de Prusse.

C'est le représentant de l'absolutisme en Europe; il a les qualités et les défauts des princes absolus. Il aime l'art, protège les artistes; mais craint la naissance de toute libellé.

C'est le czar Pierre au rebours.

Il hait, non pas la France, mais la dynastie qui règne en France depuis 1830.

Nos relations avec lui sont froides, quelquefois hostiles.

C'est le plus beau et le plus brave soldat de son royaume. Il désire une guerre européenne, et s'exerce, en attendant, en Circassie et en Pologne.

En Autriche,

Ferdinand I"; il est né le 19 avril 1793. Il est monté sur le iiône le 2 mars 1835; s'est fait successivement couronner roi de Bohême, le 7 septembre 1836; de Lombardie et de Venise, le 6 septembre 1838. Il portait déjà la couronne de Hongrie, depuis le 28 septembre 1830.

Il a épousé, le 27 février 1831, la fdie du feu roi de Sardaigne, Victor-Emmanuel.

Ce n'est pas lui qui règne. Impuissant et presque imbécile, il garde la quadruple couronne, mais laisse le sceptre à son oncle, l'archiduc Louis, et à l'archiduchesse Sophie, femme de son frère, l'archiduc François-Charles.

L'archiduchesse Sophie a une grande influence à la cour. Le duc de Reichsiadt l'a aimée au point que, comme Raph;ié!, il est mort de cet amour. Le duc d'Orléans a trouvé en elle, au contraire, une antagoniste acharnée. Elle s'est opposée à sou mariage.

L'archiduc Régnier est vice-roi d'Ilalie. C'est un bon homme, complètement nul, disposé à faire le bien de tout le monde, après avoir fait toutefois celui de la maison d'Autriche.

De temps en temps, le peuple autrichien se réveille pour demander une constitution à son empereur. Ferdinand la lui promei, et le peuple se rendort.

Ses deux inquiétudes sérieuses sont la Hongrie qui veut toujours être un royaume à part; et Venise et Milan qui se souviennent un peu trop qu'elles ont été républiques.

Quand nous disons : à lui, nous nous trompons; il ne s'inquiète de rien. Jhiis de temps en temps, M. de Metlernich s'inquiète à sa place.

Seulement il espère, comme Louis XV, que la chose durera bien autant que lui.

M. de Metlernich a soixante-quinze uns, et ne peut vivre bien longtemps.

En Pi usse :

Frédéric-Guillaume IV. Il est né le 15 octobre 1795. Il est monté sur le trône le 7.juinl8i0. Il avait épousé, le 29 novembre 182.3, la fille du feu roi de Davière, Maximilien-Joseph.

Il a hérité de son père un certain amour des arts, qui s'est traduit par une décora • tion spéciale qu'il a créée eiqui < st consa(.-rée au mérite civil. Il a hérité de son grandoncle, Frédéric II, une grande ambition qui a pour résultat la proposition de lois unitaires pour l'Allemagne. Il a les yeux sur la couronne d'Autriche, et rêve pour lui une monarchie germanique qui s'étendrait du Rhin au Danube, et du Tyrol italien à la Russie.

En Espagne :

Marie-Isabelle II. Elle est née le 10 octobre 1830. Elle est momée sur le trône le 29 septembre 1833, sous la régence de sa mère, Marie-Christine. Elle a épousé, le V octobre l^^G, son cou in, don François d'Assise.

Elle est fille de Ferdinand Vfl, et ci>iie filiation directe a longtemps nui à sa santé. Jusqu'à son mariage, on l'a géuéralcnieiii appelée l'innocente Isabelle. Depuis son mariage, on a exagéré les épithetes contraires.

C'est une joyeuse femme, qui f:iit ses coups d'état en liant, et ((ni, nous le pensons, n'a rien à craimlre poin- ellc-mèine, c'est-à-dire pour sa vie ou pour sa liberté,

au miliea des événements qui ne peuvent ninnquer de bouleverser incessamment l'Espagne.

Elle n'a point d'enfant. Sa sœur, l'infante iVlarie-Louise-Ferdinande, femme de M. le duc de Monipensier, est son héritière naturelle.

En Sardaigne :

(Charles-Albert- Amédée. Il est né le 11 octobre 1798 II est monté sur le trône le 27 avril 1831. Porté sur les épaules de deux grenadiers, revêtu du même uniforme qu'eux, il est monté l'un des premiers à l'assaut du Trocadero, et l'on assure qu'il consen'e religieusement dans sa chambre à coucher les épauleltes de laine qu'il portait comme soldat au 3" régiment de la garde royale de France, sur les con- (tôles duquel il était resté inscrit jusqu'au 11 août 1830.

Tons les jours, son camarade de lit répondait pour lui à l'appel, et touchait le pain êl la solde du gienadier Carignan.

Sa santé est déplorable ; une maladie de foie qui le mine l'a rendu sombre et soucieux. Religieux jusqu'à l'exagération, on a pu craindre de lui qu'il ne vît d'un mauvais œil les tendances de l'Italie vers l'éniaiicipation politique. Mais, conséquent avrc lui-même, il a reconnu le pape comme chef de l'Eglise, et du moment où le nouvel Urbain a dit : « Dieu le veut », il a accueilli avec sympathie les décrets poniiûcaux qui poussent l'Italie vers la liberté. D'ailleurs, son ambition a tout à gagnera la chute de la puissance autrichienne dans le royaume li-mbardo-vénitien. Du haut des Alpes, il regarde depuis longtemps avec convoitise ces belles plaines qui séiendent de Milan a Venise. C'est un héritage qui ne peut manquer de lui revenir un jour. Il est à l'I- • a'ie ce que Frédéric-Guillaume est à la Prusse; le rêve des deux monarques est le niênie. L'un veut l'unité de l'Allemagne, l'autre celle de l'Italie, à la condition cependant que l'un prendra le litre de roi d'Ilalit", et l'autre celui d'empereur d'Allenia;;ne.

Auhsi, assiste t-il l'arme au bras ù tout ce qui se passe : son armée, l'une des mieux. ilisciplinées qui existent, est sur lu pied de guerre, et prête à marcher où le vent de Son iiiiérêi le poussera. Il sourit à Charles- Louis, devenant prince-dc; Parme à la mort de .Marie-Louise, car il cojiuail la luiblessc; il sourit à Charles V, duc de Modèue, de

Reggio et de Mirandola-, car il connaîl l'en- | lèiemeiii; il sourit surtout à Charles-Ferdinand des Deux-Siciles et de Jéntsalem, car ilconnaîirincplieellabrulaliU'. Chaque faute que fait l'un ou l'autre de ces souverains est faite à son profit. Il les appelle, il les désire; plus ils feroirt de fautes, plus il aura de chances. Duc de Mddène, faites étrangler Menotti ; roi de Naples, faites fusiller les frères Bandiera; plus vous élevez de gibets, plus vous élevez d'échafauds, plus vous ferez la chance favorable, plus vous ferez la partie sûre au roi Charles- Albert.

Enfin, en France, Louis-Philippe règne.

Il est né le 6 octobre 1773. Il est monté sur le trône le 9 aoîit 1830. Il a épousé le 25 novembre 1809, Marie- Amélie, fille du roi des Deux Siciles.

Il a eu cinq fds et trois filles; mais la

mort est entrée deux fois dans sa maison.

La première fois, elle a touché du doigt

la princesse Marie, cette royale artiste qui

a fait Jcanne-d'Arc et l'Ange en prière.

La seconde fois, le duc d'Orléans, qui s'est tué, le 13 juillet 1842, sur ce même chemin de la Révolte que Louis XV a fait percer, à la suiie du Pacte de famine, pour ne pas traverser Paris.

Les quatre fils qui restent sont :

M. le duc de Nemours, futur régent de France, dont l'impopularité est devenue proverbiale.

M. le prince de Joinville, vice-amiral, que la marine adore pour ses relaiions à la fois sérieuses et affables : il faisait de l'opposiiion, et a été envoyé en exil ù Alger.

M. le ducd'Aumale, à qui l'on repioche un défaut qui, chez son père, est presque un crime, l'avarice. Il est bon général, brave, juste et aimé de l'armée; peut-êire affecte-il un peu dans les salons la tenue et les habitudes militaires. Le duc d'Orléans disait de lui que c'était la forte tête de la famille. Il a été nommé gouverneurgénéral de l'Algérie et habile son gouvernement.

M. le duc de Monipensier qui, n'ayant aucun avenir politique, paraît disposé à se créer parmi les artistes et les gens de lettres, une populariié qui n'aura rien de dangereux pour son père, ni pour son frère. Dans la conversation intime il fait de l'opposition, mais comme nii jeune homme de vingt-trois ans peut en Hiire conire un vieillard de soixante-seize. Plusieurs fois,

celui qui écrit ces lignes lui a entendu dire qu'il ne lisait que deux journaux, parceque ces deux journaux paraissaient lui représenter, l'un un principe politique, l'autre une idée sociale : le National ei la Démocratie pacifique.

Des deux autres princesses, l'une a épousé le roi des Belges, l'autre le prince de Saxe-Cobourg-Gotha.

Le roi, malgré ses soixante-seize ans, malgré la mort de sa sœur, madame Adélaïde, son conseil intime; malgré la succession de six ou huit ministères, représentés par MM. Laflîtte, Casimir Périer, Souk, Thiers, Mole, de Broglie et Guizot, s'est toujours vanté d'être et a toujours été la pensée immuable. Placé en 1830 entre deux alternatives, pouvant être l'allié des souverains, ou le représentant des peuples, il est tombé dans la faute commise par ses prédécesseurs, et a opté pour les souverains. Les journées des 5 et 6juiu, du 10 avril 183i, des 12 et 13 mai 1839 ne l'ont point éclairé; c'estvainemenl que Fieschi,Alibaud, Meunier, Darmès, Lecomle et Henry ont tiré sur lui ; il a vu dans toutes ces tentatives échouées, non pas un avertissement de la Providence, mais une protection de Dieu ; et il en est arrivé, dans son aveuglement, ù lutter, non pi Hscontre des partis isolés, mais contre la majorité de la France. Appuyé sur les deux hommes de sa confiance, Guizot et Duchâtel, il lutte conire la réforme, raille les démonstrations des provinces, et a déclaré qu'il s'opposerait, fût-ce par la force, au banquet réformiste, qui doit avoir lieu aux Champs-Elysées, le 22 février 18i8.

Aussi, l'inquiétude coinmence-t-elle ù agiter tous les esprits, en voyant, à la fois, l'attitude du roi et celle de l'opposition, conduite par Odilon Barrot.

Celte inquiélude gagne le ministère, qui prend, h la fois, ses mesures offensives et défensives. *

La classe «loyenne, cette classe que M. Guizot croyait s'êire aiiachée, sinon par sympathie, du moins par iniérét, la classe moyenne s'est réunie, dans cinquante villes imporianies, et a protesté hautement contre la marche du gouvernement ; la grande majorité de la France croit une réforme nécessaire.

Ce qui n'empêi;he pas Louis-Philippe de prononcer, dans le discours du trône, celte phrase blessante pour la minorité de

la Chambre et pour la majoriié de la Fi AD ce.

« Au milieu de l'agitation, que fomentent

• des passions ennemies ou aveugles, une

• conviction m'anime et me soutient : c'est

• que nous possédons dans la monarchie «consiiiuiioiinellc, dans l'union des grands

• pouvoirs de TEtat, le moyen assuré de

• surmonter tous les obstacles et de saiis-

• faire à tous les intérêts moraux et maié- « riels de notre chère patrie. •

C'est donc au milieu de <:es préoccupalions politiques, qui deviennent de jour en jour plus sérieuses, que nous arrivons au 15 février 1848.

Dès le 15, une communication a été faite au Co?i*liliitionnef, au Courrier français, au Siècle et au National.

Le lu elle a paru. La voici :

• Une réunion de plus de cent députés, appartenant aux diverses fractions de l'opposition, a eu lieu ce matin pour décider en commun quelle ligne de conduite il convient de suivre après le vole du dernier paragraphe de l'adresse.

• La réunion s'est d'abord occupée de la situation politique que lui fait ce paragraphe. Elle a reconnu que l'adresse, telle qu'elle a été votée, constitue, delà pa-nde la majorité, une violation flagrante, audacieuse, des droits de la minorité, et que le ministère, en entraînant son parti dans un acte aussi exorbitant, a tout à la fuis méconnu un des principes les plus sacrés de la constitution, violé, dans la personne de leurs représentants, un des droits les plus essentiels des citoyens, et, par une mesure de salut ministériel, jeté dans le pays de funestes ferments de division et de désordre. Dans de telles circonstances, il lui a paru que ses devoirs devenaient pins graves, plus impérieux, et qu'an milieu des événements qui agitent l'Lurope et préoccupent la France, il ne lui était pas permis d'abandoimer un seul instant la garde et la défense des intérêts nationaux. L'opposition restera à son poste pour surveiller et combattre incessamment la politique conire-révolutionnaire dont les témérités inquiètent aujourd'hui le pays tout entier. «

« Quant au droit de réunion des citoyens, droit que le ministère prétend snboi'donner à son bon plaisir et confisquer à son profit, l'assemblée, unanimement convaincue que ce droit, inhérent à toute consti-

tution libre, est d'ailleurs formellement établi par nos lois, a résolu d'en poursuivre le maintien et la consécration par tous les moyens légaux et constitutionnels. En coiiséqnence, une commission a été nommée pour s'entendre avec le comité des électeurs de Paris, et pour régler, de concert, le concours des députés au banquet qui se prépare, à titre de protestation, contre les prétentions de l'arbitraire. Cette décision ià été prise, sans préjudice des appels que, sous d'autres formes, les députés de l'opposition se réservent d'adresser au corps électoral et à l'opinion publique.

• La réunion a pensé que le cabinet, en dénaturant le véritable caractère du discours de la couronne et de l'adresse, pour en faire nn acte attentatoire au droit du député, mettait l'opposition dans la nécessité d'exprimer, en toute occasion, sa réprobation contre un tel excès de pouvoir. Elle a donc résolu, à l'unanimité, qu'aucun de ^es membres, même ceux que le sort désignerait pour l'aire partie de la grande dépiitation, ne participerait à la présentation de l'adresse. •

A la suite de cette réunion, il a été décidé en principe qu'un banquet aurait lieu, et que les membres de l'opposition y assisteraient.

Celle de'cision a êlc prise à rmianimile.

La commission du banquet, composée di s députés de Paris, de trois membres de chaque fraction de la gauche, des délégués du comité central et de quelques rédacteurs en chef, est convoquée, pour demain, pour préparer les moyens de cette manifestation solennelle en faveur du droit de réunion et de la réfoi'me.

