ITALIE
Lettre de Nice du 1 2 fe'crier.
« Le 10 février, jour de la promulgation d'une constitution à la l'rauçaise, a éié pour Nice iiii beau jour de fèie. Ou se féliciiait, on s'embrassait dans les rues. Les fêtes ont duré cinq jours. Plus de douze mille personnes appartenant à louies les classes de la sociéié parcouraient les divers quartiers, nanties de drapeaux verts, blancs, rouges et portant la cocarde nationale. IVous étions trente-deux Français avec le drapeau tricolore, et partout sur notre passage on criait : « Vivent les Fiançais! A bas Guizot ! à bas les d'Orléans! vive Charles-Albert! vive Pie IX ! • La musique de tous les régiuienls était eu tête des groupes, et le cortège présentait cela de singulier, qu'il était précédé par le gouverneur, par deux généraux donnant le bras à leurs femmes, par quatic colonels, également accompagnés de leurs moitiés. Los riches, les nobles étaient mè lés aux ouvriers, aux gens du peuple ; les femmes entonnaicni les hymnes nationaux et les hommes répondaient. C'était un magnifique spcîctacle. La ville a été illuminée pendant cinq nuits.
• Un peuple qui féie ainsi la liberté n'esl-il pas digne d'en jouir? •
On écrit de Turin, le 14 février :
• On vient de mobiliser ici dix mille hofhmes, et deux nouveaux contingents viennent d'être convoqués.
• Les rapports eutie l'Autriche et le ca-
binet de Turin devienneni de jour en jour plus froids. Le commissaire aulrichii'ii qui se trouvait depuis quelque temps à Turin pour arranger certains différends commerciaux et financiers, est de retour à Vienne, sans avoir pu obtenir un résultat quelconque. Le gouvernement sarde ne paraît pas disposé à entrer en ce moment en négociation, afin de ne pas s'exposer au soupçon de faire cause commune avec l'Autriche. •
— Le consul des Deux-Siciles, à Marseille, a enfin déclaré qu'il viserait les passeports de tous les réfugiés qui voudraient rentrer dans leur patrie.
— Le mouvement politique fait des pragrès en Italie. Parme, comprimée pir les troupes autrichiennes, a fait cependant une démonstration en laveur de la constitution. Le duc fut ienc(in;ré dans la rue San-Michele par la foule qui criait : lîéf'ortncl co/i«/t/«//o/(.' Un instant eir.'ayé, il ptraît qu'il répondit .• « Vous l'aurez! • Mais un esca irou do cavalerie auirichieine étant arrivé, le duc se mira dans le palais, et de là envoya coup sur coup deux estafettes à Plaisance, ville occupée par une forte garnison autrichienne, pour demander un renfort de douze cents hommes au coriimandant de celle garnison. Cette demande, corn iie on le pense bien, a été accueillie avec empressement, et c'est un corps de deux mille Autrichiens qui a été expédié à Parme. Enhardi par la promesse de ce secours, le duc lança une proclamation menaçant les habitants de Parme d'une répression rigoureuse s'il n'était pas obéi.
La police fu de nombieuses visites domiciliaires. Quelques jeunes gens, qu'on était sur le point d'arrêter, ont été assez heureux pour s'échapper. Les Parmesans attendent avec impatience le moment où il leur sera possible de se débarrasser de leurs maîtres. Ou craint que le prince hércdiiaiie de Parme, qui est l'objet d'une auiinadversioii assez générale, ne finisse par être assassiné dans la lue.
— La Prusse concentre un corps d'armée dans la Poméranie pour faire face aux événements qui pourraient survenir dans ses Etats.
Paris. — Le gouvernement provisoire se préoccupe toujours de la qiiesiiou ries subsistances. Hier on a abaissé la taxe du pain, aujourd'hui on donne dans le Muni-
'■ Aujonrcriiui, conlinuo-i-il en haussant la vois, vous n'êles plus rien iii ; licii, entendez-vous, plus rit n. »
A ces mois qui terminent si violemment leur carrière poiiiique , les cenires proteslf'ul par des cr-is l'urietix.
« Monsieur, dit le président en s'adressant à l'craieur , vous vous écartez de l'ordre ; je vous rappelle à l'ordre. •
« Permeiiez- moi de parler, reprend M. de Larochejacquelein. »
En effei, l'orateur va poursuivre, mais son geste et sa parole demeureni suspendus.
C'est qu'en ce moment une foule d'hommes amies, gardes nationaux, ^-tndiants, ouvriers, pénètrent dans la salle et s'éianceiiijusqu'à l'hémicycle; lesuns portent des drapeaux, les autres sont munis de sabres, de pistolets, de l'usils, quelquesuns ont des piques ou des barres de fer.
La duchesse d'Orléans, dont le premier sentiment avait été jde rcsier immobile, dûi-flle être engloutie par cette marée armée, est entraînée par ceux qui l'enlo.urent, et va chercher à l'endroit le plus élevé de la chambre un point où l'inonda- ' lion n'arrivera peut-être pas.
