CHAPITRE XXVI
24 mai 1431. — Jeanne comparaît, dans le cimetière de Tabbaye de Saint-Ouen, au milieu d*un grand concours de peuple, devant Févêque de Beauvais et le vicaire inquisiteur, assistés de quatre prélats, de nombreux clercs et du bourreau, qui est là avec sa charrette, prêt à emmener la condamnée. Erard la prêche. Elle résiste aux objurgations du prédicateur et des juges. L'évéque se met à lire la sentence; les ecclésiastiques multiplient menaces et prières. Sollicitée de toutes parts, Jeanne abjure. En conséquence, au lieu d'être livrée au bûcher, elle est simplement condamnée à finir ses jours en prison, au pain et à l'eau. On la ramène, au milieu du tumulte et des huées, dans la prison des Anglais.
Le matin du 24 mai 1431, Jeanne fut menée au cimetière de Saint-Ouen, derrière la grande église de ce nom. Une multitude
d'Anglais et de Français couvrait la plaine.
Au milieu, deux estrades étaient dressées. Sur l'une, siégeaient Tévèque de Beauvais et le moine inquisiteur, assistés du cardinal de Winchester, des évèques de Norwich, de Noyon, de Thérouanne et d'un très grand nombre d'assesseurs, chefs d'abbaye, prieurs, clercs de l'Université, chanoines. Sur l'autre monta Jeanne, accompagnée des prêtres appariteurs, de son confesseur et du docteur Guillaume Erard, chargé de l'admonester. Au pied de cette seconde estrade se tenait le bourreau avec sa charrette, attendant qu'on lui donnât la condamnée pour la brûler [expectans qtiod daretur ad combur endura).
Dès la première heure, dans la prison, de doctes théologiens avaient sermonné Jeanne.
Le chanoine Erard, prédicateur de grand renom, recteur émérite de l'Université de Paris, devait frapper le dernier coup.
— Je prendrai pour thème, dit-il, cette parole de Dieu en saint Jean : « La branche
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ne porte fruit qu'attachée à la vigne. »
L'Eglise est la vigne que la main du Christ a plantée. Pourquoi, Jeanne, t'es-tu séparée d'elle, au grand scandale du peuple chrétien? Qu'es-tu, sinon une blasphématrice, une hérétique? Qu'es-tu, sinon une femme diffamée et de honte pleine?
Jeanne écoutait silencieusement et avec calme ces invectives.
Brûlant de zèle, le prédicateur ajouta :
— Ah! noble maison de France, jusqu'à présent pure de monstruosités (semper caruisti monstris usque nunc), comment es-tu descendue si bas que ton roi ait adhéré au schisme et à l'hérésie?
Pour le coup Jeanne interrompit :
— Parlez de moi et non du roi! {Nolite loqui de rege, sed loquamini de me!)
Mais le prédicateur, le doigt tendu vers elle :
— Oui, je te le dis et répète, ton roi, l'ayant écoutée, est schismatique et hérétique.
— Par ma foi, mon révérend, s'écria Jeanne
avec véhémence, je vous ose bien jurer, sous peine de ma vie, que mon roi est le plus noble chrétien de tous les chrétiens. Il n'est point tel que vous dites.
Erard était interloqué.
— Faites la taire! faites la taire! dit-il à rhuissier Massieu.
Et, continuant son prêche, il finit par ces mots :
— Jeanne, obéis enfin aux instances de si nombreux et si doctes clercs. Soumets tes dits et faits à notre sainte mère l'Eglise.
Tout le monde était attentif et beaucoup espéraient que Jeanne allait céder. D'une voix forte elle dit :
— De mes dits et faits je m'en remets à Dieu qui me les a inspirés. S'ils vous paraissent blâmables n en chargez que moi, non le roi ni tout autre.
^- Mais pour le bien de votre àme, reprit Erard, il faut réprouver ce que l'Ëglise réprouve.
— Faites juge notre saint-père le pape. Je m'en rapporterai à lui après Dieu.
— Le pape est trop loin. L'évêque de Beauvais est ici le pape.
— Je le^ récuse.
— Jeanne, dit solennellement Févêque, je vous somme de vous en rapporter à l'Église par moi représentée et de tenir pour vrai ce que les clercs ont décidé.
— Je ne puis le tenir pour vrai.
L'évêque renouvela deux fois sa sommation. Jeanne renouvela deux fois son refus.
— Puisque cette femme ne veut rien dire d'autre, reprit Cauchon, nous n'avons qu'à prononcer la sentence... Au nom du Seigneur, amen. Considérant que les pasteurs ont pour devoir de garder leurs bergeries d'infection; attendu les décisions des clercs de l'Université de Paris et de tant d'autres, experts en théologie comme en droit canon; nous, juges, ayant devant les yeux le Christ et Thonneur de la foi orthodoxe, nous te déclarons, toi,
Jeanne, dite la Pucelle, superstitieuse, devineresse, blasphématrice, cruelle, apostate, schismatique, et à tous ces titres témérairement coupable envers Dieu et la sainte Église...
Ici Gauchon s'interrompit. Il voulait voir l'effet produit.
— Jeanne, abjurez, dit Erard d'un ton doux. Nous avons tant pitié de vous !
— Je m'en rapporte à l'Eglise universelle.
— Tu abjureras présentement, ou tu seras brûlée tout à l'heure, reprit Erard furieux.
— Ma très chère amie, soumettez-vous, lui disait son confesseur.
De tous côtés des voix s'élevaient : — Faites ce qui vous est conseillé. Voulez-vous votre mort?
— Vous * vous donnez tous bien du mal pour me séduire, dit Jeanne.
— Or çà, dit Févêque, puisque toutes les exhortations la trouvent rebelle, achevons la lecture de la sentence... Jeanne, je vais te
déclarer retranchée de l'Eglise et livrée au bourreau.
A ces mots, Jeanne, brisée, défaillit.
— J'obéirai, murmura-t-elle ; j'obéirai à l'Église.
— Alors il faut prononcer et signer cette déclaration, dit Févêque.
Et Massieu, exhibant une pièce qu'on tenait prête, la lut à Jeanne qui, accablée, répéta après lui chaque mot si machinalement que certains crurent qu'elle ne comprenait pas, d'autres, qu'elle se moquait.
Il y était dit qu'elle avait séduit le peuple et gravement manqué à Dieu ainsi qu'à ses saints; qu'elle ne porterait plus l'habit d'homme; qu'elle s'en remettait à ses juges et à l'Église de ses dits et de ses faits.
Toute l'assistance était en émoi.
— Jeanne, signez, lui criait-on; prenez pitié de vous-même !
Jeanne demanda un délai.
— Pas de délai! L'abjuration ou le bûcher.
— J'aime mieux signer que d'être brûlée, dit Jeanne vaincue.
Et elle traça une croix au bas de la déclaration.
— Elle est sauvée ! dirent les uns.
— Au diable ces gens d'Église! dirent les autres.
Il y eut des pierres jetées sur Festrade.
Des Anglais interpellaient les juges.
— C'est une trahison ! cria un chapelain de Winchester.
— Vous en avez menti, lui répondit Cauchon.
Oh ! oui, le chapelain en avait menti I Cauchon ne trahissait pas les Anglais; il les servait en maître, et, sachant bien qu'autant qu'à la vie de Jeanne ils en voulaient à sa gloire, il poursuivait ce plan satanique : ne la condamner qu'après qu'elle se serait condamnée elle-même; d'abord, avec des menaces de mort la faire avouer, ensuite avec le démenti de ses aveux la faire mourir. Et quel juge-
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ment inattaquable que ce jugement qu'on pourrait corroborer par Tacquiescement même de la victime aux griefs de l'accusation ! Le moyen, après cela, de médire des vénérables juges !
Au milieu du tumulte, un secrétaire du roi d^Angleterre, Jean Calot, s'approcha de Jeanne, lui prit la main et lui fit signer, comme s'il s'agissait d'une pure formalité, une déclaration dont elle ne connaissait pas le texte.
Dans cette déclaration, autrement explicite que la première, Jeanne se déclarait blasphématrice, sanguinaire, idolâtre, schismatique, errante en la foi et criminelle.
Cette déclaration, extorquée à Jeanne, fut la seule que les juges consignèrent au procèsverbal. Après avoir trompé la pauvre fille, ils espéraient tromper l'histoire . Ils avaient compté sans des témoignages tels que celui de Massieu disant : « Je sais positivement {scit firmiter) que la formule, lue par moi à Jeanne et signée par elle, était différente de la formule insérée dans le procès. »
Jeanne ayant fléchi, l'évèqae de Beaayaisse retourna vers le cardinal de Winchester et loi demanda respectueusement ce qu'il Eallaitfaire.
— Admettre l'accusée à la pénitence, répondit le prélat.
— Jeanne, dit Tévèque, vu ton abjuration, nous t'absolvons de l'excommunication et autres peines. Toutefois, voulant, dans notre charité, te ménager une pénitence salutaire, nous te condamnons finalement à la prison perpétuelle avec le pain de douleur et Feau d'angoisse, afin que là tu pleures tes fautes et n'en commettes plus qui soient à pleurer.
— Ma très chère amie, voilà une bonne journée pour vous, dit Loiseleur à Jeanne.
— Or çà, répondit Jeanne, entre vous, gens d'Église, menez-moi dans vos prisons et que je ne sois plus en la main de ces Anglais.
Être tirée des prisons anglaises lui semblait être déjà la liberté.
— Reconduisez-la oii vous l'avez prise, dit Cauchon.
£t, au milieu des huées, on la ramena dans rhorrible tour des Anglais.
Sur la route, des soudards malmenèrent les docteurs qui défilaient vite, tête basse. Warwick lui-même ne put s'empêcher de dire :
— Ça va mal {quod res maie stabat) ; la fille échappe.
— Milord, n'ayez cure, lui fut-il répondu, nous la rattraperons bien.