‹ Le mois de Jeanne d'ArcChapitre 26 sur 79 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

29 mai 1456. — Le chevalier d*Aulon, anciea écuyer de Jeanne, dépose de ce qu*il sait d*elle.

Le 29 mai 1456, le chevalier Jean d'Aulon, l'ancien écuyer de Jeanne, qui avait toujours vécu dans son intimité et ne la quitta jamais tant qu'elle fut sous les armes, fit à Lyon sa déposition sur tout ce qu'il savait de la vie et des mœurs de la Pucelle.

Les commissaires enquêteurs, au lieu de mettre celte déposition en latin comme les autres, nous Font transmise en français; et le charme du naïf parler des vieux temps double l'intérêt des détails qu'on y lit.

Voici le sommaire d*un des récits de Jean d^Aulon :

Au mois de novembre 1429, Jeanne fut chargée d'aller faire le siège de Saint-Pierrele-Moustier, sur le bord de la Loire. Elle y alla en compagnie du sire d'Albret qui commandait en chef, d'autres seigneurs et d'une petite armée.

Au bout de peu de temps on tenta un assaut. Mais la ville était si bien fortifiée et renfermait tant d'hommes d'armes opposant bonne résistance, que force fut de reculer. Les gens de la compagnie de Jeanne furent les derniers à lâcher pied; mais enfin, eux aussi tournèrent le dos. D'Aulon, entre autres, avait été blessé d'un trait au talon et ne pouvait plus marcher qu*appuyé sur des béquilles.

Bientôt Jeanne se trouva seule, avec quelques hommes d'armes, devant les murailles de la place.

Sans regarder le nombre, elle tenait ferme.

— Jeanne, lui dit son écuyer, que ne vous retirez-vous? Vous êtes seule.

— Non, s'écria- t-cUc en ôtant son casque et en tournant vers les fuyards son visage illuminé d'enthousiasme. J*ai encore dans ma compagnie cinquante mille de mes gens !

Les hommes d'armes se demandèrent s'il D^y avait pas là une armée invisible qu'elle seule voyait.

— Je ne partirai pas d'ici que la ville ne soit prise, ajouta Jeanne. A l'œuvre tous! aux fagots! aux fascines! Faisons-nous un pont sur le fossé.

Tout le monde accourut. Le pont fut fait, l'assaut poursuivi, la ville prise.

Jeanne ne réussit pas si bien devant La Charité-sur-Loire.

Quand elle parut sous les murs de cette ville le 24 novembre, les assiégés, quoique très approvisionnés et très fortifiés, eurent grande crainte.

« Il n'y a rien à faire, disaient-ils. Cette fille est une sorcière. » A quoi le capitaine de la place répondit : « Allons donc ! Sa sorcellerie c'est votre lâcheté. »

Ce capitaine, nommé Perrin Grasset, était un Bourguignon aussi énergique qu'habile.

Il défendit à merveille La Charité.

Le siège traîna un mois; de rudes assauts furent tentés inutilement, et il fallut battre en retraite, en laissant Tartillerie aux mains de Tennemi.

Jeanne avait eu le pressentiment de cet échec. Ce n'était pas à La Charité, c'est vers Paris que ses voix lui disaient toujours d'aller.

Mais on avait été découragé par une première tentative qui fut son premier revers (22 août — 9 septembre). Triste campagne!

D'abord toutes les espérances : « Faites appareiller vos gens; nous allons faire connaissance avec Paris »; puis, les retards du roi; rintrépide assaut où Jeanne a la cuisse traversée d'un trait; la retraite ordonnée malgré

la Pucelle; Topposition à son projet d'une attaque nouvelle; l'offrande de ses armes à Saint-Denis dont le nom était le cri de France sur les champs de bataille ; enfin, son départ mélancolique loin de la grande ville d*où ses regards et son cœur ne pouvaient se détacher.

Dès lors, les trêves se multiplient, de par lavis du conseil royal, en perpétuelle contradiction avec Jeanne. « De trêves ainsi faites, disait-elle, je ne suis pas contente, et ne sais si je les tiendrai. Si je les tiens ce sera pour garder l'honneur du roi. »

Résolus à lui faire échec, les deux mauvais génies du conseil, La Trémouille et Tarchevêque de Reims, imaginèrent de donner crédit à une aventurière.