Des cris violents sont poussés par cette foule.
« l'as de r('gence ! La déchéance du roi ! la déchéance! »
Une voix, dans la foule, crie : Five la JRe'/iuhltqueJ
On ignore qui a fait entendre ce cri, prononcé pour la première fois dans l'enceinte où se trouvent encore réunis les dentiers débi is de la monarchie, et qui va, dans un instant, y trouver de si nonibreux échos.
A ce cri, le trouble et la confusion sont au comble. Une seconde troupe hostile vient battre les portes, et, ne trouvant pas de place, remonte jusqu'aux tribunes, où elle apparaît bientôt.
Un homme, porteur d'un fusil, se penche sur la rampe et ajus'.e M. Sauzet.
M. Smizet disparaît sous son bureau, comme si la terre venait de s'ouvrir à ses pieds. ,
(Consignons cette disparition ; el'e sera probablement le dernier acte politique de l'honor;ible président.
Au même instant, d'autres hommes, équipes comme les premieis qui ont envahi la salle, se montrent à la 'porte du
milieu, prèsdê"laquelle se trouve madame la duchesse d'Orléans, gt qui est sa seule retraite. *
Une espèce .de lutte s'engage entre les Dfiicicrs qiti environnent M. le duc de JVemonrs, la duchesse et les jeunes princes, et les honnnes qui gardent cetie port£.
La mère du comte de Paris sent "deux mains se porter à son cou.
L'homme qui l'a touchée est entraîné violemment loin d'elle; mais, en levatii les mains pour se dégager, elle a quitté les je^mes priua-s et le torrent qui l'oule les entraîne loin de l,eur mère.
Alors, le groupe se sépare en deux fractions, bien distinctes, qui dtscendéht chacune par un des corridors circulaires ab.-ulissani à la grande salle, donnant sui- la place Ijoirbon.
La duchesse d'Orléans ne fait pas partie de ces groupes, elle est restée en arrière pour lâcher de rejoindre ses enfants.
Une de ces fractions se compose d'ofliciers et de boiirgeois, qiii enveloppent, en l'entraînant, un grand jeune homme blond, pâle, à moitié nu. C'est M. le duc de Nemours, qui change son pantalon et son habit militaire, contre un pantalon noir et un paletot qu'on lui passe à la hâte.
L'autre fraction est formée d'une douzaine de gardes nationaux, au milieu des quels on remarque un homme d'une taille colossale qui emporte le comte de Paris serré contre sa poitrine. Il étreint l'enfant d'une telle façon, qu'on ne peut, au premier coup-d'œil, savoir s'il le sauve ou s'il l'étouffé.
L'enfant, effaré, ne prononce que cette interrogation :
• Qu'est-ce que c'est, monsieur, qu'estce que c'est? f>
Derrière le jeune prince est son valet de chambre, Hubert, qui ne l'a pas quitté et qui supplie le garde national de lui rendre l'enfant.
— J'ai promis de sauver ie prince , je le sauverai , répend le garde.
Arrivés à la pot te de sortie, on s'aperçoit que la porte est fermée, on court à la fenêtre , on l'onvre , cette feuéire est élevée de huit ou dix pieds.
Le garde national monte sm- la fenêtre et s'a[)prêie ù sauter avec le piince. — Le va.'et de chambre l'arrête, demande avec insistance de sauter lepreniier.— Il lui donnera l'enfant qnand il sera à leiTe.
— Me le rcudrezrvous, icierroge !e garie.
— Sur ma parole.
Huberisauti',reçoiirenrant. — L'homme
saiiîe à son loui', le «groupe en faii autant et s éloigne en courant à travers le jardin. — Pendant ce temps M. de Nemours a disy paru.
En ce moment madame la duchesse d'Orléans arrive. — Elle est rasburée sur le sort du duc deChaiins. — Un hiiisslerla ramassé au moment où il tombait et l'a conduit chez lui. — Oa la rassure sur le sort du comte de Paris, que l'on petit encore voii' à travers la croisée demeurée on verle. — Elle consent alors à se reliier dans les salons de la présidence où M Sauzei la reçoit.
Cependant il faut fuir, orr pense tin îtistanlà prendre une des voitures qui stationnent Jevani la Ouiiiibre. — ALiis ces voitures sont entourées d'uni" foule de peuple en armes dent on ne connaît pas les intentions; mieux vaut doue/fuir par la place Bourbon et la lue de l'IJaivosilé. La duchesse ira demander uu asile au gouverneur des Livalides.
M. de IJuisniilon, qui s'est opposé à la sortie par la porte du quai, a envoyé chcrcLer une citadine, et annonce que la citadine est à la porte.
La mère du comte de Paris monte dans celle petite voiture et s'é'oigne par la rue de l'Université.
