CHAPITRE XXI
22 mai 1456. — Jean Massieu, Thuissier, et Guillaume Manchon, le principal greffier du procès de condamnation, déposent une dernière fois sur la captivité, le jugement et la mort de Jeanne.
Le 22 mai 1456 furent recueillies les dernières dépositions de deux prêtres, Massieu et Manchon, qui, Tun comme huissier, l'autre comme greffier principal, avaient été mêlés au procès de Jeanne d'Arc. Us s'étaient montrés compatissants pour elle et avaient été profondément émus par son supplice. « Jamais je ne pleurai tant pour chose qui m'advint, dit Manchon. Encore un mois après, je
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ne m'en pouvais consoler. C'est pourquoi, sur l'argent que m'avait rapporté le procès, j'achetai un petit missel que j'ai encore comme souvenir de Jeanne et afin d'avoir occasion de prier pour elle. »
De leurs longues dépositions, dont la portée est capitale, ressortent, entre autres, les faits suivants :
Pendant un temps, Jeanne avait été enchaînée dans une cage de fer où elle était tenue par le cou, par les pieds et par les mains. Lors du procès, on se contenta de lui mettre les fers et de la lier par une chaîne à une grosse pièce de bois. Nuit et jour stationnaient, à côté de son cachot, quatre ou cinq kouspilleurs qui la fatiguaient de leurs insolences de corps de garde.
Juges et assesseurs du procès étaient payés par les Anglais à tant par séance. Outre une rémunération fixe, les plus zélés recevaient des cadeaux. Au moindre relâchement, Warwick se plaignait de ce que cette cléricaille
ne- gagnait pas son argent. Mais, en général, les théologiens besognaient de leur mieux.
La cupidité alléchait les uns, Tambition excitait les autres; beaucoup obéissaient à la peur ; la plupart n*avaient qu*à écouter leur fanatisme.
Il se rencontra quelques clercs, tels que Houppeville, Lafontaine, Lohier, qui osèrent montrer de Tindépendance. Lohier ne fit que paraître; Lafontaine dut fuir; Houppeville fut mis en prison, et peu s*en fallut qu'on ne le jetât dans la Seine.
On avait fait prendre des informations dans le pays de Jeanne. Mais, comme elles lui furent favorables, on les passa sous silence.
L*espoir des juges était que Jeanne, isolée de tout soutien, se perdrait elle-même. Mais la simple fille, avec son bon sens et sa bonne foi, déjouait les pièges de ses interrogateurs.
Manchon déclare que, bien des fois, il défendit sa rédaction du procès-verbal contre les juges qui lui disaient en langue latine,
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pour n'être pas compris de Taccusée, de modifier des réponses ou bien de les omettre comme non utiles au procès.
Malgré la bonne volonté de Thonnète greffier, les comptes rendus étaient souvent altérés pour les besoins de Faccusation. Jeanne s'en plaignait doucement : « Vous omettez beaucoup de choses que je dis, et vous m'en faites dire que je n'ai pas dites. Si vous continuez, je vous tirerai les oreilles. » Mais il ne s'agissait pas de contenter Jeanne; il fallait contenter les Anglais.
Ceux-ci étaient furieux contre quiconque témoignait sympathie à Taccusée. Un jour où on interrogeait Jeanne sur la soumission à l'Église, Isambart déjoua le piège qu'on lui tendait. Warwick, l'ayant su, apostropha ainsi le moine : « Pourquoi ce matin avisais-tu cette méchante? Par la morbleu, vilain, si je remarque encore que tu te mettes en peine d'elle, je te ferai jeter en Seine. »
Au commencement du procès, comme
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rhuissier Massieu ramenait Jeanne dans sa prison, maître Eustache Turquetil, chantre de la chapelle du roi d'Angleterre, survint et lui dit : — Que vous semble des réponses de cette fille? Sera-t-elle brûlée?
