‹ Le mois de Jeanne d'ArcChapitre 27 sur 79 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

16 mai 1430. — La Pucelle, étant dans Féglise Saiot-Jacques, à Gompiègne, entre dans une grande douleur et dit aux bonnes gens qui Tenvironnent de prier Dieu pour elle, car elle sera trahie, puis livrée à la mort.

Le 16 mai 1430, Jeanne rentrait tout affligée à Compiègne. Elle venait de faire une tentative inutile pour empêcher Choisy-sur- Aisne de tomber aux mains du duc [de Bourgogne ; et son échec était dû à la trahison du capitaine qui commandait à Boissons, misérable vendu à l'ennemi.

Tout lui revenait à l'esprit : l'apathie de Charles VII, resté l'indolent roi de Bourges

quand elle Tavait fait roi de France; le mauvais vouloir des conseillers du roi, l'archevêque de Reims et La Trémouille, qui usaient en négociations le temps qu'il aurait fallu employer en impétueuses attaques; Féchec subi devant Paris, plaie toujours saignante pour le cœur de la pauvre Jeanne, qui sentait bien que la grande ville eût été prise si on Teût écoutée. Et elle avait de sinistres pressentiments. La veille même du sacre, comme trois ou quatre villageois de Domremy, venus pour la voir, lui demandaient si dans toutes ces batailles elle ne craignait pas les coups de lance, elle leur avait fait cette réponse :

— Je ne crains que la trahison.

Au lendemain des fêtes de Reims, quand, à Crépy-en-Valoîs, la foule faisait escorte à Charles VII en clamant : « Noël! Noël! »

Jeanne, qui chevauchait près de Dunois et de Régnault de Chartres, ne put s'empêcher de s'écrier :

— Ah ! le bon peuple ! Plût à Dieu que je

fusse assez heureuse, lorsque je finirai mes jours, pour être inhumée sur celle lerre!

— Jeanne, en quel lieu complez-vous mourir? lui dil l'archevêque.

— Où il plaira à Dieu, répondil-elle. Je ne suis sûre ni du temps, ni du lieu, el je n'en sais pas plus que vous. Mais je voudrais bien qu'il plût à mon créateur que maintenant je pusse laisser là les armes et m'en aller servir mon père et ma mère, en gardant leurs brebis avec ma sœur et mes frères. Comme ils auraient joie à me voir!

Ainsi, achever le salut de la France, puis retourner se faire la servante de son père el de sa mère, voilà quel était le rêve de Jeanne ; et ses voix lui disaient, hélas! que ce rêve ne serait pas réalisé.

Maintes fois, conversant avec Jean Pasquerel, elle avait fait allusion à sa mort prochaine. « Je voudrais bien, ajoutait-elle, que, lorsque j'aurai quitté ce monde, notre seigneur le roi fonde des chapelles où il sera fait des

prières demandant le salut de tous ceux qui seront trépassés en guerre pour la défense du royaume, »

Donc, le 16 mai, étant à Compiègne — comme par une divination de la catastrophe qui, une semaine après, allait la jeter sous le talon de l'Anglais, aux portes mêmes de cette ville de Compiègne, — la Pucelle était pleine d'angoisse.

Selon sa coutume, elle se rendit à l'église et, à genoux sur les dalles, les mains jointes, elle pria longtemps avec fervente dévotion.

Ensuite elle se leva et s'appuya tristement près d'un pilier.

A cette heure les cloches tintaient lentement pour annoncer la prière du soir, et les ombres descendaient dans la nef mystérieuse.

De pauvres gens et plusieurs enfants étaient là qui regardaient d'un œil curieux la fille extraordinaire dont il était tant parlé.

Tout à coup, Jeanne se prit à pleurer à chaudes larmes.

La voyant pleurer on Tentoura avec grande compassion.

Elle regarda doucement tout ce monde et dit:

— Bons amis, chers petits enfants, sachez qu'on m*a vendue et trahie. Bientôt je serai livrée à la mort. Priez Dieu pour moi, je vous supplie; car je ne pourrai plus servir le roi ni le royaume de France.

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