• Le même jour, M. F.inile de Girardiu, dc'puté de la Creuse, qui avait cru devoir sortir l'année dernière des rangs de la niajorilé pour entrer dans ceux de la minorité, adresse à la Chambre sa démission, ainsi conçue :

« 14 fcTrier 1818.

« I\L le président,

• Entre la majorité intolérante et la mi-

• norité inconséquente, il n'y a pas de

• place pour qui ne comprend pas :

« Le pouvoir, sans l'initiative etlepro-

• gi'ès ;

« L'opposition, sans la vigueur et la lo- « giqiie.

« Je donne ma démission.

• J'attendrai les élections générales.

« J'ai l'honneur d'être, M. le président, « votre très-humble et très-obéissant ser- • viieur,

• Emile de Girardin. »

Le bruit se répand que dans la 1 0' légion il a éié demandé, en dehors des chefs de bataillon et des capitaines, aux sergentsmajors de chaque compagnie, seize ordres de service en blanc et tout signés, pour être déposés à la mairie et délivrés, le cas échéant, à seize hommes de confiance.

On assure que les chefs de corps, instruits de cette mesure illégale, ont fait de vives réclamaiions à l'étal-major, el que les sergents-miijors se sont refusés à donner ces blanc-seings.

Selon toute probabilité, le même procédé a été mis en usage dans les autres légions, et le gouvernement est accrsé d'improviser ainsi une fausse garde nationale , qu'il pourra faire agir à sa volonté à l'heure où il pourra en avoir besoin.

Les nouvelles qui arrivent d'Italie sont toutes à a liberté.

La Sicile a entièrement chassé les troupes napolitaines. Naples, de son côté, a obtenu la promesse d'une constitution, qu'un nouveau ministère est en train d'élaborer.

Charles-Albert a déclaré solennellement qu'il était prêt à reconnaître la loi du temps, Cl à donner pour assises à ses réformes administraiiv-es les réformes et garanties de l'ordre poliiique. Aussi, ses minisires viennent-ils de se séparer, en déclarant que le gonvernemeni du Piémont sera désormais un gonvernemeni représeniaiif, el que la charte qu'il donne à son peuple est modelée sur la charte française de 1830.

Tout au coniraire, le duc de Modène fait saisir et jeter dans ses cachots tous les hommes recommandables dont l'intelligence lui porte onibiage; el loin de cacher que c'est l'inlelligence qu'il punit en eux, il le proclame. Voici son dernier décret contre trois de ses sujets :

Vu les renseignements communiqués par le gouverneur de Reggio à l'égard du docteur Pieli'o Menozzi, du chirurgien Ciro Berselli et de Campana; considérant :

1° Que le docteur Menozzi a du talent et des connaissances, nous le condamnons à huit mois de p:ison;

2° Que le chirurgien Berselli a moins de talents et de connaissances, nous le condamnons à quatre mois de prison ;

3° Que Campana a encore moins de talents et de connaissances, nous le condamnons à deux mois de prison.

Kous allons, à partir de ce moment et puisque nous sommes arrivés au 15 février 18A8, suivre les événements jour par jour.

Faits Parisiens. — Nouvelles de la Province et de rÉlra7iger.

Paris.— Cent sept députés se sont fait inscrire pour prendre part au banquet.

On assure que M. Sallandrouze a été délégué par le commerce à S. M. Louis- Philippe pour la supplier, au nom de l'industrie parisienne, de ne point attacher une importance désastreuse à la manifestation qui dùii avoir lieu le dimanche 20 février.

Le roi l'aurait arrêté, dit-on, au milieu de son discours, pour lui demander si les tapis se vendaient bien.

On parle, daus la crainte d'une émeute, de transporter le banquet parisien à Saint- Denis ou à Corbeil ; mais ce bruit est presqu'aussilôt démenti. Seulement, le banquet aura lieu dans une propriété particulière. On assure que des bataillons entiers de la garde nationale se sont offerts pour escorter les députés.

Etranger. — On écrit de Turin que la plus grande activité règne dans les arsenaux ; que l'on s'attend à de graves événements ; mais avant quinze jours, po^n- faire face à tous les évéuenients , quels qu'ils soient, le Piémont aura cent vingt mille hommes de troupes de ligne à ses frontières, et dans ses villes deux cent mille gardes nationaux parfaitement armés et exercés.

Paris. — On appiend que des ordres ont été donnés à Vincenues pour confectionner, nuit et jour, des munitions et expédier des canons, des caissons chargés et des chariots de mulériel sur l'École militaire.

Oa prépare tout, dit-on, au château de Viucennes comme pour un siège, et l'on fait circider celle copie d'un ordre qui aurait été écrit par M. le duc de Montpensier :

« Délivrer d'urgeucedes magasiusde l'artillerie de Vincenues et expédier sans délai sur l'École militaire, à Paris, les objets et munitions ci-après : deux batteries d'ariil-

ei ie de campagne, caissons chargés ; vingt caissons d'infanierie cliargés ; trois cents boîtes à miiraille, quatre cents pétards, un caisson de flambeaux pour le service de

nuit.

Signe' : A. b'Orléans.»

Une discussion s'élève à la chambre.

M. Lesseps demande au minisière de la guerre ce que sont devenus les canons destinés aux fortifications de Paris. Ces canons ne sont pas ù Bourgo^s. M. Allard soutient qu'ils ne sont pas à Paris, mais à Douai, à Strasbourg et à Toulouse.

i\I. Trezel refuse de donner des renseignements.

Des tioupcs sont rapprochées de Paris.

Tuuies les garnisons des environs sont eu mesure de se mettre en marche. Grâce aux chemins de fer, soixante à quaire-vingt mille hommes pourront être réuuis le 20 autour de la capitale.

Au fur à mesure que de nouveaux régiments arrivent à Paris, les chefs de corps, habillés en bourgeois, sont conduits par dfSoDii iersd'état-m;ijor de la place, aussi en bourgeois, sur les différents points que leurs corps doivent occuper en cas d'attaque. Une partie des iroupes est consignée dans l'aris et la banlieue. Dus munitions sont transporlées dans les casernes, approvisionnées de vivres et de bois pour cinq ou six jours.

Le procès du frère Léolade se continue à Toulouse, mais on a cessé de s'en occuper.

Etranger. — Le gouvernement provisoire est installé à Messine. Il vient de convoquer pour le i*"^ murs le parlement sicilien. C'est à ce parlement que seront soumises les propositions faites par le roi Ferxlinaiid.

Le ministre Del Carctlo, chassé deNaples, a essayé de débarquer à Gènes. La population l'a reçu à coups de pierres, il a élé forcé de se rembarquer.

Munich est en révolution. A l'âge de soixanie-et-itn ans, le roi Louis, qui avait déjà l'inrirmilé d'èlre sourd et le malheur de se croire poète, a éprouvé le besoin de prendre uue maîtresse. Tant que cette maîtresse ne s'est appelée que Lola Montés, tant qu'elle ne s'est préoccupée que de distraire Sa Majesté, tout a été à merveille; mais un matin, le roi l'a nommée comtesse deLandsIeld, et un soir, la comtesse de Landsfeld a émis quelques idées

politiques que le roi a cherché à appliquer le lendemain.

De là, révolte des étudiants, qui neveulent pas qu'une feninie soit ministre; de là, opposition des pairs du royaume qui ne veulent pas qu'une danseuse soit comtesse. Il eu est résulté une promenade d'étudiants qui ontchanté en chœur des vers latins et qui ont crié en bavarois et par manière de refrain, après chaque coupleter A has Lola Montés.

En même temps, les pairs du royaume, présents à Munich, se réunissent et se rendent chez le roi avec la municipalité dans le but de présenter à Sa Jlajesté trois demandes.

La première : le renvoi immédiat de la Bavière de la comtesse de Landsfeld. La seconde : la réouverture de l'Université fermée à cause de cris sélilicux. La troisième : la punition du capitaine Bauer, cause de la collision qui a eu lieu la veille,

Paris. — Le banquet réformiste du 12° arrondissement, qui devait avoir lieu le dimanche, 20 février, est remis aux premiers jours de la semaine.

De Lyon, de Chàlons, de Péronne, on écrit aux députes de l'opposition des lettres par lesquelles on les prie de compter sur le concours des réformistes de ces différentes villes. Do pareilles lettres arrivent de Saint-Quentin, de Salnt-Germain-en- Laye, d'Orléans, d'Amiens, de Saini-Omor.

Le duc d'Harcourt, le comte d'Alton- Shée, le marquis de Boissy, membres de la chambre des Pairs, annoncent qu'ils assisteront à la réunion réformiste.

Etranger. — Une collision sanglante a eu lieu à Padouc entre la population et les Autrichiens. Depuis quchiucs semaines, les militaires ne cessaient de provoquer les étudiants et les citoyens. Le scandale causé par ces provocations avait élé tel que le grand-maître de l'Université s'était rendu à Venise pour en demander la répression. De retour de ce voyage, il venait de faire part de sa démarche aux étudiants, lorsque ceux-ci, au sortir de l'Université, furent assaillis par les soldats. — Les étudiants s'armèrent à la hâte de tous les objets qu'ils purent rencontrer et organisèrent la plus vive résistance. Li-s miliciens ûrent feu presqu'à bout portant, un grand nombre de personnes succombèrent.

Le locsin rcicnïit alors cl::ns la ville. La lutte commença rsiir plusieurs points, dura plus de trois heures. Les paysans, avertis par la cloche d'alarme, ont trouvé les portes de la ville gardées par l'artillerie. Deux capilainos, quatre ofliciers et une vingtaine de soldais sont restés morts sur la place. Les Padouans ont perdu cent personnes, tuées ou blessées.

Une scène à peu près pareille avait lieu le même jour à Pavie. Des étudiants et des bourgeois de la ville assistaient à un convoi funèbre; les officiers se mêlèrent en fumant au convoi, on les repoussa, ils tirèrent leurs sabres. La mêlée devint générale, sept habitants de Pavie soni restés morts sur la place. Les Autrichiens, de leur côté, ont aussi perdu quelques hommes.

Le grand-duc Léopold deToscane, vient, de son propre mouvement , de décréter qu'une représeniaiion nationale sera adoptée à l'avenir comme forme de gouvernement, dans le grand-duché. Il exhorte ses sujets à la tranquillité et promet que le décret développant les promesses du nouveau gouvernement paraîtra sous peu de jours.

Bavière. — La comtesse de Landsfeld a quille Munich.

Paris. — La commission générale du banquet réformiste du 12° arrondissement a décidé que la manilestaiion aurait lieu irrévocablement mardi prochain , 22 février, à midi.

Le conseil des minisires s'est réuni pour s'occuper des mesures à prendre pour la manifestation du uiaidi 22.

Pari». — Les députés de l'opposition qui ont signé l'engagement d'assister au banquet, se réunironi , afin de délibérer sur la part qu'ils doivent piendrc à la manifestation en faveur du droit de réunion, contesté par le niinisièrc.

L'assemblée a reconnu qu'il était plus que jamais nécessaire de prolester par un grand acte légal contre une mesure contraire au principe delaconsiiiniion, comme au texte de la loi II a donc été résolu que mardi prochain, on se rendra en corps au lieu de la réunion.

La garde moutanie a fait entendre dans la cour des Tuileries des cris de : Vive la réforme ! Cet incident a vivement ému le

chàlea'!, et des ordres ont été expédiés à l'Eiat-Major de la garde nationale pour prévenir désormais de pareilles manifestations.

Les dispositions prises par les commissaires du banquet ont élé réglées de la façon suivante :

• Le jour du banquet reste toujours fixé au mardi 22; l'heure sera midi. L'endroit définitivement choisi est un terrain appartenant à IVl. Nitot, situé rue de Chaillut.

« î\lardi, vers les onze heuies et demie, les dcpulés et paiis de France qui se proposent d'assister au banquet partiront en corps de la place de la Madeleine et se rallieront, en passant, aux antres souscripteurs, pour lesquels un rendez-vous sera fixé sur la place de la Concorde.

• Aussitôt celle réunion opérée, l'assemblée se mettra immédiatement eu marche pour se rendre au lieu du banquet, en traversant une double haie formée depuis lu place Vendôme jusqu'à la barrière de l'Etoile, i)ar dix mille gardes nationaux en uniforme, mais sans armes, formés en pelotons distincts, sous les ordres de leurs ofilciers respectifs.

" Arrivés au lieu choisi pour la manifestation, les convives se conlenteronl de figurer un simulacre de banquet, eu prenant à la hâie, et simplement pour la forme, part aux mets qui seront sur la table.

« Un seul toast, à la 7-é/orine.'ei au droit de réunion ! sera porté par 31. Odilon Barrot qui ne l'accompagnera que de quelques courtes réflexions.

« Tout aussitôt après, les convives se retireront, en ayant soin, sur leur passage, d'engager les gardes nationaux à se disperser avec calme et sans troubler en aucune façon l'ordre public.

• Demain, le ]Sational, qui reste l'organe de la commission du banquet, doit, dii-on, publier dans ses colonnes, une inviialion à la population, de se tenir dans les plus strictes limites de la légalité et de la modération. »

On ajoute que la Reforme s'est brusquement séparée de la commis-ion à laquelle celte feuille avait primitivement assuré son concours.

Le nombre des députés ayant pris par écrii l'engagenieut de se rendre au banquet était, à quatre heures de cet api ès-midi, de soixante-dix- sept. M. de Lamartine est da nombre.

Le nombre des souscripieiirs et des invilés sera à peu près de quinze cents.

Au resie„on ne s'occupe que du banquet, on ne parle que des mesures que prend le gouvernement pour l'empêcher, fût-il obligé de recourir à une démonstration armée. L'inquiétude augmente. Depuis trois ou quaire jours, les receltes des théâtres, ce thermomètre de la tranquillité publique, sont presque nulles.

Étranger. — Les feuilles allemandes donnent le texte d'un traité entre le duc de Modéne et l'empereur d'Autriche, ayant pour but une alliance muiueUe dans le cas où les états italiens de l'Autriche, ou ceux du Modenais, seraient exposés à une attaque du dehors ou aune révolte au dedans.

On reçoit la constitution donnée par le roi de Naples à ses sujets.

Elle se compose de huit paragraphes et de quatre-vingt-neuf articles.

Le pouvoir législatif se compose de deux Chambres, celle des pairs et celle des députés.

Les capacités sont admises à réleclorat comme à l'éligibilité.

Le pape Pie IX vient de ngmmer des laïques aux ministères des travaux publics et de la police, et de créer un ministère de la justice, qui manquait aux Etals romains.