C'était une certaine Catherine, venue de La Rochelle. Elle contait que Notre Seigneur Dieu la favorisait de. révélations merveilleuses; qu'une dame blanche, vêtue de drap d'or, venait quotidiennement la visiter; qu'il fallait que le roi lui donnât des hérauts et des

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trompettes pour faire crier : « Qui a or, argent, ou trésor caché,, qu'il l'apporte immédiatement »; que qui désobéirait serait bien reconnu par elle, et qu'elle saurait trouver lesdits trésors avec lesquels on paierait les hommes d'armes, notamment ceux de la Pucelle. Elle ajoutait qu'il était possible d'avoir la paix sans coup férir. — « La paix! s'écriait Jeanne, nous ne la trouverons qu'au bout de nos lances ! »

Pressé par ses conseillers de mettre en œuvre cette visionnaire, le roi voulut que Jeanne la vit. L'ayant vue, Jeanne lui dit : « Retournez près de votre mari faire le ménage et nourrir vos enfants. » Et elle répondit au roi : « Dans le f^it de cette femme il n'y a que folie et niaiserie. »

Pourtant, Catherine persistait à soutenir la réalité de ses visions. Jeanne, malicieuse à ses heures, voulut en avoir le cœur net.

Voici son récit :

« Je demandai à Catherine si cette dame

blanche qui lui apparaissait venait toutes les nuits; et, pour ce vérifier, je voulus coucher avec elle dans le même lit. J*y couchai et veillai jusqu'à minuit et ne vis rien ; puis je m'endormis. Quand vint le matin, je demandai à Catherine si sa dame blanche était venue.

— « Oui, me répondit-elle. Mais vous dormiez, et je ne pus vous éveiller. » — « La dame ne reviendra-t-elle pas demain? » lui demandai-je. — « Elle reviendra », me répondit Catherine. Pour le coup, je dormis de jour, afin de pouvoir veiller la nuit suivante. Et, cette nuit-là, je couchai avec Catherine et, toute la nuit, je restai les yeux ouverts. Mais je ne vis rien, encore que, de moment en moment, je demandasse à Catherine : « Ne viendra-t-elle point? » A quoi elle répondait : « Oui, tantôt. »

A partir de ce jour, Catherine garda rancune à Jeanne. En 1431, elle était à Paris au moment où Jeanne subissait à Rouen ses interrogatoires. Invitée par le Saint-Office à

déposer sur la prisonnière des Anglais, Catherine la donna pour un suppôt de Tenfer, et déclara que, si on ne la gardait bien, elle sortirait de prison par secours du diable (per aiAxilium diaboli).

Pourtant il advint qu'une des visionnaires de la compagnie de Catherine, Perrinaïc, se prit d'admiration pour Jeanne. Quelques mois après la catastrophe de Compiëgne, cette généreuse Bretonne, déjà suspecte d'hérésie, osa dire à Paris que Jeanne était bonne et que ce qu'elle avait fait était bien fait. Et elle aussi fut brûlée (3 septembre 1430).

Mais nous voici loin de Jean d'Aulon. Aussi bien, c'est dans son vieux texte qu'il faut le lire. Que si on rapproche ce qu'il a déposé sur la personne de Jeanne des détails donnés par d'Alençon, Dunois, Perceval de Boulainvilliers, le greffier de Thôlel de ville de La Rochelle, le moine Philippe de Bergame et Tauteur anonyme du Mirouer des femmes ver-

tueuses^ détails qu'il faut contrôler les uns par les autres, on arrive aux résultats suivants : Jeanne était de taille moyenne, belle, robuste, bien formée, le teint hâlé, les cheveux noirs coupés en forme de calotte, gracieuse et virile d'allure, parlant peu et avec grande sagesse d*une douce voix de femme, aimant les belles armes et le cheval, extraordinairement dure à la peine, très sobre, gaie de visage et facile à s'attendrir jusqu'aux larmes, candide et fine, enthousiaste et sensée, ardente et sereine.

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