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CHAPITRE XII

POPULAiaTE DE JEANNE

14 mai 1429. — Le grand docteur Jean Gerson publie un mémoire pour établir qu*il est licite et bon de croire en la Pucelle.

Le 14 mai 1429, six jours après la levée du siège d'Orléans, fut publié, à Lyon, un traité oii la parole d*un illustre docteur venait consacrer le cri du peuple et proclamait Jeanne inspirée.

C'était là le dernier acte public de Fhumble grand homme, chancelier de l'Université, qui , désabusé du monde et fatigué de lutter contre les iniquités des puissants, avait caché sa vieillesse dans une pauvre école de fau-

bourg et y mourut, le 12 juillet 1429, en répétant aux petits enfants qu'il enseignait : « Priez Dieu pour Tàme du pauvre Gerson. »

Il était dans Tordre que Tapologie de la Pucelle fût faite par Técrivain à qui est attribuée Vlmitation de Jésus-Christ, ce manuel unique de la vie intérieure, source intarissable de consolations pour les cœurs souffrants , où r&me en appelle des voix de riiomme aux voix de Dieu et s'élève aux plus hautes vertus sur les ailes de l'amour qui croit tout, espère tout, peut tout.

Voici à quoi peut se réduire en substance Tœuvre de Gerson, une fois débarrassée du fatras scolastique alors en usage dans tous les mémoires.

« On ne doit pas se hâter de traiter comme faux les faits qui s'autorisent de sérieuses probabilités; et, parmi les faits probables, on doit incliner à juger vrais ceux qui sont soutenus par les plus solides raisons. Or»

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c'est le cas pour la mission de Jeanne. Que Ton considère les beaux effets de Tapparition de la Pucelle et la justice de la cause qu'elle défend; qu'on envisage les vertus de celle héroïne, digne sœur des Débora et des Judith, qui triomphe des Anglais par son inslinct de guerrière, comme sainte Catherine triomphait des docteurs par sa science de philosophe; qui, au sein de la victoire, demeure inaccessible à la vanité et à la haine; qui, au milieu de l'enthousiasme populaire, vil dans l'humilité et dans la prière; qui, dans le choc universel des ambitions, ne convoite ni profits ni honneurs; qu'on songe au bon témoignage que lui rendent tant de grands hommes de guerre qui se font petits devant elle, tout en s'accordanl avec clic à rester le plus possible dans les sentiers de cette humaine prudence dont on ne peut s'écarter sans tenter Dieu; qu'on remarque enfin l'effet produit par Jeanne sur les ennemis de la France qui, à son approche, étreints par

répouvante, fuient en criant comme des femmes en couches; et on verra qu'il n'est ni impie ni déraisonnable de penser que cette jeune fille, émule des Machabées, est une envoyée de Dieu. La main du Seigneur est là. {A Domino factura est istud.)

« Quant à blâmer la Pucelle de porter un habit d'homme, c'est être Tesclave des textes de Tancienne et de la nouvelle loi, sans comprendre Fesprit qui les a inspirés. Sauvegarder la pudeur est le but des défenses faites. Or, que remarquons-nous ici? C'est que Jeanne, pareille aux amazones et à Camille, s'habille en homme pour préserver plus sûrement sa vertu et pour mieux combattre les ennemis de sa patrie. Gardonsnous donc de chicaner l'héroïne à propos d'une misérable question de vêtements, et honorons en elle la bonté de Dieu qui, faisant d'une vierge la libératrice de ce royaume, a revêtu sa faiblesse de la force d'où nous vient le salut.

« Que si (le ciel nous en garde!) il arrivait que les événements tournassent à rencontre de ses espérances et des nôtres, il ne faudrait pas s'en autoriser pour conclure que Jeanne sert d'instrument à Tesprit malin. 11 faudrait plutôt se demander si nos déceptions n'auraient pas pour cause nos fautes, nos ingratitudes, qui, irritant la colère de Dieu, feraient de nous les victimes des secrètes décisions de sa justice.

« Nous soutenons la cause juste, faisons qu'elle mérite toujours d'être la cause victorieuse. Loin de nous les manquements de ces enfants d'Israël qui s'aliénèrent le bon vouloir de Dieu manifesté dans la personne de son serviteur Moïse! Le secours divin nous est apparu. Faute de vertu, de foi, do reconnaissance, ne stérilisons pas ce miracle ! Selon les mérites, Dieu change son arrêt sans changer son dessein. »

iiO LE MOIS DE JEANNE D'ARC

25 mai 1429. — Perceval de Boulaiavilliers, un des Qotables personnages de la cour de Charles VII, recueille les récits pdjpulaires sur la naissance et sur les visions de Jeanne.

Tandis que Gerson faisait Fapologie de la Débora française, Perceval de Boulainvilliers, conseiller chambellan de Charles YII et sénéchal du Berry, se mettait au courant des récits qui couraient sur Jeanne, déjà en possession d'une légende.

Il voulait satisfaire la curiosité de Philippe de Visconti, duc de Milan, intrigué au sujet de cette Pucelle qui avait accompli de grandes choses et en faisait pressentir de plus grandes.