Les trois ministres sont : MM. Siurbinetti, avocat, à la justice; Pasiolini, député de Raverine, au commerce; et le prince de Teano à la police.

Ces trois noms sont très -populaires.

Rome est dans la joie.

Parii.— Manife»lation reformiite.— • La commission générale, chargée d'organiser le banquet du 12» arrondissement, croit devoir rappeler que la manifestation fixée à mardi prochain a pour objet l'exercice légal et pacifique d'un droit constitutionnel, le droit de. réunion politique, sans lequel le gouvernement représentatif ne serait qu'une dérision.

• Le ministère ayant déclaré et soutenu à la tribune que la pratique de ce droit était soumise an bon plaisir de la police, les députés de ^oppo^ition, des pairs de France, d'anciens députés, des membres du conseil général, des magistrats, des olTiciers, sousoniciers et soldats de la garde nationale, des membres du comité central dis électeurs de l'opposition, des rédacteurs des

journaux de Paris, ont accepté l'invitation qui leur était faite de prendre part à la manifestation, afin de prolester, en vertu de la loi, contre une prétention illégale et arbitraire.

« Comme il est naturel de prévoir que celte protestation publique peut attirer un concours considérable de citoyens ; comme on doit présumer aussi que les gardes na ;■ lionaux de Paris, fidèles à leur devise de : Liberté, ordre public, voudront, en celte circonsiance, accomplir ce double devoir; qu'ils voudront défendre la liberté en se joignant à la ii}anifestaiion, protéger l'ordre et empêcher toute collision par leur présence ; que, dans In prévision d'une réunion nombreuse de gardes nationaux et de citoyens, il semble convenable de prendre des dispositions qui éloignent toute cause de trouble et de tumulle;

• La commission a pensé que la manifestation devait avoir lieu dans le quartier de la capitale où la largeur des rues et des places permet à la population de s'agglomérer sans qu'il en résulte d'encombrement.

« A cet effet, les députés, les pairs de France et les autres personnes inviiées au banquet s'assembleront mardi prochain, à onze heures, au lieu ordinaire des réunions de l'opposition parlementaire, place de la Madeleine, n° 2.

« Les souscripteurs au banquel qui font partie de la garde nationale sont priés de se réunir devant l'église de la Madeleine, et de former deux haies parallèles entre lesquelles se placeront les invités.

• Le cortège aura en tète les officiers supérieurs de la garde nationale, qui se présenteront pour se joindre à la manifestation.

• Immédiatement après les invités et les convives, se placera un rang d'officiers de la garde nationale;

■ Derrière ceux-ci, les gardes nationaux formés en colonnes suivant le numéro des légions ;

• Entre la troisième et la quatrième colonne, les jeunes gens des Ecoles, sous la conduite de commissaires désignés par eux;

• Puis, les autres gardes nationaux de Paris et de la banlieue, dans l'ordre désigné plus haut.

• Le cortège partira à onze [heures et demie, et se dirigera, par la place de la

Concorde et les Champs-Elysées, vers le lieu (iu banquet.

« La commission, couvaiiicue que celle manifestuHoii sera d'aiilaiit plus efficace qu'elle sera plus calme, d'auiant plus imposante qu'elle évitera même tout prétexte de conflit, invile les citoyens à ne pousser aucun cii, à ne porler ni drapeau ni signe extérieur; elle invite les gardes nationaux qui prendront pan à la uiauifestaiion à se présenter sans armes; il s'agit ici d'une proieslaliou légale et pacifique qui doit être surtout puissante par le nombre et l'altitude feruie et tranquille des citoyens.

« La commission espère que, dans celle occasion, tout homme présent se considérera comme un fonctionnaire chargé de faire respecter l'ordre; elle se confie à la présence des gardes nationaux; elle se confie aux seniimenisde la population parisienne, qui veut la paix lîublique avec la liberté, et qui sait que, pour assurer le maintien de ses droits, elle n'a besoin que d'une démonstration iiaisiblo, comme il convient à une nation intelligente, éclairée, qui a la conscience de rauioriié iiiésistible de sa foiee morale, et qui est assurée de faire prévaloir ses vœux légitimes par l'expression légale et calme de son opinion. » Celle pièce a produit un grand effet , si grand qu'elle a éveillé la suscepiibiliié de M. le pri'lei de police qui, dans la journée, a fait afficher la prochimaiion suivante : « Habitiinls de Paris , « Une inquiétude, qui nuit au travail et aux affaires jf^gne depuis quelques jours dans les esprits. Elle provient des manilestations qui se prépaient. Legouvc:nemenl, déterminé pai- des moiifs d'ordre public qui ne sont que trop justifiés, et usant d'un droit que les lois lui donnent , et qui a été conslamment exercé sans contestation, a interdii le banquet du 12" arroudissemcut. « J^féanmoins, comme il a déclaré, devant la chambre des députés, que cette question était de nature à recevoir une solution judiciaire, au lien de s'opposer par la foi ce à la réunion projetée , il a pris la résolution de laisser constater la coniravenlion, en permeiiani l'eniiée des convives dans la salle du banquet, espérant que ces convives auraient la sagesse de se retirer à la première sommation , afin de ne pas convertir une simple contravention en un acte de rébellion. C'éiaii le seul moven

de faire juger la question devant l'autorilé suprême de la Cour de cassation.

« Le gouvernement persista dans cette détermination; mais le maniléble publié ce matin par les journaux de l'opposition annonce un autre but , d'auires intentions •il élève un gouvernement à côté du véritable gouvernement du pays, de celui qui est Ristitué par la Chai le et ijui s'appuie sur la majorité des chambres ; il appelle une nianifeslation publique, dangereuse pour le repos de la eité; il convoque , en violation de la loi de 1831 , les gardes nationaux qu'il dispose à l'avance en haie régulière, par numéro de légion, les officiers en tète. Ici aucun doute n'esi possible, de bonne foi ; les lois les plus claires, les mieux établies sont violées. Le gouvernement saura les faire respecter; elles sont le fondement et la garantie de l'ordre publie.

' J'invite tous les bons citoyens à se conformer à ces lois , à ne se joindre à aucun rassemblement, de crainte de donner lieu à des troubles regrettables. Je fais cet appel à leur patrioiisine et à leur raison , au nom de nos institutions, du repos public et des intérêts le,s plus chers de la cité.

Taris, le 21 février 1848.

Le pair de France , préfet de police ,

GABRIEL DELESSKRT.

étranger. — La Sicile a déclaré qu'elle n'accepterait pas la constitution Napolitaine, tant qu'elle n'établirait qu'un seul parlement. En effet, les Siciliens comprennent que, dans celte double chambre, leurs représenianls ne formeront jamais qu'une infime majorité, et que, par conséquent, leurs intérêts seront cousiammeni sacrifiés aux intérêts napolitains.

La njajeure partie des forces Siciliennes se irouvam disponible par la reddition du forl de Casiellamare s'est dirigée vers Messine et Syracuse , les seules villes dont les châteaux soient encore occupés par les troupes royales.

Une terreur panique s'est répandue à la Bourse de Berlin. On a reçu des lettres de Vienne qui annoncent que le gouvernement a été obligé de demander à la Banque une avance de 95 millions de florins pour faire face aux dépenses énormes que lui ont occasionnés les armements d'Italie.

Ledirecteur deia police de Milan défend, sous peine d'arresiaiiou immédiate, de porter des chapeaux à la calabraise , à la pu-

rilaiae , à la Hernani , adoptés par les habitanis comme signe de reconnaissance.

Parti. — A l'oiiverture de la Chambre et pendant presque toute la sértnce les bancs de la gauche sont eniiéreineni vides ; une soixantaine de membres de la majorilo et quelques membres de la droite occupent seuls leur place «t se livrent à des conversation animées. La disctission d'un projet de loi relalifà la Banque de Boideau.x s'établit au milieu d'une distraction évidente; on sent que toutes les distractions sont ailleurs.

A quatre heures et demie, l'opposition . toute entièie arrive par le couloir de gauche ; les membres de la nl^jûrilé entrent par le couloir de droite et vont s'asseoir à leurs places.

Une vive discussion s'établit entre M. Odilon Barroi et le ministre de l'iniérieur sur le manifeste publié la veille.

AI. Odilon Barrot soutient que l'opposition n'a l'ait qu'user d'un droit qui lui est concédé par la Charte. M. Duchàtel prétend que ce manilesie viole toutes les lois du pays, sur lesquelles reposent la tranquillité et l'ordre public. Selon lui la loi sur les attroupements est violée , puisque ce manifeste provoque un attroupement; selon lui, la loi sur la garde nationale est violée, puisque ce manifeste convoque la garde nationale qui n'a d'ordre à recevoir que de ses chefs. Ce manifeste, selon lui, n'est rien autre chose qu'un gouvernement improvisé à côté du gouveriienient légal et constitutionnel. M. Duchàtel déclare, en consé(iiieiice, que, chargii de maintenir l'ordre public il le maiuliendra par tous les moyens qui sont a sa disposition.

Cette menace termine la discussion. Le président propose de reprendre le projet de loi sur la banque de Bordeaux. De toutes parts on crie : JVon, no», à demain ! La discussion est donc remise au 22 février, à midi.

Le soir, les députés de l'opposition font parvenir aux journaux la note suivante, dont le corollaire est la proposition de la mise en accusation du ministère.

• Une grande et solennelle uianifesiaiion devait avoir lieu aujourd'hui, en faveur du droit de réunion contesté par le gouvernement. Toutes les mesures avaient été prises pour assijrcr l'oidre et pour pré-

venir toute espèce de trouble. Le gouvernement était instruit, depuis plusieurs jours, de ces mesures, et savait quelle serait la forme de cette protestation. Il n'ignorait pas que les députés se rendraient en corps au lieu du banquet, accompagnés de citoyens et de gardes nationaux sans armes. Il avait annoncé l'intention de n'apporter aucun obstacle à cette démonstration, tant que l'ordre ne serait point troublé, et de se borner à constater par un procèsverbal cetju'il regarde comme une conLiavention, et ce que l'opposi'ion regarde comme l'exercice d'un droit. Toula coup, en prenant pour prétexte une publicatioa dont le seul but était de prévenir les désordres qui auraient pu naître d'une grande affluence de citoyens, le gouvernement a fait connaître sa résolution d'empêcher par la force tout rassemblement sur la voie publique, et d'interdire, soit à la population, soit aux gardes nationaux, toute participation à la manifestation projetée. Cette tardive résolution du gouvernement ne permettait plus à l'opposition de changei le caractère de la démonstration ; elle se trouvait donc placée dans l'alternative on de provoquer une collision entre les citoyens et la force publique, ou de renoncer à la protestation légale et pacifique qu'elle avait résolue. Dans celle situation , les membres de l'opposition, personnellement protégés par leur qualité de député, ne pouvaient pas exposer volontairement les citoyens aux conséquences d'mie lutte aussi fimosteà l'ordre qu'à la liberté. L'opposition a donc pen^é qu'elle devait s'abstenir et laisser au gouvernement toute la responsabilité de ses mesures- Elle engage tous les bons ciloyensà suivre son exejnpie.

• En ajournant ainsi l'exercice d'un droit, l'opposition prend envers le pays rengagement de faire prévaloir ce droit par toutes les voies coustitutiouiielles. Elle ne manquera pas à ce devoir, elle poursjiivra avec pei sévérauee et avec pins d'énergie que jamais la lutte ([u'olle a entreprise contre une politique corruptrice, violentt! et anti-naiionale.

" En ne se reiulanl pas au banquet, l'opposition accomplit un grand acte de modération et d'humanité. Elle sait (]u'il lui reste ù accomplir nu grand ^cte de fermeté et de justice. •

En conséquence de la résolution prise par l'opposition, unacied'accusaiioa contre

le ministère sera immédiatement i>roposé par un grand nombre de dépntés parmi lesquels MM. Odilon Barrot, Diivergier de Hauranne, de Maleville, d'Aragon, Abbatucci, Beaunionl (Somme), Georges de Lafayette, Boissei, Garnier-Pagès, Carnot, Chambolle, Droiiyn de l'Huys, Ferdinand de Lasteyrie, Havin, de Courlais, Vavin, Garnon, Marquis, Jouvence!, Taillandier, Bureaux de Puzy, Luneau, Saint-Albin, Cambacérès, Moreau (Seine), Berger, Marie, Beihmont, de Thiard, Dupont (de l'Eure), etc.

Ces différentes résolutions circulent dans Paris et causent dans la soirée une agitation visible. De vives discussions s'établissent sur ce qu'ont fait les députés et sur ce qu'ils auraient dû faire, comme membres de l'opposition et conmie souscripteurs du banquet; les uns les louent d'avoir sacrifié la conscience de leur droit à la crainte d'une collision ; les autres, au contraire, voudraient qu'armés de ce même droit, ils eussent poussé la résistance au pouvoir jusqu'à la dernière extrémité.

Tout le monde prévoit pour le lendemain une journée orageuse.

On assure que celle confiance que paraît avoir le gouvernement viendrait des dispositions hostiles que l'on attribue à l'armée contre la bourgeoisie.

M. le maréchal Bugeaud consulté par le roi sur ce qu'il y avait à faire, aurait, dit-on, répondu :

« Que Votre Majesté me donne le comniandenient de Paris, et je me charge de faire avaler aux Parisiens le sabre d'Jsly jusqu'à la garde. »

Ou remarque que les boutiques se ferment plutôt que d'habitude. Pendant que les boutiques se ferment, l'opposition s'est retirée en désordre chez M. Odilun Barrot. Elle délibère, comme depuis dix-sept ans elle a fait, toutes les fois qu'elle aurait dû agir. M. Thiers, devant les paroles menaçantes du ministère, propose de s'abstenir. M. Barrot hésite, cède d'abord à quelques instincts de résistance, puis revient à l'opinion de M. Thiers et entraîne avec lui la majorité des membres présents.

Alors une scission se fait dans l'assemblée. Un faible groupe s'en détache et se rend chez M. de Lamaitine. Là, on proteste énergiquement que le lendemain, malgré les baïonnettes, on ira à la place du

banquet maintenir par un acte de présence le droit de réunion.

Pendant cette délibération l'inquiétude publique a augmenté. On répand la circulaire du préfet. On parle de mesures stratégiques prise' d'avance sur le terrain que doit parcourir le cortège. Une légère hésitation se manifeste parmi les hôtes de M. de Lamartine.

« La place de la Concorde dût-elle être déserte, dit-il alors, et tous les députés dussent-ils se retirer de leur devoir, j'irai seul au banquet, sans autre compagnon que mon ombre. •

A minuit, on annonce officiellement que les commissaires du banquet ont fait disparaître tous les préparatifs de la réunion, et que ceux qui se présenteront au rendezvous ne trouveront qu'une porte fermée.

