DE PARIS CONTRE JEANNE REBELLE A TOUTES ADMONITIONS
19 mai 1431. — Les juges de Jeanne tiennent dans la chapelle de rarchevéché de Rouen une séance à propos des consultations reçues. Tous les docteurs et maîtres présents, au nombre de cinquante, déclarent adhérer aux décisions de TUniversité de Paris. Il est toutefois entendu qu'avant de prononcer la sentence on adressera à Taccusée une nouvelle admonition, en vue de la ramener à la foi et au salut de son corps et de son âme.
Le 19 mai 1431, l'évêque de Beauvais et le vice-inquisiteur siégèrent dans la chapelle archiépiscopale de Rouen, assistés de cinquante docteurs et maîtres. .
Le but de la réunion était de notifier aux assesseurs les conclusions d'un très grand nombre de clercs qui avaient été consultés sur la culpabilité de Jeanne, et plus particulièrement les conclusions de l'Université de Paris.
Dès le commencement d'avril, Jean d'Estivet, le prêtre grossier et brutal nommé promoteur dans la cause de Jeanne, avait développé contre elle soixante -dix motifs de condamnation. Puis était venu maître Nicolas Midi, qui avait réduit les soixante-dix griefs à ces douze fameux articles dont on fit un instrument de mort pour la pauvre fille.
Grand docteur, grand prédicateur, le chanoine Nicolas Midi était un des six assesseurs de marque qu'avait délégués à Rouen l'Université de Paris, au début du procès. Il se distingua parmi les plus assidus et les plus acharnés. C'est lui qui prêcha Jeanne sur la place du Vieux-Marché, le jour de son supplice. Peu après l'exécution de la criminelle sentence, Midi fut atteint de la lèpre. Mais il
n'y succomba point comme on Ta prétendu.
L'histoire nous montre ce beau parleur sans conscience figurant avec éclat à Feutrée triomphale de Charles VII dans sa bonne ville de Paris. Il eut même le cynisme d'adresser au roi une harangue de félicitations au nom des Facultés qui, sept ans auparavant, se prononçaient pour le supplice de Jeanne.
Les douze articles furent envoyés un peu partout. Mais, au préalable, on eut soin de réunir à Rouen vingt-deux théologiens dont la réponse devait donner le ton aux personnes consultées. Ils prononcèrent que, vu. les dits et faits de l'accusée, il y avait lieu de la déclarer impie, menteresse, devineresse, suppôt du diable, fautrice de scandales, schismatique et hérétique.
Aussitôt les avis de venir, calqués sur celuilà. Plusieurs, pour qu'on n'en ignorât, tiraient les conclusions dernières et disaient avec le chanoine Gastinel : « Si elle ne se décide point
à rentrer dans Tunité catholique, que cette
femme soit abandomiée à la discrétion du juge séculier pour subir la peine due à ses forfaits. Si elle veut bien abjurer, qu'elle bénéficie de l'absolution ; mais qu'on la tienne en prison, sans autre aliment que le pain de douleur et Feau d'angoisse {pane doloris et aqua angusliœ sustentanda)^ afin qu'elle pleure ses fautes et n'en commette point à Tavenir qui soit à pleurer. »
Il y avait entre les clercs comme une émulation de platitude :
— « Votre Jean Basset, licencié indigne », disait celui-ci.
— « Le fils obéissant de votre révérendissime paternité », disait celui-là.
— « Toujours prêt à votre bon plaisir », disait un autre.
— « Répondant selon les facultés que Dieu m'a données, dit Tarchidiacre Vendérès, je déclare et soutiens que vous tous, mes maîtres, avez opiné bien, et doucement, et pieusement. J'opine comme vous. »
Un des plus vils parmi ces valets ce fut le seigneur abbé de Fécamp, à qui, d'ailleurs, son obséquiosité devait valoir Tévèché de Coutances. Il écrivait à son très révérend père et très insigne précepteur Pierre Gauchon :
« Après tant et de si savants hommes tels qu'on n'en saurait peut-être trouver de pareils dans tout l'univers, que pourrait concevoir mon ignorance, que pourrait enfanter mon grossier langage? Rien assurément. Je me tiens donc à la suite d'eux tous et en tout. Ce qui sera de votre bon plaisir, prescrivez-le-moi. Dans l'exécution de vos ordres, mon pouvoir pourra faire défaut, non ma volonté. »
L'aumônier du monastère de Fécamp affirmait, comme le seigneur abbé, la culpabilité de Jeanne, et, pour qu'on le crût bien, redoutant qu'on ne le prît pour le premier venu, il avait soin de rappeler, au début de sa consultation, qu'il était docteur en théologie depuis vingt-cinq ans.