Dans sa lettre envoyée en juin, le sire de Boulainvilliers raconte avec un accent de foi les faits suivants, qu'on retrouve, plus ou moins brodés, dans diverses chroniques :

POPULARITÉ DE JEANNE iii

Jeanne vint au monde la nuit de l*Epiphanie (6 janvier lil2). Cette nuit-là, tous les habitants de Domremy furent saisis, sans savoir pourquoi, d'une allégresse qui tenait du délire. Us couraient par les rues, se disant les uns aux autres : « Que se passe-t-il donc de nouveau pour que nous ressentions telle joie? » Les coqs, battant des ailes, se mirent à chanter avec des cris inaccoutumés. L*air était rempli de parfums enivrants et de mystérieuses harmonies.

C'est à Taube de ses treize ans que Jeanne eut sa première vision ; et voici comme :

Elle était à la prairie avec d'autres jeunes lilles. On joua à courir. Jeanne courut avec une agilité si grande qu'elle semblait ne pas toucher terre et qu'une de ses compagnes lui dit :

— Mais, Jeanne, tu voles! (Johannay video le volantem juxta terrant.)

Jeanne, qui d'un bond venait d'atteindre le but fixé, était tout en nage et voulait se

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reposer. Or, il se trouva là un jeune homme qui lui dit :

— Jeanne, cours au logis; ta mère te demande.

Jeanne partit. Mais à peine fut-elle à Técart de ses compagnes, qu*une nuée transparente s'offrit à sa vue ; et, du sein de la nuée, sortit une voix qui lui dit :

— Jeanne, il faut changer ta vie. Tu es destinée à des merveilles. C*est toi que le Roi du ciel a choisie pour établir le roi de France. Tu porteras un habit d'homme; tu seras chef de guerre, et tout se décidera par ton conseil.

La voix se tut; la nuée disparut, et la jeune fille demeura toute saisie, ne sachant que croire.

Des apparitions semblables se reproduisirent. Elles devinrent surtout fréquentes lors de la venue de Salisbury en France. La jeune fille avait l'esprit frappé. Un jour qu'elle rêvait aux champs, l'apparition eut lieu, mais plus grandiose, plus éclatante que jamais :

— Jusqu^à quand tarderas-tu? disait la voix.

Pourquoi ne pas te hâter à Tappel du Roi du ciel? Tu restes là, et la France périt.

Jeanne, tant soit peu excitée, répondit :

— Fais, m'est-il dit, fais. Quoi? comment?

où? Je ne connais ni les routes, ni les gens, ni le roi. On ne me croira pas. Je serai raillée, et justement. Est-il plus sotte chose que d'aller dire aux grands qu'une petite fille va délivrer la France, diriger Jes armées, triompher de l'ennemi? Et comme on se moquerait de cette petite fille vêtue d'un habit d'homme !

Jeanne dit cela et bien d'autres choses encore. Il lui fut répondu : « Le Roi du ciel l'ordonne. Ne t'inquiète pas comment cela sera. Comme Dieu veut au ciel, ainsi il est fait sur terre. Va-t'en à Vaucouleurs. »

Jeanne obéit.

il4 LE MOIS DE JEANNE D*ARC

15 mai 1429. — La ville de Bourges célèbre la délivrance d*Orléans par une procession solennelle, qui se continua tous les ans, le premier dimanche après TAscension, jusqu'en 1793.

Le dimanche 15 mai 1429, la délivrance d'Orléans, qui datait du dimanche précédent (premier dimanche après l'Ascension, cette année-là) , fut célébrée dans maintes villes de France. Mais, exception faite d'Orléans, la cité fidèle, il n'y a qu'une ville qui ait perpétué pendant des siècles la patriotique solennité. Cette ville est Bourges.

Fixée au premier dimanche après l'Ascension à partir de 1430, la « Procession de la Pucelle » a eu lieu tous les ans dans la capitale du Berry jusqu'en 1793.

Et pourtant, Bourges attend encore sa statue de Jeanne d'Arc. Cette statue ne feraitelle pas bonne figure à côté de la statue de

Jacques Cœur? Jeanne d'Arc el Jacques Cœur, victimes de Ting^atitude royale, furent également en butte aux hostilités des gens de cour ; et au boui^eois on fit un crime de son génie comme à la paysanne de son héroïsme.

En ces derniers temps, il y a eu une généreuse émulation entre villes et bourgs de France : Beaurevoir, Chécy, Chinon, Compiëgne, Domremy, Lagny, Nancy, Neufchâleau, Poitiers, Reims, Rouen, Saint-Pierre-le- Moutiers, Tours, Vaucouleurs, et bien d'autres, pour retrouver les titres particuliers de Jeanne à leur reconnaissance et décerner des hommages locaux à sa mémoire. Doctes monographies et beaux monuments se multiplient.

Ainsi peu à peu le temps approche où sera

réalisée la prophétie de Barbes, disant en

1866 : « J*aime passionnément Théroïque fille

qui sauva la France, et je voudrais — cela se

fera, j'espère, un jour — qu'on lui élevât une

statue jusque dans nos plus petits hameaux. »

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