Paris. — Depuis trois jours, un grand mouvement de troupes se faisait, on le sait, autour de Paris. Vingt-sept mille hommes étaient casernes dans la ville, quarante mille étaient à ses portes, une garnison occupait Vincennes, une autre le Mont- Valérien. Des renforts pouvaient arriver, à la fois, par la barrière du Trône et par la barrière de l'Etoile.

L'état officiel de la force armée qui occupait Paris était de trente-sept bataillons d'infanterie, d'un bataillon de chasseurs d'Orléans, de trois compagnies du génie, de quatre mille gardes municipaux et vétérans, de vingt escadrons de cavalerie et de cinq batteries.

Une de ces batteries devait se tenir, dès six heures du matin, mèche allumée, au faubourg Saint-Antoine.

Tous les corps de garde étaient fortifiés; des créneaux, ménagés dans les épaisseurs des murs et recouverts de plâtre, avaient été mis à jour.

Les ministres pouvaient donc êire rassurés. La royauté pouvait dormir tranquille.

La branche aînée, disait-on, était tombée par surprise; les Bourbons de la branche cadette ont vu venir l'émeute de plus loin ; l'émeute les trouvera préparés.

Paris a eu toute la nuit un étrange aspect; tant qu'on a pu lire les proclamations du préfet de police à la lumière d'une boutique ouverte ou d'un bec de gaz allumé, les groupes sont restés formés autour de

ces proclamalions. Enfin, la niiit a tout éieini ; chacun est rentré chez soi ; Paris, en apparence, esl tranquille; seulement, Paris ne dor: pas , — Paris attend !

Des officiers d'ordonnance parcourent, achevai, lesqnartiers les plus populeux. Ils sont rencontrés par des hommes en blouse, qui s'arrêtent pour les regarder passer ; ils n'échangent aucune parole; et, cependant, on sent les menaces qui se croisent.

Partis des Tuilei ies, c'est aux Tuileries qu'ils ren(reni. Ils n'ont vu aucune résistance, si ce n'est celle de la pensée ; ils n'ont entendu d'autres bruits que ceux des heures ; ils ne peuvent donc dire qu'une seule chose :

• Paris kst tranquille. •

Le jour paraît, le ciel est couvert, un vent humide souffle de l'ouest, l'air est tiède, les rues matinales sont calmes.

Vers dix heures, une population, cette population des émeutes futures, si facile à reconnaître, deîcend, bras dessus, bras dessous, des quartiers éloignés ; elle sait les mesures prises par le gouvernement ; elle sait sa volonté de les mettre à exécution ; el, cependant, elle se trouve exacte à ce rendez-vous que personne ne lui a donné.

Les curieux, de leur côté, si faciles à distinguer de ceux que nous venons de désigner, roulent par les trois grandes artères de Paris : les boulevards, la rue Saini-Honoré et les quais.

A dix heures, le quartier Saint-Germain, ordinairement si tranquille, se réveille en sursaut, au chant de la MarteiUaise et du chœtirdes G/Vo«rfi/i*. Ce sont les étudiants qui se sont réunis sur la place du Panthéon , qui descendent la rue des Grès, suivent la rue de la Harpe, la rue de l'Ecole-de-Médecine, la rue Dauphine, le Pont-Neuf, et qui arrivent enfin sur la place de la Madeleine, au milieu d'une foule compacte, curieuse, mais froide, et qui semble n'avoir encore aucun parti pris.

Là, les chants recommencent et attirent à eux de la foule , tout ce qui est ouvrier. La veste et la blouse se séparent de l'habit, vont se joindre aux étudiants, prendre place dans leurs rangs, et la colonne, presque doublée, après avoir fait le tour de la place de la Madeleine, se déroule el s'allonge vers la place de la Concorde. A l'enirée du pont de la Révolution, elle va heurter un peloton de gardes municipaux.

qui abaissent les fusils et croisent la baïonnette devant elle.

La tête de la colonne veut s'arrêter; mais la foule qui la suit la presse et la pousse sur les baïonnettes. Un jeune homme alors ouvre sou habit et découvre sa poitrine.

Les baïonnettes se redressent, la colonne passe.

On l'aperçoit pendant quelque temps serrée entre les deux parapets, puis elle s'écarte pour battre dans toute leur largeur les soubassements du Palais-Bourbon, passe par-dessus les grilles, monte sur le péristyle et déborde jusque dans les jardins environnants.

Les premiers sont déjà dans les couloirs des tribunes que les autres sont encore au pied de l'Obélisque.

Alors les portes de la caserne du quai d'Orsay s'ouvrent, un escadron du 8" Dragons soi't, se forme en peloion, pai't au trot, arrive, le sabre nu, sur la foule : arrivé là, chaque homme d'une main arrête son cheval etdel'auire remet son sabre au fourreau. Puis, au pas, graves, silencieux, ils se contentent de fendre les masses avecle poitrail de leurs chevaux.

Le peuple crie : f^ieent le» dragon» ! — Les dragons saluent le peuple.

Derrière la cavalerie, un bataillon de troupes de ligncoccourt au pas gymnastique, et prend position sur la place du Palais-Bourbon. Un commissaire est avec lui, prêt à faire les sommations d'usage.

En même temps des piquets d'infanterie, de cavalerie, de ch;(sseurs, de diagons et de municipaux surgibseni de tous côtés, et s'échelonnent sur toutes les avenues qui conduisent à la Chambre des dépuiés, tandis que deux pièces de campagne se mettent en batterie dans la rue de Bourgogne.

Un général passe au trot, la plume au vent, suivi de son état-major et crie en passant au commandant de la gartie du palais : — Vous pouvez être tranquille, le pont est gardé, les meilleures troupes de l'Euiope ne le forceraient pas.

C'était le général Pcrrol.

En effet, la chambre était bien défendue, si bien défendue que c'était à peine si les députés eux-mêmes pouvaient y entrer. On n'aurait jamais cru que c'était pour garder des hommes qui allaient discuter un projet de loi sur la banque de Bordeaux, qu'un

pareil déploiement de forces avait été jugé nécessaire.

Du haut du péristyle de la chambre on pouvait voir d'abord l'habile disposition stratégique des troupes. Au-delà de la tète du pont, la vue rencontrait une foule immense, coHjpacte, n'ayant d'autres mouvements fjuecemouvementd'onduiation qu'on remarque à la surface des blés quand le vent passe. Seulement, de place en place, toute celle plaine humaine est dominée par des groupes accrochés aux siatues,aux colonnes d'éclairage, aux vasques des fontaines qui ne coulent pas pour le moment, et enfin, par l'amphithéâtre du portique de la Madeleine, qui à l'autre horizon va faire le pendant de celui de la chambre des députés.

Tout à coup cette foule bouillonne.

Elle pouvait à peine remuer, maintenant elle fuit. On voit briller au milieu d'elle les sabres et les casques des municipaux qui la labourent. Une vieille femme est tuée, un homme blessé. Les masses se replient, la place est évacuée, sauf par une trentaine de personnes qui, trop pressées par les chevaux et le sabre des soldais, ont sauté dans les fossés de la place de la Concorde, et qui en sortent bientôt une à une pour s'échapper par la rue de Rivoli et la rue Royale.

Les événements que no|^ avons racontés ont pris depuis dix heures du matin jusqu'à deux heures de l'après-midi.

Au milieu de tout cela on n'a pas vu briller un seul fusil de la garde natiuuale.

La garde nationale n'a pas été convoquée.

Pendant ce temps, la chambre discute; mais M. Odilon Barrot profile d'un moment de silence pour déposer sur le bureau du piésidenl un papier dont chacun sait le contenn,papierqueleprésidenin'ouvrepas.

Ce papier, c'est la mise en accusation du ministère.

Elle est conçue en ces termes :

Nous proposons de mettre le ministère en accusation comme coupable :

» 1° D'avoir trahi au dehors l'honneur

• et 1rs iniérêts de la France ;

• 2° D'avoir faussé les principes de la « constitution, violé les garanties de la li- « bené ei attenté aux droits des citoyens;

• 3° D'avoir, par une coiruption systé-

• maiique, tenté de substituera la libre ex- « pression de l'opinion publique les calculs

« de l'intérêt privé, et de pervertir ainsi le « gouvernement représentatif;

• h" D'avoir trafiqué, dans un intérêt ml- « nistériel, des fonctions publiques, ainsi « que de tous les attributs et privilèges du « pouvoir;

« 5° D'avoir, dans le même intérêt, ruiné

• les finances de l'Etat, et compromis ainsi « les forces et la grandeur nationales;

« 6° D'avoir violemment dépouillé les ci-

• toyens d'un droit inhérent à toute consti- '■ tuiion libre, et dont l'exercice ieuravait « été garanti par la Charte, par les lois et « parles piécédenls;

« 7° D'avoir enfin, par une politique ou- " vertement conire-révolulionnaire, remis « en question toutes les conquêtes de nos '< deux révolutions, et jeté dans le pays une « perturbation profonde. •

Suivent cinquante-quatre signatures recueillies à la hâte, et qui s'augmenteront nécessairement dans la journée.

De son côté, et presque en même temps, sous sa seule responsabilité, M. de Genoude monte au bureau du président et dépose un autre papier tout ouvert : c'est une seconde mise en accusation dont voici les termes : •

« Attendu que les ministres, en se refu- « sant à la réforme d'une loi électorale qui

• prive les citoyens de toute parlicipaiion " aux droits politiques, violent la souvi-rai- « ueté nationale et sont cause, par coHsé- « queni, des troubles et des dangers de « l'ordre social; attendu qu'ils maintiennent « ainsi la France dans un système immoral '< et ruineux au dedans, funeste et dégra- <' dant au dehors, le soussigné, député de

• la llaute-Garoii ne, demande à la Chambre « la mise en accusation duprésidenlducou- « seil et de ses collègues.

« Genoude, député de Toulouse. • Quelques voix réclament la lecture de ces deux propositions; mais 1\I. Sauzet répond qu'elles ne peuvent être lues qu'après l'auloiisation des bureaux, qui les exai;iineroni le lendemain jeudi, 24 février. Un iustaut après, M. Duchàiel arrive : il est en paletot, tient son chapeau à la main, monte au fauteuil, adiesse queltjues mots au présideni, va s'asseoir au banc des ministres, et, après une courte conversation avec ses collègues, quitte la salle. — Il est quatre heures.

A quaiie heures et demie, le piésident lève la séance.

Pendant que MM. Odilon Banol et de Genoude déposent leurs proposiiious, peiidanl que M. DiicluUel apparaît et di-paraii, une iieniaiue a'iiouimes du peuple, aimés depiciTes,aiiaqiienl le poste des Champs- Elysées, escaladent les loits, enfoncent les fenêtres, désarment les soldats. Puis, selançant vers l'église de l'Assomption et le palais du Garde-Meuble , de leurs mains habituées à toi drc le fer, ils arrachent les grilles et essayent les premières barricades dans Ils Champs-Elysées, la rue Saiiit-IIonoré el la rue de Rivoli- Mais hieiuôt ils comprennent qu'ils sont encore trop peu nombreux pour organiser la résisiaiice dans les rues larges et ouvertes; ils se retireiii vers le centre de la ville en enfonçaiu les deux, magasins de Lipage et de Devisme; puis ils vont s'en- {{oufl'rerdans les rues tortueuses dis quartiers Saint-Denis et Saini-Mariin, où ils reirouveroui le cloître Saiiii-Merry et la rue Transnonain, de lragi(iuc mémoire.

Les barricades élevées ont clé aussitôt détruites ; elles ont eu la durée de ces premières vagues qui annoncent la tempête.

La tempête est dans l'air, on la sent venir.

L'j soleil se couche derrière les luva- Jides; sou dôme noir se diiiache sur deux larges bandes couleur de sang. — On ferme le jardin des Tuileries. — Le pont Royal est gardé. Des forces imposantes se conceuirent dans le Carrousel.

Les troupes sorties des casernes n'y sont pas rcuirées; elics sont disséminées [nr conipaguies, par pelotons, par pi(iuets; on les aperçoit, groupées sur les quais, sur les places, sur les carrefours; un bataillon tout entier bivouaque aux Halles : à chaque coin (le rue, on voit reluire le fusil dune sentinelle.

C'est l'heure où les plus timides se hasardent à sortir pour demander des nouvelles.

A minuit, voici ce qu'on a appris :

Les combattants ont successivement oc- <:upé les rues Ticjuctone, liourg-rAbbé et Transnoiiain. Trente ou quarante à peine étaient armés; lé plus riche en munitions n "avaii pas plus de six carloui;hes.

L'eiigagoment le plus meurtrier a eu lieu me Roanboiirg à la porte d'une maison où cinq prisonniers avaieni été enfermés; leurs camarades ont essayé de les délivrer; une lutte corps à corps s'est alors engagée

entre le peuple 'U les municipaux. On ne peut savoir ni le nombre des nions ni celui des blessés, qu'on ne porte d'ailleurs qu'à dix ou douze personnes.

Les prisonniers qu'un se disputait sont restés au pouvoir de la force publique.

Environ deux cents arrestations ont été faites.

De minuit à trois heures du matin, Paris semble éclairé par deux vastes incendies.

Le reflet de l'un est le résultat des feux allumés par la troupe depuis la porte Saint-JIaitin jusqu'au boulevart Ronne- Nuuvelle; le reflet de l'autre est causé par la flamme qui s "élève au-dessus d'un monceau de chaises et de barraques entassées et brûlantes, au milieu de la grande allée des Champs-Elysées.

Toute la nuit les troupes ont bivouaqué dans la boue. Au moment où le jour paraît, les feux s'éteignent. La plui>' commence à tomber par torrelits, et fait répéter à quel- (|ues personnes le mot de Pélion : Il pleut, il n'y aura rien.

On se trompe; pendant la nuit, les hommes qu'on a vus disparaître dans ce labyrinthe de rues, qui s'éicnl de la place du Caire à la place Royale, ont l'ait leur œuvre ; de tous côiésdcs barricades se sont élevées, et le jour, en paraissant, éclaire le travail silencieux et menaçant de la nuit.

Deux généraux commandent les deux forces auxquelles le gouvernement a toujours demandé son appui. — Le général fiburce Sébastian! est a la tète de la troupe de ligne; le géuéralJacqueminot dirige ta garde nationale.

Le premier s'effraye du poids de la responsabilité qu'il porte; il ne prend que de demi-mesures, hésite, ignorant de cette guerre de barricades, dont aucune école militaire n'a formulé les règles. L'autre, souffrant, relevant d'une maladie grave, sentant dans la garde naiionale une >ourde opposition qui ne demande peut-être qu'à éclater, ne prend aucune initiative et se contente d'écouter les rapports qui lui sont faits.

