DIXIÈME DÉCISION
L'affirmation que sainte Catherine et sainte Marguerite ne parlent pas anglais est un blasphème envers les deux saintes et une violation de Tamour du prochain.
Interrogatoires correspondants.
— Vos saintes parlent-elles anglais?
— Pourquoi parleraient-elles anglais, puisqu'elles ne sont pas du parti des Anglais ?
— Sainte Catherine et sainte Marguerite haïssent-elles les Anglais?
— Elles aiment ce que Notre-Seigneur aime et haussent ce qu'il hait.
— Dieu hait-il les Anglais?
— De Tamour ou haine que Dieu a pour les Anglais, je n'en sais rien. Mais je sais bien qu'ils seront tous mis hors de France, sauf ceux qui y périront.
ONZIÈHE DÉCISION
Les honneurs que Jeanne rend à ses saintes ne sont qu'idolâtrie et culte du démon.
Interrogatoires correspondants.
— Quand les saintes venaient à vous, vous mettiez-vous à genoux devant-elles?
— Oui, et le plus que je pouvais leur faire révérence, je le faisais.
— Ne leur avez-vous pas fait dans les églises des offrandes?
— J'ai souvent mis des guirlandes et des couronnes devant les images de sainte Catherine et de sainte Marguerite.
— Adressiez-vous ces offrandes aux deux
saintes qui sont au ciel ou à celles qui vous apparaissaient?
— Je ne mets pas de différence entre celles qui se montrent à moi et celles qui sont au royaume du Paradis.
DOUZIÈBfE DÉCISION
Le refus de s'en rapporter de ses faits à TEglise fait Jeanne schismatique, apostate, hérétique.
Interrogatoires correspondants.
— Vous êtes justiciable des clercs.
— J'ai agi de par Dieu; je n'ai que faire ici : laissez-moi à Dieu, de qui je suis venue.
— Nous devons prononcer sur vous.
— Faites attention à ce que vous dites.
Vous prenez là une grande charge. Tout le clergé de Rouen et de Paris ne saurait me condamner.
— Jeanne, le clei^é de Rouen et de Paris a qualité pour m'assister; et moi, Tévêque de Beauvais, je suis de droit votre juge.
— Vous VOUS faites mon juge et vous êtes mon ennemi.
— Taisez-vous! Le roi d'Angleterre m'a ordonné de vous juger et je vous jugerai.
— Dieu, à son tour, vous jugera.
— Vous ne parlez toujours que de Dieu. Il y a cependant l'Eglise qui sert d'intermédiaire.
— J'aime l'Église; je la voudrais soutenir de tout mon pouvoir, et suis sa bonne sujette, notre sire Dieu premier servi.
— Voulez-vous vous en remettre de tous vos dits et faits à la détermination de l'Eglise?
— Pour les œuvres que j'ai accomplies, je dois m'en rapporter au Roi du ciel qui m'a envoyée.
— Vos réponses ne sont pas selon la foi.
— Si, dans mes réponses, il y avait quelque chose de mal contre la foi chrétienne que notre sire Dieu a commandée, je ne le voudrais soutenir.
— Que ne vous en rapportez-vous à l'Eglise?
— Il faudrait qu'elle ne me commandât
rien d*impossible. Pour homme qui vive je ne révoquerai point ce que j'ai dit et fait de par Dieu.
Ici un des assesseurs, le dominicain Isambart eut un mouvement de pitié et de justice.
— Jeanne, dit-il, il se tient actuellement à Bâle un concile général. Ne vous soumettriez- vous pas à lui?
— Qu'est-ce qu'un concile général?
— C'est une réunion de TËglise universelle; et il s'y trouve autant de docteurs de votre parti que du parti des Anglais.
— En ce cas je m'y soumets.
— Docteur, taisez-vous, de par le diable !
s'écria Cauchon courroucé.
Et il défendit aux secrétaires de mentionner la réponse de Jeanne.
— Hélas ! dit la pauvre fille, vous écrivez ce qui est contre moi et vous ne voulez pas écrire ce qui est pour.
Les clercs de l'Université donnèrent à leurs
décisions la conclusion suivante qu'avait élaborée la Faculté des décrets :
« Si ladite femme, charitablement exhortée par les juges compétents, ne veut pas revenir de bon gré à Tunité de la foi catholique, abjurer publiquement ses erreurs et donner satisfaction convenable, elle doit être abandonnée à la discrétion du juge séculier pour être punie selon justice. {Sœcularis judicis arbitrio est relinquenda^ débitant receptura pro qualitate facinoris ultioneni,) »
Chez rignorante un monde de sublimité; chez les savants un monde de sottise. Encore s'ils n'avaient été que sots! Mais ils furent serviles, perfides, cruels, infâmes.