L'évêque de Coutances, Philibert de Mont-
j eu , se mettait en frais d'éloquence cicéronienne. « On ne saurait imaginer que votre paternité révérée et tant de maîtres si doctes, si experts, vous eussiez pu en quelque façon dévier de la vérité. Après que vous avez si magistralement déduit cette affaire, que pourrais-je dire d'un peu fort et bien pensé? Rien. Néanmoins, puisque votre paternité l'exige et me l'ordonne, j'obéirai à la nécessité. Loin de moi toutefois la hardiesse de juger aucun article; je paraîtrais vouloir en remontrer à Minerve. Oui, père vénéré, à mon avis, cette femme a un esprit subtil, porté au mal, agité d'un instinct diabolique... » Tout le reste sur ce ton.
L'évèque de Lisieux, Zanon de Castiglione, se prononçait non moins catégoriquement contre Jeanne. Une de ses raisons fut que Jeanne n'était pas d'assez bonne maison pour être inspirée de Dieu {attenta vili conditionepersonœ). Le Saint-Esprit s'encanailler! les anges se communiquer à une roturière ! Le prélat gentilhomme n'admettait point que cela pût être.
Cependant, onze avocats d'Église, consultés, avaient hasardé quelques réserves :
« Nous trouvons cette fille coupable, disaientils. Nous la trouvons même très coupable, ajoutaient-ils en vrais Normande, à moins qu'elle riait eu ordre de Dieu. »
Il est vrai qu'ils expliquaient que cela ne leur semblait pas vraisemblable.
Plus hardi, Jean de Saint-Avit, évêque d'Avranches, osa déclarer qu'il convenait que la cause fût déférée au pape et au concile. On eut soin que son avis ne fût pas consigné au procès.
Le chapitre rouennais s'était fait un peu tirer l'oreille, parce qu'il voyait d'un mauvais œil Cauchon en passe d'obtenir le siège archiépiscopal de Rouen et ayant là-dessus si bonne assurance qu'il se laissait appeler par anticipitation « monseigneur l'archevêque ». Mais enfin, le 4 mai, le corps des chanoines réunis en conseil avait proclamé condamnables les
dits et les faits de Jeanne et déclaré adhérer
aux délibérations des docteurs et maîtres la taxant d'hérésie.
C'est de toutes ces consultations que se réclama d'abord Févëque de Beauvais dans la séance du 19 mai : « Munis des délibérations de tant de notables clercs, dit-il, nous aurions pu conclure. Mais nous avons tenu à attendre les décisions qui ont été données, avec grand zèle pour la foi, par notre mère T Université de Paris et spécialement par la Faculté de théologie et la Faculté des décrets. »
Lecture faite de ces décisions, les cinquante docteurs présents, tour à tour consultés, déclarèrent y adhérer, estimant que, si Jeanne ne se rétractait point, il n'y avait qu'à la traiter comme hérétique et la livrer au bras séculier.
La seule réserve faite fut qu'au lieu de clôturer tout de suite la cause, comme certains l'auraient voulu, il convenait d'essayer d'une dernière admonition chari fiable pour « ramener
Jeanne dans la voie de la vérité et du salut de son âme et de son corps. »
Tel étant Tavis du plus grand nombre, révêque et Finquisiteur prononcèrent qu'une nouvelle admonition serait adressée à Jeanne le 23 mai.
23 mai 1431. — Les juges, en présence de Tévêque de Noyon et de Tévêque de Thérouanne, font adresser à Jeanne une nouvelle admonition. Elle persiste dans ses dires et déclare qu'elle y persistera même sur le bûcher. Le prononcé du jugement est fixé au lendemain. .
Le 23 mai 1431, Tévèque de Beauvais et le vicaire inquisiteur, assistés du promoteur et de sept assesseurs, siégèrent dans une salle du château de Rouen avec les évèques de Noypn et de Thérouanne, assis à leurs côtés.
Jeanne fut amenée de sa prison, et les juges donnèrent la parole au chanoine Morice, ancien recteur de l'Université de Paris, pour une nouvelle admonition. Le docte théologien fit une longue homélie se résumant en ces mots :
— Jeanne, vois ce que tu as dit et vois ce que dit T Université de Paris. Considère les