Pendant la nuit, des ordres ont été donnés aux troupes qui environnent la ville. Elles arrivent à marche forcée parla barrière de Passy et s'enfoncent sous les guichets du Carrousel, qui referme derrière elles ses portes de fer.

A dix heures du niaiiii, un régiment de ligne, précédé d'une baiierie d'nrliiieiie, défile sur la rive gauche, ei va prendre position piès de l'île Saini-Louis.

La veille au soir, le bruit s'est répanda que la garde nationale a été convoquée; mais, à trois heures du niaiin, contre-ordre avait été donné à toutes les mairies, et l'on n'apercevait dans les rues aucun représentant de cette grande puissance, qui avait déjà fait penchf-r trois lois la victoire en faveur du gouvernement.

Vers onze hein-es, les premiers rappels battirent.

On comprit, à ce cri de la royauté à la garde nationale, que les événements prenaient de la gravité. Eu effet, on se battait avec acharnement rues Beaubourg, Quincanipoix, Bourg-l'Abbé; dans les quartiers Saint-I\lartin-des-Champs, du Monlde- Piété et du Temple. Une barricade, formée de deux diligence renversées et remplies de pavés, avait été élevéeà l'angle de la rue Rambuleau. Le 69' de ligne et un haiaillon de chasseurs de Vincennesy furent repoussés trois fois et ne s'en emparèrent qu'à la quairièine tentative, en perdant duuzt! hommes pour le régiment et quatre pour le bataillon.

La même résistance était opposée au coin de la rue de Tracy et dans celle de Pliélippeaux; rue Bourg-l'Abbé, on cherchait a se proctn-er des armes dans la maison des frères Lepage. Les luttes s'engageaient corps à corps; un officier de la garde municipale perçait d'un coup de sabre un homme qui avait tiré sur lui et dont le pistolet avait fait long-feu.

Le o4° de ligue perdait un de ses chefs de bataillon, atteint d'un coup de fusil, tiré d'une des fenêtres de la place du Chàielet; pendant ces collisions, on incendiait les barrières, et la garde nationale des Batignolles, qu'on avait voulu désarmer au nom du peuple, faisait feu et tuait trois hommes, que l'on transportait à la Morgue.

JXous avons dit que le rappel avait été battu à onze heures pour la garde nationale. Le mépris qu'on semblait avoir eu d'elle la fit hésiter d'abord, mais bientôt elle comprit que ce rappel était bien plus battu au nom du peuple qu'à celui de la royauté.

Alors elle commence à paraître dans les rues : seulement sou parti est pris d'avance. Celte fois elle arrêtera le feu, celle fois elle se fera intermédiaire entre le faubourg

Saint-Antoine et les Tuileries; mais elle posera ses conditions d'avance : le ministère tombera, la réforme sera adaptée.

C'est au cri de : Vive la réforme! à bas le ministère ! (\\iv. s'avance la 10° légion. Des fourgons d'artillerie passent sur la place Bourbon, elle les arrête. A partir de ce moment, pas plus de munitions aux. troupes qu'au peuple. Il faut que le sang cesse de couler.

Un bataillon de la 2» légion se dirige vers les Tuileries. On lui a dit que le roi ignorait le vœu populaire. Elle va le lui porter de vive voix. 11 est commandé par M. Léon Delaborde, le fils de l'ancien général créé baron à Wagraui ; mais les grilles des Tuileries sont fermées. Le bataillon revient sur ses pas, rencontre au boulevard un escadron de cuirassiers prêt à charger sur le peuple. Il se place entre lui et le peuple, la charge est arrêtée.

Un détachement de la 3' légion a suivi la rue Montmartre, et est descendu jusqu'aux Petits- Pères, aux cris de vive la réforme! à bas le ministère !

Arrivé devant l'église, il trouve les gardes municipaux chargeant le peuple; il croise la baïonnette, maiche aux soldats, qui se retirent. Alors des détachements de gardes nationaux se fractionnent, et parcourent les rues, les boulevards et les quais. Ou dirait qu'un mot d'ordre univcisil a été donné, et que ce mot d'ordre est haut les armes. Pas un acte d'hostilité n'est échangé entre elle et la ligne. Les soldats iir crient pas vive la réforme! à bas le ministère! mais ils laissent les gardes nationaux et le peuple le crier à leur bon plaisir.

Bientôt, cette intervention de la garde nationale, toute amicale pour le peuple, toute menaçante pour le pouvoir, est connue aux Tuileries. Ces cris de vive la réforme! à bas le ministère! ont été entendus à la fois du roi et des ministres. M Guizot, en son nom et eu celui de ses coliégues, offre sa démission, qui est acceptée.

Il a quitté un quart-d'heure la Chambre, ce quari-J'heure lui a sufll pour aller aux Tuileries et être de retour.

Il va s'asseoir au banc des ministres.

A peine y est-il, que M. Vavin monte à la tribune, et iuierpelle le ministère.

L'honorable député veut savoir pourquoi la garde nationale a été convoquée si tard.

Il s'adresse aux minisires et leur demande des explications.

M. Guizot se lève, et de fa place lépond :

« Je crois qu'il ne serait pas conforme à l'intéiêi publie, ni à propos d'entrer en ce moment dans aucun débat sur les iiiicrpelluiions de l'honorable M. Vavin. »

Des rumeurs interrompent le ministre.

On croit que c'est encore une de ces liaulaincs retraites qui lui sont habituelles; mais il lève la main, lait comprendre qu'il n'a pas fini de parler ; alors on se lait.

« Le roi, coniinue-t-il, vient de faire appeler M. le comte Mole. •

Des applaudissements partent des tribunes et l'interrompcni.

Il attend, avec son calme, que cette cruelle approbation s'éteigne, et reprencl avec sa voix ordinaire :

• Le roi a fait appeler M. le comte Mole pour le charger de la formation d'un nouveau cabinet. Quant à nous, jusqu'au niomeui où nous aurons résigné nos pouvoirs, nous nuiiniiendrons l'ordre comme nous l'avons fait jusqu'il ce jour. •

A peine ces dernières paroles sont-elles prononcées, que l'agitution est au comble; tout le monde se lève, des groupes animés se forment dans l'hémicycle; le banc des ministres est liliéralement assiège; par un flot de députés du centre qui iutei'pellcni violemmi iii AL Guizot : les mots de lâcheiè et de trahison se l'ont entendre au milieu de cette majorité abandonnée de son chef. Puisées mots: - Allons chez le roi! allons chez le roi ! • entraînent hors de la grille à peu près la moitié des députés.

A l'instant même, les tribunes se vident. Chacun a hâte de crier au dehors la nouvelle que personne ne saurait encore, sans rinlerpellaliondeM.Vavin. l'cndanl qu'elle va, comme un souflle de joie, passer sur Paris, voyons ce que fait le roi.

Le roi est debnni dans l'embiasurc d'une fenêtre avec M. Mole. Il semble être étranger ù ce qui se passe. Le terrible enseignement, qui a ébranlé toutes les conviciious Cl même tous les intérèis, a passé près de lui sans l'éclairer un seul instant. Il discuii; la formation d'un nouveau ministère avec M. Mole ; mais comme il est convaincu que sa politique est irréprochable, il veut bien sacrifier les instruments de sa politique, mais non pas sa politique elle-même.

« C'est une promenade d'étudiants, ditil, et voilà tout. »

C'est inutilement que M. .Mole veut lui faire comprendre que, cette fois, c'est b en un duel entre le peuple et la royauté. Il n'obtient aucune concession , se retire sans avoir rien décidé, et reverra le roi dans la soirée.

En effet, un instant on peut croire que cette concession suffira aux exigences populaires. A peine le bruit de la chute de M. Guiîol s'est-il répandu, comme si toute celle haine pesait sur lui seul , qu'elle semble s'écouler et se perdre de tous côiés.

Il était bien bas, ce ministère, dans l'esprit de tous, puisque le ministère iMolé est une amélioration.

C'est à quatre heures que ce bruit se répand. A l'instant même, tout change d'aspect. La foule afflue aux boulevards, la confiance est sur lous les visages. Un s'interpelle sans se connaître ; on se demande si elle csi bien vraie, cette nouvelle à laquelle on ne peut pas croire, el (piand on s'est répondu OMi muiuellemenl, on se serre la main comme si ou élail dé vieux amis.

On est aux jours couils et sombics de l'année. A cinq heures et demie la nuil est venue. Mais, à l'infant même, des milliers de lumières ctincelleui aux fenêtres. Paris flamboyé, nou-S(;ulement sur toute la ligne des boulevards, mais encore on voit s'allumer dans leur profondeur toutes les rues transversales qui viennent y aboutir.

Ce n'est pas le tout. Les torches s'allument aux mains des hommes du peuple; des chandelles placées dans les canons des fusils, au-dessous des illuminations fixes, font une illimiiuation mouvante. La pluie, qui est tombée depuis le matin, cesse. Le vent, qui sotifUe depuis deux jours, s'éteint. Un cordon de llammes s'éieud de la Madeleine à la Bastille.

Au milieu de toute cette fête, deux chants se fonteuiendre, la./Mar*e»//ai*eeilechant des Girondins.

Cin(|uanie années sont enserrées, pour ainsi dire, entre ces deux hymnes patriotiques, dont l'un est l'expression de la menace, et l'autre celle du dévouement.

C'est suitont devant le café du Grand- Balcon, cette seconde façade de l'Opéra- Comi()ue, que la foule s'amasse. C'est là (jue les chants retentissent plus bruyants, c'est là que les applaudissements se font entendre plus fréuétiqaes. Le propriétaire a ouvert tous ses robinets à gaz, une érup-

lion de lumière s'est faite, jetant un reflet fanlasiiqiie sur lonles ces figures joyeuses.

Il est neuf heures et demie. La nuit promet de se passer dans une longue promenade; cependant quelques inquiétudes circulent encore parmi les esprits douleurs.

Ce ministère Mole, comment se composei'a-t-il ? existe-l-il même? n'est-ce point une fausse nouvelle jetée au peuple pour le désarmer?

Une chose rassure, c'est qu'on voit s'illuminer l'hôtel Guizot comme les autres maisons, et que celle illumination ne peut être dirigée que par la main d'un successeur.

Un détachement du 14= de ligne, formé en carré devant l'hôtel du ministère, et enfermant dans son enceinte une centaine de dragons, regarde cet étrange spectacle en forçant la foule à interrompre sa promenade et à descendre, par la rue Basse-du- Rempar;, si elle veut aller, de la Madeleine à la rue du Mont-Blanc, ou de la rue du Mont-Blanc à la Madeleine.

Tout à coup on voit s'avancer, venant de la Bastille , une troupe remarquable entre toutes celles que l'on a vues passer :

Elle est conduite par un homme velu seulement d'un pantalon bleu et d'une chemise; de ses bras il nus élève au-dessus de sa tête et de celles de ses compagnons un drapeau rouge; à ses côtés sont deux hommes avec des torches; derrière lui, un quatrième porte, empalé dans un long bâton, un mannequin de paille enduite de poix; le mannequin brùlc, et après le drapeau de sang fait un drapeau de feu. Deux cents hommes du peuple à peu près suivent celle double bannière.

A la hauteur de la porte Saint-Denis, l'étrange cortège a rencontré un régiment de cuirassiers qui longe les boulevaris en sens inverse. .Soldats et peuple échangent le double cri : vive la rélorine ! à bas Guizot !

Puis chacun continue sa route, les cuirassiers vers la Bastille, le cortège flamboyant vers la Madeleine.

Ceux qui le voient venir de loin le regardent avec élonnement et le sentent passer avec crainte. On devine que c'est un de ces nuages gros d'éclairs qui portent la foudre dans leurs flancs.

Arrivé à la rue de la Paix, une portion

du cortège se détache du groupe principal, et se perd au milieu de la pcpulaiion.

Ceux qui le suivent des yeux peuvent lui voir prendre la rue Neuve-Saint-Augustin.

Sans doute, les deux fractions, séparées un instant, vont se rejoindre à la Madeleine.

Ce qui reste du cortège continue de suivre le boulevard, laissant derrière lui, comme fail un bâtiment à vapeur, un sillage mouvant, et une colonne de fumée toute pailletée d'étincelles

Mais à la hauteur du ministère des affaires étrangères, la colonne rencontre une des faces du carré formé par le lit= de ligne, et s'arrête.

Sur ses flancs et derrière elle est une foule compacte.

L'ofiicier qui commande le détachement ouvre le carré, passe et marche au devant du cortège.

De son côté, l'homme au drapeau rouge se détache du bataillon et marche au devant de l'officier.

Quelles furent les paroles échangées entre ces deux hommes, nul ne le sait: tout à coup, une détonation isolée se fait ente.idre ; le cheval du commandant se cabre au milieu d'un nuage de fumée; l'oflicier rentre d'un bond dans le carré , le mot feu se fait entendre; deux lignes de fusils s'abaisseiil; un large éclair jaillit ; sur toute la ligne des cris d'agonie retentissent; le boulevard, encombié, se dégorge en cinq minuies dans la rue de la Paix et dans la rue Basse-du-Rempart, dont les parapets sont bi'isés.

Ceux qui sont aux fenêtres, alors, voient un horrible spectacle. Cinquante -deux tués ou blessés sont étendus sur le pavé des boulevards. Les cadavres gisent immobiles; les blessés se traînent dans leur sang !

Deux femmes sont parmi les cadavres.

D'où vient ce massacre sans avertissement, cet assassinai sans sommation? Comment toute une ligne d'hommes armés a-lelle tiré à bout portant sur une masse d'honnnes, du femmes et d'enfants sans armes ?

Le coramandani comprend quelle funèbre responsabilité va pesersur lui; quand il se voil seul sur le boulevard désert, en face de ces morts et de ces agonisants, il s'effraye el il ordonne à un de ses olïïciers d'aller donner des explications au peuple.

Des explications, comme si une langue humaine pouvaii expliquer une pareille boucherie!

L'oflîcier part, esclave de la discipline. Peu de missions ont offert un pareil danger : Gérard attaquant un liou jusque dans son repaire est plus sûr ée sa vie que cet envoyé ne l'élaii de la sienne.

Il passe rapidement au milieu des cadavres, entre clitz To toni et donne l'explication suivante :

— Le commandant a seulement donné l'ordre -de croiser la baïonnette, un des fusils était armé, dans le mouvement il est parti, toute la ligne a cru qu'on avait commandé le feu et a l'ait feu. —

Au moment t>ù il donne cette incroyable explication , un homme armé d'un fusil à deux coups se précipite dans le café, met enjoué l'oflicier et va le tuer à bout portant, lorsque des gardes nationaux relèvent son fusil, font à l'olTicier un rempart de leur corps et le ramènent an bataillon.