Pendant ce temps les députés oui fui. — La salle des séances est envahie par le peuple. — Ciu(| ou six membres de l'ancienne représentation nationale sont restés. — • C'est M. Duponl(ile l'Eure) que l'on a placé au fauii-uil de la présidence, ce sont : MM. Lamartine, Ledru-Piollin , Garnier- Pagés, Marie, Crémieux et Larochejacquelein.
M. Lamartine est placé par une siugulièie vohmié du hasard entre uu homme du peuple à longue barbe, à chapeau bosselé, à veste sordide qui semble uu modèle d'atelier.
Assis à ia droite de l'auteur des Me'ditationt , cet homme s'appuie sur une grande épée à deux mains; il représente le peuple dans sa dernière expression.
A la gauche du député de Màcon est le comte Henri de Laroch<;iaci[uelein qui représeule la noblesse historique.
C'est quelque chose comme une transfigur;'tion.
La salle présente alors un étrange spectacle, et qui peut rappeler celui des plus orageuses journées de 1793.
Tous li's sabres soai hors du fourreau , tous les fusils menacent, toutes les mains s'agitent^ toutes les bouches patient à la
fois. :i''. ' >;I «îflf.!' :«.jji,<iji
Parmi tonte celle foiv'e, à part'Jies députés qui sonl groupés sur la tribune, on coniplo cinq ou six hommes vêtus d'habits ou de redingotes , huit ou dix gardes nationaux, un seul officier; loat.le reste est purement populaire.
Ou essaye alors de proclamer le nom des membres du gouvernement provisoire, Dupont (de l'Eure), Arago, Lamartine, passent à runanimiîéei sansla moindre opposition. — Lcdru-Kollin qui lit lui-mèMe les noms est proclamé le quatrième. ' IViiMa
Aux non. s de MAI. Marie, Gr^niieux, Beihniuni une vive discussion s'engage. — Les voix de la foule couvrent celle de M. Ledru-Rollin qui est obligé d'écrire successivement les noms de Garnier-Pagès de Crémieux, de Belhmont et Ai- Marie. — Les deux premiers sonl proclamés à une grande majorité. ' " '--''-'- •
Alors une voix crie : à l'Hôtel d^tîlle!
En effet, le gouvernement provisoire est nommé par le peuple, il n'a plus qu'une chose à faire, c'est de se rendre au palais du peuple.
Lamartine descend le premier. — Il est seulement accompagné de quatre ou <'.iiiq personnes : ce sont MM. Laverdan, Caulagrel de la Démocratie pacifique, 31. dtî Larochejaci|uelein et l'officier de la garde nationale dont noi!sa\ous parlé.
Arrivé dans la salle des Pas-Péi-dliS^ îl y attend pendant près de dix nvnuies sl's autres collègues.
Enfin s'avancent M. Dupont (de l'Eure) soutenu par deux personnes, puis.M.M.Ledru-I'ioliin et Crémieux.
M. Garuier-Pagès est déjà parti po.ur rilùtel de viilc.
Ou auiène un cabriokl, on y fait nioiiler M. Dupont de l'Eure qui marche avecpeine. Deux bon. mes du peuple, armés dq lysils, n)0uteut avec lui, deux autres se cramponueul au brancard, un cinquième monte derrière avec un drapeau ronge à la main.
Les aulres membres du gouvernemeni
provisoire marchent en lète, à pied, presque sans escorte.
On dii qu'en passant sur le quai, devant la caserne d'Orsay, ou entendit par-delà les grilles quelque chose comme tin grondement de menaces. La caserne était occupée par les dragons du huitième.
Lamartine fit ouvrir la porte, pénétra jusque dans la cour, se fit apporter une bouteille et un verre, remplit le verre, y trempa ses lèvres et dit en l'élevant au-dessus de sa lète :
« Amis, voilà le banquet que nous vous « avions promis. •
Puis le cortège continua fa route vers l'Hôtel de ville.
L'Hôtel de ville était pris dcj uis longtemps déjà. — Le peuple aiinc le gardait. — Deux ou trois pièces de canon étaient en batterie sur la place.
L'Hôtel de ville, c'est les Tuileries du peuple.
Le conseil municipal délibère au milieu du peuple dans une grande salle à plafond de chêne sculpté, où pendent de grands lustres d'or, où sont rangés trois rangs circulaires de bureaux avec des fauteuils de velours bleu.
Ou a su successivement tout ce qui s'est passé :
La régence de la duchesse d'Orléans;
La déchéance du roi.
On ignore encore la proclamation de la République et la nomination du gouvernement provisoire.
Seulement, on vient d'élire M. Garnier- Pagès maire de Paris, et MM. Recurl et Guinard premier et second adjoinis.
M. Garnier-Pagès demande à se retirer loin du tuniulte, pour prendre de sangfroid les délibérations que la situation exige.
IVIM. Recuit et Guinard l'accompagnent.
Toute la salle est laissée au peuple, qui floue, sans savoir encora ce qiri se passe.
Seulement, il y a au milieu de cette foule lin homme qui porte au bout d'une pique un large écriteau, sur lequel est écrit: