‹ Le mois de Jeanne d'ArcChapitre 21 sur 79 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

17 mai 1429. — Jeanne, de concert avec Dunois, qui raconte Tentrevue dans sa déposition, va trouver Charles Yll au château de Loches et le supplie de se décider à Faction. La campagne de la Loire est décidée.

Lors de sa première entrevue avec Dunois, aux abords d'Orléans, Jeanne parla avec une noble familiarité au futur libérateur de la Normandie et de la Guvennc. La hauteur naturelle de son âme la mettait tout de suite de plain-pied avec les plus illustres et les plus grands.

Dunois avait eu d'abord de la méfiance;

lis LE MOIS DE JEANNE D*ARG

mais il reconnut vite la vertu qui était en Jeanne et Tadmira.

Rien de plus touchant que le spectacle de cet homme de guerre, inclinant son génie devant rinspiration de Fhumble fille. Que n'avonsnous le texte original de ses témoignages au lieu d'une traduction latine ! Les regrets qu'on éprouve à propos des autres témoins, dont les paroles ont été également figées dans une langue morte, s'augmentent quand il s'agit de cet immortel capitaine, réputé beau parleur autant que bon batailleur. Il y a dans sa déposition un grand air, un souffle d'enthousiasme qui enchante et ravit.

Voici comment il raconte la démarche suprême tentée par Jeanne auprès de Charles VII, le n mai 1429 :

A Loches, — où nous étions allés le trouver, Jeanne et moi, — le roi était dans sa chambre, ayant avec lui son confesseur, Mgr Christophe d'Harcourt, évêque de Castres,

et le seigneur de Trêves en Anjou, lorsque Jeanne frappa à la porte. Presque aussitôt, elle franchit le seuil, se mit à genoux et, tenant embrassées les jambes du roi, elle lui dit ces paroles ou d'autres semblables :

— Gentil dauphin, ne perdez plus le temps en d'interminables conseils; mais venez au plus vite à Reims pour prendre votre digne couronne.

— Est-ce votre conseil qui vous a dit cela?

lui dit Mgr Christophe.

— Oui, répondit-elle, et je suis très fort aiguillonnée là-dessus.

L'évêque reprit :

— Ne voudriez-vous pas dire ici, en présence du roi, la manière de votre conseil, quand il vous parle?

Jeanne lui répondit en rougissant :

— Je crois comprendre ce que vous voulez savoir, et je vous le dirai volontiers.

Alors, le roi :

" — Jeanne, vous plaît-il bien de déclarer ce

qu*on vous demande en présence des personnes ici présentes?

— Oui, répondit-elle.

Et elle ajouta les paroles suivantes ou d'autres semblables :

« Quand je suis contrariée en quelque manière parce qu*on fait difficulté d'ajouter foi à ce que je dis de la part de Dieu, je me retire à Fécart et je prie Dieu, me plaignant à lui de ce que ceux à qui je parle ne me croient pas facilement. Ma prière à Dieu achevée, j'entends une voix qui me dit : « Fille Dé (fille de Dieu), va, va, va, je serai à ton àide^ va (ces mots sont en français dans le texte). Et quand j'entends cette voix j^ai grande joie; même je voudrais toujours l'entendre. »

t, chose frappante, en répétant ce langage de ses voix, elle était dans un ravissement merveilleux, les regards levés vers le ciel.

Le dauphin finit par décider qu'il irait à Reims dès qu'on aurait enlevé aux Anglais les

places qu'ils occupaient aux bords de la Loire. — « Eh bien, marchons contre ces places! »

dit la Pucelle.

Une nouvelle levée de gens de guerre fut résolue. Les troupes devaient se réunir à SelleSy en Berry, pour entrer en campagne.

Jeanne y alla. C'est là que la vit le jeune Guy de Laval qui, dans une lettre adressée à sa grand'mëre et à sa mère, a rendu toute vive l'impression alors produite par la Pucelle :

(c J'allai à son logis la voir; et fit venir le vin, et me dit qu'elle m'en ferait boire à Paris; et semble chose toute divine de son fait et de la voir et de l'ouïr... Elle partit le soir, pour Romorantin, avec une portion des troupes, et la vis monter à cheval armée tout en blanc, sauf la tête, une petite hache en sa main, sur un grand coursier noir qui, à la porte de son logis, se démenait très fort et ne soufihrait qu'elle montât. Et lors elle dit :

« Menez-le à la croix », qui était devant l'église, tout près, au bord du chemin. Et lors

elle monta sans qu'il se mût, comme s'il fût lié. Et, se tournant vers l'église, elle dit en assez voix de femme : a Vous les prêtres, faites processions et prières à Dieu. » Et lors se retourna à son chemin, en disant : « Tirez avant, tirez avant », son étendard ployé que portait un gracieux page, et avait sa hache petite en la main... Vous avez fait bailler je ne sais quelles lettres à mon cousin La Trémouille par occasion desquelles le roi s'efforce de me retenir avec lui. Mais jà Dieu ne veuille que je n'aille pas au siège des places anglaises ! Et autant en dit mon frère, et que abandonné serait celui qui demeurerait. »

Voyez-vous la Pucelle, sa hache petite en la main? La voyez-vous monter, armée tout en blanc, sur ce grand coursier noir qui d'abord s'est cabré et qui s'adoucit à son commandement? Tout à l'heure avec quelle gentillesse elle offrait du vin au jeune seigneur et promettait de lui en offrir bientôt à Paris ! Maintenant, avec quelle autorité elle

donne de brefs commandements de sa douce voix de femme! Et chez ce généreux chevalier quelle curiosité émue! Quelle attente enthousiaste! Quelle impatience belliqueuse que ne peut modérer la sollicitude maternelle ! Quelle naïve disposition à trouver merveilleux tout ce que fait Jeanne! Un rayon est sur son front. Elle est Tastre autour duquel tout gravite.

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