Là on retrouve la même colonne, mais décimée ; elle a ramené avec elle un tombereau pour emporter ses morts: dix-sept cadavres sont entassés dans la funèbre voiture, puis elle se met en marche, éclairant de ses torches le char mortuaire qui laisse partout où il passe une trace de sang.

Partout sur le passage du sombre convoi on crie aux arme*! les boutiques se ferment, les fenêtres s'éteignent, on voit s'agiter dans l'ombre des hommes armés qui sortent on ne sait d'où.

Le tombereau et ceux qui l'escortent se dirigent vers les bureaux du National, en criant • aux anneu! o/i tious ansasxi/ie, aux armes! aux armes ! ils y font une station d'un instant, puis ils continuent leur roule à pas lents, au milieu d'une foule qui s'enivre de. vengeance à ce spectacle.

De temps en temps les cris redoublent ; c'est qu'un honmie monté siu- le tombereau, soulève ei dresse de temps en temps le cadavre d'une femme qui a la poitrine trouée par une balle ; puis, lorsque la lumière vacillante de la torclie a éclairé pendant une minute la teriible vision, il lâche le cadavre {pii retombe avec un bruit mat sur son lit de morts.

Partout où il passe, le cortège sombre sème la vengeance; elle poussera dans la nuit et sera bonne à moissonner demain.

Enfin le lonibereauquiiielesbouli.'vards, s'enfonce dans les rues encore éclairées

puis il atteint ces rues sombres où la haine est plus acharnée, parce qtie la misère est plus grande.

On l'entend encore comme un tonnerre lointain quand il a disparu.

On sait d'où il vient, sait-on où il va ?

A partir de ce moment, ce n'est plus la chute du ministère que le peuple demande, c'est la chute de la royauté.

Un détachement de la deuxième légion rentrait par la rue Lepelletier , s'acheminant vers la cour de la mairie, rue Chauchal; il était suivi par toute une population criant aux armes ! et lui reprochant sa relr:iite. Chaque homme avait la mort dans le cœur et demandait à marcher, mais le colonel n'était pas là.

Le commandant de la garde nationale de Saint-Germaia qui avait assisté à la scène de l'hôtel des Capn(;iues, et qui avait à la hâle ri'vètu son uniforme, s'élance alors dans l'intérieur de ta cour de la mairie ; il y trouve M. Berger avec troiscenis hommes à peu près, il demande si l'on veut marcher sur l'hôtel des Capucines ; le maire, revêtu de son écharpe, hésite un instant : la position est grave, à partir de ce moment c'ost de la rébellion.

Mais le détachement tout entier crie en araw/ .' et demande des cartouches. Lis cartouches sont refusées. .'|Les baïonnettes sulfiront. — Un tambour est poussé dehors et s'éloigne dans la direction de la rue du Faubourg-Montmartre eu ballant la générale.

Le détachement de la 2« légion, sort, s'élance sur le boulevard, s'empare du poste gardé par le \U', (jui se relire du côté du Carrousel. On euiuiiden ce moment vibrer dans l'air la plainte du tocsin.

C'est sur ce double bruit du tambour et de la cloche que vibre la dernière heure de cette journée aux fatales péripéties.

On entend des Tuileries ce double tocsin qui appelle le peuple aux armes et Dieu au secours du jieiiple.

A une heure du nnilin, le roi a demandé pour la troisième fois M. Mole. M. Mole n'a pas reparu.

M. Guizot, seid, était fidèle à ce poste dont le roi ne peut se décider à le renvoyer et dont il ne peut se décider à sortir.

Ces deux hommes, qui roident vers l'abîme commun que chacun a creusé à

l'aulre, se fonl encore illusion : lant les murailles des palais royaux sont épaisses, tant les portes en sont bien gardées contre la vérité !

On est mécontent de la faiblesse du général Tiburce, de la langueur du général Jacqueininot. Il faut donner le conuiiaudemenldes troupes au maréchal Bugeaud. Il faut lâcher du sang populaire l'écusson d'Isly.

La nomination du maréchal Bugeaud au commandement de la place est signée par le roi, contresignée par M. Guizoï.

Le dernier acte de l'homMie de Gand sera la flèche du Parihe.

Le roi, voyant que M. Mole ne venait point, avait lait appeler M. Thiers.

Vers une heure un quart un huissier l'annonça.

M. Guizot et lui se renconirèrent à la porte. M. Guizol sortant, M. Thiers entrant.

Ces deux hommes, qui se saluaient avec la politesse de deux ennemis qui savent vivre, éiaient loin de se douter que leur double carrière était finie.

M. Thiers trouva la nomination du maréchal Bugeaud sur la table. Il l'accepta ; mais à la condition qu'on n'attaquerait pas le lendemain une seule barricade.

Mais il demanda de s'adjoindre M. Barroi .

Le roi y consentit.

M. Thiers prit alors la plume et écrivit cette proclamation.

— Ciioyens de Paris,

L'ordre est donné de suspendre le feu.

Nous venons d'élre chargés par le roi de composer un ministère. La Chambre va être dissouic, le général Lamoricière est nommé commaudaiii en chef de la garde nationale de Paris.

MM. Odilon Bairot , Thiers, Lamoricière, Duvergier de Hauranne, sont ministres.

Liberté. Ordre. Union. Réforme. —

Cette proclamation fui envoyée à la police , avec ordre de l'afficher pendant la nuit.

M. Thiers, avec cette confiance admirable qu'il a en lui-même et qui, selon les ieni|is, est une qualité suprême on un suprême défaut, M. Thiers, qui croyait à sa popularité et à celle de M. Odilon Barrot, ne douta point, qu'en voyant le lendemain matin sur tous les murs son nom

et celui de son collègue, les Parisiens ne jetassent leurs armes poui' battre des mains.

Il se retira chez lui, attendant le jour ea toute sécurité.

M. Guizot rentra derrière M. Thiers ; il était resté aux Tuileries ; le roi l'attendait dans son cabinet.

On assure que ces deux hommes, dont la prévoyance, disait-on, était si grande, restèrent encore une heure ensemble, sans remords du passé, sans prévision de l'avenir.

Le poète latin l'a dit : « Jupiter aveugle ceux qu'il veut perdre. »

El, cependant, on pourrait leur apprendre ce qui se passe dans Paris.

Cette fois, la nuit est venae et s'écoule, sans que la ville se soit endormie complètement.

La résistance veille; elle organise le combat pour le lendemain.

Nous avons tous vu celte nuit étrange, où il semblait qu'un tremblement universel agiiût les pavés, où une armée de travailleurs silencieux dressait un réseau de barricades, où le peuple, cet admirable stralégisie, prenait ses positions.

C'étaient les Tuileries qui étaient cernées à leur tour; l'attaque, comme un serpent aux mille lêies et au corps gigantesque, avait enveloppé le château royal. Dès le malin, chacune de ces tètes souffla le feu.

M. Thiers se réveilla au bruit de la fusillade ; la proclamation affichée pendant la nuit n'était pas signée, et l'on n'avait omis qu'une chose, c'était de l'envoyer au Moniitur.

Ceux qui la lurent sur la muraille, crurent à un nouveau piège.

Maispeui-êtrela présence de MM. Thiers et OJilon Barrot fcra-t-elle ce que n'a pu faire leur nom ; on presse M. Odilon Barrot de monter à cheval, de parcourii' les rues ; il hésiie, et finit par déclarer qu'il ne sait pas monter à cheval.

On l'enlève et on le met en selle ; on le conduira par la bride, comme Mardochée.

Pendant ce temps, M. Gui/.oi sort des Tuileries par le guichet de l'Echelle. En arrivant à la rue de Rivoli, deux coups de fusil, dont les balles viennent siffler jusque dans la cour du château, reieniissent; il rentre par le guichet du Carrousel , et monte à l'étai-major.

C'est là qu'on le perd de vue.

A sept heures du malin, M. Thiers est rentré aux Tuileries, il a rouni MM. Duvergier de Hauranne, Crémieux, Lasteyrie, de Rénuisat, de Beaumont et Lamoricière.

C'est un minisière, à peu de choses près.

La nouvelle, que M. Bugeaud était nommé commandant de la place, a produit un si terrible efTei, que la première demande de M. Thiers est sa révocation. Le roi révoque.

L'ordre est donné de cesser le fen pai^ toui, mais en gardant les positions.

Vers neuf heures, on entend une grande rumeur dans la cour même du château ; les surveillants s'appellent , prennent leurs fusils, et se précipitent par le guichet; trois ou quatre coups de fusils viennent de partir de la maison située au coin de la rue de Rivoli et de la rue de l'Echelle.

L'avant-garde du peuple est déjà là.

Madame la duchesse d'Orléans fait fermer celles des fenêtres de son appartement qui donnent sin- la rue de Rivoli ; elle se retire chez le roi, en ordonnant d'habiller ses enfants et de les conduire chez la reine.

Un instant après, les surveillants rentrent avec deux prisonniers.

La cour du château est gardée par trois mille hommes de troupes de ligne à peu près et par six pièces de canon en batterie.

A dix heures et demie, on se rassemble pour déjeuner comme d'habitude dans la galerie de Diane; on attend un instant le roi, qui arrive en souriant; qu'a-t-il à craindre, maintenant que le bouclier de l'opposition le couvre?

Il se met à table, et chacun s'assied.

A peine a-t-on commencé de déjeuner, qu'une porte s'ouvre et qu'on voit apparaître, an mépris de toute étiquette, sans être annoncés, M. de Kémusat et M. Duyergicr de Ilauranne.

Ils sont conduits par M. deLaubespin, olïlcier d'ordonnance.

Les deux ministres ne sont point pâles, ils sont livides.

Ils demandent M. le duc de Montpensier.

M. le duc de Monipensier se lève, en faisant signe de la main au roi et à la reine de se tranquilliser; mais le signe est insuffisant, tout le monde est debout, et le roi et la reine , en même temps que le jeune prince, s'avancent vers les deux ministres :

— Sire, dit M. de Rémusat, Votre Majesté ne sait donc pas ce qui se passe?

— Que se passe-t-il, demande le roi?

— Mais ici, sur la place de la Concorde, à trois cents pas de Votre Majesté, les dragons rendent leurs sabres et les soldats leurs fusils!

— Impossible I... s'écrie le roi.

— Pardon, sire, dit M. de Laubespin, j'ai vu!

C'est la première fois que la vérité arrive à Louis-Philippe.

Personne ne songe à se remettre à table. Le roi sort avec les deux ministres, emmenant .M. le duc de Monipensier.

La reine court après son mari et le rejoint.

— Sire, dit-elle, montez à cheval, et mourez, s'il le faut ; du balcon des Tuileries votre femme et vos enfants vous regarderont mourir!

Le roi, en effet, monte à cheval, et passe la revue des troupes qui se trouvent dans la cour des Tuileries.

A ces troupes sont joints deux bataillons de la garde nationale.

La ligne et la cavalerie crient : ^ii^e leroi!

Beaucoup de cris de : Fioe le roi! sortent aussi des rangs de la garde nationale, mais ils sont accompagnés de quelques cris de: Five la réforme!

La reine et les princesses sont à une fenêtre et suivent le roi des yeux.

Le roi rentre, M. Thiers l'attend: son espérance a été trompée ; sa popidariié n'est plus à la hauteur de la révolte. Il demande la présidence pour M. OJilon Barroi.

En ce moment on apprend que M. Odillon Barroi s'est présenté de son côté aux barricades et, froidement accueilli, s'est retiré.

Ainsi, le vaisseau de la royauté fait ean de touie part ; en quelques heures trois ministères sont jetés à la mer, et la lempêle continue. *

Le roi prend la plume et va signer la nomination de M. Barrot à la présidence.

Le roi, en ce moment, a près de lui M. Thiers, M. de Rémusat, I\I. le duc de Monipensier et M. de Lamoricière.

JMM. Thiers et de Rémusat sont debout à la cheminée, le duc de Monipensier cause tout bas avec M. de Lamoricière.

Le roi est au bureau.

On entend une vive fusillade du côté du Palais-Royal.

Toul à coup la porle du cabinet s'ouvre, et M. de Giiardin eiure.

M. de Girardin, directeur de la Preise, a été cliargé, avec M. Merruau, rédacteur en chef du Conslitulioniiel , de publier l'ordonnance qui porte au ministère MM.

Tliiers et Barrot.

M. de Girardin est plus pâle, mais aussi calme que d'habitude.

Il s'avance vers le roi.

— Sire, dit-il, que va faire Votre Majesté?

— Signer la nomination de M. Barrot à la présidence du conseil.

— Il est trop tard.

Le roi le regarde étonné.

C'est la deuxième fois depuis le matin que l'on prononce ce mot devant lui.

— Sire, ce n'est plus un changement de ministère que le peuple veut, c'est une abdication. Abdiquez, Sire, ou dans une heure il n'y aura plus en France ni peuple ni royauté.

Le roi laisse tomber la plume.

— Sire, dit M. de Girardin en la lui remettant aux mains, une minute de relard et tout est perdu.

Le roi semble chercher autour de lui.

— Voici la proclamation toute prête ; je l'ai fait imprimer d'avance, dit M. de Girardin.

Et il met sous les yeux du roi un placard sur lequel on lit celle concise abdication : Ahdicalio7i du roi.

Régence de la duchesse d'Orle'ant.

Dissolution de la Chambre.

Amnistie générale.

Le roi hésite.

Le duc de Montpensier s'approche.

— Au nom de la France, Sire, abdiquez, dit-il.

— Eh bien! soit! dit le roi; puisque vous le voulez tous, j'abdique.

— Votre parole. Sire, dit M. de Girardin.

— Elle est donnée, répond le roi.

M. de Girardin n'en demande pas davantage ; il s'élance à travers les degrés, sort des Tuileries tout courant, et arrive à la barricade de la rue Saint-IIonoré :

— Abdication! crie-t-il, abdication! le roi abdique !

— Est ce écrit? Est-ce imprimé? Est-ce signé? demande-t-on.

— Oui! oui!

— Où est l'acte?

— On va vous le présenter tout à l'heure.

— K'est-ce pas pour nous tromper en-

core? N'est-ce pas une nouvelle ruse?

N*est-ce pas un nouveau piège ?

— JVon ! sur ma tête.

— Bien, passez. •

M. de Girardiu passe, comme un soldat court au feu : il entend la fusillade pétiller sur la place du Palais-Royal et y court. Mais là, non-seulement la difBcullé est plus grande, mais le danger est plus pressant.

Lu fusillade coiivre sa voix, les balles sifflent autour de lui.

— Abdication ! abdication ! crie-t-il.

Quelques combattants s'arrêtent.

— Est-ce écrit?

— Le roi signe en ce moment.

— Qu'on nous apporte l'abdication signée et nous verrons.

Le combat recommence.

En effet, pendant ce temps le roi écrit ces mots, triste et dernier autographe qui restera de sa main royale :

— J'abdiqae en faveur de mon petit-fils le comte de Paris ; je désire qu'il soit plus heureux que moi.

Et il signe.

Le général Lamoricière prend la feuille de papier et part à son tour.

Le fils de l'amiral Baudin s'élance derrière lui, chargé d'une semblable mission.

L'un ira place du Palais-Royal.

L'autre placer de la Révolution.

En ce moment on aimonce au roi que le maréchal Gérard, qu'il a fait demander, est à ses ordres. Il y a deux ans que le roi n'a vu ce vieil ami ; mais à l'heure du danger il s'est souvenu de lui et l'a envoyé chercher.

— Qu'il entre ! qu'il entre! s'écrie le roi. Et il court au-devant lui.

— Oh ! mon brave maréchal, dit le roi tout tremblant d'émotion, il n'y a que vous qui puissiez nous tirer de là.

— Sire, je n'ai plus que ma vie à offrir à Votre Majesté, dit le maréchal ; mais elle est bien ù lui.

— Allez au-devant de ces gens-là, maréchal, ei dites leur que j'abdique.

— Faites-moi donner un cheval, sire.

L'ordre est transmis, mais tout le monde

a la têlc tellement perdue, qu'on ne peut trouver d'autre cheval que celui que vient de monter le roi ; on l'amène au maréchal, tout caparaçonné de crépines d'or.

Il monte dessus avec son paletot et son chapeau rond, sort par la grande grille des Tuileries, traverse la place du Carrousel,

une branche verte à la main ; seuleniem comme il n'y a, au 2i fés'iier, d'arbres verts que les cyprès, c'est avec une branche de cyprès qu'il marche au devant de l'émeute. Il arrive à l'exlrémiié de la rue Saint- Thomas-du-Louvre.

Là une grande fouie se presse, on reconnaît 11! maréchal Gérard, on crie: Five le maréchal Gérard.

— Mes amis, dit-il, je vous apporte une bonne nouvelle et que vous pouvez croire, le roi a abdiqué en faveur de M. le comte de Paris.

Mais aucune acclamation ne répond à cette nouvelle ; on crie : Five le maréchal Gérard, voilà tout.

Et tout en criant : Five le maréchal, la foule le repousse sur le Carrousel, où elle cuniincnce à apparaître.

Alors les soldais qui sont campes sur la place font reiraiie dans les Tuileries et fermen les grilles.

Le maréchal ne peut plus même rentrer pour lendre compte au roi de sa mission, il comprend (jiie tout est fini, descend du cheval juyal qu'il abandonne comme trophée à la foule, et sort par le guichet du bord de l'eau.

Lamoricière a été plus malheureux encore. A son uniforme on le prit pour un ennemi; on a tiré sur lui, uue balle lui a traversé la main.

Un homme du ]ieuple, en outre, lui a appuyé sou fusil sur le llancet a lâché la détente. Le fusil a raté.

Le fils de l'amiral Baudin n'a trouvé qu'un faible écho sur la place de la Révolution. D'ailleurs, le combat est à peu près fini de ce côté.

De ce côié, s'il reste quelque chose à faire, cela regarde la Chambre.

Pendant que les quatre ambassadeurs de la royauté expirante échouent sur quatre points, le roi ôte son unifornie, détache son cordon, pose suu épée sur une table et reprend ses habits bourgeois.

La reine le regardait faii-e, pâle, immobile. On sentait que l'aliière fille de Caroline, celle en qui le sang des Bourbons ne s'est point altéré, eiil mieux aimé voir son mari dépouillé ainsi pour la tombe que pour la fuite.

Elle se reiourna vers M, Thiers.

— 'Voyez votre ouvrage, monsieur, ditelle; c'est vous qui avez fait cela.

M. Thiers comprit tout ce qu'il devait de

respect à celte Majesté déchue. Il ne répondit pas.

— Les chevaux, dit le roi.

— On les amenait, lorsque le piqueuret les deux premiers chevaux d'atielage ont été tués, lui répond-on.

— Alors, pas de voilure.

— Si fait. Sire, deux voitures son t au Pout- Tournant, deux voitures prises chez un loueur, deux voitures sans livrée, sans armoiries, c'est plus simple.

— Alors, partons.

Le roi tourne un instant sur lui-même, prend ses clefs, ouvre un tiroir, cherche comme un homme dont l'esprit se liouble, se lève et remet les clefs à M. Fain, en disant :

— Vous attendrez mes ordres.

M. Créniieux sapproche du roi.

— Il est bien entendu. Sire, que la régence esi à madame la duchesse d'Orléans.

— La régence est à M. de Nemours, dit le roi. Une loi la lui a accordée. Maintenant, violez la loi si vous voulez. Allons, partons, partons.

Le roi sort tenant la reine à son bi as; on le suit.

Il prend le souterrain que l'empereur avait fait faire pour le roi de Rome quand il allait en promenade, suit la terrasse du bord de l'eau, redescend vers l'hémicycle. Là, il passe près d'un tas de sable sous lequel ou vient d'ensevelir à la hàie trois cadavres, dernière llatlerie à la royauté qu'on ne veut pas aiirister par la vue du sang, et sort par la porte qui donne sur le Pont-Tournaui; là il se trouve au milieu delà population mêlée aux troupes.

Il semblait brisé, s'appuyait sur la reine au lieu que ce fûi lareine qui s'appuyât sur lui.

La reine portait la tête haute et assurée. Son œil était plein d'éclairs.

— Place, place à une grande infortune, crièrent plusieurs voix.

Beaucoup de cris se firent entendre en réponse à cette inlerpellaiiou.

Les trois quarts disaient vive la réforme, vive laFrance; quelques-uns vice te roi.

Le groupe marcha ainsi jusqu'à l'asphalte de l'obélisque.

Là, il s'arrêta comme hésitant.

Aussitôt la foule se resserra autour de lui.

Il se trouva comprimé par une muraille vivante. Le roi parut s'effrayer.

Il y avait de quoi. Ne fùl-ce que par lapproclieineni.

A dix pas de l'endroit où se trouvait le lils de Philippe Egalité, la lôle de son père avait roulé sur Téchafaud.

Alors, le roi quitta le bras de la reine, leva SON cliapeau, et prononça une plirase v]ue l'on u'euiendit pas.

La reine se sentant isolée eut peur à son tour.

Un homme s'approcha d'elle pour la rassurer; mais elle le repoussa en disant : — Laissez-moi.

Alors le groupe revint sur ses pas, ne s'apercevant pas qu'il perdait dans la foule madame la duchesse de Monipensier.

A peu dedistauce, stationnaient les deux voilures auxquelles le roi n'avait point fait ailentioii.sans doute à cause de leur pauvre apparence.

C'était cependant le seul moyen de fuite qui lui restât.

D^ux petits enfants attendaient dans la première de ces deux voilures, les figures collops à la glace; les poilières s'ouvrirent. Le roi, prit la gauche, la reine la droite.

La duchesse de Neuiours monta dans la seconde.

Les cochers fouettèrent les chevaux qui eniporiorent les deux coupés par la route de Saint-Cloud.

— Ah vous voilà, dit quelqu'un à M. Créniieux. Que faites-vous ici?

— Je viens de meure la royauté en voiture, répondit-il.

Et rencontrant M. Ilonri de Larochejacquelin, il entra avec lui à la Cliamlire.

Pendant que le roi, la reine et madame la duchesse de Nemours fuyaient par les quais, que madame la duchesse de Montpensier errait perdue sur la place de la Coiicordc; JMadame la duchesse d'Orléans, au milieu d'un petit groupe de fidèles, con)posé du général Guuigaud, de M. de Moiiigiiyou, du duc d'Elchiiigen, du comte Willaumez,deM. deBoisniilouetdeM. Asseline, aiiendait les nouvelles.

Depuis la scène du déjeuner, elle s'était trouvée séparée du roi et de la reine.

Tout ce groupe se tenait dans une des chambres du rez-de-chaussée, qui se trouvent enii'e le pavillon Marsan et la galerie de Diane.

Séparé en deux fractions, il regardait par deux fenêtres.

Ou vil alors les troupes se replier et ve-

nir s'adosser, comme un dernier rempart aux chaînes des Tuileries.

Au moment ou le maréchal Gérard fut repoussé sur le Carrousel, la foule y déborda.

Aussitôt le bruit de deux pièces de canon se fit entendre et la fusillade retenlit sur touie la ligue.

Le roi pouvait êlrc alors à moitié chemin du jardin des Tuileries.

Le Carrousel, qui élait plein de monde, fut évacué en un instant.

Quelques morts resiôrenl seuls sur la place.

La duchesse d'Orléans jeta un cri :

— Mais, dit-elle, j'ai entendu le roi donner l'ordre de cesser le l'eu.

— Eu effet, cet ordre a été donné, répondit un des officiers, mais ou aura oublié de le iransmoUre aux soldais du palais.

— Géuéial, dit la princesse à M. Gourgaud, général, vous qui êtes en uniforme d'officier d'artillerie , courez donc donner l'ordre aux batieries de s'arrêter.

Le général Gourgaud s'élança, apparut un instant après dans la cour et donna l'ordre.

Les mèches des artilleurs furent éteintes; les soldats de la ligue mirent l'aime au pied.

Eu ce moment, un huissier entra et dit à madame la duchesse d'Orléans :

— Le roi et la reine sont partis.

— Comment partis?

— Oui. Monseigneur le comte de Paris est roi et Votre Altesse régente.

— Et le roi n'a trouvé que vous pour me faire annoncer une pareille nouvelle! s'écria la duchesse en levant ses deux mains au ciel.

L'huissier s'inclina.

— M. de Boismilon , dit la duchesse, voyez donc, courez donc, peul-cire trouverez-vous que'qu'un; il est impossible qu'on me laisse seule avec une pareille responsabilité.

M. de lioismilon obéit, traversa six chambres soliiaires et revint en disant :

— Personne, madame.

— Eh bien ! dit la duchesse, je vais aller m'asseoir, n)es deux enfants dans les bras, sous le portrait de mon mari; ceux qui viendiout me chercher pour me faire régente ou pour me luer, me trouveroiu là.

Au raouient où elle se retirait, M. Dupin cnira.

— Ah monsieur! dil-elle, en s'élançani vers lui, que in'annonceiez-vous, que me direz-vous?

— Je vous dirai, madame, que peut-être vous êtes appelée à jouer le rôle de Marie- Thérèse.

— Disposez de moi, monsieur, dit la duchesse ; ma vie appartient à la France et à mes enfants.

— Alors, parlons, parlons vite, il n'y a pas de lenips à perdre.

— Où cela?

— A la Chambre.

— Je vous suis, venez, messieurs.

Ces mots s'adressaient a ce faible groupe de fidèles restés près do madame la duchesse d'Orléans, et que nous avons désignés.

En ce moment, M. le duc de Nemours entra. Il était reste pour accompagner sa belle-sœur et résigner en sa faveur ses pouvoirs de régent.

Le cortège se mit en marche.

Au moment où il sortait par le pavillon de l'horloge, le peuple entrait par la grille du Carrousel et par les guichets qui s'ouvrent sur les quais et sur la rue de Rivoli.

La duchesse d'Orléans était vêiiie de noir, comme on l'a presque toujours vue, au reste, depuis la mort de son mari.

Elle tenait le comie de Paris parla main; un des aides de camp portail le duc de Chartres.

Un valet nommé Hubert les suivait à quelques pas.

Au milieu du pont de la Concorde, le comte de Paris tomba. On n'avait pas eu le temps de nouer les cordons de ses souliers, et un de ses souliers était eu pantoufle. L'enfant se releva, il ne s'était fait aucun mal.

Ce n'était point un accident, c'était pis, c'était un présage.

Pendant que madame la duchesse d'Orléans cnire a la Chambre, jetons un regard sur ce qui se passe au Chàieau-d'Eau,etsur ce qui va se passer aux Tuileries.

Nous avons vu M. de Girardin venir échouer à la place du Palais-Royal ; nous avons vu le général Lamoricière repoussé de la rue Sainl-IIonoré ; nous avons vu le maréchal Gérard ramené au Carrousel.

Le centre de cette triple résistance était sur la place du Palais-Royal ; c'était là que la royauté ébranlait encore Paris avec les dernières secousses de son agonie ; c'est là

que le volcan populaire jetait ses dernières flammes.

Tout le monde connaît le Château-d'Eau, bâtisse du XVIII» siècle, œuvre de Robert Cotte. Il se compose d'une grande façade, aux portes et fenêtres éventrées aujourd'hui, aux pierres toutes couvertes de balles à cette heure.

Le malin du lit février, à dix heures, c'était une forteresse bien close, bien compacie, bien fermée, n'ayant que ces sortes d'ouverlui'es si bien nommées meurtrières, et lançant par ces meurtrières la flamme et le plomb : c'esi-à-dire la mon !

Le gouvernement de Louis-Philippe avait fait fortifier le Chàteau-d'Eau avec grand soin; il comprenait que c'était, en terme de foitification , un des ouvrages avancés des Tuileries. En conséquence, les fenêtres- du premier et du second éiage étaient munies d'un double rang de barreaux, les volets de chêne massif étaient doublés de lames de fer; les portes ne pouvaient être enfoncées que par le canon ou |)ar le peuple, ces deux forces qui renversent tout.

Là, le combat dura près de cinq heures.

Le peuple s'était emparé du Palais-Royal et faisait feu des fenêtres.

Le peuple avait élevé des barricades et faisait feu, de derrière les barricades.

.Mais il fallait prendre le Chàteau-d'Eau, il fallait aller chercher un ennemi visible, vivant, qu'on peut combatire, étreiudre, renverser; il fallait l'aller chercher derrière ces murailles tonnantes, et de temps en temps, alors, une sortie se faisait du Palais- Royal, des barricades, des maisons; vingt, trente, cent conibailants se précipitaient à l'assjut de l'imprenable redoute, arrivaient aux grilles, qu'ils secouaient, aux portes, qu'ils ébranlaient ; puis, foudroyés à bout porianl, le visage brûlé, les mains sanglantes, revenaient, rugissant de colère, reprendre la place qu'ils avaient quittée, dix minutes auparavant.

Seulcnienl, ils avaient semé de ca<lavres la roule suivie, pour aller et pour revenir.