— Jusqu'ici, répondit Massieu, je n'ai rien trouvé en elle de répréhensible, et n'y ai vu que bien et honneur. Mais je ne sais quelle sera la fin de tout ceci. Dieu le sait!
Le prêtre anglais courut dénoncer ce fauteur de Jeanne. Là-dessus, grande colère de Gauchon :
— Si tu tiens derechef pareil langage, dit-il à Massieu, nous te ferons boire plus que de raison.
En effet, peu s'en fallut qu'il ne fût noyé.
Manchon l'excusa et le sauva.
Ce même Massieu raconte ce qui suit :
« Une fois, comme je la conduisais devant les juges, Jeanne me demanda s'il n'y avait pas sur le chemin quelque église dans laquelle fût le corps de notre Seigneur Jésus-Christ.
Je lui répondis oui, et lui montrai une chapelle située au-dessous du château, près de notre chemin. Alors Jeanne me requit très instamment de la faire passer devant la. chapelle pour qu elle y pût saluer Dieu et prier {salutare Deum et orare). J'y consentis volontiers et la laissai s'agenouiller en face de la chapelle. Inclinée à terre, Jeanne fit dévotement son oraison... Le fait étant arrivé aux oreilles de monseigneur de Beauvais, il en fut mécontent et m'ordonna de ne plus tolérer à Taveuir de telles oraisons. De son côté, le chanoine d'Estivet, dit Benedicite, qui assistait les juges comme promoteur du procès (une brute, celui-là, et une brute méchante, dont la bouche était un égout et qu'on trouva un jour noyé, comme il convenait, dans un égoùt), m'adressa maintes réprimandes : « Truand, disait-il, qui te fait si hardi de laisser approcher de l'église, sans
licence, cette p excommuniée? Je te ferai
mettre en telle tour que tu ne verras ni lune
ni soleil d'ici un mois, si tu le fais jamais plus. »
Au début, Jeanne avait demandé à avoir un conseil, disant qu'elle était trop simple pour suffire aux interrogatoires qui lui'étàienl faits. On lui déclara qu'elle répondrait par ellemême, comme elle pourrait, et qu'elle n'aurait pas de conseil.
Et de fait, on ne la laissa assister que par un traître, le chanoine Loiseleur, un des familiers de l'évêque de Beauvais. Tout miel en ses paroles, tout fiel en ses actes, abject avec délices, ce monstre se faisait grassement payer par les Anglais ses infernales pratiques et prétendait en outre que le ciel les lui payât comme œuvres pies.
S'étant donné à Jeanne pour un homme de son parti, Loiseleur avait obtenu qu'elle l'adoptât pour confesseur.
Tandis que sa pénitente lui parlait en toute confiance, des clercs, apostés dans une pièce voisine, entendaient tout, grâce à un trou
pratiqué au mur, et prenaient noie de tout.
S'ils laissaient passer quelque détail important, Loiseleur en faisait rapport et réparait Tomission.
Jeanne n'était presque jamais menée au tribunal, que cet agent provocateur n'eut au préalable conféré avec elle {qum ipse Loyseleur per prius cum eadem fuisset locutus). Sous couleur de pieuse sollicitude pour sa conscience, il secondait les manœuvres des juges qui, à force d'interpellations pressantes, compliquées, incohérentes, espéraient amener la prévenue à témoigner contre elle-même.
Quel spectacle touchant! D'un côté, une assemblée de théologiens français, fouillant dans les subtilités de leur dogme pour y trouver de quoi dresser un bûcher à la libératrice de la France. De Tautre côté une enfant de dix-neuf ans, ignorante, franche et sans peur. Les théologiens la questionnaient tantôt en termes doucereux, tantôt en termes violents. L'enfant répondait simplement et ni
ne se laissait prendre, ni ne se fâchait. Souvent, dans leur zèle, les docteurs parlaient tous ensemble. L'enfant souriait et leur disait : — Beaux seigneurs, parlez Tun après l'autre.