QUATRIÈME DÉCISION
Les prédictions de cette femme ne sont que vaine jactance et pure superstition.
Interrogatoires correspondants.
— Ne disiez- vous pas à vos compagnons que d'avoir des étendards pareils au vôtre cela les rendrait vainqueurs?
— Non; je disais seulement : « Entrez hardiment parmi les Anglais », et j'y entrais moi-même.
— Du moins, ne faisiez-vous pas croire à ceux qui suivaient votre bannière qu'ils seraient victorieux?
— Je disais ce qui est advenu et adviendra encore.
— Qui aidait plus, vous à Tétendard ou Tétendard à vous?
— De la victoire de Tétendard ou de Jeanne, c'était tout à Notre-Seigneur.
— Pourquoi votre étendard fut-il porté en Téglise de Reims, au sacre?
— Il avait été à la peine; c'était bien raison qu'il fût à rhonneur.
— Ne disiez-vous pas aux soldats que vous détourneriez d'eux les flèches des Anglais?
— Je leur disais d'être sans crainte. Plusieurs ont été blessés à mes côtés. J'ai été blessée moi-même.
— En allant à Compiègne, saviez-vous que vous y seriez prise?
— Je savais que je serais prise. Mais je fie savais ni l'heure ni le lieu. Si j'eusse su que je serais prise à Compiègne, je n'y serais point allée, à moins d'un commandement exprès de mes voix.
— Vos voix vous ont-elles commandé cette sortie où vous fûtes faite prisonnière?.
— Puisque c'était le plaisir de Dieu, c'est pour le mieux que j'aie été faite prisonnière. Les saintes m'avaient bien dit que je serais prisonnière avant la Saint-Jean; qu'il fallait qu'il fût ainsi fait, et que Dieu m'aiderait.
— Vos saintes ne vous avaient-elles pas dit que vous délivreriez le duc d'Orléans, prisonnier en Angleterre?
— Elles me l'ont dit.
— Comment comptiez- vous opérer sa délivrance?
— En prenant assez d'Anglais pour l'avoir à rançon ou en passant la mer pour l'aller quérir par force en Angleterre.
— Vos voix ne vous ont-elles pas trompée là-dessus?
— Il y a une condition pour réussir, c'est de durer.
— Savez-vous si vous échapperez?
— Cela ne touche point le procès. Voulezvous que je parle contre moi?
— Vous avez pourtant promis de nous dire
la vérité comme si vous étiez devant le pape de Rome.
— J'ai promis do ne dire rien autre que ce que je sais; mais il peut me convenir de ne pas dire tout ce que je sais.
— Les voix ne vous ont donc pas dit si vous échapperez?
— Je m'en rapporte à Notre-Seigneur.
— Répondez plus clairement.
— Eh bien, ceux qui veulent m'ôter de ce monde pourraient bien s'en aller avant moi.
— Vous comptez donc être délivrée?
— Par ma foi, je ne sais quand cela sera.
Le plaisir de Dieu soit fait !
— Dites-nous du moins ce que vos voix vous ont dit là-dessus, en général.
— Elles m'ont dit que je serais délivrée; que je sois gaie et hardie.
— Vraiment, vos saintes vous ont dit cela?
— Elles me disent que je serai délivrée à grande victoire. Elles me disent aussi : « Prends tout en gré, tu en viendras enfin au royaume du Paradis. »
QNQUIÈME DÉCISION
En portant toujours un habit d^homme, cette femme se montre prévaricatrice de la loi divine, imitatrice des psuens, contemptrice de Dieu en ses sacrements.
Interrogatoires correspondants,
— N'êtes-vous pas coupable de porter Thabit d'homme?
— J'ai toujours cru que Thabit était petite chose.
— Grave erreur : porter Thabil d'homme, c'est vous souiller.
— L'âme ne tient point à Thabit.
— Pour quelle raison l'avez-vous adopté?
— Il était naturel que , faisant œuvre d'homme, je portasse habit d'homme.
— Pourquoi avez-vous fait œuvre d'homme au lieu de vous consacrer aux œuvres de femme?
— Les œuvres dont vous parlez, il y a toujours assez de femmes pour les faire.
— Youlez-vous, dès maintenant, revêtir rhabit de femme?
— Soit! Donnez-m'en un. Je le prendrai et m'en irai.
— Vous ne vous en irez pas ainsi de votre prison.
— Si je dois rester aux mains de mes gardes, je m'en tiendrai à l'habit que j'ai.
— Mais, que ferez-vous, si, à cause de cela, on vous prive d'entendre la messe?
— Notre-Seigneur peut bien me la faire entendre sans vous.
— Voici Pâques. Il vous sera interdit d'aller à la table sainte.
— Pourtant, en ce grand jour des Alléluias, je voudrais bien ne pas être exclue de la communion des fidèles... Eh bien, je consentirai.
si VOUS me donnez une robe descendant jusqu*à terre, comme en ont les filles des bourgeois.
— Alors vous ne remettrez plus Thabit d'homme?
— Voulant faire le plaisir de Dieu, je ne prendrai jamais tel engagement.
— Jeanne, tout ceci finira mal...
— Ah!... S'il en est ainsi, et que je doive être dévêtue en jugement, faites moi donner, à la mort, une chemise de femme.
— Donc, à l'article de la mort, vous voulez une chemise de femme?
— Il suffit qu'elle soit longue.
— Encore une fois, résolvez-vous à abandonner cet habit d'homme et reniez toutes vo3 souillures.
— J'aime mieux faire mon martyre tout d'un coup que de révoquer ce que j'ai fait par le commandement de Notre-Seigneur.