Que de malédictions furent lancées, que de ])romesses de vengeances furent faites pendant ces cinq heures !

Au milieu de ces balles qui se croisent en silllaiit, entourée par celle flamme qui éclate à toutes les fenêtres, une jeune femme va chercher les blessés, les ramène chez eiie, les panse. On croirait qu'elle

n'appariient pas à c monde, ou tout au moins, qu'elle est invulnérable.

Cet ange du champ de bataille, dont les Scandinaveseussent fait une quatrième Valkirie, était mademoiselle Lopèz, artiste du ihéâire de l'Odéon.

Pendant que les murs du Cliâteau-d'Eau blanchissaicni sous les balles, tandis que le pavé de la place rougissait sous le sang, on forçait les écuries du roi et l'on brûlait sur place du Cariousel les voitures de la cour.

Tout à coup le cri :

— Le feu ! le feu au Château-d'Eauî retentit; le peuple avec cette rapidité d'intention qui n'appartient qu'à lui, comprend qu'il vient de trouver le seul auxiliaire qui puisse le faire vainqueur; il s'atlèle aux voitures en llamnies, il les pousse, il les traîne, il débouche avec elles sur la place du Palais-Royal, les accumule autour du bastion, on roule un lonneau d'eau-de-vie au milieu du cratère, on jette les meubles par les fenêtres du Château-Égalité, uu bûcher s'élève, la flamme s'augmente, le vent la courbe sur les murailles, elle s'attache à tout ce qu'elle peut mordre, s'acharne aux fenêtres et aux portes, charbonne le bois, rougit le fer, et victorieuse, rugissante, mortelle, pénètre par toutes les ouvertures.

Pendant quelques temps encore les balles ont traversé ce rideau de flammes et ont été porter au hasard la mort sur la place. — Mais lescoups de feu s'éteignent peu à peu. — L'incendie a brîilé la fusillade.

Toute l'histoire que nous venons de raconter est écrite sur la façade noircie par la fumée, criblée par les balles. — Allez voir celle page de pierre et vous comprendrez ce qu'a dû être la lutte.

Mais elle est finie. — La foule se rue sur les Tuileries : seulement elle arrive trop tard, depuis deux heures déjà les Tuileries sont prises.

Au resie la minute, la seconde où le château a été pris est constatée — Un doigt presque aussi puissant que celui de Dieu a arrêté le temps. — Un homme du peuple est monté à riiorlogo, il a brisé le balancier.

Et la pendule impassible et inexorable a marqué l'heure de la victoire du peuple, de la chute de la royauté;

— UXE UEUHE ET DEMIE.

Pendant que le duc de Nemours , la duchesse d'Orléans, le jeunes princes, les

aides de camp et les secrétaires sortaient par le pavillon du milieu ; le peuple, nous l'avons dil, entrait par la grille, par les quais et par lu rue de Rivoli.

Il se rua sur le château.

Depuis le 10 août 1792, c'est la troisième fois qu'il prendra sur la royauté, celte dernière forteresse où elle s'abrite.

Deux fois la loyauié la lui a reprise.

Le nombre trois est cabalisti(jue et sacré ; celle fois, elle lui restera.

En attendant, il passe comme un torrent, comme un incendie, comme une lave. — Cl istaux, vases de Chine, meubles de Boule, secrétaires incrustés d'ivoire ou d'agate, il brise tout , tout , hors les tableaux qu'il ne pourrait pus refaire.

C'est lui-même qui a dit ce mot : sublime aveu d'impuissance , sublime reconnaissance du génie.

Tout à coup une décharge retentit.

Un busie de Louis-Philippe vole en éclats sous vingt balles. — Le roi, jugé par contumace, vient d'être exécuté en effigie.

Où ce torrent s'arrêlera-t-il , où celte lave iruuvera-t-elle un obstacle, où cet in- I cendie pourra-t-il s'éteindre?

Devant un souvenir.

Devant l'appartement du prince qu'il a aimé, à la porte de la chambie du duc d'Orléans.

Là vient mourir le flot, qui partout ailleurs bat les murailles, roule, se répand, rompt, sape, pulvérise.

Ah ! nous nous trompons ; il y a encore une chose que l'on respecte, c'est l'or, les bijoux, les diamants.

Des hommes en guenilles montent la garde devant des millions.

Tandis que d'autres hommes en guenilles jettent le trône par les fenêtres.

Voici ce qui se passait à la Chambre pendant celle heure pleine d'événements.

A midi, les députés s'étaient réunis.

Dix minutes après l'ouverture de la Chambre, M. Thiers entra.

Il tenait son chapeau à la main, sa figure était renversée :

— Eh bien ! lui crie-l-on de toutes parts, vous êtes ministre?

— La marée monte, monte, monte!

dit-il en élevant son chapeau au-dessus de toutes les têtes.

Et en effet, la marée montait; en effet, la vague populaire devait, avant la fin de la

journée, co«Trir tous les fronts, dépasser toutes les têtes.

On demande de tous côtés M. Barrot.

M. Barrot n'était pas dans la salle.

Plusieurs lavaient vu passer :

Le matin à cheval,

Vers onze heures en voiture,

A midi à pied.

A cette fois, il paraissait écrasé de fatigue, et surtout de découragement.

On venait de lui faire boire la lie de sa popularité.

M. Charles Laffitte monte à la tribune et demande que la chambre se déclare en permanence juscju'à la fin des év/ïnements.

Celte proposition ejll votée par acclamation.

Un oflicier s'approche du président et lui p;irle à l'oreille.

— Messieurs, dit le président, on m'annonce que madame la duchesse d'Orléans va entrer dans la chambre.

Des huissiers s'empressent aussitôt d'apporter au pied de la tribune un fauteuil et deux chaises.

La porte de la chambre s'ouvre, c'est celle qui est en face du président; madame la duchesse d'Orléans descend la pente qui conduit de cette porte à la tribune ; elle s'assied dans le fauteuil ; les deux jeunes princes prennent, à ses côtés, place sur les chaises.

Une faible escorte, composée du duc de Nemours en costume d'ollicier- général, d'aides de camp et de gardes nationaux, l'accompagne.

Un grand silence se fait dans la chambre, silence d'attente, surtout d'inquiétude.

Aucun député ne demande la parole.

M. Lacrosse se lève.

— Parlez, M. Dupin, dit-il ; parlez donc, puisque c'est vous qui amenez M. le comte de Paris à la chambre.

— Mais, difiNL Dupin, je n'ai pas demandé la parole.

— N'importe, n'importe, le temps presse ; il faut que nous sachions à quoi nous en tenir, crie-l-on de tous côtés. A la tribune, à la tribune I

M. Dupin , enlevé pour ainsi dire par une force morale, monte à la tribune.

— Messieurs, dit-il, vous connaissez [la situation de la capitale, les manifestations qui ont eu lieu; leur résultat a été l'abdication de S. M. Louis-Philippe, qui a déclaré, en Blême temps, qu'il déposait le

pouvoir et qu'il en laissait la libre transmission sur là têie du comte de Paris, avec la régence de madame la duchesse d'Orléans.

Les centres accueillent ces paroles par de vives acclamations; on entend retentir les cris de vive le roi! vive le comte de Paris ! vive la régente I

M. Dupin descend de la tribune. On appelle de toutes parts M. Barrot ; M. Barrot n'est pas dans la salle.

— Je demande, dit M. Dupin de sa place , en attendant l'acte d'abdication qu'apportera , selon toute probabilité , M. Barrot, que la chambre fasse inscrire au procès-verbal les acclamations qui ont accompagné jusqu'ici et salué dans l'enceinte de cette chambre le comte de Paris comme roi de France , et madame la duchesse d'Orléans comme régente, avec la garantie du vœu national.

— Messieurs, répond le président, il me semble que la Chambre, par ses acclamalions unanimes...

A ces mots de M. Sauzet, qui semblent indiquer un certain escamotage dans le genre de celui de 1S30, de vives protestalions s'élèvent des extrémités et surtout des tribunes. Les portes s'ouvrent avec violence : ce sont des gardes nationaux qui les enfoncent, repoussant les huissiers et pénétrant dans la Chambre.

L(! flot, qui semble devoir tout envahir, s'arrête cependant devant madame la duchesse d'Orléans et ses deux fils.

Des interpellations sont échangées entre M. le duc de Nemours et les nouveaux arrivants, qui finissent par reculer jusqu'au pied des escaliers delà tribune.

Eu ce moment, M. Emmanuel Arago pousse M. Marie, eu lui disant :

• — Parle'donc, mais parle donc.

C'est, en effet, le moment de parler pour ou contre. La minute est suprême ; la seconde qui passe, va poser la couronne sur la léte du petit- fils de Louis-Philippe, ou l'emporter à tout jamais, non-seulement loin de la dynastie, mais hors de la Fiance. M. Marie s'élance en elTet à la tribune; mais il demande vainement le silence ; il ne peut l'obtenir, et fait un pas en arrière. Au milieu du tumulte M. de Lamartine se lève et étend la main ; ce seul geste obtient ce que n'a pu obtenir M. Marie.

— Je demande, dit M. de Lamartine, je demande à monsieur le président de sus-

joiird'luii de remplir ces devoirs sacrés de riiospilalilé qu'elle a pratiqués en lous temps à l'égard des vaincus, quels qu ils lussent, royalisies, modérés, radicaux.

L'Angleterre est, par Jà, devenue l'asile du malheur, el elle ne renoncera pas aujourd'hui à cette gloire. •

/îrrivée du duc de Nemours el dune partie de t ex-famille roijale à Londres.

On lit dans le JHorning-Herald .•

« La scène qui vient de se passer à la station du chemin de fer du Sud-Est, a eu un caractère émouvant. M. de Jarnac, ex-secrétaire de l'ambassade française, était là, atiendant depuis quelques heiires l'arrivée du convoi. Un peu avant que ce convoi ne parût, le duc d« Saxe-Cobourg el le colonel Philips, écuyer du prince, sont arrivés du palais de Buckinghain, et ont rejoint M. Mtic-Gregor, président de la compagnie du chemin de fer, el M. Pritchard, membre du comité de la même adminisiraiion.

« Personne n'avait été admis dans la gare, afin de ne pas troubler la réunion des exilés qui allaient arriver-. *

« Le ir'ain a touché la station du pont de Londres environ à six heures et demie. Les membres de la famille de Louis- Philippe, qui sont arrivés par ce train, sont :

• Le duc de Nemours;

" La princesse Clémentine ;

" Quatre enfants el des serviieurs.

« Ils oirt été conduits immédiatement dans la salle des dirccteni's. Les enfants ne semblaient pas compi-endre le (rouble de leurs parents, et regartlaienl tout ce qui se passait autour d'eux avec l'indifférence de leur âge. M. Mac-Gregor en a eirlevé un darrs ses bras, M. Pr-it'har-d a été embrassé par un autre ; un troisième a pris la main de M. Walier, employé supérieur du chcrnio.

Autre correspondance :

• Le duc de Nemours est arrivé à l'ambassade de France hier soir, à huit heures moins vingt mirruies. Leduc, en entrant à Hertfor-d-IIouse, parais-^ait fort abattu, et souffrait visiblement d'une fatigue excessive. La fuite de Fi'ance avait été si prompte, ([u'on n'a pas apporté le moindre bagage, et qu"aitcu;r mi'rtd)r'e de la famille n'a de quoi changer d'habits.»

« La comtesse de Jarnac, le comte Lonis

de NoaillesetM. de Rabaudy étaient rérrnis sorts le vestibule pour recevoir le duc de Nemours et ceux qui raccompagnaient.

« Le duc a été immédiatement rejoint par le duc et la duchesse de Saxe-Cobourg, et le prince Albert, acconi])agné dtr bar-on Fritsch et du lieutenant-colonel Wilde.

• Ces personnages ont élé conduits dans le salon de l'ambassade. La réunion a ('té déchirante. On remarquait surtout le désespoir d(! la duchesse de Saxe-Cobourg.

M. et madame de Jarnac ont élé seuls présents à l'enlrevue. Les persotrnes de la suite étaient restées dans une pièce à côté.

" On disait, à l'ambassade, que la duchesse de Nemours s'était perdue dans les rues de Paris. ALtis nous ignorons si ce bruii est exact.

• L'ex-préCel de la Seine est arrivé hier à Londres.

« Le duc de Montebello, ex-ministre de la marine et des colonies, est également arrivé et est descendu chez .\L Francis- Charteris, membre du Parlement, dans Chesham- Place. M. de ÎMoniebello na eu que peu de d fficullis à s'évadei'; mais il n'a emporté, lui non plus, le moindre vêtement.

• La baronrte James Rothschild avec sa jeune famille est arrivée sanreii chez M. Lionel de Rothschild, dans Piccadily, el s'est ensuite retirée à l'hôtel Miwart.

• A l'ambassade de France, on ignore jusqu'à présent (il faut remai-qtter (jue le journal qui parle est daté du 28) ia roule suivie par Louis-Philippe. On ne croit pas, comme on l'a dit, que l'ex-roi se soit dirigé sur Eu en quiliani Paris. On pense pliHôl qu'il se sera fait conduire en Belgique.

• M. Duchâiel, ex-ministre de l'intérieur, s'est aussi, dit-on, dirigé sur Bruxelles ; d'autres prétendent qu'il aurait lui dans la direction de l'Italie.

« La duchesse de Coigny, qui est Écossaise, est arrivée samedi darrs Duver-slreet. Elle s'est échappée de Paris, à travers les barricades, sous le déguisement d'une servante.

« Le duc est resté à Paris. •

Dans une corresporrdance deSouthamplon, daiée de dimanche soir, onze heures et dentie, nous lisons ce qtti suit :

• D'après ce qui a transpiré cet aprèsmidi, il y a louie raison de croire que le ïïfouvcruement s'attend à voir l'ex-roi de

France débarquer à Porisnioiilh dans la journée de demain. •

Il faui ajouter le nom de la ducliesse de Montpensier à ceux des membres de la famille de Louis-Philippe qui sont déjà arrivés à Londres.

Il paraîtrait que le voyage de la duchesse aurait été très-pénible. Séparée, à Dreux, du reste de la famille, elle se dirigea sur Boulogne , accompagnée d'une seule personne. Mais elle lui reconnue à Abbeville, et dut se réfugier dans nue maison particulière. Parvenue à s'échapper de nouveau, elle arriva à Boulogne lundi soir, ei le lendemain à Londres.

Le prince de Syracuse est arrivé à Londres, ainsi que M. Gabriel Delessert, expréfet de police.

Un grjnd conseil de cabinet s'est réuni samedi à Londres. Tous les ministres y assistaient.

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